«L’État moderne», de sa constitution entre le xvie et le xviiie siècles jusqu’à la mondialisation et à la crise des États





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date de publication11.10.2017
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« L’État moderne », de sa constitution entre le XVIe et le XVIIIe siècles jusqu’à la mondialisation et à la crise des États
1. LES CONFLITS INTERIEURS ET INTERNATIONAUX IMPLIQUANT LES MONARCHIES EUROPEENNES PRECIPITENT LA FORMATION DE L’ETAT NATIONAL MODERNE SUR LES DECOMBRES DE LA CHRETIENTE MEDIEVALE. LA PHILOSOPHIE POLITIQUE, A PARTIR DE MACHIAVEL OU DE HOBBES, PREND ACTE DE CETTE TRANSFORMATION.
1.1. La genèse du concept moderne d’État accompagne la naissance d’une entité politique nouvelle, entre la fin du Moyen Âge et la Révolution française.

Le type de pouvoir qu’il est convenu d’appeler « l’État moderne », et qui s’oppose nettement aux monarchies traditionnelles de l’Europe médiévale, est apparu progressivement et s’est consolidé du XVIe au XVIIIe siècle, si bien que l’État monarchique de Louis XVI possède une légitimité et des structures fort différentes de celui de François Ier. À bien des égards, les actuels États-nations de l’Europe occidentale sont encore les héritiers de cette mutation fondamentale, qui ne s’est produite que bien plus tard sur les autres continents, souvent, du reste, à la suite de fortes influences européennes. Cette mutation a été pensée et menée à bien par des philosophes politiques et des gouvernants de premier plan, généralement dénués de scrupules, mais parfois doués d’une grande subtilité, qui ont réussi à imposer un raisonnement et une pratique fondée sur la « raison d’État ». Parmi les principales figures, on citera le cardinal de Richelieu, Mazarin, Louis XIV, Frédéric II de Prusse, et, chez les penseurs, Machiavel en Italie et Hobbes en Angleterre.
L’État, en tant que communauté politique rassemblant des gouvernés sous une même autorité, existe certes depuis l’Antiquité. Néanmoins, l’État moderne est qualitativement différent des formes politiques qui l’ont précédé. Il exprime l’aspiration à un pouvoir rationnel, organisé, dans un cadre géographique limité par l’existence d’autres États de même nature à ses frontières. En même temps, il est à lui-même sa propre finalité : il est beaucoup moins tributaire d’une légitimation religieuse que ne l’étaient les monarchies chrétiennes médiévales, les monarchies du monde musulman ou même les empires chinois ou japonais de la même période. Ce qui est essentiel aux yeux des théoriciens et des dirigeants de cet État, c’est sa capacité à faire régner l’ordre sur son territoire, à garantir à ses ressortissants une sécurité minimale pour leur personne et leurs biens, à assurer enfin dans l’ordre international sa souveraineté et sa puissance à l’encontre des ambitions des autres États. Il se distingue ainsi clairement de l’idéal des monarchies universelles incarné par l’Empire romain au faîte de sa puissance, mais aussi par son successeur chrétien le Saint-Empire romain germanique. L’idéal religieux, le rêve d’un ordre à la fois moral et universel s’estompent devant la notion de l’intérêt particulier du royaume dont on est issu et dont le monarque doit assurer la cohésion contre toutes les tendances centrifuges qui menacent son autorité, en particulier depuis les guerres de religion du XVIe siècle. De manière significative c’est alors qu’apparaissent le terme même d’« État », ainsi qu’une conception de sa nature et de sa place dans la société qui ne sont pas très éloignées des nôtres – même si la notion d’une autorité démocratique en est absente à l’origine. Les périodes précédentes utilisaient le mot latin de res publica (la « chose publique »). On est passé progressivement de l’expression status rei publicae (« la situation des affaires publiques ») au concept de status tout court (correspondant à celui d’État en français, de state en anglais et de stato en italien). Par exemple, Thomas More, chancelier du roi Henri VIII avant d’être condamné à mort par lui pour avoir refusé d’abjurer le catholicisme, a écrit son ouvrage politique majeur, l’Utopie, en latin (il sera traduit en anglais après sa mort). Or, d’après son titre, cette Utopie porte bien de optimo rei publicae statu , sur « le meilleur état des affaires publiques », c’est-à-dire l’État idéal et la société idéale.
