Un «puits de carbone» en Amazonie





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Un « puits de carbone » en Amazonie


Hervé Théry

Directeur de recherche au CNRS/Credal,

professeur invité à l’Université de São Paulo

hthery@aol.com
Résumé. Le « puits de carbone » implanté par Peugeot et l’ONF à Cotriguaçu, dans le nord du Mato Grosso (Brésil) avait non seulement pour but, dans le cadre de la lutte contre l’effet de serre, de démontrer la possibilité d’utiliser un reboisement pour fixer du carbone, mais aussi de reconstituer une partie de la biodiversité en privilégiant les espèces locales et de contribuer au développement local. Au bout de dix ans, comment peut-on évaluer les résultats de l’expérience ? Deux millions d’arbres ont été plantés, la fazenda São Nicolau est devenue un centre de recherche, mais quels ont été les avancées obtenues, quelles leçons peut-on tirer de cette « prototype vivant », et sont elles reproductibles ?

Abstract. The purpose of the “carbon sink” set up by Peugeot and the ONF in Cotriguaçu (northern Mato Grosso, Brazil), as an experiment in reducing greenhouse effect, was not only to demonstrate the contribution of reforestation to carbon sequestration, but also to reconstitute part of the biodiversity by the use of local species and to contribute to the local development. After ten years, how can we assess the results of experience? Two million trees were planted, the São Nicolau fazenda has become a research centre, but what were the gains, what lessons can be learned from this “living prototype”, and are they reproducible?

Mots-clés: puits de carbone, reboisement, Amazonie, Mato Grosso

Keywords: carbon sink, reforestation, Amazon basin, Mato Grosso
Est-il bien raisonnable de planter des arbres en Amazonie, de vouloir aller à contre-courant de la tendance générale des habitants de la région, qui défrichent la forêt pour la remplacer par du soja, des pâturages ou – au mieux – convertissent ceux-ci en reboisements homogènes d’eucalyptus ou de tecks ? C’est le pari qu’ont fait ensemble, il y a dix ans, le constructeur automobile PSA (Peugeot Citroën) et l’ONF (Office National des Forêts, le principal gestionnaire des forêts publiques françaises), appuyés par des ONGs brésiliennes et un groupe de scientifiques français et brésiliens1. Au bout de dix ans, comment peut-on évaluer les résultats de l’expérience ?

Le projet de puits de carbone forestier de São Nicolau en Amazonie est né en 1998 d’une association entre Peugeot et l’ONF. Depuis quelques années déjà, ce dernier pressentait que l’effet de serre était un sujet environnemental majeur pour la planète et que la gestion forestière avait un impact fort sur ce phénomène. Il a donc développé une véritable politique internationale, portées par quatre filiales internationales dont trois sont situées en Amérique du Sud (ONF Brasil, ONF Conosur au Chili, ONF Andina en Colombie) et une en Afrique (Sylvafrica au Gabon).

De son côté, Peugeot avait déjà entrepris un programme de recherche pour développer des moteurs rejetant de faibles quantités de CO2 et avait accepté l’idée, toujours pour lutter contre l’effet de serre, de financer un projet pilote permettant de mieux évaluer l’efficacité des « puits de carbone » forestiers comme moyen de lutte contre les changements climatiques. Présent au Brésil depuis l’inauguration, le 1er février 2001, de son usine de Porto Real (état de Rio de Janeiro), le groupe PSA avait investi plus de 700 millions de dollars jusqu’en 2004 pour la construction de l’usine et le lancement des premiers modèles, un montant qui relativise celui de la mise en place du puits de carbone, pris en charge par le constructeur au titre du mécénat écologique et scientifique.

Financé par Peugeot, le projet a été réalisé par l’ONF via sa filiale brésilienne, en partenariat avec une ONG franco-brésilienne, Pro-Natura, qui assurait le conseil en matière d’intégration locale. Il s’agissait clairement d’un projet pilote, par les contraintes qui lui étaient fixées: d’une part effectuer un reboisement de grande ampleur à vocation de séquestration de carbone sur un terrain dégradé, tout en assurant une certaine reconstitution de la biodiversité ; d’autre part, mesurer l’efficacité de l’écosystème ainsi recréé en terme d’absorption de CO2. L’idée était aussi d’apporter une contribution à la connaissance scientifique des écosystèmes forestiers et de démontrer la faisabilité et la pertinence des puits de carbone en complément de l’indispensable réduction des émissions de gaz à effet de serre à la source.

