Analyse formelle et conceptuelle des formes verbales du français contemporain : a la croisée du passé simple et de l’imparfait, du futur et du conditionnel, les concepts «potentiel» et «défini»





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Deuxième partie : Analyse sémantique




  « … le monde arrêté figé s’effritant se dépiautant s’écroulant peu à peu par morceaux comme une bâtisse abandonnée, inutilisable, livrée à l’incohérent, nonchalant, impersonnel et destructeur travail du temps. » C. Simon, La Route des Flandres

1 Préalables à l’analyse sémantique


L’analyse sémantique que nous allons mener ne s’appuie pas sur un modèle théorique préalablement établi mais sur la mise à l’épreuve des descriptions existantes au filtre de notre analyse formelle. Dans le va-et-vient empirique entre les différentes analyses et notre propre réflexion s’est façonné peu à peu un outillage conceptuel qui nous a permis de donner sens à la combinatoire d’oppositions formelles que nous avions dégagée.

Un principe fondamental nous a permis de baliser le cheminement de notre réflexion : la situation d’énoncé est inséparable de l’objet dans la désignation.

1-1 Désignation et situation d’énoncé


Notre analyse se bornera à l’étude du langage dans sa fonction de désignation, et non dans sa fonction de communication qui s’inscrit pour nous dans une perspective sociolinguistique. Pour autant, la désignation de l’objet est, pour nous, inséparable de celle de la situation d’énoncé. L’objet, en effet, ne peut être identifié qu’en relation avec les paramètres de la situation d’énoncé qui sont convoqués dans l’énoncé133. Nous entendons, par situation d’énoncé, non seulement les paramètres de la situation où l’acte de langage est produit (je, ici, maintenant) mais aussi le contexte linguistique auquel il réfère. Comme le précise Allaire à propos des « circonstances énonciatives » :

« S’il faut reprendre ce terme passe-partout lors même qu’il isole arbitrairement, dans la saisie des processus rhétoriques, le texte du hors-texte. A nos yeux, [investir en sens un énoncé…] consiste, nécessairement, à le mettre en rapport soit avec un élément du contexte, phrastique ou non, soit avec un élément du « réel », en d’autres mots à dire le monde, que ce monde soit déjà verbalisé ou non. Nulle raison donc, dans l’étude de la visée du dire, de privilégier le réel, et la référence au réel, comme le veut la pragmatique, ou tout au contraire les mots et la référence au contexte (immédiat) comme le voulait la tradition en construisant une grammaire de la phrase. Quel que soit son point d’ancrage, c’est toujours, dans l’opération d’investissement, de référence qu’il s’agit. »134

Il sera donc nécessaire de prendre en compte cette situation d’énoncé dans le réinvestissement sémantique des formes verbales. Que signifie la situation d’énoncé quand l’énoncé est constitué d’un verbe ? Quels sont l’objet et les paramètres de la situation d’énoncé désignés par un énoncé verbal ?

1-2 Réflexion sur la notion de procès



Si l’on interroge les linguistes sur ce qui fait la spécificité du verbe, on rencontre des réponses fort divergentes. Ainsi, chez les guillaumiens, c’est le temps qui est spécifique au verbe :

« Le propre du verbe est d’être sous-tendu de temps. » 135

Chez Benveniste, à l’inverse, l’accent est mis sur la personne :

« Le verbe est, avec le pronom, la seule espèce de mots qui soit soumise à la catégorie de la personne. »136

Rémi-Giraud, en s’appuyant sur l’importance donnée à la personne dans le verbe par Benveniste137, remarque, elle aussi, que les formes verbales personnelles contiennent une référence à la « situation d’énonciation » :

« Comme on le sait le verbe s’accorde en personne (et en nombre) avec son sujet, c’est-à-dire que la personne représente la réinscription, au niveau de la forme verbale, d’une catégorie appartenant au constituant nominal en fonction sujet. Or le fait de considérer un constituant nominal sous l’angle de la personne, c’est-à-dire de l’introduire dans un système qui distingue le locuteur (première personne), l’auditeur (deuxième personne) et « [la] personne ou [la] chose autre que l’auditeur » (troisième personne), revient à identifier le référent de ce constituant nominal comme un « acteur » de la communication et donc à le situer dans le cadre fourni par la situation d’énonciation. On peut donc dire que les formes verbales personnelles sont des formes qui, à la différence des formes verbales non personnelles, contiennent une référence à la situation d’énonciation. »138

On peut en effet souligner que je, tu, il ne prennent de sens qu’en référence à un je de la situation d’énoncé et qu’ainsi la forme verbale qui, morphologiquement porte la marque discontinue de la personne, subit dans le procédé de réinvestissement sémantique le même processus de référenciation à la conjoncture qui est plus large que le simple « objet » à dire. Mais cette définition des rapports entre une situation d’énonciation et la conjugaison des verbes à une forme personnelle pose un problème pour ce qui est du statut des modes dits impersonnels, l’infinitif et le participe, problème qui se pose aussi d’ailleurs pour les tenants d’une définition temporelle du verbe. On sait que Guillaume fait de l’infinitif et du participe des modes quasi-nominaux pour échapper à cet écueil. De son côté, Rémy-Giraud est conduite à introduire, d’une manière un peu artificielle, le trait de « dynamisme » pour qualifier le procès verbal, de façon à distinguer l’information véhiculée par le nom et celle véhiculée par l’infinitif qui tous deux peuvent renvoyer à un procès.