1.2. L’État moderne s’impose dans une période conflictuelle et troublée, où l’idéal médiéval d’unité du monde chrétien n’est plus d’actualité.

Toutefois, l’État moderne n’est pas né de la poursuite d’un idéal moral, ou religieux, mais bien d’une démarche réaliste visant à consolider l’ordre et la souveraineté. Dès l’origine, en effet, les royaumes de France ou d’Angleterre, par exemple, se distinguent de la monarchie chrétienne universelle qui s’incarne dans l’idée d’empire. Le roi est certes « empereur en son royaume », selon la formule des légistes médiévaux, mais il doit défendre son territoire contre les ambitions des autres rois ou grands seigneurs voisins. Par conséquent, il doit chercher à consolider et à accroître son pouvoir plutôt qu’à mettre en oeuvre une morale religieuse préétablie, comme le modèle idéal de l’empereur chrétien l’y aurait incité. En France, Saint Louis est probablement le dernier monarque qui ait paru inspiré avant tout par l’idéal de la royauté chrétienne, alors que ses successeurs, notamment Philippe le Bel, ont affirmé leur puissance au plan séculier en n’hésitant pas à affronter l’ordre des Templiers ou même la papauté. Par la suite, le royaume de France n’a pu apparaître comme l’une des principales puissances de l’Europe, à l’époque moderne (du XVIe au XVIIIe siècle, selon le découpage chronologique des historiens) qu’après avoir surmonté la terrible crise de la guerre de Cent Ans, où s’additionnaient un péril extérieur anglais et le risque de dissolution lié à l’action centrifuge de grands féodaux comme le duc de Bourgogne.
C’est donc en surmontant les oppositions par la force que l’État moderne accroît son autorité et sa puissance, qui deviennent, avec le temps, des fins en soi. Cette notion d’un État qui n’existe pas comme une simple composante d’un ordre juste voulu par Dieu, mais qui doit survivre à de nombreuses crises et révolutions, est au coeur de la pensée politique de Nicolas Machiavel, un Florentin qui a personnellement traversé les nombreuses vicissitudes des affrontements civils dans une cité d’Italie centrale entourée de voisins menaçants. Son oeuvre majeure, Le Prince, montre comment un chef d’État peut faire face à ces périls en s’inspirant des exemples du passé ; la même approche est développée plus en détail à propos de l’histoire de la république romaine dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live. Selon cette approche, la politique possède sa propre cohérence, sa propre logique d’évolution, qui ne doit plus rien à la morale ou à la théologie. Les sentiments moraux ou les passions comme l’admiration ou la crainte ne sont plus que des données et des instruments au service d’un dirigeant politique résolu comme celui auquel Machiavel s’adresse. L’influence de cet auteur sur les penseurs politiques ultérieurs a été considérable et l’idée d’une autonomie de la politique par rapport à la morale s’est peu à peu généralisée. Cette conception correspondait également mieux à la nouvelle situation de la chrétienté occidentale à l’époque moderne, après la division entre catholiques et protestants. Dorénavant, l’idée d’une référence religieuse commune à tous a volé en éclats et les guerres de religion montrent que le monarque doit parfois faire face à l’insurrection de ses sujets d’une autre confession que la sienne. En raison des alliances et des rivalités entre puissances catholiques ou protestantes, les États nationaux en formation sont confrontés aussi bien à des guerres étrangères qu’à des conflits intérieurs.