Les objectifs affichés


Le projet « Puits de carbone Peugeot-ONF » avait pour objectif principal l’étude de l’effet d’une plantation d’arbres à grande échelle (plusieurs milliers d’hectares) en termes de fixation du carbone atmosphérique. Cet objectif principal devait donc

être atteint grâce à la mise en place d’un suivi des flux de gaz à effet de serre au niveau du projet, tant pour les émissions (préparation de terrain, feux accidentels, rumination du bétail, carburant des machines…) que pour les fixations (croissance des plants et de la végétation accompagnatrice, stockage dans les sols).

Par ailleurs, était annoncée une volonté de contribuer de manière tangible à la protection de la biodiversité, au développement durable et à la sensibilisation environnementale du public. Cette préoccupation s’est traduite par :

  • la promotion de la biodiversité locale à partir du choix d’essences essentiellement locales, récoltées à proximité du site des plantations.

  • le recours à des techniques de plantations prenant en compte le contexte économique local, et notamment la pratique du sylvo-pastoralisme.

  • la mise en place d’un suivi de la biodiversité sur l’ensemble du site, afin d’étudier l’évolution de la faune et de la flore après le reboisement.

  • des activités en partenariat avec les populations riveraines : récolte et inventaire des noix du Brésil dans la forêt de la fazenda, dons de plants aux petits propriétaires.

  • la sensibilisation des populations locales à la protection de l’environnement.

  • des activités de recherche sur les thématiques carbone, sylviculture, biodiversité et écologie.

La décision de mettre en œuvre ce projet représentait en 1998 un pari sur l’avenir, car il a fallu attendre 2001 et la COP6 (Conférence des Parties de la Convention Cadre des Nations Unies sur le Changement Climatique) de Bonn pour que les puits de carbone forestiers soient reconnus comme moyens de lutte contre l’effet de serre. La ratification du Protocole de Kyoto, en février 2005, a permis d’envisager un développement significatif des puits de carbone forestiers dans le monde. Les responsables du projet ont toutefois fait le choix de se tenir à l’écart des Mécanismes de Développement Propre, et de ne pas solliciter de crédits carbone, et si des crédits carbone étaient produits dans ce cadre, à des fins de validation du projet, ils se sont engagés à les réinvestir intégralement dans l’objet social du projet.
Figura 1 Le siège de la fazenda São Nicolau


Le choix du Mato Grosso


Implanter le projet dans le Mato Grosso a été un choix que les responsables du projet ont qualifié de « stratégique », mais dont on peut penser au vu des résultats et qu’il a été une erreur : les effets de démonstration attendus du projet aurait très probablement été beaucoup plus fort s’il avait été implanté plus près des régions densément peuplées du Brésil, là où vivent les populations que l’on voulait convaincre de l’efficacité des puits de carbone forestiers. On aurait pu – par exemple – faire une démonstration de reconstitution au moins partielle de la biodiversité de la Mata Atlantica, une forêt dont la biodiversité est aussi élevée que celle de l’Amazonie et qui a été dévasté à plus de 90 % par l’occupation du littoral brésilien. Dans ce cas il aurait été possible de mener la démonstration aux portes mêmes de l’usine Peugeot, ce qui aurait grandement facilité les opérations de communication à destination des journalistes, des scientifiques, et de la population générale.

Au lieu de cela, le puits de carbone a été installé sur la fazenda São Nicolau, située sur la rive gauche du Rio Juruena, dans le município (commune) de Cotriguaçu, à plus de 3 000 km de Rio de Janeiro et de São Paulo et à 1 000 km au nord de Cuiabá, la capitale de l’État du Mato Grosso. La responsabilité de ce choix, endossé par les trois partenaires, revient à Pro Natura, un des premiers partenaires du projet, qui était déjà implantée dans le nord du Mato Grosso, offrant ainsi un embryon de structure et un réseau dans le tissu social, jugés favorables au développement du projet.
Figura 2 Localisation du puits de carbone


Une autre justification de la localisation était que le Mato Grosso connaît une forte croissance économique fondée sur le développement agricole (culture du soja et élevage extensif bovin) et de l’exploitation des forêts. On pouvait donc espérer mener la démonstration dans une région menacée par l’avancée des fronts pionniers.