Il nous semble qu’interroger l’opposition morphologique entre verbe et nom peut nous éclairer dans cette analyse.

Sur le plan morphologique, ce n’est pas le lexème qui permet de catégoriser un verbe, car ce lexème ne lui est pas spécifique mais peut être isolé aussi bien dans le nom, l’adjectif ou l’adverbe. Ex : je porte - la porte.139

Il s’agit donc de prendre en compte l’ensemble du paradigme verbal. Ainsi, sur le plan morphologique, c’est la combinaison de morphèmes spécifiques avec un lexème qui permet de catégoriser le verbe par rapport à un nom : morphèmes de personne (je, me, lui…), morphèmes dits « de temps » (ai, a…), etc.

Sur le plan sémantique, si on appelle procès l’objet désigné par le verbe, on constate que le procès, terme englobant une action ou un état, peut tout aussi bien être désigné par un verbe que par un nom. Je choisis ou mon choix réfèrent tous deux au même objet de l’énoncé que nous appelons procès. On peut dire que ces deux énoncés sont synonymes. Mais pour désigner la même réalité, le locuteur choisit des biais différents dans la mesure où mon et je entrent dans des listes d’opposition différentes, dans la mesure aussi où je choisis peut être opposé à je choisissais, par exemple. La différence entre le verbe et le nom, c’est que le locuteur peut choisir quand il désigne un procès dans une situation d’énoncé soit de combiner les sèmes lexicaux du procès avec des morphèmes nominaux, soit de les combiner avec des morphèmes verbaux ce qui lui permet, pensons-nous, de désigner des aspects différents de la conjoncture. Le déterminant nominal permet de dire par exemple, par l’opposition un choix/le choix si le procès est identifié ou non. Mon choix permet de référer le procès directement au locuteur par rapport à le choix. Il semble bien que la sélection du nom mon choix ne permette pas de combiner un trait sémantique avec le maintenant de la situation d’énoncé, de situer le procès par rapport au moment de l’énoncé, ce que permet le choix du verbe : je choisis permet de dire, par exemple, en opposition avec je choisissais, que le procès se déroule en coïncidence avec le moment de l’énoncé. Je choisis, en opposition avec tu choisis, que le sujet du procès est identifiable avec le locuteur de l’énoncé140. Quelle que soit la personne déterminant le verbe141, elle identifie le procès selon la relation qu’elle entretient avec le locuteur. Je choisis identifie un autre choix –c’est-à-dire un autre procès- que celui de tu choisis. Ici, tu est un corrolaire de je. Il n’a de sens qu’en fonction du locuteur. Mais il en est de même de il, qui prend sens par opposition avec je, c’est un non-je. Le procès désigné par un verbe personnel est donc identifié par référence au locuteur et à son univers. Le procès est identifié également par la façon dont il réfère au moment du locuteur. Le choix que je désigne par je choisis n’est peut-être pas le même que celui que je désigne par je choisissais. Le locuteur cherche donc à rendre le procès identifiable par le rapport qu’il pose avec des paramètres de la situation d’énoncé : locuteur, moment de l’énoncé.

C’est ainsi que, quand un locuteur emploie un verbe conjugué, il désigne un procès, c’est-à-dire non seulement une action -ou un état- mais une action qui est identifiée par son agent, par le moment où elle est effectuée, autant d’éléments qui ne prennent de sens que dans leur rapport à l’univers du locuteur, à la situation d’énoncé que le verbe conjugué désigne en même temps142. Le procès, son agent et sa durée interne, un moi-ici-maintenant, tout se cristallise, se combine dans cette visée sémantique, dans cette visée d’adéquation au réel, pour causer143 le monde. C’est ainsi que le terme « procès » employé alors, recouvre ce qu’on pourrait appeler tout aussi bien « l’univers du procès », ensemble de paramètres par lesquels on peut l’identifier et qui prennent sens en référence avec les paramètres de la situation d’énoncé.

