Emmanuel Didier





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Les ruses avec la règle : le cas de la police


Depuis les années 1970, l’objet des luttes engageant des nombres, et donc du statactivisme, s’est déplacé en suivant les grands projets institutionnels de quantification. En effet, ceux-ci s’appliquent désormais moins à de vastes agrégats comme le système scolaire, les négociations salariales par branche, le monde de l’art, qu’à l’activité des personnes individuelles.

De sorte que la pratique statactiviste probablement la plus largement répandue aujourd’hui, mais qui reste aussi discrète qu’elle est commune, consiste, pour les acteurs du bas de la hiérarchie, à se donner pour eux-mêmes des marges de manœuvre à l’intérieur des cadres de production des comptes rendus statistiques qui leur sont imposés. Cette façon de résister à l’évaluation revient à se comporter comme les dirigeants, c’est-à-dire à ne pas croire à la lettre de la règle, pour l’adapter dans un sens qui convient mieux à celui à qui elle s’applique. Mais la principale différence entre le haut et le bas de la hiérarchie consiste en ce qu’en bas, ces réadaptations sont tenues secrètes, ou plus exactement sont effectuées discrètement, car tenues pour illégitimes, alors qu’en haut elles peuvent être proclamées comme n’étant rien d’autre que des adaptations salutaires, gages de souplesse et de flexibilité (Boltanski, 2009, p. 217 sq.). Le statactivisme, consiste ici pour les dominés, d’une part à prendre des libertés avec la lettre de la règle, et d’autre part à rendre publique et légitime une pratique courante, mais passée sous le boisseau.

Pour illustrer ce point, on peut utiliser le cas de la police qui est depuis quelques années soumise à ce que ses détracteurs appellent péjorativement la « politique du chiffre » et ses thuriféraires la « culture du résultat ». On a coutume de localiser la naissance de ce système à New York City, pendant le premier mandat du maire Républicain Giuliani, entre 1994 et 2001. Son préfet de police, William Bratton, mit alors en place un système de management policier appelé Compstat (qui signifie pour les uns « computer statistics » et pour les autres « comparative statistics ») reposant fondamentalement sur la quantification de l’activité des agents. Les commissaires de precinct (équivalent à peu près à un arrondissement de Paris) avaient pour charge de quantifier leurs activités, de façon à rendre des comptes très régulièrement à la plus haute hiérarchie policière, ce qui devait leur permettre de prouver qu’ils avaient pris des initiatives et été particulièrement « proactifs ». Dès que cet instrument fut mis en place, la criminalité enregistrée baissa de façon impressionnante. Certains contestèrent le rapport de cause à effet de l’un à l’autre, affirmant qu’il n’y avait eu que concomitance, mais d’autres – comme le sociologue de la police respecté, Eli Silverman, qui fit une étude approfondie de Compstat (1999) – parlèrent de « miracle new yorkais ». En tous cas, de très nombreuses polices imitèrent ce système, aux États-Unis comme dans le monde. Ce fut le cas en particulier de Baltimore, dont le système « Citystat » apparaît dans la fameuse série télévisée Sur écoute (The Wire) ainsi que de la France, où le préfet de police de Paris Jean-Paul Proust importa Compstat en 2001 (Didier 2011a).

On assiste cependant, depuis quelques années, à un retournement spectaculaire des jugements portés sur Compstat. Même Silverman remet en cause très vigoureusement ses effets récents sur les agents. Le système ne les motiverait plus à mieux lutter contre le crime mais, au contraire, il dévoierait leur motivation et les inciterait à ruser avec leurs propres règles. Par exemple, il montre que les policiers new yorkais ont, en 2011, réalisé un nombre de contrôles d’identité de jeunes gens noirs supérieur au nombre de jeunes noirs effectivement recensés dans la ville ! Autrement dit, les objectifs quantitatifs à atteindre en cette matière auraient incité les agents à préférer contrôler toute personne jeune et noire qu’ils rencontraient, sans exception, alors que la loi stipule de ne contrôler que ceux pour lesquels il existe un doute sérieux et véritable que la personne s’apprête à commettre une infraction. Les policiers auraient donc utilisé les marges de manœuvre dont ils disposent – il ne revient qu’à eux de décider si telle ou telle personne s’apprête à commettre une infraction – pour satisfaire leur chef direct, réinterprétant par là même les limites de leur discernement qui pourrait leur commander d’agir autrement. Silverman accuse du même coup les évaluations quantitatives d’engendrer indirectement un racisme d’État, parce que le comportement optimal, pour les agents, consiste à ruser avec la loi de façon à maximiser leur activité apparente.

