Résumé : Cet article propose une réflexion sociologique sur les «violences urbaines»





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3. Hip hop et violences urbaines : du nouveau dans les années 1990 ?
Les années 1990 ont-elles été marquées par des phénomènes sociaux qui remettent en cause cette analyse ? La réponse doit être nuancée. De nouvelles formes d'actions collectives protestataires sont apparues (à travers le hip hop) ou se sont généralisées (les violences urbaines), témoignant clairement de la constitution de représentations de classe. Pour autant, ces actions ne débouchent pas sur un nouveau mouvement social.
Le développement de la culture hip hop et l'explosion du rap
Lorsque Dubet parcourt des cités de la banlieue parisienne au début des années 1980, il constate certaines pratiques de danse et certaines distinctions vestimentaires importées des États-Unis, il note bien l'importance de la musique (« rock » et « reggae ») dans laquelle il voit « un témoignage, une mise à distance de la galère par elle-même qui n'est pas politiquement construite, mais qui ne peut pas non plus être réduite à un mécanisme habituel de la “société de consommation” ou du “marché de la jeunesse” » (Dubet, 1987, 16). Il entrevoit ainsi des « îlots de résistance » caractérisés par « un contenu culturel commun » : « activités expressives, centrées sur la communication et sur le corps, la danse, la musique, la moto, l'écriture même » (ibid., 307). Mais il ne s'y intéresse pas directement et, de fait, il n'observe que les balbutiements d'un style d'expression qui se cherche encore et qui apparaît alors comme un ensemble d'activités relevant davantage de l'expression personnelle que d'une forme d'action contestataire 7. La danse (break ou smurf) y est prédominante, relayée notamment par une émission de la chaîne de télévision TF1 8. Le rap est encore essentiellement un support musical pour la danse, c'est un tempo plus qu'une prise de parole. Enfin, l'idéologie dominante de ce premier mouvement importé des États-Unis est plutôt la non-violence, la dignité, la maîtrise de soi, à l'image du leader noir américain Afrika Bambaataa (Dufresne, 1991, 21sqq).

Le mouvement s'essouffle cependant rapidement dans la seconde partie des années 80. Les médias qui avaient si fortement contribué à l'émergence de cette nouvelle culture juvénile semblent s'en désintéresser. Symbole de ce tournant, TF1 arrête en 1985 sa fameuse émission. Le break retourne aux caves et aux parkings qu'il n'avait jamais quittés. Un nouveau phénomène apparaît alors. Á partir de 1986 environ, les tags se répandent de plus en plus, sur les murs des cités, le long des voies de chemin de fer, sur les rideaux baissés des commerces. Les chercheurs qui s'y intéressent discernent au moins quatre caractéristiques dans cette pratique : « le désir de visibilité [« de reconnaissance publique »], le défi [« par rapport à la loi et à la société »], la rage [qui « traduit le sentiment d'être dominé »] et la performance [« l'aspect ludique »] » (Kokoreff, 1991, 27-29). Une nouvelle phase de développement de cette culture de cités se prépare.

Le tournant des années 80-90 consacre en effet l'affirmation du rap comme principal support d'expression des jeunes adeptes du hip hop. C'est le moment où les groupes qui vont dominer les années 90 se forment en tant que tels. Le rap s'impose alors rapidement non seulement comme une pratique reconnue, mais encore comme une forme d'expression collective exemplaire. Le succès inespéré que connaissent des groupes comme NTM et IAM, qui se réclament pourtant de la tendance hardcore du rap (par opposition à un style plus personnel et accrocheur qu'est sensé représenter MC Solaar), les propulse rapidement au rang de représentants et de leaders de la jeunesse marginalisée et victime du racisme de la société française. La dimension contestataire de l'ordre social devient alors primordiale.

L'analyse du contenu des textes des groupes qui se réclament du même mouvement met en évidence une vision du monde assez claire (Boucher, 1999 ; Mucchielli, 1999a). Pour résumer très rapidement les choses, on peut dire que les rappeurs dénoncent un système de domination à la fois économique, social, spatial, culturel et politique dont ils sont les victimes sacrifiées directement (du fait du racisme) ou indirectement (du fait de l'inefficacité de dirigeants politiques corrompus et hypocrites). La police, sensée pouvoir tuer en toute impunité, et la justice, qui la protège, apparaissent alors comme les garants de cet ordre social et les symboles de cette domination. Chez de nombreux groupes, on s'approche ainsi d'une vision du monde organisée par la représentation centrale d'une véritable situation de ghetto et par une élaboration d'une théorie du complot enfermant les jeunes dans un rôle ontologique de victimes méprisées par le reste de la société 9.

