Emmanuel Didier





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Trois expériences d’activisme statistique réformiste dans les années 1960-1970


L’histoire du lien entre statistique et émancipation sociale est ancienne, et en tous cas précède de très loin l’usage actuel des statistiques comme instrument du management incitatif auquel le statactivisme s’oppose. Nous replonger dans le passé permet de mieux suivre la carrière de ces innovations statistiques et donc de mieux comprendre, sur la durée, comment de telles innovations peuvent être acceptées par le public. Les transformations qu’elles appelaient de leurs vœux étaient-elles radicales ou réformistes ? Et qu’en est-il de celles qu’elles ont effectivement engendrées ?

Un exemple intéressant est celui du livre Les héritiers (1964) de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Il montrait statistiquement que l’école ne palliait pas les inégalités culturelles entre les enfants, mais faisait l’inverse en validant le capital culturel de ceux qui le recevaient de leur famille. La démonstration était faite au moyen de variables croisées les unes avec les autres pour montrer que ce sont les enfants dont les parents appartiennent aux catégories sociales ayant déjà un capital culturel important qui parviennent à entrer dans les filières scolaires les plus prestigieuses.

Ce que le livre montrait, tout le monde le savait plus ou moins pour son cas personnel. Mais, en totalisant une série d’expériences individuelles objectivées, il donnait à chacun un appui pour comprendre comment son propre cas était moins le fruit de sa vertu scolaire personnelle que d’un système s’imposant à tous. D’où un effet de déculpabilisation.

On voit l’importance du fait que les nomenclatures utilisées soient officielles : provenant du système lui-même, elles montrent ses contradictions internes. Il prétend pallier les injustices, il fait appel à l’éthique du don des enseignants qui dispensent le savoir pour le bien de tous mais, en fait, il ne fait que réinstituer l’inégalité. Boltanski, qui a présenté cette analyse, en conclut que la critique statistique ne permet pas de capturer ce qu’il appelle des critiques existentielles. Ces critiques radicales, qui sont le plus souvent du ressort des artistes, consistent à puiser dans le monde des éléments qui comptent sans pour autant avoir été institutionnalisés. Les Héritiers n’incitait pas à mettre en cause l’existence même de l’école. Le livre proposait plutôt une critique réformiste échafaudée à partir des catégories de la réalité institutionnelle et critiquait l’institution depuis celle-ci. Il n’en demeure pas moins que la publication de ce livre a rencontré un grand succès, et aurait même « joué un rôle non négligeable dans le changement d’humeur collective qui a précédé mai 1968 » (Boltanski, 2013).

La longue controverse sur l’indice des prix en France en est un autre exemple, présenté par Alain Desrosières (2013). Il montre le cheminement des indices des prix alternatifs pendant toute la période qui va de 1972 aux années 1990. Pendant cette période, la Confédération générale du travail (CGT) publiait les résultats d’un indice qu’elle avait construit elle-même, différent de celui de l’Institut national des statistiques et des études économiques (INSEE). La CGT arguait du fait que l’indice INSEE reposait sur des hypothèses qui correspondaient trop au mode de consommation des classes moyennes, très différent de celui des classes populaires. Par exemple, le ménage de référence retenu par la CGT était composé de quatre personnes, deux parents et deux enfants, dont le chef est ouvrier qualifié et locataire d’un logement « décent » en région parisienne. Ce ménage n’est pas celui de l’INSEE. De même, les paniers de biens pris en compte ne sont pas les mêmes, celui de l’INSEE comptant 295 produits alors que celui de la CGT en comptait 363. Ces différences de conception aboutissaient à des valeurs finales différentes de plus de 2 points en moyenne entre 1972 et 1982 (Piriou, 1992).

Initialement, l’indice de la CGT a connu un succès important, très souvent utilisé – à côté de celui de l’INSEE – lors des négociations salariales et parfois relayé dans les médias (Piriou, 1992, p. 82). Pourtant, à partir de la fin des années 1980, il est de moins en moins repris jusqu’à ce que la CGT décide d’arrêter complètement son calcul pendant les années 1990. Comment l’indice de la CGT a-t-il pu être recevable dans un premier temps, avant de perdre progressivement de son intérêt pour, finalement, disparaître corps et biens ? Desrosières (2013) propose de considérer que les arguments statistiques rencontrent des conditions de réception qui leur sont plus ou moins favorables, et qui peuvent changer avec le temps. Pour lui, ces conditions sont pour une part macrosociologiques et comprennent des façons de penser et d’organiser les rapports sociaux et pour l’autre part microsociologique, et dépendent des réseaux d’acteurs mobilisés pour faire exister ces statistiques alternatives. Une constante de cette histoire est que les indices, s’ils différaient sur les produits pris en compte dans leur calcul, s’accordaient par ailleurs sur l’appareil méthodologique qui permettait de les calculer et sur leurs usages institutionnels. Avec son indice, la CGT reprenait à son compte l’architecture de concepts économiques qui le rendent pertinent. En ce sens, on peut encore tomber d’accord sur le fait que la critique était réformiste, et non radicale.

