Emmanuel Didier





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Construction d’indicateurs alternatifs


Le néolibéralisme fait un grand usage d’indicateurs. Un indicateur est une mesure qui donne d’un phénomène complexe une valeur unique et simple, dont une propriété centrale est de varier avec le temps. Le Produit intérieur brut (PIB) est un exemple d’indicateur de la richesse d’un pays, dont on suit les variations d’année en année. Pour construire un indicateur, on ne retient du réel que certains aspects jugés pertinents : dans le cas du PIB, c’est la production des différentes branches mesurées en termes de valeur ajoutée. Mais ce faisant, les institutions participent à consolider un seul aspect de la réalité et à négliger tous les autres ; de ce fait, les indicateurs orientent les actions politiques qu’ils informent. Par exemple, pour voir augmenter le PIB, il faut augmenter la valeur ajoutée ; on peut donc par exemple développer des engrais de plus en plus puissants, qui assurent des récoltes de plus en plus abondantes. Mais c’est négliger leurs effets sur les nappes phréatiques dont la qualité n’est pas enregistrée dans le PIB. Pour que la statistique officielle prenne en compte d’autres aspects de la réalité, de nombreux statactivistes proposent des indicateurs alternatifs.

Mais nous allons voir qu’il y a deux façons de contester la réalité institutionnelle. Premièrement, certains mettent en évidence les effets pervers insoupçonnés des actions politiques. L’indicateur est alors un indicateur de méfaits qui dévalorise une politique. Deuxièmement, d’autres indicateurs servent à montrer l’importance, la pertinence d’éléments qui ne sont pas pris en compte par les mesures quantitatives institutionnelles. L’indicateur sert alors à valoriser des faits injustement négligés.

Pour compter les effets pervers, on peut ou bien mettre en série des faits qui sont évidemment déplaisants, montrant ainsi leur caractère systématique et répété, ou bien passer par le détour de l’argent, et rappeler le prix – bien entendu trop élevé – d’une politique.

Un exemple extrêmement violent mais, de ce fait, (malheureusement) extrêmement efficace de mise en série des méfaits d’une politique, fut le décompte des suicidés de France Télécom. Dans le livre Orange stressé (2009) Ivan du Roy montre comment des syndicalistes en sont venus à comprendre toute une série de suicides comme liés par une même plainte adressée au management. Il s’agissait alors simplement de les dénombrer et de montrer le caractère systématique du malaise qui régnait dans l’entreprise. Ivan du Roy montrait que certains agents préfèrent l’exit (Hirschman, 2011 [1970]) radical du suicide plutôt que de s’adapter à ce qu’ils vivent comme inacceptable. L’impératif de codage que nous avons identifié plus haut ne retire pas cette ultime liberté aux agents.

Un exemple de décompte financier des méfaits d’une politique publique a été la mesure, d’abord réalisée par Damien de Blic, du coût d’une expulsion de personne sans papier (2009). Ce chercheur, excédé par la politique migratoire de la France, a pu ainsi rendre public un argument percutant, celui des lourds investissements nécessaires pour expulser des travailleurs qui ne demandent qu’à payer leurs impôts.

Le groupe d’artistes danois Superflex pousse ce mécanisme jusqu’à l’absurde dans un projet d’œuvre qui n’a pas été encore réalisé. Elle consisterait à installer un mécanisme de décompte des visiteurs à l’entrée d’un musée et à accrocher le compteur lui-même, l’écran sur lequel les chiffres sont affichés, à l’extérieur du musée, en évidence, pour que chacun, à tout moment, dans la ville, puisse contrôler cet indice de performance du musée municipal. Il s’agit donc, avec une ironie acerbe, de mettre le mécanisme de gestion néolibéral des musées tellement en évidence, qu’il en devient absurde, idiot.

Passons maintenant aux cas d’affirmation de réalités négligées par l’institution. À mi-chemin entre le décompte d’événements et l’estimation d’un prix, on trouve le cas de la mesure des inégalités sociales, et en particulier des inégalités de revenus, et la démonstration de leur accroissement incessant. Parmi les très nombreux travaux qui portent sur ce point, voici deux représentants particulièrement pertinents.