Pour donner à voir la dérive systémique de Compstat, Silverman et un ancien agent de police, John Eterno, ont mis en place une enquête statistique (Eterno et Silverman, 2012). Le syndicat des policiers retraités leur a donné accès au fichier de ses membres. Ils ont fait passer à ces derniers un questionnaire anonyme qui leur demandait s’ils avaient le sentiment d’avoir transformé les chiffres, ou leur comportement sous l’influence des chiffres, d’une façon « unethical » (non éthique) et s’ils pouvaient attribuer ces comportements à la mise en place de Compstat. Parmi les répondants, plus de la moitié répondirent que depuis Compstat, ils avaient effectivement eu des comportements très éloignés de la norme et un quart assez éloignés.

En France, certains fonctionnaires des forces de l’ordre dénoncèrent aussi ces travers. Le brigadier de gendarmerie Jean-Hugues Matelly écrivit ainsi avec le sociologue Christian Mouhanna Police : des chiffres et des doutes (2007) et le commandant de police Philippe Pichon, pour sa part, publia son Journal d’un flic (2007). Dans les deux cas, ils insistaient sur le fait que la quantification n’incitait pas seulement les agents à agir plus efficacement, mais qu’elle les poussait aussi à adopter des comportements contraires à ceux que prescrirait la déontologie policière. Pour atteindre de bons résultats quantifiés, le comportement individuel le plus facile peut consister à biaiser les chiffres.

De son côté, l’association Pénombre, composée en majorité, mais pas exclusivement, de statisticiens professionnels et de professeurs de mathématique, et qui intervient dans le débat public pour lutter contre l’« innumérisme », tourna un petit film, pastichant les reportages télévisés, sur un commandant fictif appelé Yvon Dérouillé. Celui-ci y explique comment il est possible, avec un peu de chance et de malice, de dénombrer bien plus de faits élucidés (c’est-à-dire de faits que l’on peut attribuer à un suspect) que de faits constatés (sans le suspect), ce qui est jugé positivement par la hiérarchie. Ce résultat, même s’il se comprend lorsqu’on entre dans la logique quantitative (si un fumeur de haschisch dénonce trois fournisseurs, il y a un fait constaté – consommation illicite – et quatre faits élucidés car un fumeur plus trois suspects), reste tout de même largement paradoxal pour le sens commun qui voudrait qu’un fait élucidé ait toujours été, auparavant, constaté.

Julien Prévieux, artiste plasticien, pousse à son paroxysme la liberté engendrée par l’écart entre la règle et son application en en faisant l’occasion d’une activité proprement artistique – qui n’est d’ailleurs pas sans malice non plus. Ayant été mis en contact avec de jeunes policiers de la BAC du 14e arrondissement par un réseau amical, il leur a proposé de faire un atelier de dessins statistiques à partir des données de la criminalité observée dans leur arrondissement. Les fonctionnaires ont utilisé les plaintes déposées dans leur commissariat pour un certain nombre d’infractions (cambriolages, vols, etc.). Julien Prévieux leur expliqua alors comment transformer ces données en diagramme de Voronoï – un outil qu’il a d’ailleurs dû travailler lui-même durement en préparation – qui est une représentation graphique proche des isobares météorologiques, où la densité du crime est représentée par une densité de traits plus importante. Artistes et policiers ensemble, sur leurs heures de loisir (et même peut-être pendant leurs heures de travail, mais nul ne peut l’attester), ont exercé leur sens esthétique en traçant de splendides dessins. Les résultats ont été exposés à de nombreuses reprises dans des centres prestigieux qui attestent indubitablement du caractère artistique de ces productions. Certains ont été vendus à des collectionneurs ou à des musées publics, les bénéfices étant partagés entre l’artiste certifié et les policiers, lesquels n’étaient donc pas nécessairement plus désintéressés que lorsqu’ils tentent de satisfaire leurs hiérarchie. Les marges de manœuvre qui persistent dans l’application de la règle policière prenaient ainsi une valeur artistique.

