L’État forestier et les luttes d’influence





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Sébastien Poublanc*
L’État forestier et les luttes d’influence

dans la maîtrise particulière de Comminges


À l’œil du promeneur, quoi de plus banal qu’une forêt ? Immémoriales, formidables et paisibles, les forêts structurent nos paysages et semblent croître de leur propre volonté, sans que l’homme n’intervienne. Pourtant, il n’en est rien. Les paysages actuels résultent d’une lente évolution rythmée par la croissance démographique des populations, les guerres, voire les changements climatiques. Ces paramètres, répétés tout au long des époques, ont façonné et produit des paysages dont les forêts sont l’une des composantes1.

Celles-ci n’ont commencé à être véritablement étudiées qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle2 mais sans qu’un champ de recherche unifié n’émerge en raison de la multiplicité de ses aspects, géographiques, juridiques, historiques, anthropologiques, biologiques, forestiers… De sorte que les travaux sont éparpillés en une grande variété de disciplines. Mais cette apparente faiblesse fait aussi sa force : la prise de conscience progressive des atouts de chacune d’entre elles a permis de faire de la recherche forestière la pierre angulaire d’une histoire environnementale en plein développement3.

Travailler sur les forêts, c’est alors arpenter les chemins de la transdisciplinarité, où l’histoire des hommes et celle des systèmes naturels ne suivent pas des lignes parallèles4. En expliciter la complexe relation revient à faire converger les différentes approches, qu’elles soient géographiques5, historiques6 ou issues d’autres disciplines.

Sous l’Ancien Régime, la forêt était un espace primordial, producteur de ressources et de combustible ; qu’ils viennent à manquer, et les populations se trouvaient alors plongées dans le plus profond dénuement. Cette nécessité fut précocement remarquée par la monarchie qui mesura l’obligation de posséder et d’entretenir des forêts pour fournir la puissance et les revenus sur lesquels s’appuyer. C’est afin de répondre à ces impératifs que l’administration forestière se développa dès le XIIIe siècle. Initialement limités au domaine royal, les textes législatifs accompagnèrent la montée en puissance de l’État pour s’étendre ensuite à l’ensemble des forêts du royaume. Le Languedoc eut ainsi son premier grand maître des Eaux et Forêts en 13087. Ordonnances et officiers des forêts furent un instrument de puissance tout autant qu’un facteur de modernité et de cohésion pour le royaume, comblant les lacunes des législations coutumières avant de les supplanter.

L’établissement d’une administration moderne fut complexe. Rétifs, attachés à leurs particularismes régionaux, les États des provinces considérèrent l’accroissement des prérogatives des Eaux et Forêts comme une immixtion au cœur de leurs privilèges. Aussi, et de manière ponctuelle, les rois de France décidèrent-ils d’effectuer des réformes dans les départements forestiers afin de faire appliquer les ordonnances et d’installer la juridiction royale. Ces réformes, appelées réformations, furent courantes entre 1510 et 15598, mais disparurent lors des guerres de Religion. Si le début du XVIIe siècle les vit réapparaître, celles-ci, localisées et de courte durée, ne permirent pas le rétablissement de l’administration, ni celui des forêts. Réalisations des grands maîtres des Eaux et Forêts9, elles ne servirent qu’à attester de l’état de dégradation persistante dans lequel se trouvaient les forêts. Par là même, elles contribuèrent à l’épanouissement du sentiment de l’existence d’une crise forestière : futaies10 abattues, taillis11 omniprésents, administration incompétente, droits d’usage omnipotents12 ; le royaume semblait condamné à manquer de bois.