L’occupation du nord du Mato Grosso est en effet récente : les premiers arrivants se sont installés à la fin des années 1970. Depuis lors, des milliers de personnes ont afflué, attirées par les grands espaces « disponibles » pour les activités agricoles. Certaines ont fait fortune dans l’élevage ou l’exploitation forestière, mais la majorité des colons rencontre des difficultés pour subvenir à ses besoins, en raison de l’isolement de la région et de son manque de capitaux. Dans l’ensemble, la situation environnementale de la région n’est pas bonne, en raison d’une gestion prédatrice des ressources naturelles : l’espace est perçu comme illimité ce qui n’incite pas à l’adoption de pratiques durables de mise en valeur.

Figura 3 Visite de journalistes au puits de carbone



Figura 4 Pressions sur le puits de carbone


La fazenda São Nicolau, siège du projet, se situe donc près d’un front pionnier actif, qui s'approche chaque jour davantage : les bûcherons sont déjà passés, par les routes BR364 et BR163 qui encadrent la région ; les éleveurs sont déjà présents, tout autour de la fazenda, et le front du soja s'approche par le sud. Le puits de carbone se trouve donc dans une région menacée, mais encore pas complètement modifiée, où l’on dispose encore d’une marge de manœuvre, sur la route des pionniers, mais dans une situation qui encore permet de montrer des modèles alternatifs.

La réalisation du projet


La fazenda São Nicolau couvre une superficie de 10 000 ha, répartis au démarrage du projet en 7 000 ha de forêt naturelle, 2 000 ha de pâturages et 1 000 ha de forêts dégradées en bordure de rivière, situation qui aurait dû en principe en faire une zone de protection permanente. Une entreprise de colonisation s’était installée sur ce site au début des années 1980 et y avait créé la fazenda Ariel, connue pour être un des premiers points de peuplement dans la région. Puis cette fazenda avait été reprise par un éleveur qui avait exploité en partie la forêt et défriché les 2 000 ha pour implanter des pâturages.

Figura 5 Les composantes de la fazenda


Le contrat pour la mise en œuvre du puits de carbone a été signé en septembre 1998 pour 40 ans (1998-2038). L’ONF a transféré l’exécution et la gestion du projet à ses filiales internationales (ONF International) et brésilienne (ONF Brasil), la structure opérationnelle qui conduit le projet. Elle comprend entre 5 et 20 salariés en fonction des travaux à réaliser sur la fazenda, sous l’autorité d’un ingénieur forestier (gérant d’ONF Brasil, basé à Cuiabá), d’un technicien forestier et d’une assistante administrative résidant sur le site du projet.
Figura 6 Recherches sur la forêt naturelle


Figura 7 Les étapes du reboisement


Les plantations


De 1999 à 2005, les 2 000 ha ont été presque intégralement replantés, ce qui a nécessité environ deux millions de plants. Il s’agissait d’un défi difficile à relever, qui a mobilisé jusqu’à cent personnes au plus fort des campagnes de plantation, pendant la saison des pluies (octobre à mai). Il représentait aussi un défi technique par le recours à de nombreuses essences locales (plus de 50 espèces), dont le comportement en plantation était méconnu, et par le caractère hostile des terrains à planter, constitués de graminées exotiques à très fort potentiel de croissance.