C’est dans ce climat troublé des guerres civiles et confessionnelles du XVIIe siècle que l’Anglais Thomas Hobbes propose une nouvelle théorie des rapports entre le citoyen et le pouvoir. En effet, il estime que l’union des individus au sein d’un corps politique ne va pas de soi, contrairement à la conception admise depuis l’Antiquité et résumée par Aristote selon laquelle l’homme est un « animal politique » (zôon politikon, c’est-à-dire qui vit dans une cité, ou polis). D’après Hobbes, les individus vivant au stade premier, ou « état de nature », de l’évolution de l’humanité ont des intérêts forcément divergents qui les amènent à entrer continuellement en conflit. C’est la fameuse « guerre de tous contre tous ». Par conséquent, l’autorité politique n’existe pas à l’origine. Elle doit être instituée par un contrat, ou covenant. Par celui-ci, l’individu s’engage à renoncer à la liberté absolue, source d’une constante précarité, qu’il connaissait à l’origine. Il accepte de suivre les ordres d’un dirigeant qui incarne l’ordre public et la volonté collective. Là se trouve l’origine de l’État, ainsi formé par la libre interaction et le libre choix des individus sans trouver sa légitimité dans un ordre moral ou divin immanent à la vie collective. Cet individualisme philosophique radical est profondément nouveau et même potentiellement subversif, bien que Hobbes s’affirme comme monarchiste dans son engagement politique pratique. La légitimation de l’autorité politique de l’État moderne se fonde ainsi sur des considérations politiques rationnelles, non plus sur la défense d’un dogme religieux, lequel affirme le caractère inviolable et sacré de la personne du monarque sans pour autant déterminer sa politique concrète. Le cardinal de Richelieu peut ainsi faire alliance avec les princes protestants contre la monarchie catholique des Habsbourg au nom de la « raison d’État », qui s’affirme pour la première fois aussi explicitement dans les relations internationales. Progressivement, le salut des âmes cesse d’être la fin dernière, l’idéal de l’action du roi, même au XVIIIe siècle dans les monarchies catholiques traditionnelles comme l’Empire d’Autriche. L’ordre politique s’est laïcisé, recentré sur les enjeux de pouvoir dont chacun admet qu’ils constituent l’essence de la politique.
1.3. La dislocation de la chrétienté médiévale au profit d’États distincts et plus homogènes au plan politique et linguistique confère une importance nouvelle aux frontières et fait de l’État la référence essentielle en l’absence d’instances supranationales effectives.

Dans ce contexte, la vieille chrétienté médiévale perd son unité et une grande part de sa signification morale. Le Saint-Empire romain germanique est privé de véritable consistance politique, les États nationaux deviennent de plus en plus le cadre de l’existence collective des peuples, qui commencent à se distinguer plus nettement les uns des autres, tant par leur appartenance confessionnelle, déjà évoquée, que par la langue de leurs élites politiques et sociales. Le français, l’anglais, l’espagnol gagnent en importance culturelle et administrative au détriment du latin, jusque-là langue commune des Européens cultivés. Certes, l’édit de Villers-Cotterêts rendu par François Ier le 1er avril 1539 pour imposer le recours au français dans les actes publics et judiciaires tarde à transformer les pratiques. Mais à compter de la fin du XVIIe siècle et de la « querelle des Anciens et des Modernes », les langues « nationales » s’imposent de plus en plus comme langues de culture, susceptibles de déclasser les parlers locaux au rang de simples « patois », aidées en cela par la pénétration croissante du livre imprimé qui diffuse des usages linguistiques plus homogènes. Cette homogénéité croissante s’impose aussi dans le domaine de la politique intérieure. La subordination des sujets à l’autorité de l’État devient de plus en plus étroite, y compris pour les principaux nobles qui suivaient souvent une stratégie politique propre, n’hésitant pas à l’occasion à s’allier avec une monarchie rivale de leur roi, ainsi en France pendant la Fronde. Progressivement la notion d’un pouvoir « absolu », c’est-à-dire dégagé de toute limitation à l’intérieur du territoire où il est souverain, parvient à s’imposer au détriment de l’autonomie des corps et des forces sociales et politiques dont les privilèges contrebalançaient les prérogatives du roi. Ce dernier utilise la puissance militaire qui lui permet de résister aux ambitions de ses homologues étrangers pour mettre un terme à toute dissidence armée à l’intérieur du pays : ainsi, Richelieu élimine, au siège de La Rochelle, la capacité de résistance des protestants français qui ne peuvent plus constituer un « État dans l’État ».
L’absolutisme français a progressivement fait des émules dans toute l’Europe, en particulier au XVIIIe siècle. Puisque les sujets sont strictement soumis au pouvoir souverain sans possibilité de révolte, selon le schéma de Hobbes, la notion de frontière gagne en importance dans les relations entre des États devenus plus homogènes. À l’époque médiévale, les frontières entre États demeuraient floues, avec des zones où la souveraineté apparaissait indécise ; les cartes n’y faisaient pas référence, ou seulement de manière vague. À l’époque moderne, la consolidation de pouvoirs antagonistes oblige à mieux délimiter les territoires qu’ils possèdent. De nombreuses guerres sont livrées dans ces zones disputées et les traités internationaux consacrent une large part de leurs provisions à rattacher au domaine du vainqueur certaines localités, places fortes ou contrées. Bientôt l’idée se répand que les États se trouvent, dans l’ordre international, dans un véritable « état de nature » les uns par rapport aux autres : il n’y a pas d’organisation supranationale qui détermine leurs relations comme cela prévaut entre les individus dans l’ordre juridique interne depuis l’institution de l’État par un contrat volontaire. De ce fait, les philosophes du XVIIIe siècle s’interrogent fréquemment sur le meilleur moyen de limiter les conflits, et rêvent parfois, comme Kant, d’un traité de paix perpétuelle.