Ainsi, on assiste ici à un statactivisme à double détente. Au premier niveau, il concerne tous les agents d’une administration et ne requiert que des ressources minimes pour être mis en place, à savoir la maîtrise pratique des règles d’auto-évaluation des agents d’exécution. Il consiste en l’appropriation de ces règles de production des statistiques de façon à, plus ou moins discrètement, plus ou moins ouvertement, les adapter à ses propres intérêts – qui peuvent aller de la pure veulerie et flatterie des attentes du chef, à la plus fière indépendance consistant à produire des œuvres d’art. L’activité statistique contraint au codage, sans quoi il n’y aurait pas de données quantifiées, mais le codage, qui est le plus souvent laissé entre les mains des agents les plus dominés de la hiérarchie, laisse nécessairement à ces derniers une marge de manœuvre (Thévenot 1983). Dans la mesure où, comme aujourd’hui, le codeur est celui-là même qui sera évalué par les données qu’il code, il utilise cette possibilité à son propre profit. Rien de radical ici, au contraire, la portion de réalité qui change est minime : le codage d’un fait et à plus long terme la carrière d’un agent.

À un second niveau, le statactivisme consiste à agréger toutes ces pratiques locales, et à montrer que, pour silencieuses qu’elles soient, elles n’en sont pas moins prégnantes. Le statactiviste doit alors résoudre le paradoxe d’être à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution. En effet, on ne peut recueillir les traces des opérations discrètes des codeurs sans être avec eux dans l’institution, et en même temps, il faut avoir accès à une tribune publique pour rendre compte à un niveau agrégé de ce dont on a été témoin. C’est la raison pour laquelle les statactivistes ont tendance à travailler en couple ou à plusieurs, le cas typique étant un policier associé à un sociologue.

Les moyens de la publicisation peuvent être, entre autres, statistiques, documentaires ou artistiques : Silverman et Eterno ont réalisé une enquête, les policiers français ont publié des témoignages, Pénombre a réalisé un film, Prévieux a animé un atelier de dessin. Dans tous les cas, ils ne dépendent pas de l’État ni de ses institutions. En effet, pour rendre publiquement discutables les effets de ces pratiques atomisées de jeu avec la quantification, il faut capturer des éléments non pris en compte, cachés, par l’institution. Il n’est donc pas possible de se contenter de ses ressources à elle pour les agréger.

Le rapport au possible de ce statactivisme de deuxième niveau est double. D’une part, il cherche à montrer la possibilité d’une autre réalité agrégée que celle qui est instaurée par l’institution. Il clame par exemple : non, contrairement à ce que l’État affirme, le crime n’est pas en baisse continuelle car cette baisse s’explique mieux par les manipulations de codage effectuées par les forces de l’ordre. Il désigne alors la possibilité d’une autre réalité que la réalité officielle. Mais ce faisant, il dénonce la capacité de l’institution à contrefaire la réalité. Ici, la formule de la clameur est : l’État a les moyens de nous mentir. Ce n’est pas alors sur la réalité que porte le doute, mais sur l’action de l’État, qui peut prétendre faire une chose (lutter contre le crime) mais en faire une autre (manipuler l’opinion). L’État ne se laisse bien entendu pas faire, et comme on a pu le montrer ailleurs en reprenant la structure des assauts d’escrimeurs, la série des parades ripostes entre l’État et les statactivistes est loin d’être achevée (Didier, 2011b).

Pour le coup, ce statactivisme peut être plus ou moins radical, d’une façon qu’il ne détermine pas. Il peut remettre radicalement en cause toute l’institution policière, comme le fait par exemple un Mathieu Rigouste (2011) qui infère à partir de ce dévoilement une alliance du pouvoir politique et du pouvoir économique utilisant la peur comme moyen de gouvernement. Il peut aussi être réformiste, comme le sont Matelly et Mouhanna qui militent pour une refonte du système d’évaluation allant vers une réévaluation positive de la police de proximité.

Le statactivisme couvre ainsi une variété de pratiques qui va du niveau le plus farouchement individuel au plus collectif, et il décrit à nouveau frais les agrégats sur lesquels s’appuient les nouvelles techniques de gouvernement. Mais à ce stade, le collectif qu’il construit n’est pas un sujet politique, doté d’intérêts et de volonté propres. Voyons maintenant, sur un autre exemple, comment cette subjectivation est possible statistiquement.
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