Revue d’Aménagement linguistique





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L’arabisation au Maghreb

Référence : Revue d’Aménagement linguistique, Aménagement linguistique au Maghreb, Office Québécois de la langue française, N°107, hiver 2004, p.15-40.













L’ARABISATION AU MAGHREB1







Gilbert Grandguillaume2







Les trois pays du Maghreb retenus dans cette étude, le Maroc, la Tunisie et l’Algérie, ont en commun d’être multilingues. En outre, la question des langues ne s’y réduit pas à l’aspect d’intercommunication, elle touche aussi à des traits importants de la société tels que l’identité, l’idéologie, les rapports sociaux, la religion, la légitimité. À ces divers niveaux, les langues représentent un élément déterminant de la vie de ces trois pays. Pour en comprendre le sens, il faut à la fois envisager les traits communs aux trois pays, mais aussi la trajectoire suivie par chacun d’eux en fonction de sa spécificité. C’est au terme de cet examen qu’il sera possible de préciser les enjeux réels des langues et les orientations possibles d’actions en ce domaine.

1. Des données communes

Les trois pays ont en commun d’avoir une situation linguistique identique, d’avoir été colonisés par la France pendant une période plus ou moins longue, et d’avoir une problématique commune dans le domaine des langues.

1.1 La situation des langues

Les trois pays ont une situation linguistique comportant plusieurs registres.

Il y a d’abord, comme dans tout le monde arabe, un dualisme interne à la langue arabe, qui distingue une langue écrite, référée à la révélation du Coran, et des langues parlées. La première est réservée à des usages écrits, ou à des usages oraux tels que la prédication, la récitation : elle est langue de la prière, des rituels, et dans sa forme écrite s’exprime toute la tradition religieuse et ses annexes (Coran, commentaires, ouvrages de grammaire, de syntaxe, d’éloquence). Dans la suite des siècles, elle a été la seule langue du savoir, de la littérature, mais aussi de la poésie savante (pour la distinguer de la poésie populaire). Le fait qu’elle soit soustraite à l’usage quotidien lui a conservé une stabilité relative, jusqu’à son introduction récente dans les usages laïques du monde moderne. Elle conserve jusqu’à nos jours une relation forte à l’islam.

Quant aux langues du quotidien, elles sont uniquement orales et sont diversifiées, autrefois selon les tribus et les villes, aujourd’hui selon les entités régionales et nationales. Ces variétés sont arabes, mais dans deux pays, l’Algérie et le Maroc, une partie de la population utilise des parlers berbères : il s’agit de parlers antérieurs aux langues arabes, dans lesquels s’exprimait la quasi-totalité des populations au Maghreb avant l’arrivée des Arabes et l’introduction de leurs parlers. On peut considérer que, à part la faible proportion d’immigrants venus d’Orient ou d’Andalousie à diverses époques, la majorité de la population arabophone d’aujourd’hui fut berbérophone, à un nombre variable de générations. En Tunisie, la pratique du berbère a disparu, à part quelques îlots dans le Sud tunisien, et cette pratique est évaluée à 1 % de la population, alors que cette proportion est d’environ 20 % en Algérie et de 40 % au Maroc3.

La colonisation a introduit la langue française dans ces trois pays. D’abord langue de l’Administration propre aux colonisateurs, cette langue s’est répandue dans une grande partie de la population par le biais de l’enseignement et de l’Administration. Langue de domination, elle fut aussi considérée comme langue d’ouverture sur le monde moderne, une fonction que la langue arabe écrite, minorée par la France et coupée de ses attaches externes, ne pouvait guère remplir à cette période. Cette langue s’est répandue dans ses usages écrits et oraux, elle a influencé les langues parlées par les emprunts que celles-ci lui ont faits. Elle se trouvait en situation de langue officielle lors de l’accession de chacun de ces pays à son indépendance. Mais la politique d’enseignement suivie par la suite en a étendu la connaissance à des couches de population beaucoup plus larges que précédemment.