Ce discours, qui comporte naturellement bien des nuances selon les groupes, se fonde sur un ensemble de représentations où se mêlent inextricablement d'une part des expériences vécues (par soi, des membres de sa famille, des copains, des gens de son quartier) ou racontées, d'autre part un certain nombre de normes, d'arguments contestataires stéréotypés, dont la transgression risquerait d'entraîner la désapprobation de l'entourage 10. On peut penser que le rap a ainsi puissamment contribué à homogénéiser et renforcer la visibilité des sentiments d'injustice et des velléités de révolte de cette jeunesse française. Á cet égard, la réaction des syndicats de policiers et de certains magistrats qui ont poursuivi et sanctionné plusieurs groupes (NTM, Ministère AMER) est significative du rôle pris par ces discours. On peut faire l'hypothèse qu'ils fonctionnent désormais comme des supports essentiels de constitution de représentations de classe et de renforcement des potentialités de protestation collective 11.

Cela étant, ces pratiques du rap ne débouchent pas véritablement sur une action collective, pour plusieurs raisons. Tout d'abord, à quelques exceptions près, les rappeurs ne se donnent pas pour objectif d'agir sur le monde, ils se contentent le plus souvent de « témoigner » d'une réalité et de dénoncer un système. Ensuite, même si la lutte contre le racisme constitue un combat susceptible d'engendrer des actions ponctuelles (ainsi l'enregistrement collectif du disque 11'30 contre le racisme 12) et même si certains groupes qui ont réussi organisent localement des réseaux de production indépendants pour encourager leurs « petits frères » à la création, le monde du rap ne présente pas de véritable unité. Il est en effet parfois difficile de concilier les stratégies de réussite personnelles ou micro-collectives et l'idéal de solidarité de la « grande famille » du hip hop (Boucher, 1999, 245-257 ; cf. aussi Khosrokhavar, 1999, 265-270). En réalité, pour ceux qui réussissent le plus, encouragés par les maisons de disque et par une importante presse spécialisée, la comparaison, la concurrence, la rivalité, la suspicion, les sarcasmes, sont aussi le quotidien d'un petit monde qui fonctionne à certains égards comme un mini star system, les logiques d'honneur et de réputation qui organisent la vie des jeunes des cités constituant peut-être ici des structures prédisposantes (Lepoutre, 1997 ; Milliot, 1997). Enfin, tandis qu'ils sont souvent prêts à des compromis avec les médias et les maisons de disque, les rappeurs conservent une méfiance absolue envers les organisations politiques et sont (non sans raisons) particulièrement prompts à voir dans toute alliance même ponctuelle une « récupération » discréditante. Ceci se manifeste aussi bien au plan local qu'au plan national. Souvenons-nous par exemple que, quelques jours après la condamnation de NTM à trois mois de prison ferme, le 14 novembre 1996 à Toulon, les partis d'extrême gauche et les organisations anti-racistes avaient organisé une manifestation de soutien au groupe qui fut un échec du fait de l'absence des jeunes 13.
Déconstruire la notion de « violences urbaines »
Parmi les expressions à la mode dans les discours sur les banlieues, diffusées par les médias mais aussi par certains « experts » es sécurité, il en est deux qui sont employées sans que l'on sache toujours à quels comportements elles réfèrent : les « incivilités » et les « violences urbaines ».