  • Plantation 1999-2000 747 ha

  • Plantation 2000-2001 66 ha

  • Plantation 2001-2002 384 ha

  • Plantation 2002-2003 515 ha

  • Plantation 2003-2004 30 ha

  • Replantation 2005-2006 20 ha

  • Replantation 2006-2007 15 ha

  • Replantation 2008 50 ha

  • Zones-témoin 250 ha

  • Total planté 1 742 ha



Figura 8 Les moyens du reboisement, pépinière et techniciens


L’essentiel de ce travail est terminé, on ne plante plus que quelques dizaine d’hectares par an, des plantations expérimentales de récupération d’aires dégradées ou d’une zone ravagée par un feu accidentel. Plus de 50 essences natives ont été utilisées, ainsi qu’une essence exotique, le teck (Tectona grandis), qui joue un rôle d’étalon puisque c’est l’essence la plus performante en termes de reboisement, parmi les essences les plus plantées, on peut citer les figueira (Ficus sp.), les ipês (Tabebuia sp.) et la paneira (Chorysia speciosa). Des itinéraires techniques simples (plantation à la main, méthodes douces), efficaces et peu onéreux ont été choisis. Dans un premier temps les graminées plantées par le précédent propriéraire ont été affaiblies par un surpâturage du bétail, puis le terrain a été préparé avec des charrues à disques avant la plantation manuelle.

Après deux à trois ans, il a été possible de réintroduire du bétail pour contrôler le recru des pâturages, notamment dans les plantations à faible densité : 1 500 têtes de bétail ont ainsi été intégrées au reboisement, par la location des terres à des éleveurs locaux, pour éviter de donner l’impression que le but de l’opération était de créer, sous couvert d’un puits de carbone, une fazenda d’élevage. Des gammes de densité de 500 à 1 500 plants à l’hectare avec des mélanges en espèces variables ont été testées, ces différents modèles faisant l’objet d’une évaluation comparative au niveau technique et financier.

Le suivi des plantations s’effectue par des inventaires répétés, réalisés sur des emplacements permanents servant de points d’échantillonnage. Cela permet d’avoir un suivi fin et précis des taux de réussite et de la croissance par essence. Les mesures indiquent des taux de réussite compris entre 70 et 90% selon les essences, les modes de plantation et les campagnes. Les meilleures essences locales ont permis des taux de réussite de 90% et des croissances de l’ordre de deux mètres par an sur les premières années, ce qui est très satisfaisant en termes de performance sylvicole.

L’ancien propriétaire avait défriché la propriété de manière anarchique, en utilisant souvent le feu de manière incontrôlée. Plus de 400 ha de forêts aux abords des rivières avaient ainsi été détruites, perturbant ainsi le réseau hydrographique et le comportement des espèces animales. Depuis 1999, ces aires dégradées sont peu à peu régénérées, après accord avec l’Ibama, l’organisme fédéral de protection de l’environnement : divers modèles ont été testés avec des essences et des arrangements (densité, technique d’installation) spécifiques. Aujourd’hui on peut considérer que plus de la moitié des 400 ha ont été restaurés.

Le suivi du carbone


L’impact du projet sur l’effet de serre s’apprécie en comparant le bilan des gaz à effet de serre observés lors des mesures avec celui d’un scénario de référence. Dans le contexte du puits de carbone, le scénario de référence est la poursuite de l’activité d’élevage, sur la base de celles qui avaient été réalisée par l’ancien propriétaire. Pour l’agrégation des données, on exprime l’ensemble des flux en tonnes équivalent CO2 (dioxyde carbone), ou tonne équivalent C (carbone).

Pour bien bâtir la « comptabilité carbone », il faut donc d’abord identifier tous les flux de gaz à effet de serre. Dans le cas du projet, on distingue :

  • Les flux sortants (émissions) : feux de végétation, consommation en carburant, décomposition du bois mort, rumination du bétail.

  • Les flux entrants (fixations) : croissance de la végétation (plantation + repousse naturelle), stockage dans les sols.

Certains flux, comme la consommation de carburant, la rumination du bétail ou les feux de végétation, sont calculés en appliquant des coefficients de l’IPCC (International Panel for Climate Changes) à des quantités observées. Par exemple, sachant qu’une tonne de gazole émet environ 0,88 tC, on en déduit que la consommation en carburant du projet, environ 34 tonnes par an, émet 30 tC par an.
Figura 9 Le progrès des plantations, 2001, 2005, 2007


Pour la fixation dans la plantation, il n’existe pas de coefficient moyen, car cette fixation dépend de la croissance des plantations et ce paramètre est bien évidemment spécifique à chaque plantation. Aussi, cette fixation est estimée à partir de mesures sur le terrain. Le projet retenu deux méthodes parallèles pour apprécier cette fixation, ce qui constitue une véritable innovation scientifique :
Figura 10 Les étapes de la reconquête




