Emmanuel Didier





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Pour un statactivisme. La quantification comme instrument d’ouverture du possible


Emmanuel Didier

CNRS-EHESS, GSPM
Cyprien Tasset

CNRS-EHESS, GSPM


Classiquement, ce sont les probabilités qui font le lien entre les statistiques et le possible. Ainsi, c’est par un calcul de probabilité que le fondateur de la démographie, John Graunt, passa des registres de mortalités tenus par les paroisses puis transformés en statistiques, aux « chances » de mourir des personnes qui voulaient prendre une police d’assurance et aux montants des rentes viagères que les assureurs pouvaient leur verser (Daston, 1988).

Pourtant, en reprenant les propositions de Luc Boltanski dans De la Critique, on peut distinguer, non pas une, mais deux façons de les lier. D’un côté, conformément à cette tradition classique « le risque, en tant qu’il est probabilisable, constitue précisément un des instruments de construction de la réalité inventés au XVIIe siècle [...] » (Boltanski, 2009, p. 93) ; il est pensable à partir de formats et d’épreuves relativement stabilisés. D’un autre côté, « tout événement n’est pas maîtrisable dans la logique du risque, en sorte qu’il demeure une part inconnue d’incertitude [...] » (ibid.). C’est ainsi que Boltanski introduit la distinction entre, d’une part, « la réalité » qui « tend à se confondre avec ce qui paraît se tenir en quelque sorte par sa seule force, c’est-à-dire avec l’ordre [...] » et, de l’autre, « le monde » comme « tout ce qui arrive », l’ensemble « des événements ou des expériences, dont la possibilité n’avait pas été insérée dans le dessin de la réalité » (ibid.). Nous ne nous occuperons pas ici des moyens par lesquels le possible est domestiqué par les probabilités au sein d’une réalité conçue comme cohérente et close sur elle-même, mais d’une multitude de pratiques engageant la pensée statistique et qui interviennent au contraire pour remettre en cause la réalité et faire place au monde.

À la suite de Foucault (2004) et de beaucoup d’autres, et malgré les imprécisions que le terme engendre, on peut convenir d’appeler néolibéral l’état actuel de la réalité. Celle-ci est en grande partie conformée et consolidée par les statistiques, ce qui ne doit pas, en soi, nous étonner. En effet, la statistique a eu partie liée depuis son origine avec le pouvoir et en particulier le pouvoir d’État (Bourdieu et al., 2000, p. 7, Desrosières, 2008b), comme l’étymologie du mot le rappelle, ou encore avec la gouvernementalité (Foucault, 2004). Mais nous avons pu remarquer que le noyau dur technologique de l’instrumentation concrète du néolibéralisme est singulier, il peut être appelé le benchmarking, une évaluation quantitative et comparative permanente de l’activité des agents qui se transforme en compétition (Bruno et Didier, 2013). L’évaluation est tellement systématique aujourd’hui qu’elle tend à se confondre avec l’action elle-même. Partout, tout le temps, on nous demande de définir nos indicateurs afin de quantifier notre activité. Or, comme le dit Alain Desrosières, « [u]ne fois les procédures de quantification codifiées et routinisées, leurs produits sont réifiés. Ils tendent à devenir “la réalité”, par un effet de cliquet irréversible » (2008a, p. 12). Nous sommes alors tenus d’atteindre des objectifs chiffrés, et d’intensifier indéfiniment nos performances dans le domaine défini par l’indicateur. La pratique est rabattue sur une ligne pauvre de reproduction optimale du même, au détriment des variations, expérimentations, accidents et imprévus. L’insertion des acteurs dans des réseaux de quantification de plus en plus serrés apparaît donc comme un des instruments majeurs du rétrécissement des possibilités pratiques qui leur sont offertes.

Il n’est donc pas étonnant que les statistiques soient devenues l’objet de multiples critiques, d’un rejet de principe. Pourtant, si elles sont aujourd’hui suspectées d’avoir partie liée avec le pouvoir et la sanction, l’histoire de leurs liens avec la réforme sociale et l’émancipation est tout aussi longue et riche. Elles ont aussi, par le passé, montré qu’une autre réalité était possible ou ont rendu d’autres possibilités réelles. C’est pourquoi nous ne réagissons pas comme ceux qui les rejettent en bloc et crient « Non à la quantophrénie ! Non aux chiffres ! Oui aux qualités ! » (voir par exemple Caillé, 2012, p. 84-87) car, ce faisant, ils laissent le monopole de ces instruments aux puissants. Il n’y a pas de raison pour que la quantification se trouve toujours du côté de l’État et du capital.