Le premier pêche d'abord par l'indétermination de son contenu. Où commence et où finit une incivilité ? Est-ce que le fait de cracher dans la rue ou de déambuler sur une mobylette bruyante constituent des incivilités ? Certains sondés répondent clairement : oui. Mais est-ce seulement l'acte ou également l'auteur de l'acte qu'ils désapprouvent ? Si le jeune en question a des parents blancs, le regard du sondé sera-t-il le même que si les parents du jeune homme sont Africains ? Il est possible que ce regard ne soit pas le même, que la tolérance à la gêne ne soit pas la même, que la peur ne soit pas la même, que l'agressivité ne soit pas la même. Ceci est important car c'est bien la peur et l'agressivité qui se cachent derrière cette notion fourre-tout d'incivilités qui, comme par hasard, sert surtout à décrire des comportements de jeunes dans les banlieues les plus pauvres, c'est-à-dire là où la concentration de familles immigrées est la plus forte. En définitive, cette notion issue du sens commun se révèle très utile pour l'analyse des sentiments d'insécurité dans et autour des quartiers en difficulté 14. Mais ce ne saurait être ni une catégorie juridique, ni une catégorie d'analyse sociologique.

Tandis que les incivilités désignent surtout des actes perçus comme insécurisants mais non nécessairement délictueux au regard du droit pénal, les violences urbaines désignent généralement des conduites clairement délictueuses : incendies volontaires et autres modes de destruction de biens privés ou publics, affrontements avec les forces de l'ordre, mise à sac de magasins, agressions en bande. Pour autant, le caractère d'infractions à la loi de ces comportements ne suffit pas à leur donner une cohérence suffisante pour constituer une catégorie scientifique. Encore faut-il que les auteurs soient les mêmes et qu'ils donnent à ces différents actes une même signification. En l'absence de recherches empiriques suffisantes, on peut seulement formuler ici des hypothèses.

Avant tout, dans un contexte où les discours des médias, des policiers et parfois de sociologues (ou de politologues) mêlent trop souvent sous l'étiquette « délinquance en bande » des comportements très différents, il faut distinguer à tout le moins (et sans prétention à l’exhaustivité) :

1/ ce qui relève des agressions et prédations entre jeunes (pour les motifs les plus divers : insulte, vol, dette, défense d'un « territoire » dans le cadre d'un trafic, etc. 15) ;

2/ ce qui relève des prédations et agressions souvent préméditées, commises par un ou plusieurs individus généralement hors des cités et dirigées contre des biens ou des personnes généralement inconnues ;

3/ ce qui relève des destructions, prédations et agressions commises au contraire dans les cités, généralement sous le coup de l'émotion, par des groupes généralement moins structurés que les bandes précédentes, dirigées directement ou indirectement contre les représentants de l'État (dans l'immense majorité des cas la police, souvent aussi les transporteurs publics, parfois même les pompiers) et non pas dissimulées mais au contraire volontiers exhibées avec fierté 16.
C'est à la troisième catégorie d'actes que nous réservons le qualificatif de « violences urbaines ». Il s'agit de comportements de groupe (premier critère), auxquels les acteurs donnent le sens de manifestations légitimes de colère et de vengeance (deuxième critère), dirigés contre un adversaire institutionnel (troisième critère) même si elles peuvent parfois s'accompagner de prédations diverses selon les opportunités qui se présentent. Ce type de situation offre une visibilité toute particulière lors de ce que l'on appelle les « émeutes urbaines ». Dans l'immense majorité des cas, ces émeutes se déclenchent en effet dans un quartier à la suite de la blessure grave ou de la mort d'un jeune du fait de policiers. Toutefois, ces situations nous semblent ne constituer que la dernière extrémité sur une échelle de réactions (un « répertoire d'actions collectives » comme dit Tilly [1986]) liée à un état de relations sociales beaucoup plus ordinaire et permanent dans ces cités. Christian Bachmann et Nicole Leguennec (1997) l'ont bien montré dans leur « histoire exemplaire du soulèvement d’un quartier » 17. Leur étude est largement généralisable 18.