  • Un suivi statique à partir de la mesure des stocks de carbone dans les plants en croissance. Ce suivi est réalisé à partir d’inventaires dendrométriques (mesure du diamètre et de la hauteur et de la pesée des arbres (tronc, branches, racines, analyse des sols, sur échantillons), estimant la biomasse sur pied, puis on détermine le pourcentage de carbone en laboratoire. Cette méthode, utilisée avec un échantillonnage adapté, permet d’estimer le carbone fixé avec des précisions de l’ordre de 10-15% ;

  • Un suivi dynamique s’appuyant sur des mesures instantanées de flux réalisées par une tour équipée de capteurs spécifiques (analyseur de gaz et anémomètre). Ce suivi, est aujourd’hui partiellement suspendu, en raison de la défaillance d’un des capteurs importés des États-Unis et dont la réparation et le dédouanage ont pris un temps très supérieur aux prévisions. Il serait évidemment bon de remédier à cette situation puisque cette méthode apporte des informations précieuses pour mieux comprendre les phénomènes de fixation (photosynthèse) et émission (respiration) de CO2 au niveau de la végétation forestière.

Les premiers bilans carbone effectués montrent que le gain carbone depuis 1999 est d’environ 15 000 tC (tonnes de carbone), soit 55 000 téqCO2 (tonnes équivalent CO) ou 5,5 téqCO2/ha/an.

Le suivi de la biodiversité


Les pâturages où les plantations ont été effectuées présentaient une très faible biodiversité, alors que la forêt naturelle, à proximité, renferme un grand nombre d’espèces. L’objectif principal du suivi de la biodiversité est donc d’observer le retour des espèces, animales et végétales, dans les plantations. Plus concrètement, on cherche à apprécier la vitesse de « recolonisation » et les liens entre essences plantées et espèces animales. Par exemple, le caja (Spondias mombin) attire le « porco do mato », cochon sauvage, à la recherche de ses fruits. De ce point de vue le puits de carbone constitue donc un observatoire privilégié de la recolonisation d’espèces d’espaces dégradés en bordure de la forêt primaire amazonienne et un laboratoire des méthodes qui peuvent être employées pour la faciliter et l’accélérer.

Pour la flore, on s’appuie sur des inventaires menés régulièrement dans les plantations, qui prennent en compte aussi la régénération naturelle. On réalise aussi des relevés phyto-écologiques dans les aires dégradées à proximité des cours d’eau. L’observation des espèces animales est plus complexe, car dynamique. Elle fait appel à plusieurs techniques : installation de pièges (« pit fall » pour les petits rongeurs, filet pour oiseaux, pièges lumineux et à alcool pour les insectes), relevés d’empreintes et des déjections, observations visuelles. Le suivi des espèces animales se concentre sur deux groupes, considérés comme de bons bio-indicateurs : les vertébrés supérieurs et les insectes, l’ensemble des travaux étant mené par des chercheurs de l’Université Fédérale du Mato Grosso.

Mis en place en 2001, ce suivi a permis, dans un premier temps de bien caractériser les différents habitats de la fazenda: les pâturages, la forêt naturelle, les forêts en bordure de rivières et les zones de régénération naturelle (capoeiras). On a d’abord mesuré de façon précise la différence de biodiversité entre pâturage et forêt naturelle, aujourd’hui, les chercheurs orientent leurs travaux sur la dynamique de recolonisation des reboisements. On constate déjà un retour progressif de l’avifaune qui profite des plants de plusieurs mètres de haut pour échapper aux prédateurs. En outre, l’étude a identifié un nombre important d’espèces menacées d’extinction, plus d’une vingtaine, certains groupes, comme les mammifères, présentant près de 20% d’espèces menacées. La fazenda et son environnement forestier immédiat s’avèrent donc être un sanctuaire de biodiversité, dans une région qui en manque cruellement.