Il fallut attendre l’avènement du règne personnel de Louis XIV pour qu’enfin une réformation d’une durée exceptionnelle fût entreprise à l’échelle du royaume : commencée en 1661, elle ne s’acheva qu’en 1680. Du fait de son envergure, son souvenir se perpétua sous le nom de Grande Réformation. Celle-ci s’inscrivit dans la profonde mutation que connut la monarchie au tournant de la seconde moitié du XVIIe siècle, favorisée par l’état de paix et caractérisée par la refonte et la rationalisation des bases juridiques de l’administration du royaume : code Louis pour les procédures civiles et criminelles (1667-1670), code de commerce (1673), ordonnance pour la Marine (1681) et Grande Ordonnance des Eaux et Forêts de 1669. D’autres facteurs, dont l’essor économique, œuvrèrent de concert pour la réforme des forêts : la prise de conscience de la puissance forestière de la monarchie favorisée par Colbert13 – intendant des finances  ayant le département des bois – et le sentiment de crise forestière qui s’est développé tout au long de la première moitié du XVIIe siècle. Dans ce contexte, seule une administration forte, dégagée de sa gangue féodale, était envisagée pour fournir au royaume le bois nécessaire à assurer tant sa grandeur que son indépendance.

Entreprise extrêmement complexe, la Grande Réformation avait pour dessein initial de relever les forêts et de fournir du bois aux arsenaux de la marine14. À cette fin, des commissaires réformateurs15 furent expédiés dans chaque département forestier ou grande maîtrise16, dotés de pouvoirs exceptionnels afin d’établir une administration à même de répondre à ces impératifs.

La Grande Réformation en Languedoc prit son essor avec l’arrivée de Louis de Froidour à Toulouse, le 8 août 1666. En dépit des multiples études dont elle a fait l’objet, son action a été analysée assez succinctement. Ses biographes se sont essentiellement attachés à relater son périple dans la grande maîtrise17 ou la réformation de l’une des maîtrises particulières18 ; aucun ne s’est appesanti sur l’analyse de l’œuvre accomplie, sur ce qu’elle apporte dans la compréhension de l’affrontement entre le centre décisionnel et ses provinces pas plus que sur son impact environnemental.

Homme du Nord, procureur du Roi lors de la réformation de la maîtrise d’Ile-de-France et, de surcroît, homme lige de Colbert, il était un véritable technicien rompu aux conflits forestiers quand il entreprit la réformation de la grande maîtrise de Languedoc. Théoricien de la foresterie, doté d’une solide connaissance du milieu, il allait poser les jalons de la sylviculture moderne, non plus strictement juridique, mais prenant en considération les besoins des hommes et la régénération des forêts. La réformation fut menée, symboliquement, au moment où la gestion des forêts était transférée des mains du chancelier à celles des intendants des finances ; elle cessait alors d’être essentiellement juridique pour devenir administrative et rationnelle.

Portée par des circonstances exceptionnelles, la Grande Réformation refondait le pacte multiséculaire qui liait le destin des populations à leurs forêts. Elle produisit de multiples documents19 permettant de déterminer et de comprendre comment la multiplicité des interactions humaines (gestion des terres, droits d’usage, accroissement du pouvoir de la monarchie, développement du commerce et de la proto-industrialisation) avait façonné le paysage sylvicole tout au long du Moyen Âge et de l’Époque Moderne. Ces sources mettent aussi en évidence l’inadaptation de la société locale face aux nouveaux besoins de l’État qui apparaissent au XVIIe siècle. À l’usage immémorial de la ressource ligneuse, on opposa une réforme qui se voulait résolument moderne et tournée vers l’avenir. Deux conceptions de la forêt s’affrontèrent alors : celle de la population arc-boutée sur ses privilèges, et celle de l’État contraint de faire des forêts le soubassement de sa puissance. Dans cette lutte, a priori inégale, il fut longtemps admis que l’application uniforme de la loi à l’échelle du royaume, relayée par la nouvelle administration forestière, marquait le succès de l’État de Droit. Or, ce constat triomphateur est à nuancer à l’examen des sources : afin d’appliquer la loi du roi, les commissaires réformateurs furent contraints de transiger avec le pouvoir local. La question des concessions et de la redistribution du pouvoir autour des forêts se trouve ainsi au cœur de ce processus de réformation assimilable à la théorie de l’acteur stratégique20. En faisant de la forêt un enjeu de pouvoir, la réformation en fit un objet symbolique incarnant l’identité du groupe contre un pouvoir extérieur perçu comme un envahisseur. Dans sa volonté de réformer, la monarchie entraîna la transformation des mentalités, des rapports sociaux, des formes de l’économie et, en fin de compte, de l’emprise des organisations humaines sur la nature.
Le pays de Comminges, un espace entre plaine et montagne
La maîtrise de Comminges était une entité à cheval entre la plaine et la montagne. Par sa partie la plus septentrionale – les châtellenies de Muret, L’Isle-en-Dodon et Samatan – elle est située aux portes de Toulouse, sur les terrasses et vallées de la Garonne, tandis que sa partie la plus méridionale la rattache au piémont pyrénéen et à la montagne - pays de Nébouzan et de Couserans, châtellenies d’Aurignac, Salies, Castillon Fronsac, baronnie d’Aspect, les Quatre-Vallées, les sièges de Montréjeau, Boulogne et Galan, et une partie de la juridiction de Rivière-Verdun21.