L’année où la CGT lançait son indice, l’artiste allemand Hans Haacke montait à la galerie newyorkaise John Weber une exposition avec des objectifs que l’on peut rapprocher de ceux du livre Les héritiers dont il est question plus haut2. Le jour du vernissage, le public ne voyait rien d’autre qu’une table sur laquelle reposaient des questionnaires d’une vingtaine d’items portant sur ses caractéristiques sociodémographiques et ses opinions concernant des événements d’actualité. Quelques jours plus tard, Haacke, ajoutait à son accrochage les résultats de son enquête sous forme de tableaux représentant des graphiques et des histogrammes. Ces derniers montraient que l’immense majorité des visiteurs étaient liés professionnellement au monde de l’art, appartenaient à une classe moyenne éduquée et aux moyens financiers limités, et qu’ils se déclaraient très majoritairement libéraux (au sens américain du terme). Haacke produisait ainsi un contraste avec d’autres expositions qu’il réalisait pendant la même période, où il affichait, sans commentaire, des déclarations de grands magnats de l’art contemporain (Rockefeller, Kingsley, etc.) montrant leur idéaux très farouchement Républicains, et le cynisme avec lequel ils associaient leur collection au développement du capitalisme. Ainsi, dans les cadres du monde de l’art (une galerie prestigieuse à New York) et au moyen de catégories très solidement établies, Haacke exposait-il le fossé politico-social qui opposait radicalement le public de l’art contemporain et l’élite qui en est le commanditaire. La critique statistique était plutôt réformiste, au sens où elle s’appuyait sur les institutions qu’elle prétendait écorner.

Ces trois expériences très conformes à l’esprit des années 1970 ont des auteurs qui n’étaient pas tous spécialistes de la statistique, mais qui pour autant étaient loin d’être démunis face à elles. Bourdieu s’inscrivait dans la longue tradition sociologique d’utilisation des statistiques que l’on peut faire remonter jusqu’au Suicide de Durkheim ; il était, en outre, personnellement lié à des statisticiens de l’INSEE depuis les années 1950. De son côté, la CGT prolongeait une longue tradition de production de statistiques sociales qui remonte pour les syndicats à la fin du XIXe siècle (Topalov, 1994, p. 280 sq.). Enfin, si rien n’indique que Hans Haacke ait reçu une quelconque formation statistique, il pouvait s’appuyer sur son expérience d’artiste déjà installé pour critiquer de l’intérieur le monde de l’art. Les représentants de cette génération de statactivistes utilisèrent donc les riches ressources cognitives et institutionnelles auxquelles ils avaient accès pour produire des statistiques. Dans la mesure où ces dernières prennent appui sur des éléments de la réalité stabilisés et institutionnalisés – nomenclatures, séries de produits, réseau de distribution et de publicisation d’un milieu, etc. –, elles ne remettent pas radicalement en cause la réalité mais permettent plutôt de l’infléchir, de la réformer. Bourdieu et Passeron n’ont pas remis l’existence de l’école en cause, mais ils en rendaient une réforme possible ; la CGT a construit un outil qui lui a permis de peser davantage, mais dans le cadre institué des négociations salariales ; enfin, Haacke a participé à la fondation d’un nouveau mouvement appelé la « Critique institutionnelle » qui a pris place dans le monde de l’art. L’accès aux ressources statistiques institutionnelles a pour effet conjoint de rendre une réforme possible, et de stabiliser le cadre dans lequel ces réformes ont trouvé leur place. Ainsi, le statactivisme, c’était Framing and Being Framed, pour reprendre le titre du livre où Haacke a présenté l’exposition du sondage (Haacke et al., 1975). Sautons maintenant par dessus la quarantaine d’années qui nous séparent de ce temps héroïque et explorons la descendance actuelle de cet usage des statistiques.
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