Emmanuel Didier





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Se compter pour compter. Artistes et précaires


Parmi les mondes sociaux les plus fortement affectés par le développement d’une gouvernementalité néolibérale se trouve celui des artistes et professions intellectuelles. On en retiendra ici deux séries de conséquences. Tout d’abord, l’envahissement de ces métiers vocationnels par les instruments quantificateurs du pilotage managérial provoque des expériences nouvelles, dont on peut faire ressortir le caractère ambivalent, étrange, grotesque, ou inversement, novateur et excitant.

Dans un second temps, l’invocation d’expériences sociales ne cadrant plus avec les formats disponibles alimente une critique des nomenclatures officielles. Il arrive même que ces expériences soient insérées dans un travail politique et cognitif visant à construire une nouvelle catégorie sociale capable de porter des revendications. Or, comme cela a pu être montré dans le cas des cadres (Boltanski, 1982), pour gagner en reconnaissance, les catégories ont intérêt à s’institutionnaliser statistiquement. Nous voudrions montrer ici que l’invention de nouvelles catégories sociales – et leur critique – est déjà, et devrait être encore davantage, un terrain important de statactivisme.

Si, comme Hans Haacke, nous avions fait remplir aux participants à la journée Statactivisme un questionnaire sur leur identité et leur trajectoire, il en serait probablement ressorti que bon nombre d’entre eux – public comme intervenants – s’étaient posé, ou se posaient actuellement, la question du statut sous lequel ils pourraient durablement exercer et financer une activité artistique ou intellectuelle. Pourtant, seuls les artistes ont trouvé le moyen de mettre en scène les paradoxes dans lesquels cette tension les place. Julien Prévieux présenta ses Lettres de non-motivation (2007). En réponse à des offres d’emploi, il avait envoyé des lettres dans lesquels il dénonçait, chaque fois dans une forme spécifiquement adaptée, les raisons pour lesquels le job lui paraissait inacceptable, et terminait en signifiant son refus du poste. Ces lettres fonctionnaient comme un breaching (Garfinkel, 1967), c’est-à-dire comme une expérience sociologique consistant à se comporter comme un « idiot », de façon à forcer les acteurs à réexpliciter les hypothèses implicites de la société. L’effet était immanquablement comique. Ses lettres reçurent parfois une réponse, pour les unes parfaitement standardisée, pour les autres personnalisée, qu’il présentait en regard de la sienne. Toutes répétaient, d’une façon ou d’une autre que les travailleurs, intellectuels ou non et précaires ou pas, sont censés donner en permanence la preuve de leur motivation en vue de l’emploi. Pour Julien Prévieux, il fallait mettre en évidence, et donc relativiser, le lien existentiel entre la motivation individuelle et les promesses du capitalisme contemporain.

L’artiste Martin Le Chevallier, pour sa part, nous a expliqué qu’en atteignant les quarante ans, il s’était demandé à quel moment il cesserait d’être un jeune artiste prometteur, et comment il deviendrait un artiste qui compte. Pour résoudre cette énigme, il eut l’idée de se tourner vers un cabinet d’audit et de conseil, à qui il demanda de faire son propre audit. L’activité d’un artiste était ainsi rendue équivalente à celle de n’importe quelle entreprise. Après une première réaction de surprise, le cabinet accepta. Le Chevallier raconte comment se déroula l’audit, avec ses modèles SWOT – S-trengths (forces), W-eaknesses (faiblesses), O-pportunities (opportunités), T-hreats (menaces) –, la définition de différentes stratégies et de clients prescripteurs et quelles conclusions en furent tirées. Le rapprochement entre l’activité artistique et ce langage managérial est particulièrement détonnant. Ainsi, au lieu de rejoindre les luttes collectives de défense de la condition des artistes, il avait, seul, eu recours aux outils utilisés par les chefs d’entreprise, ou les maires pour évaluer le potentiel économique de leur ville. Évidemment, c’était aussi particulièrement drôle. Mais au fond, qu’y a-t-il de si drôle dans une pratique qui ne fait qu'exacerber les calculs auxquels, au moins en secret, tout artiste, et beaucoup d’autres travailleurs culturels et scientifiques se livrent ?

À défaut de recourir chacun pour leur compte personnel aux services de l’audit, les intermittents du spectacle ont collectivement fait l’objet au cours des années 2000 d’expertises destinées à préparer et à justifier une réforme de leur régime spécifique d’indemnisation chômage. Lors de la journée de mai 2012, Maurizio Lazzarato nous a présenté une grande enquête, y compris statistique, qui fut menée par les intermittents, au cours de la mobilisation débutée en 2003. Il s’agissait de décrire leurs pratiques professionnelles autrement que dans les termes de la « fraude », et de comparer le prix du nouveau régime dont ils avaient eux-mêmes dessiné l’ébauche à celui du modèle proposé par les pouvoirs publics (Corsani et Lazzarato, 2008). Pour ce faire, près de 1500 intermittents recrutés par « boule de neige » et interrogés par leurs pairs décrivirent rétrospectivement, sur les cinq années ayant précédé le mouvement, leurs pratiques professionnelles aussi bien que leurs ressources, principalement les indemnités de chômage et les cachets. Cette enquête entre pairs a permis d’assurer une relation de confiance, mais aussi une interrogation compétente sur un sujet où le droit d’entrée est lourd, en termes de compétences juridiques et administratives. Une conclusion de ce travail fut de montrer que les expériences de travail des artistes et techniciens intermittents ne correspondaient guère aux représentations d’abus invoquées pour justifier la « réforme ». Les intermittents en lutte associaient ainsi une contre-enquête statistique participative à des comptes-rendus foisonnants de leurs vies professionnelles, avec en point de fuite un large collectif virtuel de travailleurs à emploi discontinu, auxquels ils proposaient d’étendre leur projet de nouveau régime d’indemnisation.