Louis de Froidour, a laissé un témoignage assez détaillé de sa visite en Comminges : « Depuis qu’une fois nous avons passé la rivière de Garonne et monté la montagne qui lui sert de bord et de rive, nous avons, pendant deux lieues ou environ, traversé un pays fort ingrat, sans vins, sans fruits et sans blés, jusqu’à Sainte-Croix où commencent les montagnes, après quoi, jusqu’à Saint-Girons où nous avons trouvé le pays tellement bossu que l’on ne fait autre chose que monter et descendre ; là les bonnes terres commencent à finir. Le pays est fort couvert et abonde en bois de particuliers et en pâturages. Les habitants se ménagent, par tous les endroits qu’ils peuvent, des prairies pour la nourriture de leurs bestiaux, en quoi consiste leur principale richesse, on ne voit plus de vignes à l’ordinaire, mais beaucoup de vignes en hautains22. »

D'emblée, Froidour perçut les impératifs qu’impliquait cette répartition géographique. Le relief délimitait deux économies, deux modes de vie différents, et donc deux méthodes de gestion des forêts : « Pour parvenir au reglement des forests de sa majesté qui sont assises dans le ressort de laditte maistrise de Commenge, il fault faire distinction de celles quy sont dans les mont Pirenées d’avec celles quy sont dans les plaines dont les reglements doivent estre aultant differents comme leurs scituations, les qualitez des bois dont elles sont plantées et les manieres de les débiter sont differentes23. »

À un haut pays montagnard, « le plus meschant pays qu’on puisse voir24 », au mode de vie pastoral essentiellement constitué de produits d’élevage – telle la vallée du Lis, que « l'on appelle [...] en terme du pays cul d'Iher, ce qui signiffie cul d'Enfer25 », – s’opposait un plat pays où les conditions de vie dépendaient des rendements de blé et de vin.

Pour autant, Froidour nuance lui-même la portée négative de ses observations. Certes, la subsistance en montagne était rude, mais les populations s’y étaient accoutumées, adaptant leur production vivrière aux contraintes du relief : « Nous fusmes estonnez de voir le soin qu’on se donnoit de labourer parmy des rochers, que de distance en distance, il y avoit seullement une verge, là une demye verge et d’un austre costé une toise de terre ou environ. Mais nous fusmes encore surpris d’avantage de voir aux endroitz où la moisson n’estoit point encore faite, les plus beaux millets, les plus belles avoines et les plus beaux sarrasins qu’il fust possible de voir26. »

La difficulté majeure provenait alors de la précocité des neiges qui entraînait un long enclavement et une impossibilité d’exploiter ces bonnes terres. Les bestiaux devenaient ainsi la seule ressource alimentaire, qu’il convenait de protéger : « Tous ces pays dont la richesse consiste aux pasturages, estant scituez en des lieux qui sont couverts de neige pendant sept a huict mois de l’année et les terres quy sont dans ces vallées ne produisant pas de quoy nourir leurs habitants pendant trois ou quatre mois27. »