D’abord le BIP 40, un indicateur de mesure des inégalités, lancé par Pierre Concialdi et quelques autres. Ce nom évoque le « CAC 40 » et le PIB, ainsi que le son d’un signal d’alerte (bip, bip…), afin de dévoiler que les bénéfices boursiers engendrent d’importantes inégalités. Pour cela, l’idée a consisté à rassembler des indicateurs déjà distribués dans l’espace public, et à les rapprocher de façon à produire une mesure des inégalités en termes de travail, de salaires, d’éducation, de santé, de logement et de justice, qui, ainsi agrégée, n’était produite par aucune institution.

Bernard Sujobert, représentant CGT à l’INSEE, a raconté au public de Statactivisme comment ce BIP 40 ainsi que d’autres mesures de l’inégalité ont fait évoluer les publications de l’Institut National. Il montre ainsi le rôle crucial qu’a joué le CNIS (Conseil National de l’Information Statistique) dans cette histoire récente. C’est en partie grâce à l’expertise autodidacte et engagée des syndicats de salariés de l’INSEE, représentés au sein de cette instance assez singulière au sein du paysage institutionnel français, que les mesures des inégalités publiées par l’INSEE sont aujourd’hui différentes de ce qu’elles étaient au début des années 1990.

Il est donc parfois possible de quantifier les conséquences indésirables voire intolérables d’actions ou de mécanismes publics. Inversement, il est aussi possible de mettre en évidence des réalités précieuses négligées par les institutions.

On peut sous ce rapport présenter les travaux du FAIR – Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse, représenté par Florence Jany-Catrice – qui propose de mesurer la richesse nationale non plus avec le seul PIB mais avec une extension mesurant la valeur du travail domestique, fourni gratuitement, la plupart du temps par des femmes (Gadrey et Jany-Catrice, 2007).

Concernant les ressources implicites du statactivisme orienté vers les indicateurs, les syndicalistes de Sud doivent ici être traités à part. Ils ont eu cette idée simple de compter les suicides, ce qui ne demande pas de compétence statistique mais plutôt des qualités humaines consistant à aller vers les familles pour comprendre le geste désespéré et déterminer s’il est lié, ou non, aux conditions de travail de la personne concernée. Si oui, la critique exprimée par ces suicidés est radicale, elle remet en cause tout le système de management, pas seulement tel ou tel indicateur. Les syndicalistes additionnent alors simplement les cas de personnes ayant exprimé ce non radical, et laissent entendre que la série pourrait s’allonger.

Pour le reste, la lutte contre les indicateurs institutionnels implique bien entendu qu’on les connaisse assez pour les analyser, les décomposer, et les recomposer ou, dans le cas de Superflex, les copier et déplacer leur lieu de publication. Ce statactivisme nettement moins radical nécessite une certaine compétence technique. Son efficace dépend alors largement de la question de savoir pourquoi, pour mener quelle action les indicateurs institutionnels doivent être remis en cause. L’adaptation des indicateurs d’inégalité a trouvé son usage, qui est une nouvelle réflexion sur la fiscalité, ce qui explique qu’ils aient été repris par l’INSEE. Mais la remise en cause du PIB ne semble, pour l’instant, avoir identifié aucun usage précis dans une gangue de revendications générales et un peu floues. Encore une fois, le possible indiqué par le statactivisme est un arrangement entre l’existence de certaines entités et l’action qu’elles permettraient de mener, une possibilité de faire exister certaines réalités matérielles en les employant à un certain usage qui reste à déterminer.

Ce dernier exemple montre que, sans que ce contraste soit nécessairement une divergence politique, la production d’indicateurs alternatifs couvre tout le spectre allant du pur dévoilement d’un mal, comme dans le cas des suicides de salariés, à des démarches beaucoup plus instituantes et affirmatives.
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