Pour les insectes, en raison du grand nombre d’espèces et d’individus, l’étude est complexe, on utilise des pièges lumineux et à alcool qui attirent des groupes spécifiques d’insectes, ce qui permet de stratifier l’étude (quelques bovins ont malheureusement trouvé à leur goût le contenu de ces pièges ce qui a quelque peu perturbé la collecte). Les premiers résultats confirment la biodiversité évoquée dans l’étude des vertébrés supérieurs et, parallèlement, a permis d’identifier des parasites spécifiques de certaines essences plantées, comme une cochenille sur la caxeta (Simaruba Amara). On peut s’attendre à ce que d’autres espèces parasitent apparaissent, menaçant donc l’implantation des espèces locales, et des travaux complémentaires de recherche et de luttes contre ces parasites seront donc très certainement nécessaires à l’avenir.
Figura 11 Les moyens de la recherche, tour de mesure des flux de carbone et pièges



Les difficultés initiales et leur solution


Cette belle machine a toutefois eu quelques ratés initiaux, qui ont contraint les dirigeants du projet à une grande prudence. Dans les premières années, les représentants de Peugeot et de l’ONF avaient mené le projet comme une réalisation technique, conformément à leur culture d’industriels et de forestiers, c'est-à-dire dans une certaine discrétion (ce qui est paradoxal puisqu’au fond l’opération est en bonne part une opération de communication). Les rapports avec les représentants locaux de l’Ibama, l’organisme fédéral de protection de l’environnement étaient tendus, là aussi paradoxalement puisque le projet est fondamentalement écologique, et un incident grave, qui a bien failli compromettre l’avenir du projet, révèle bien cette tension : à la suite de la mort de tortues dans la région, on avait accusé le projet de les avoir empoisonnées, par l’emploi imprudent de produits chimiques, et une violente campagne de presse se déchaîna, alimentée par l’incompréhension des journalistes face à un projet étranger dont ils ne voyaient pas ce qu’il pouvait rapporter à ses promoteurs. Il fut facile de démontrer que les accusations étaient fausses puisque la fazenda n’employait que du round-up, comme n’importe que jardinier du dimanche (pour protéger ses jeunes arbres de l’herbe envahissante héritée des prédécesseurs) et surtout puisque l’empoisonnement s’était produit à plus de 30 kilomètres en amont et qu’il était évidemment impossible que le désherbant ait pu remonter le courant. La justice en a convenu et reconnu la complète innocence du projet.

Ces incidents ont toutefois laissé des traces, en donnant plus de travail aux forestiers, qui ont dû faire dégager périodiquement par des moyens mécaniques (machette et débrousailleuse) les deux millions de jeunes pousses, et plus positivement en incitant à communiquer davantage sur le projet et à mettre en place un comité scientifique indépendant qui serait gage de la transparence des opérations. Les partenariats déjà engagés ont donc été renforcés, pour le plus grand bien du projet.
Figura 12 Sarclage mécanique des plantations


Les partenariats scientifiques et l’intégration locale


Dès l’origine, les partenaires principaux du projet ont souhaité associer des structures régionales et nationales au fonctionnement du projet. À partir de 2001, des partenariats ont été conclus avec l’Université Fédérale du Mato Grosso (Cuiabá) et l’Université de l’État du Mato Grosso (Alta Floresta) pour entreprendre des activités de suivi scientifique systématiques dans les domaines de la zoologie, de l’entomofaune, des flux de carbone, des inventaires forestiers, des mesures de stock de carbone, etc. En 2006 un chercheur (docteur en biologie) a été recruté par le projet afin de synthétiser les résultats des activités scientifiques, d’orienter et de coordonner les projets de recherche proposés par les universités

Depuis 2005, Peugeot et l’ONF ont décidé d’allouer annuellement un budget spécifique à la mise en œuvre d’un programme de recherche, en-dehors du suivi et de l’entretien des plantations. Ce programme, défini chaque année avec les partenaires et le chercheur chargé d’orienter les activités, se décline dans cinq grands domaines, directement liés à la marche du projet : cycle du carbone, sylviculture, gestion de la forêt naturelle, biodiversité et intégration locale.