La spécificité géographique de la maîtrise de Comminges força les réformateurs à créer un règlement particulier s’adaptant à la fois aux contraintes du climat, mais aussi aux particularismes sociétaux dont le moindre n’était pas l’antagonisme entre l’établissement d’un pouvoir royal fort, une multitude de seigneurs farouchement indépendants et une population plus commingeoise – et montagnarde – que véritablement française.
Une anthropisation ancienne
Terre allodiale, le comté de Comminges n’entra dans la mouvance des comtes de Toulouse qu’au début du XIIIe siècle. Cet acte d’allégeance fut le premier pas qui allait le conduire dans l’escarcelle du roi de France un demi-siècle plus tard (1271)28. Toutefois, la mainmise de la monarchie resta légère de prime abord, et ce furent initialement les comtes de Comminges qui mirent en place les structures d'interactions entre les communautés d’habitants et les sylves.

Du XIIIe au XVe siècle, les interrelations entre les communautés et les forêts se firent par l’intermédiaire de privilèges, notamment économiques, accordés par les seigneurs du lieu – roi, comte de Comminges ou seigneur local. Il s’agissait d’une politique menée à l’échelle du comté et où l’attribution de ceux-ci répondait à plusieurs impératifs. Les droits d’usage accordés dans le cadre de paréages29, tel celui des habitants de Montaud30, reflétaient les luttes d’influence entre le roi et le comte. Ces contrats visaient à implanter la monarchie dans les domaines seigneuriaux éloignés de ses centres de pouvoir traditionnels afin d’en drainer les activités aussi bien que les ressources31. Par réaction, les comtes de Comminges y recoururent également, ce qui amena Froidour à considérer que « dans ces provinces il n’y a rien de si commun que ces paréages, parce que comme tous ces petits seigneurs estoient autant de tirans, il falloit absolument pour se rédimer de leurs vexations, partager son bien avec eux et les appeler en paréage pour en retirer quelque protection32 ». Souvent accordés aux bastides qui essaimèrent à partir de la seconde moitié du XIIIe siècle, ils firent écho à la création des jugeries royales de Rieux et Rivière-Verdun qui, en concurrençant les justices seigneuriales, contribuèrent à l’implantation de la monarchie en Comminges.

Les droits d’usage pouvaient aussi être octroyés par inféodation33 ou bail à fief34. Les terres ainsi concédées n’étaient pas nécessairement boisées : il pouvait s’agir de terres « hermes », c’est-à-dire de lieux incultes, friches ou landes, où alternaient les pâtures extensives et les défrichements temporaires. Les communautés en avaient toute jouissance, et s’en servaient généralement comme pâturages. Ces contrats étaient soumis au paiement d’une redevance, nommée albergue, ainsi qu’en atteste l’acte d’inféodation des habitants de La Rouquette35 daté du 17 février 1486 « consenty en faveur desdits habitants par Jean Pabolers, un d’iceux, faisant pour et au nom du sieur de Barthe, seigneur direct dudit lieu sous le fief annuel de trois deniers tolzas pour une piece de terre et bois36 ». La redevance pouvait aussi être payée en nature : en échange d’une pièce de terre herme les habitants de Seglan payaient ainsi « un fief annuel de quatre sols par arpent et un pair de chapons37 ». À la différence des contrats de paréage qui disparurent avant la fin du Moyen Âge, les inféodations et baux à fief commencèrent dès le XIVe siècle et se maintinrent jusqu’au XVIIe siècle.

Ce mode de gestion de la terre se trouvait fréquemment dans les vallées pyrénéennes et, dans une moindre mesure, dans la partie située en plaine. Il s’agissait avant tout d’obtenir la maîtrise d’un espace via la mise en valeur d’un terroir : au seigneur, les revenus et l’emprise sur l’espace, à la communauté l’amélioration de ses conditions de vie. Les droits d’usage n’avaient de sens que dans le cadre d’une nature puissante, hostile et contre laquelle l’homme devait lutter pour assurer sa survie. Par extension, ces mêmes privilèges asservissaient les communautés aux seigneurs et créaient un entrelacement juridique qui allait se révéler fort épineux pour les réformateurs du XVIIe siècle.
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