Le statactivisme, qui est un néologisme de notre invention, doit être compris à la fois comme un slogan et comme un concept descriptif, utilisé pour qualifier les expériences visant à se réapproprier le pouvoir des statistiques. Dans cet esprit, une conférence a été organisée à Paris le 15 mai 2012 qui a permis, d’une part, de cartographier un ensemble de travaux correspondant à cette ambition et, d’autre part, d’expliciter les tensions et les questions dans lesquelles nous plongeait cet usage de la quantification1. Le présent article puise dans les communications qui y ont été délivrées et présente leurs principaux résultats concernant l’ouverture du possible par les statistiques.

Nous avons tenu à étayer notre proposition par une démarche illustrative et même démonstrative. Cette dernière dimension vise en particulier à réévaluer les obstacles réputés interdire que l’on s’empare de la quantification comme argument. Ainsi, on doute parfois que les statistiques puissent échapper à leur rôle courant d’outils du néolibéralisme ; ou bien l’on craint que leur technicité les réserve aux seuls spécialistes. Nous voulons au contraire montrer qu’elles peuvent jouer un rôle émancipateur important dans la main d’un grand nombre d’acteurs.

Ainsi, faire des statistiques semble nécessiter de solides connaissances mathématiques. Il est vrai que depuis les années 1930, les grands statisticiens sont aussi des mathématiciens, et que des outils techniques sophistiqués ont été introduits dans la discipline. Mais rappelons-nous que les sociétés occidentales ont été recouvertes par une « avalanche de chiffres » statistiques dès le milieu du XIXe siècle (Hacking, 1982). Qui, alors, produisait ces ribambelles de nombres ? Principalement des gens sans grandes compétences mathématiques que cela n’empêchait pas de produire des connaissances ainsi que de peser sur la réalité. Quantifier, c’est produire du savoir, donc acquérir du pouvoir. C’est donc une arme précieuse dont nous pouvons nous ressaisir.

Pour autant, il ne faut pas se défier des statisticiens professionnels ; au contraire, ils peuvent être de précieux alliés. Mais il n’est pas toujours nécessaire de passer par eux. Nous verrons que les compétences requises pour le statactivisme peuvent être largement partagées. Sans recourir ni aux ressources de grosses institutions, et en particulier à l’État, ni à celle d’une science très spécialisée, nous verrons dans quelle mesure le public peut se rendre capable de produire de bonnes statistiques, qui font mouche, qui produisent leur effet dans la société.

Du même coup, le statactivisme participe de la lutte contre l’éparpillement des oppositions. En effet, en intervenant le plus souvent sous la forme de « réformes » sectorielles, le benchmarking a favorisé un cloisonnement des critiques au sein de chaque univers professionnel. Résultat, les acteurs des différents univers professionnels concernés expriment leur éventuel désarroi, mais tour à tour et face à un public spécialisé.

Le statactivisme, au contraire, permet de dépasser les frontières instituées. Ceci lui est facilité par la tradition française des statistiques où coexistent d’une part des spécialistes de tel ou tel objet (économie de la santé, sociologie de la culture, etc.) et d’autre part des mathématiciens pointus, dont les méthodologies sont transférables d’un domaine à un autre. Mais surtout, la question qu’il pose a rallié des spécialistes de plusieurs disciplines. Le colloque de mai rassemblait en effet des chercheurs spécialisés dans l’étude des statistiques, des militants habitués à utiliser les chiffres pour faire avancer leurs causes et enfin des artistes plasticiens dont l’inspiration se trouve dans la quantification et les techniques contemporaines du management par les nombres. Nous montrons que critique universitaire, critique sociale et critique artiste convergent.

Si le statactivisme consiste à utiliser les statistiques au service de l’émancipation, on peut en répertorier trois variantes. Après un retour historique qui permet d’interroger le degré de radicalité de la critique statistique, nous nous pencherons sur une première pratique très largement partagée consistant à ruser avec la règle de rendu des comptes, individuellement et souvent secrètement, de façon à s’approprier les résultats de l’exercice. Deuxièmement, certains utilisent les statistiques pour consolider une catégorie collective sur laquelle s’appuyer pour revendiquer des droits et défendre leurs intérêts. Enfin, troisièmement, certains produisent des indicateurs alternatifs qui montrent l’importance sociale d’éléments de réalité pourtant négligés par les institutions dominantes. Chaque discipline – à savoir science, militantisme et art – envisage ces opérations dans les termes de son médium de prédilection : textes, interventions ou images (même si l’on sait bien que chacune de ces pratiques intellectuelles utilise les trois), et avec la liberté de ton, qui peut aller du sérieux à l’humoristique, qui lui convient le mieux. Chacune conserve ainsi la spécificité de son langage pour apporter son éclairage sur une opération commune.
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