Le Comité scientifique du projet a été créé en 2000 dans le but de le consulter sur les choix techniques, d’évaluer avec lui les méthodes et résultats des suivis scientifiques mis en œuvre et, si nécessaire, de suivre leurs suggestions d’améliorations dans les modes opératoires. Il réunit quatorze spécialistes reconnus et recouvre des thématiques variées sur des thèmes ayant un lien avec le problème global de lutte contre l’effet de serre : changements climatiques, sylviculture tropicale et reboisement, cycle du carbone, économie de l’environnement…

Les réunions du Comité (une fois par an, alternativement dans le Mato Grosso et dans une grande ville universitaire brésilienne), sont l’occasion de présenter de manière concentrée, les activités développées au sein du projet. Elles constituent ainsi un espace de débat où sont associés les élus locaux (députés, maires,), les institutions en charge de la gestion des ressources naturelles (IBAMA, Institut brésilien fédéral chargé de la gestion des ressources naturelles et FEMA, Fondation de l’État du Mato Grosso chargée de la gestion des ressources naturelles.) et d’autres parties prenantes (ONG, entrepreneurs, associations de producteurs…).

L’intégration locale du projet


Diverses initiatives ont été prises de façon à faciliter l’insertion du projet dans le contexte local, à la fois pour éviter des réactions hostiles et pour s’assurer la bienveillance et la collaboration des voisins et des autorités locales. Un des enjeux, encore insuffisamment traités, du puits de carbone est la capacité qu’auraient les sociétés locales de le répliquer en dehors des circonstances exceptionnelles que constitue le financement par un Peugeot.

Soucieux de s’intégrer très tôt dans les problématiques de développement local, Peugeot et l’ONF se sont insérés dans le projet GEF « Promotion de la biodiversité dans le Nord-Ouest du Mato Grosso ». Ce projet, cofinancé par le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), vise à une promotion de la biodiversité et du développement durable sur un large périmètre géographique (108 000 km2) au nord-ouest du Mato Grosso, incluant la fazenda Sao Nicolau.

Un axe de partenariat a en particulier été développé, depuis 2006, autour de la noix du Brésil (castanha do Pará), présente en grandes quantités dans la forêt naturelle de la fazenda. Le programme GEF a donc monté un groupe de producteurs des assentamentos (lotissements agricoles) voisins de la fazenda, pour l’inventaire et la collecte des noix ; l’équipe locale du GEF prend en charge la commercialisation des fruits dont le bénéfice revient aux assentados (à l’exception de 5 à 10% suivant les récoltes, réservés au projet). Dans le cadre du futur aménagement forestier de la forêt primaire de Sao Nicolau, ce programme permet de poser les jalons de l’exploitation durable des produits forestiers non ligneux, contribuant également au développement local. On peut en outre penser qu’il réduit le risque de voir la fazenda envahit par des paysans sans terre puisque les assentados pourront témoigner qu’ils y trouvent un appui et des revenus complémentaires.

En outre, toujours au titre de l’intégration locale, un programme d’éducation environnementale a vu le jour en 2001, créé pour divulguer les réalisations du projet au niveau local. Il s’adresse aux enfants des écoles des communes limitrophes, Juruena et Cotriguaçu. L’objectif central de ce programme est de sensibiliser les enfants de la région à la gestion durable des ressources naturelles, à partir d’activités ludiques et artistiques. Une journée type de ce programme à la fazenda Sao Nicolau enchaîne donc rencontre avec le personnel du projet (gérant, techniciens, chercheurs…), visites thématiques sur le terrain (reboisement, sentiers de découverte en forêt, tour de mesure des flux de carbone…), ateliers de maquillage (thèmes animaliers), jeu de la chaîne alimentaire, improvisations théâtrales, etc… Ce programme a accueilli environ 2 000 élèves de 2001 à 2007, et rencontre un succès croissant auprès des écoles : on constate souvent que la forêt si proche est méconnue des élèves et perçue comme un lieu hostile, qu’il faut combattre. Aujourd’hui la définition des activités se fait en commun avec les professeurs et s’insère dans les programmes scolaires.