Ainsi un énoncé verbal renvoie-t-il non seulement à un procès mais à la situation d’énoncé. Enoncer un verbe n’est pas désigner un « objet temporel en soi» mais désigner en même temps qu’un procès un  maintenant de l’énoncé et un je de l’énoncé avec lequel se combinent les traits sémantiques spécifiques au verbe. Ainsi, dans un énoncé verbal, la référence à un moi-ici-maintenant déborde-t-elle le simple problème du temps tel qu’on l’imagine couramment : on circonscrit souvent le verbe à la notion de temporalité, à la coïncidence ou à la non-coïncidence du procès avec le maintenant de l’énonciation considérée de façon extérieure à l’énoncé, alors que cette notion temporelle n’est qu’un élément de la situation d’énoncé et qu’elle est désignée dans l’énoncé. En réalité, énoncer un verbe, c’est désigner l’accomplissement d’un procès144 et la situation d’énoncé tout à la fois.145 Si ce qui différencie le verbe du nom, c’est le rapport au temps toujours énoncé dans l’énoncé verbal, ce rapport au temps est un des paramètres de la situation d’énoncé. Temps et personne sont intriqués dans la désignation de l’énoncé verbal.

La limite d’une telle analyse peut apparaître dans le fait que l’on s’appuie sur les formes personnelles pour définir le verbe, évacuant l’infinitif et le participe dont le statut peut alors sembler problématique. Pourtant, il faut considérer que la place de la personne et du temps y est figurée par un vide du fait de l’opposition possible avec les formes personnelles. Sur le plan sémantique, ce vide est réinvestissable en fonction du contexte, ce qui signifie que le procès désigné par un verbe à l’infinitif ou au participe est identifié lui aussi en fonction de l’univers du locuteur même si l’identification n’en est pas aussi directe. Comme l’a bien montré Allaire dans son article « L’infinitif a-t-il un sujet ?»146, le fait que le verbe subisse un blocage des personnes et de temps à l’infinitif n’empêche pas, sur le plan sémantique, la référence à la situation de l’énoncé. Seulement, ce blocage indique que le rapport entre situation d’énoncé et procès n’est pas contraint par la morphologie, il est laissé libre à l’interprétation selon un contexte qui peut être plus ou moins large. C’est pourquoi le statut des formes verbales impersonnelles n’est pas si problématique qu’on veut le croire ; si l’on prend en compte leur fonctionnement particulier, ils permettent, par d’autres biais que les verbes personnels d’identifier un procès en fonction des paramètres de la situation d’énoncé.

Parmi les traits sémantiques d’un procès, il sera souvent nécessaire de prendre en compte sa durée interne147 impliquée lexicalement par la notion de procès, ainsi que le sujet sémantique du procès ou actant qui est désigné dans sa référence à la situation d’énoncé. On peut, par ailleurs, attribuer d’autres traits lexicaux aux procès. L’opposition lexicale perfectif/imperfectif nous paraît la plus pertinente dans les imbrications avec les traits sémantiques et en particulier avec l’aspect accompli. Mais de nombreuses autres oppositions lexicales ont pu être relevées. Notre analyse d’un énoncé verbal prendra en compte la combinaison de ces traits avec ceux qui correspondent au réinvestissement sémantique des sèmes grammaticaux mis au jour.

Nous nous proposons d’essayer de circonscrire les concepts à l’œuvre dans les énoncés verbaux au futur et au conditionnel, ce qui implique de les circonscrire préalablement dans l’imparfait et le passé simple. Nous avons choisi d’élaborer notre corpus à partir du premier roman de Louis-Ferdinand Céline : Voyage au bout de la nuit auquel nous joindrons des énoncés extraits de journaux ou de la vie quotidienne ou des exemples des grammaires.

Le choix d’une œuvre littéraire pour établir un corpus d’énoncé peut sembler contestable au premier abord, dans la mesure où c’est un rapport singulier au langage qui fait de chaque écrivain, un écrivain. Ainsi constaterons-nous que certains emplois des temps relèvent de la langue de Céline dans ce qu’elle de plus originale. Dès lors, il ne s’agit plus de l’analyse du français mais d’une langue au sens littéraire.

Pourtant, il nous semble précieux d’interroger les écrivains qui sont, au même titre que les linguistes, des spécialistes de la langue qu’ils travaillent, eux aussi, en profondeur. S’il leur est possible de faire un usage singulier de la langue, c’est bien parce qu’ils ont conscience de ses possibilités, des écarts qu’on peut produire par rapport à la norme, des moyens de l’infléchir en un sens ou un autre pour tenter, encore et toujours, de désigner, par la parole, l’indicible.

Il nous semble donc légitime, à condition de faire la part des choses entre un emploi courant et un emploi propre à l’écrivain, à l’aide d’un autre corpus, d’écouter ce que les écrivains ont à nous dire de la langue et de mettre à l’épreuve de la stylistique les analyses linguistiques que nous pourrons mener.

« Du temps, du passé et du temps encore et puis un moment vint où je subis nombre de chocs et de révulsions nouvelles et puis des secousses plus régulières, celles-là berceuses... couché, je l'étais encore certainement, mais alors sur une matière mouvante.. » Céline, Voyage au bout de la nuit.

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