Les tentatives pour constituer de nouvelles catégories sociales autour du genre d’expérience des travailleurs artistiques ou intellectuels sont également centrales dans le propos de Cyprien Tasset. Il décrit en effet deux tentatives en ce sens. L’une, opérée pour ainsi dire par le bas, est illustrée par l’ouvrage Les intellos précaires (2001) d’Anne et Marine Rambach. Pour les Rambach, les « intellectuels précaires » regroupent un ensemble de gens qui se retrouvent en dehors du salariat protégé, comme les chercheurs non titulaires, les artistes, les journalistes pigistes, etc. Il s’agit souvent de diplômés, pas toujours jeunes, mais qui ne trouvent ou ne veulent pas de situation d’emploi stable. L’argument des Rambach est que cette situation dépasse les compétences et propriétés individuelles, et tient à un fonctionnement social qui dévalorise le travail intellectuel – avec l’arrière-pensée de le rendre docile. Selon elles, ces personnes pourraient s’unir de façon à faire reconnaître ce caractère systématique. Le fait de se compter joue un rôle clé dans cette perspective, et c’est aussi une tâche à laquelle elles s’attellent en listant les résultats statistiques sur lesquels elles ont pu mettre la main au cours de leur enquête.

À l’opposé de cette stratégie par le bas, on peut passer « par le haut ». Richard Florida (2002) par exemple, mais il n’est pas le seul, soutient qu’émerge une « classe créative ». Celle-ci, quoique beaucoup plus large, partage néanmoins avec les « intellectuels précaires » un certain nombre de caractéristiques, à ceci près que ce que les Rambach dénonçaient comme aliénant ou au moins ambigu est ici valorisé. Ainsi, les « créatifs » ne sont pas précaires mais, au contraire, toujours prêts à se mouvoir au gré des opportunités créatrices. Ils ne sont pas suspectés d’être oisifs mais au contraire sont à la source de la richesse de tous dans une économie de la créativité. Pour Florida, ce sont donc les fers de lance du capitalisme cognitif à venir. À ce titre, il conseille aux maires soucieux de développement de leur ville de les attirer, conseils vendus à pris d’or et qui impliquent une expertise sur les villes créatives laquelle, d’ailleurs, peut passer par le modèle SWOT (voir ci-dessus).

C’est à double titre que les précaires intellectuels ou créatifs intéressent le statactivisme. Tout d’abord, parce que des ressources statistiques sont engagées dans les luttes de classement impliquant cet objet social encore largement indéterminé. Mais, qui plus est, le phénomène pointé par les Rambach touche, entre autres, des précaires hautement qualifiés en sciences sociales. Indéniablement destructrices, ces situations offrent aussi, dans certains cas, une chance d’élaborer des savoirs à distance aussi bien de la tutelle publique que de celle du management privé. On peut espérer, avec Pascal Nicolas-le Strat, que les professionnels rejetés ainsi en dehors des positions instituées développent des « expérimentations et hybridations » (2005, p. 29), dont certaines pourraient être d’ordre statistique. D’ailleurs, les analyses du conflit des intermittents montrent le rôle, en association avec les chercheurs « CNRS », de militants de la précarité rompus aux sciences sociales, aux côtés de comédiens ayant suivi des formations scientifiques (Sinigaglia, 2012, p. 229).

La catégorie dont il s’agit ici dispose, par définition, d’assez riches ressources cognitives en général, et parfois en particulier de connaissances statistiques. À partir du moment où les acteurs reconnaissent l’avantage qu’il y a à passer par de tels arguments, ils bricolent les ressources dont ils ont besoin (lettres, enquête par boule de neige, recherche documentaire sauvage), ou n’hésitent pas à recourir à des spécialistes qui les leur fournissent (cabinet de conseil, théorie sociologique légitime).

Ici, le possible est donc encore une fois à double fond : il s’agit d’abord de la possibilité d’existence de ce sujet politique collectif, et d’autre part de ses possibilités d’action. Dans le cas de la police, le possible était de l’ordre du dévoilement, puisque le statactivisme dévoilait sous l’action et sous la réalité institutionnelle, une autre réalité, et une autre action. Ici, le possible est affirmatif, puisqu’en construisant une catégorie à partir de vertus et de maux spécifiques, le statactivisme cherche à la fois à prouver l’existence de ce groupe, et à le munir d’arguments. Bien entendu, dévoilement et affirmation ne s’excluent pas mutuellement. Pourtant, ces deux notions permettent de tracer un axe du possible allant, d’un côté, de la négation d’une réalité préexistante à, de l’autre, l’affirmation d’entités qui n’existent pas encore. On projettera sur cet axe le possible lié à la critique réformiste d’un côté et celui qu’exprime la critique existentielle de l’autre.

Mais une fois l’axe tracé, le plus intéressant est de comprendre la complexité des mélanges observés entre les deux extrémités pures. C’est ce que nous pouvons faire en nous concentrant sur le cas d’un dernier outil statistique, après le codage et les catégories, à savoir les indicateurs.
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