La vie quotidienne de nombre de cités met en présence d'une part de nombreux jeunes qui fonctionnent dans la vie quotidienne avec des normes contraires au droit pénal (conduite automobile ou motorisée sans permis, détention de biens volés divers – vêtements, équipements audiovisuel, deux-roues, etc. – assimilable en droit à du recel, consommation de cannabis, organisation spontanée de jeux et concours collectifs impliquant de nombreuses transgressions – par exemple des « rodéos » automobiles), d'autre part des policiers qui sont chargés par leur hiérarchie de faire cesser les conduites délictueuses. Le conflit est donc structurel, contenu dans les données même de la situation. Les choses se compliquent encore lorsque l'on ajoute, premièrement que les jeunes partagent plus ou moins fortement les représentations sociales décrites plus haut (la police étant par conséquent à leurs yeux le symbole de la domination et de l'injustice dont ils sont les victimes structurelles), deuxièmement que les jeunes qui cherchent fondamentalement à se faire entendre trouvent aussi dans le rapport de force avec la police un moyen d'expression qui s'adresse, au-delà, aux hommes politiques et à la société tout entière (ce qui explique la complaisance avec laquelle ils se laissent filmer par les médias en cours d'émeutes, voire viennent les chercher), troisièmement que les policiers présents dans ces quartiers sont parmi les moins considérés au sein de leur profession et qu'ils développent rapidement durant leur socialisation professionnelle des préjugés racistes (Lévy, Zauberman, 1999), quatrièmement que les acteurs en présence se connaissent souvent personnellement. Le conflit prend donc une dimension psychologique très importante.

La situation met ainsi en présence des acteurs qui non seulement s'opposent radicalement dans leurs intérêts pratiques, mais encore sont fortement enclins à nourrir l'un envers l'autre de l'agressivité pour des raisons extérieures au conflit d'intérêts pratiques, le tout dans un univers d'inter-connaissance. Le résultat est une situation permanente de tension, de rapport de force, qui peut très rapidement amener les policiers de terrain à entrer dans le cercle vicieux des défis et des provocations réciproques : les insultes et les jets de pierre du jour répondant aux interpellations musclées sur un parking ou à la sortie d'une boîte de nuit de la veille, et étant suivis le lendemain par des contrôles d'identités au faciès, des fouilles au corps et des insultes racistes humiliants, auxquels répondront les jeunes le surlendemain, etc., etc. On se trouve alors face à un conflit permanent qui, au moindre excès dans la répression policière, peut amener à l'émeute.
Actions collectives ou réactions défensives ?
Des événements de Vaulx-en-Velin en banlieue lyonnaise en 1990 à ceux du Mirail à Toulouse fin 1998, les années 1990 ont ainsi vu se multiplier ce genre de situations au point de prendre une ampleur sans doute inédite à l'échelle du dernier demi-siècle. Et il nous semble que cette situation émeutière larvée s'apparente non pas certes à une véritable action collective organisée, mais néanmoins à une forme de réaction collective défensive permanente menée contre le représentant de l'ordre social, dans le cadre des représentations de classe décrites précédemment. Les émeutes urbaines constitueraient alors le point d'apogée de ces représentations sociales, un temps au cours duquel elles acquerraient une force émotionnelle et une légitimité telles qu'elles s'imposeraient au delà des acteurs permanents du conflit ordinaire, en s'étendant plus largement dans la jeunesse des quartiers impliqués 19.

Pour autant, peut-on parler de mouvement social, ou même simplement d’action collective ? C’est peu probable. Une réaction collective défensive ne débouche sur une véritable action collective que si elle s’organise durablement. Certes, les jeunes peuvent parfois utiliser la violence comme mode de pression sur des autorités locales afin d’obtenir telle ou telle chose (Duprez et alii, 1996, 227-230). De même, les moments de « condensation politique » que constituent les émeutes débouchent parfois sur d'autres modes d'action plus pacifiques et traditionnels (Labat, Rebughini, 1999, 214-215). Enfin, les chansons de rap tout comme certaines initiatives récentes – comme le manifeste « Stop la violence » lancé en mars 1999 par un groupe de jeunes encadrés par des journalistes du magazine Nova – prouvent que les jeunes des quartiers relégués ont conscience du cercle vicieux dans lequel ils sont enfermés et auquel leur violence participe. Cela étant, malgré son immense succès le rap n’a pas débouché sur une action collective (Mucchielli, 1999b) et, malgré ses forts soutiens médiatiques, il est très peu probable que le manifeste évoqué puisse se développer et perdurer par lui-même et dans sa forme actuelle. Une vision marxiste romantique des mouvements sociaux a, notamment en France, longtemps conduit à ne mettre l’accent que sur l’identité des acteurs et sur leurs revendications immédiates. En réalité, il nous semble bien établi qu’un mouvement social ne parvient à ses fins qu’en constituant une organisation capable de structurer le travail de ses militants, de fixer son discours général et de rationaliser ses actions sur une certaine durée.
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