On peut donc estimer, à cette période, que l’État moderne s’est constitué en pratique comme dans les écrits de théorie politique, en tant que pouvoir suprême sur un plan interne, comme acteur prudent et rationnel cherchant à accroître ses gains dans le concert des nations rivales. Cependant, ce succès même de l’État moderne conduit à une nouvelle étape du développement politique de l’Europe occidentale, avec une différenciation entre les États modernes selon leur caractère plus ou moins libéral ou démocratique.

2. LA PENSEE DES LUMIERES, LA REVOLUTION INDUSTRIELLE CONFORTENT L’ETAT-NATION, QUI DEVIENT DEMOCRATIQUE DANS DE NOMBREUX PAYS. TOUTEFOIS, SON ROLE EST REMIS EN CAUSE A LA SUITE DU CHOC GUERRIER ENTRE NATIONALISMES ET DES TRANSFORMATIONS LIEES A LA MONDIALISATION, QUI EBRANLE LE CADRE POLITIQUE ISSU DE LA FORMATION DE L’ETAT MODERNE.
2.1. La contestation anti-monarchique issue des Lumières et de la Révolution française renforce à long terme l’État national et centralisé, en cherchant à le mettre au service du peuple.

Une fois l’État moderne solidement constitué, il convient de déterminer quels desseins politiques il va servir. En effet, son autorité sur ses ressortissants est suffisamment importante pour que les sujets se préoccupent au premier chef des volontés du pouvoir central devenu de plus en plus absolu, capable désormais de limiter considérablement leurs libertés traditionnelles. L’ordre public défini par Machiavel ou par Hobbes étant désormais assuré, la liberté du citoyen et les limitations indispensables de l’arbitraire du souverain deviennent la question cruciale. Il ne servirait à rien en effet d’avoir prémuni l’individu contre le risque de guerre civile, si sa vie ou sa propriété pouvaient lui être retirées sans justification par le détenteur du pouvoir étatique.
Cette nouvelle étape de la réflexion apparaît assez tôt dans la pensée politique anglaise, comme le philosophe John Locke, puis chez les auteurs du continent qui réfléchissent sur l’expérience britannique, comme Montesquieu. Ce dernier suggère dans L’Esprit des lois qu’il est possible d’accéder à un gouvernement modéré et d’éviter autant que faire se peut le despotisme en établissant une séparation des pouvoirs entre le législatif, l’exécutif et le judiciaire, par laquelle « le pouvoir arrête le pouvoir ».
En même temps, les penseurs reprennent la question de la classification des régimes politiques déjà abordés par Platon dans la République ou par Aristote dans la Politique, mais en tenant compte des nouvelles réalités de l’État moderne, sans équivalent réel dans le monde antique. Traditionnellement, la monarchie était définie comme le pouvoir d’un seul, l’aristocratie comme le pouvoir d’une minorité de citoyens influents (aristoi, « les meilleurs »), la démocratie comme le pouvoir du peuple (demos), c’est-à-dire de tous les citoyens. Le gouvernement monarchique était bien sûr familier aux penseurs des Lumières, le gouvernement aristocratique existait dans certaines cités italiennes, comme la République de Venise, ou allemandes. Il était plus difficile en revanche d’imaginer une démocratie chez les peuples modernes, dans la mesure où il était matériellement impossible de réunir tous les citoyens d’un vaste royaume en un même lieu pour délibérer sur les affaires de l’État, comme cela se faisait à Athènes sur la place publique, l’agora. À cet égard, la démocratie directe qui régnait dans certains cantons suisses faisait figure de cas particulier impossible à imiter. Cela a obligé les penseurs du XVIIIe siècle à approfondir la notion et les modalités possibles de la représentation du peuple et des citoyens, ainsi que les concepts de souveraineté nationale et de souveraineté populaire.