Dans cette situation, chacun des trois pays a tenté de rendre à la langue arabe écrite une place qu’elle avait perdue du fait de la colonisation. On a donc tenté de l’utiliser pour des usages différents de ses usages traditionnels, en lui faisant pratiquement prendre une place analogue à celle de la langue française, voire à la substituer à celle-ci. C’est ce que l’on a appelé la politique d’arabisation4. Elle se fondait sur une langue arabe identique à l’ancienne dans ses structures linguistiques, mais calquée sur les langues modernes (en l’occurrence le français) en ce qui concerne le vocabulaire et les fonctions : on désigne cette langue, qui n’est nulle part langue maternelle, par le terme arabe moderne5 ou arabe médian (en anglais, educated arabic). C’est la mise en oeuvre de cette politique qui constitue la toile de fond de l’évolution linguistique suivie par ces trois pays.

1.2 Colonisation et indépendance

Chacun des trois pays a vécu une période de colonisation au terme de laquelle il a pu accéder à l’indépendance, au prix d’une lutte de libération plus ou moins difficile. Chacun des trois pays a été profondément marqué par le modèle français, non seulement du point de vue de la langue, mais aussi du point de vue de l’Administration, du type de modernisation, des modèles pédagogiques, de la conception même de l’identité nationale. Chacun d’eux a eu sur son sol une minorité importante d’Européens (Français, Italiens, Espagnols notamment) qui ont laissé une empreinte économique et culturelle. Cette marque ne s’est pas effacée puisque, environ quarante ans après leur indépendance, ces pays voient leur appartenance à l’Union européenne comme une évolution naturelle de leur devenir national.

Toutefois, des différences existent entre les trois pays. Elles sont attribuables au type de colonisation, à sa durée, et à leurs incidences culturelles. Tunisie et Maroc ont été dès l’origine des protectorats, conservant une identité politique propre, symbolisée par le beylicat en Tunisie et le sultanat au Maroc. Même dominés, ces pays n’étaient pas la France; leurs habitants se considéraient comme Tunisiens ou Marocains. Au contraire, les Algériens, dont le pays était annexé à la France, ne pouvaient se considérer comme Algériens – ce terme étant monopolisé par les colons – , mais seulement comme musulmans. L’importance de la référence islamique dans cette définition d’une entité spécifique algérienne, jointe à son caractère de résistance, devait peser lourd par la suite sur la destinée de ce pays. Ceci d’autant plus que la durée de la colonisation fut longue en Algérie (130 ans), alors qu’elle ne fut que d’environ 60 ans en Tunisie et de 40 ans au Maroc. De ce fait, la connaissance de la langue arabe écrite fut beaucoup plus réduite en Algérie que dans les deux pays voisins.

1.3 Problèmes liés à l’arabisation

Dans les trois pays, des problèmes analogues furent posés par la mise en œuvre de la politique d’arabisation : certains sont linguistiques, d’autres sociaux et politiques, alors que d’autres, enfin, concernent l’identité nationale et la légitimité politique.

Du point de vue linguistique, la non-connaissance de la langue arabe écrite présentait un handicap, d’autant plus que sa place était occupée par une langue française performante pour le développement. La langue arabe, coupée du renouveau qu’elle connaissait en Orient, était demeurée à un stade archaïque, étrangère au contexte de la modernité. Elle était de plus dépourvue d’un environnement international scientifique et culturel porteur, les autres pays arabes ayant souvent recours à une langue étrangère, notamment l’anglais. Enfin la mise à l’écart, dans l’Administration et la pédagogie, des langues effectivement parlées par la population, privait au départ la langue arabe moderne du dynamisme de la langue parlée.