L’avenir du projet


De 1999 à 2003 l’activité du projet s’est principalement concentrée sur l’aménagement du site et l’installation des plantations. Aujourd’hui, la fazenda São Nicolau est bien équipée en infrastructures (bâtiments, matériel) et dispose d’une bonne desserte, une piste d’aviation homologuée de 1 000 m, de 120 Km de réseau routier avec ouvrages d’art (ponts, digues…). Les entretiens (taille, éclaircie, nettoyage autour des jeunes plants) sont réalisés par le personnel de la fazenda : s’appuyant sur des fondations solides, le projet vise aujourd’hui à créer une dynamique de développement durable et de valorisation scientifique autour de quelques idées fortes :

  • Devenir un laboratoire permettant de vérifier et de mesurer la relation supposée entre reboisement, fixation du carbone atmosphérique et régulation des climats

  • Constituer une référence en matière de méthodes de suivi du cycle du carbone (sol, biomasse, atmosphère) sur des projets de plantations forestières



Figura 13 La fazenda São Nicolau dans son contexte en 1999 et 2006




  • Développer un pôle de recherche pluridisciplinaire sur le site du projet, permettant à la fois de mieux connaître l’écosystème plantation, son effet sur l’environnement du projet et d’approfondir la connaissance du système amazonien local, grâce aux études dans les parties de forêt naturelle de la fazenda. L’objectif est de faire partager les acquis des travaux réalisés sur le site par une large communauté scientifique, brésilienne et internationale.

Les études qui ont commencé en 2006 dans les 7 000 ha de forêt naturelle de la fazenda, doivent permettre à terme de faire du site un modèle d’aménagement durable. Dans un contexte où l’aménagement forestier est encore très peu répandu au Brésil, et où la coupe rase destinée à ouvrir des pâturages est une pratique généralisée, montrer que l’exploitation durable d’une forêt gérée peut apporter de nombreux bénéfices doit être un volet complémentaire du projet puits de carbone. L’intégration des activités d’élevage, de reboisement, d’exploitation durable des produits non ligneux et/ou ligneux est un axe de réflexion d’autant plus important que le projet est situé sur l’ « arc du déboisement » amazonien. Un diagnostic approfondi de la forêt naturelle réalisé en 2006 par l’Université du Mato Grosso doit déboucher en 2008 sur un plan d’aménagement intégrant conservation des écosystèmes, valorisation et recherche. Cette dernière intégrera entre autres un axe de suivi du carbone qui permettra, complémentairement au suivi en plantation, de contribuer aux efforts scientifiques pour la connaissance de la séquestration de CO2 en forêt naturelle.
Figura 14 Du bétail pour contrôler la repousse de l'herbe


Enfin, même si le projet n’est pas un projet de développement local, il doit avoir pour préoccupation constante son intégration et une réflexion continue sur les moyens de participer plus activement au développement local. C’est notamment pour la collaboration avec les éleveurs locaux, à qui la fazenda loue des terres, pour contrôler la repousse des herbes entre les arbres, mais aussi pour expérimenter la mise en place d’un système sylvo-pastoral : certaines parcelles ont été à cet effet plantées en espacement large, de façon à ce que les arbres, une fois adultes, laissent passer assez de lumière pour ne pas faire disparaître complètement l’herbe. Ce genre de système pourrait éventuellement être adopté par les propriétaires locaux, soit en ne défrichant que partiellement les parcelles forestières et qu’ils achètent ou occupent, soit en faisant des reboisements en ordre assez large pour qu’ils restent compatibles avec l’élevage du bétail.

C’est là une piste intéressante pour que le projet, outre son rôle central de puits de carbone, contribue aussi à la mise au point d’un modèle reproductible de mise en valeur durable en Amazonie. Ce n’est qu’à cette condition que l’expérience du puits de carbone pourra avoir une utilité régionale, au-delà de la simple expérience scientifique de portée générale : si le projet est bien mené, il produira des données utilisables pour faire avancer la question de la fixation du carbone par des reboisements utilisant des espèces locales, ce qui n’est pas un mince résultat. Mais si l’on veut que des expériences similaires soient menées en dehors de la situation très particulière de ce mécénat, il faudra que les promoteurs de ces nouvelles expériences y trouvent leur compte, que ce soit par l’obtention de crédits carbone ou par la mise au point d’un système qui produise des revenus à relativement court terme, en tout cas à moins long terme que la seule sylviculture. Un tel système, dans le contexte amazonien, ne peut guère reposer que sur une combinaison avec l’élevage bovin, qui reste l’activité dominante dans la région.


1 Le texte qui suit s’appuie en grande partie le dossier réalisé, à la demande et avec l’appui du Conseil Scientifique du projet Puits de Carbone, pour sa présentation aux chercheurs et visiteurs, notamment le Club Demeter, en octobre 2007.


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