Selon la théorie de la souveraineté nationale, ce sont les représentants de la nation qui, une fois réunis, définissent l’intérêt national et la volonté générale, dont la loi doit procéder d’après la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, laquelle s’est largement inspirée de cette théorie. Originaire de Genève, Jean-Jacques Rousseau a développé une conception différente, plus proche de la démocratie directe, celle de la souveraineté populaire. Selon elle, chaque citoyen doit avoir part également à l’exercice de la souveraineté puisque, par le contrat social qui réunit tous les citoyens pour donner naissance au corps politique, il a accepté au même titre et au même degré que tous les autres de se voir appliquer les décisions du pouvoir souverain. On comprend que l’expression de « contrat social », largement dérivée de la pensée de Hobbes, ait donné son titre à l’ouvrage majeur de théorie politique de Rousseau.
Minoritaire encore chez les constituants français de 1789, la notion de souveraineté populaire a largement inspiré les jacobins et le passage à une république intransigeante après l’abolition de la monarchie constitutionnelle. À la suite de la Révolution française, les gouvernés se sont retrouvés progressivement associés de plus en plus nettement aux décisions publiques, même si le suffrage universel, clairement postulé par la notion de souveraineté populaire, a mis longtemps à s’imposer définitivement. Les États monarchiques les plus conservateurs ont fini par instituer des assemblées parlementaires, sauf la Russie tsariste jusqu’à la révolution de 1905. Cette tendance à la démocratisation du pouvoir central n’a pas empêché la poursuite de la consolidation de l’État moderne. Au contraire, les gouvernés avaient d’autant moins de raisons de refuser cette consolidation que cet État n’apparaissait plus comme un pouvoir au service du seul monarque ou de couches dirigeantes restreintes, mais comme un instrument majeur de réalisation de leurs aspirations collectives.
On peut donc estimer qu’à la suite des conflits politiques de la Révolution et de l’Empire, la plupart des pays d’Europe se dirigeaient vers un modèle de gouvernement inspiré par les principes de l’État moderne, c’est-à-dire un pouvoir concentré et efficace cherchant à maintenir ou à augmenter sa puissance à l’intérieur comme à l’extérieur, en fonction d’intérêts séculiers et non plus de principes théologiques ou moraux traditionnels, s’inscrivant dans un cadre de plus en plus nettement national par opposition aux États voisins, à la fois semblables et rivaux. Cette évolution est apparue d’autant plus inexorable, au XIXe siècle, que seuls les États modernes semblaient susceptibles de tirer parti des mutations économiques liées à la révolution industrielle.
2.2. La révolution industrielle contribue elle aussi à imposer l’État-nation comme acteur essentiel de la vie politique et des relations internationales, ce qui porte à leur paroxysme les sentiments et les idées nationalistes.

C’est selon une logique proprement politique que l’État moderne s’est constitué, selon le processus décrit précédemment. Toutefois, les bouleversements économiques issus de la révolution industrielle n’ont pas tardé à influer sur ses moyens.
Jusque-là en effet, les sociétés rurales de l’Ancien Régime se prêtaient mal à un gouvernement centralisé, dans la mesure où les ressources restant disponibles pour un gouvernement central demeuraient ténues et où les transports tout comme les réseaux l’information ne quadrillaient que très imparfaitement le territoire national. Avec l’unification croissante des marchés nationaux, la mise en place des réseaux ferroviaires, l’expansion de la production économique, notamment industrielle, l’État moderne commence à disposer de ressources considérables pour assurer son influence dans la vie internationale. Il concurrence donc sévèrement les formes politiques plus traditionnelles, comme les micro-États de la péninsule italienne ou même les empires plurinationaux comme celui des Habsbourg, celui des tsars, ou de l’Empire ottoman, dont aucun ne survivra à la première guerre mondiale.
Une transformation parallèle intervient dans la vie culturelle des peuples, avec la diffusion dans chaque État d’une langue « nationale » beaucoup plus unifiée que les parlers populaires et locaux. La place croissante de l’imprimé joue son rôle dans cette évolution, mais l’appareil d’État y tient une place de plus en plus éminente. En effet, l’État encourage la scolarisation, car il a compris le parti qu’il pouvait tirer d’une plus grande homogénéité culturelle de ses ressortissants. Du reste, la langue nationale qui s’impose a été préalablement définie, utilisée ou acceptée par les élites sociales, administratives et politiques du pays. Quant à la définition d’une culture nationale, elle est encore beaucoup plus tributaire des initiatives du pouvoir, lequel détermine les éléments qui doivent en faire partie. Par exemple, il retient dans l’immense ensemble de faits révélés par l’histoire ou l’archéologie en plein essor ceux qui s’avèrent les mieux adaptés à la construction d’un récit des origines et du développement de la nation. Là encore, l’État moderne construit la nation, ou à tout le moins en accroît considérablement la cohérence.