Du point de vue sociopolitique, langue arabe et langue française, opposées par l’arabisation, représentaient deux pôles d’attirance, l’un vers le changement, l’autre vers la tradition. Elles correspondaient à deux couches sociales en concurrence pour le contrôle de l’État, et remplissaient des fonctions sociales différentes : alors que la langue arabe était présentée comme la langue de l’authenticité, voire de la religion, la langue française incarnait simplement la réussite sociale, elle était « la langue du pain ».

Du point de vue de l’identité et de la légitimité, une contradiction surgissait entre les deux langues et leurs univers symboliques. L’arabe renvoyait à une identité nationale, liée à l’identité musulmane, et semblait plus apte à garantir la légitimité d’un pouvoir se définissant par son opposition au colonisateur qu’il avait affronté. La langue française, forte de son lien à la modernité malgré tout liée à la France, se présentait comme la caution d’un développement qui était l’un des objectifs de l’indépendance. Les pays dont l’identité nationale était évidente, comme la Tunisie et le Maroc, où l’indépendance avait pu apparaître comme la restauration d’une existence antérieure, dont le pouvoir bénéficiait d’une légitimité politique certaine et d’un pôle d’unité permettant de gérer ces tensions. En Algérie au contraire, où l’identité nationale ne trouvait de repère que dans l’opposition à la France et dans l’Islam, où la légitimité ne put être affirmée du fait des coups de force successifs qui minaient la crédibilité de l’État, la question de l’arabisation vit ses aspects concrets engloutis dans l’utilisation politique et le jeu permanent du pouvoir sur l’identité et le nationalisme : elle fut aussi beaucoup plus dramatique que dans les deux pays voisins.

2. État des langues par pays de l’indépendance à 1998

2.1 La Tunisie

La Tunisie a accédé à l’indépendance le 20 mars 1956, sous la direction de Habib Bourguiba. D’abord chef du gouvernement, il devint, à la suite de la déposition du bey en 1957, président de la République, jusqu’à sa déposition par Zine el Abidine Ben Ali, son premier ministre, le 7 novembre 1987.

Bourguiba parvint à cette position après des années d’une lutte anticoloniale qui l’avait rendu très populaire : il jouissait de ce fait d’une légitimité incontestée. La fondation de la République en 1957 consacra cette légitimité. Le leader la mit au service d’un nationalisme tunisien et d’un modernisme marqués. Sa position personnelle sur la langue était, d’une part, de maintenir le français comme langue d’ouverture, et de donner, d’autre part, toute sa place à la langue parlée par le peuple tunisien6. Il était aussi d’une grande réserve vis-à-vis du monde arabe, avec lequel il fut souvent en conflit. Il lutta contre le traditionalisme de l’islam et de la société par des mesures audacieuses, notamment un code de statut personnel (Majallah) particulièrement novateur. La langue arabe, qu’il voulut moderne, était moins liée à l’identité religieuse qu’en d’autres pays, et ceci d’autant plus que le président, loin de limiter l’identité tunisienne à l’islam, y incluait les strates antérieures : romaine et punique. Son objectif était plus de « tunisifier » que d’arabiser7.

Ainsi, la politique linguistique n’a pas engendré de grandes crises en Tunisie. L’arabisation a surtout concerné l’enseignement, car la langue arabe, à la différence de l’Algérie, n’avait jamais disparu de l’environnement social et culturel, du fait de la prestigieuse université la Zitouna et du collège Sadiki8 qui, dès le xixe siècle, offrait, dans le cadre d’un enseignement en arabe, une large ouverture aux langues et aux disciplines modernes. Ce collège fournit à la Tunisie indépendante une élite bilingue arabo-française (dont Bourguiba lui-même), et représenta le modèle éducatif de la nation.

Dans l’histoire de la politique linguistique, trois périodes émergent, en relation avec l’influence prédominante de personnalités. Du temps de Bourguiba, il y a la période Messadi (1956-1968), puis la période Mzali (1969-1986), et pendant la présidence de Ben Ali, la période Charfi (1989-1994).
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