Le développement de l’État, et l’identification croissante de la nation, c’est-à-dire de l’ensemble de ses ressortissants, avec cet État, atteint un degré tel que l’on rentre dans un univers politique contemporain qui ne correspond plus vraiment à l’action ou à la pensée des grands hommes d’État ou des philosophes politiques de l’époque moderne. La France de Jules Ferry et de Gambetta rencontre des problèmes institutionnels et politiques bien différents de celle du cardinal de Richelieu, de Louis XIV, de Rousseau ou de la Révolution française, quand bien même elle est l’héritière directe de cette longue transformation liée à la mise en place de l’État moderne. En particulier, le développement des nationalismes après la guerre franco-prussienne et jusqu’au premier conflit mondial a atteint un degré de vivacité et de fureur belliqueuse que probablement ni Richelieu, ni Rousseau, ni aucun de leurs contemporains n’aurait pu anticiper. Pourtant, la construction de l’État-nation et de sa puissance militaire conduisait logiquement à ce résultat, qui a si gravement compromis la force et le rayonnement des États antagonistes. De ce point de vue, les effets indésirables de la construction de l’État moderne, qui ont facilité certaines des grandes hécatombes du XXe siècle, amènent à se demander quel est l’héritage actuel de ce mouvement séculaire. Les processus qui l’ont engendré sont-ils toujours à l’oeuvre, ou certains se sont-ils inversés ?
2.3. De nos jours, le rejet de l’État omnipotent, la mondialisation et l’ouverture internationale tendent à réduire le poids des États nationaux, même si les nationalismes demeurent vivaces dans certaines régions d’Europe et du monde.

Indéniablement, certaines tendances à l’unification, à l’homogénéité croissantes de la société et des peuples, qui avaient accompagné l’essor de l’État moderne, se poursuivent de nos jours. En particulier, les progrès techniques y contribuent fortement. Les médias audiovisuels, et même Internet, prolongent la culture de l’imprimé pour assurer la suprématie de langues de grande diffusion, notamment l’anglais, au détriment de langues minoritaires ou de parlers locaux. La fin des privilèges et des particularismes liés à l’Ancien Régime se poursuit dans les républiques et les démocraties, et parachève l’oeuvre entreprise par la monarchie absolue. Un retour en arrière qui négligerait l’acquis historique de cette dernière est donc parfaitement inimaginable.
Pour autant, le cadre institutionnel et politique de l’État-nation, longtemps trop large et éloigné au gré de nombre de ses ressortissants, apparaît aujourd’hui trop étroit. Quantité de décisions, notamment économiques, qui relevaient jusqu’au milieu du XXe siècle de sa souveraineté exclusive, sont désormais prises au sein de l’Union européenne ou même au niveau mondial, par exemple dans des instances comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC). L’intégration économique de l’économie mondiale, en effet, s’était timidement esquissée dès l’époque moderne, du fait des grandes découvertes qui avaient permis une circulation des métaux précieux et des épices ou autres produits rares entre les différents continents après Christophe Colomb et les navigateurs portugais. En ce sens, la « mondialisation » est un phénomène ancien et progressif. Entre 1880 et 1914, l’économie des pays occidentaux développés, comme la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, était déjà fort tributaire du commerce extérieur. La masse des capitaux investis par les capitalistes et rentiers français et britanniques dans le monde entier était déjà considérable. Cette « première mondialisation » a connu un recul avec les deux guerres mondiales et la grande dépression de 1929, qui a entraîné un renouveau du protectionnisme douanier des États, lequel a aggravé la crise générale. Au contraire, l’expansion économique mondiale intervenue après 1950 s’est appuyée sur une reprise très forte des échanges internationaux.
Aujourd’hui, aucun État connaissant une vraie croissance économique n’envisage de pouvoir se passer sérieusement de ce courant d’échanges pour choisir un développement autarcique. L’exemple le plus caractéristique à cet égard est certainement la Chine, où l’État et le parti communiste maintiennent une ferme emprise sur la société civile, et qui a choisi, après des débats internes, d’entrer dans l’OMC. Ainsi, l’État le plus peuplé du monde reconnaît que son marché intérieur ne peut se passer d’échanges internationaux pour connaître un développement rapide. L’État n’est plus le maître d’une « économie nationale », mais joue un simple rôle d’intermédiaire entre les producteurs et consommateurs nationaux et le marché mondial, où il s’efforce d’obtenir les meilleures conditions

d’insertion possibles (notamment pour favoriser ses exportateurs). Contrairement à la situation qui prévalait depuis le XVIIIe siècle, ce sont des forces internationales et supranationales qui lui dictent largement sa conduite. Cela revient à dire que les progrès techniques et les transformations économiques issus de la révolution industrielle, après avoir servi l’État-nation en dissolvant en grande partie les particularismes et archaïsmes locaux et régionaux, l’affaiblissent en le faisant passer pour insuffisant et étriqué. Ce retournement inopiné n’est pas seulement vrai au plan économique.
Dans le domaine culturel, une autre mondialisation est en cours.

Les images, les sons, les textes passent instantanément d’un pays, et même d’un continent, à l’autre, par les médias audiovisuels, la presse écrite, plus ouverte aux phénomènes internationaux, ou plus nettement encore par Internet, sans que les États puissent exercer sur l’information et les idées le même contrôle que par le passé. De ce fait, même les régimes les plus autoritaires parviennent de plus en plus mal à cacher à leur population les réalités - et notamment les réussites - du monde extérieur. Comme l’écrivait l’historien romain Salluste au début de sa Conjuration de Catilina, « les choses humaines ont un commencement, mais aussi une fin ». L’État moderne, qui a commencé sous les auspices de l’absolutisme monarchique, et abouti à l’État-nation démocratique et contemporain, a sans doute épuisé sa force créatrice dans l’Europe occidentale qui l’a vu naître. Le Léviathan – figure allégorique du pouvoir suprême - dont parlait Hobbes s’incarnera sans doute à l’avenir dans d’autres formes politiques à la fois plus larges et plus souples, comme cette Union européenne. Celle-ci n’est pas sans rappeler certains traits de la chrétienté médiévale qui avait éclaté avec la formation des États modernes. Le rêve universaliste n’en est pas absent, même s’il n’a plus un caractère théologique.
Cette évolution fondamentale ne doit pas faire oublier que, hors de l’Europe occidentale désormais réconciliée avec elle-même, la construction d’un véritable État moderne, efficace, reconnu par ses ressortissants et ses voisins, n’est pas achevée. Quelquefois des formes archaïques, tribales ou néo-féodales, persistent et freinent le développement démocratique, ou celui d’une économie susceptible de s’intégrer aux échanges internationaux. Cela vaut pour une partie de l’Afrique subsaharienne, mais aussi dans les Balkans ou dans certains pays d’Amérique latine en proie à des troubles civils. Pour ces contrées, l’avènement de processus d’unification d’un espace politique stabilisé et ordonné, sur le modèle de l’État moderne, ne serait pas une limitation, encore moins un retour en arrière, mais bien un progrès. Il convient aussi de se souvenir que la mondialisation économique n’entraîne pas forcément le dépassement des États nationaux ou du sentiment national sur les autres continents, même dans les pays avancés, comme en Europe. La mise en place de l’Alena et du libre-échange avec le Mexique et le Canada ne signifie nullement, pour les États-Unis restés la seule superpuissance, l’avènement d’une quelconque union politique américaine. Le sentiment national américain reste très vivace, stimulé plutôt qu’affaibli par les défis extérieurs, et peut inspirer une politique extérieure «unilatéraliste», ce qui en Europe équivaudrait largement à un nationalisme conscient des enjeux de l’après-guerre froide. Le continent asiatique, où les échanges commerciaux s’intensifient, demeure très marqué par les sentiments nationaux antagonistes, comme on le voit entre la Chine, le Japon et les deux Corée. Aucune perspective d’union asiatique ne semble se dessiner à court terme. Il paraît donc prématuré d’affirmer que l’État national est appelé à s’effacer partout dans un avenir proche. Surtout, la capacité des grands fondateurs de l’État moderne à dépasser les particularismes régionaux pour créer un ensemble politique cohérent permettant la citoyenneté ne devrait pas être oubliée, quand bien même l’entité nouvelle qui se dessine serait amenée à incorporer plusieurs nationalités, tout comme les grands royaumes de l’époque moderne gouvernaient des populations différentes.

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