Analyse formelle et conceptuelle des formes verbales du français contemporain : a la croisée du passé simple et de l’imparfait, du futur et du conditionnel, les concepts «potentiel» et «défini»





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« entendant donc le temps geindre, cogner, ahaner, cheminer sans trêve dans le noir (et, dans les instants de silence, lugubrement ponctué par les lointains et sporadiques meuglements de bœufs oubliés sur une voie de garage) tandis que la lugubre et frivole pendule Louis XV détraquée pour toujours, aux aiguilles immobilisées pour toujours, et le fatidique et cyclopéen cadran lumineux emplissant la fenêtre comme un astre voyeur, se trouvent là pour imprimer avec insistance dans l’esprit du voyageur ou des amants clandestins cette furieuse et haletante angoisse du provisoire, du limité, conférant même au plaisir son caractère tragique –qui est d’avoir, bref ou long, une fin » C. Simon, L’Herbe.

1- Etat des lieux de l’analyse formelle du futur et du conditionnel 


Nous nous proposons, dans cette partie, de faire l’état des lieux des analyses formelles du futur et du conditionnel. Cet état des lieux prend tout son sens dans le constat d’une véritable diversité des résultats. Il est possible de classer ces résultats selon deux analyses morphologiques différentes de ces formes verbales : une présentation qui prend appui sur l’analyse diachronique de ces temps ou une analyse structurale qui aboutit elle-même à des découpages variables selon les postulats des auteurs. A travers les écrits des linguistes les plus représentatifs, nous verrons quels sont les principes d’analyse qui sous-tendent et expliquent cette diversité.

1-1 Une analyse qui sépare l’infinitif et un suffixe constitué du verbe avoir.

1-1-1 Une analyse diachronique



Aujourd’hui, la plupart des historiens de la langue (à l’exception notable de Lanly dont nous parlerons plus loin) considèrent que le futur et le conditionnel ont vu leur formation à partir de la périphrase latine habere + infinitif (« avoir à + infinitif »). Tous les ouvrages magistraux admettent cette étymologie du futur français sans discussion depuis Brunot11, Dauzat12, Bruneau et Brunot13, Edouard Bourciez14, P. Fouché15, Wagner16, entre autres.

Selon ces auteurs, mais aussi des linguistes plus récents comme Moignet, Zink et Burridant, le futur latin est tombé en désuétude du fait de son évolution phonétique qui tendait à le confondre avec d’autres temps, comme le montre Zink :

« Au IIIe siècle, les évolutions de /b/ intervocalique en /β/ > /v/ et de /ĭ/ bref en /ę/ entraînent la confusion de amabit (fut.3) avec amavit (parf.3) et de legis –it (prés.2-3) avec leges –et (fut. 2-3). »17

De ce fait, ce sont des périphrases qui deviennent le moyen privilégié d’expression du futur du latin populaire. Zink cite par exemple lecturus sum (part. fut., ‘je me propose de lire’) ou legendus est (hic liber. Adj .vbal, ‘ce livre est à lire’) et les périphrases infinitives formées avec les auxiliaires de modalité debeo, venio, volo, incipio, possum et habeo. Ce dernier auxiliaire aurait eu une fortune tout à fait particulière puisque les historiens proposent de voir dans la désinence du futur simple de l’ancien français attesté pour la première fois au VIIè siècle, cet auxiliaire habeo. Le futur serait alors le fruit d’un phénomène de grammaticalisation de la périphrase Infinitif + habeo,( j’ai à chanter). Moignet souligne d’ailleurs qu’ « il n’est nullement nécessaire de supposer au syntagme une valeur d’obligation »18 et propose plutôt de traduire par « j’ai la perspective de chanter », justifiant ainsi par le caractère neutre de l’expression, le fait qu’elle ait été privilégiée par l’évolution.

Passer de habeo cantare à je chanterai demande d’intervertir l’ordre des constituants de la périphrase et de substituer à l’auxiliaire postposé des formes contractées ou amputées du radical. Zink propose ces deux paradigmes intermédiaires : *ayyo, as, at, ēmus, ētis, aunt pour le présent, ēam, ēas, ēat, eāmus, eātis, ēant pour le passé. Les linguistes sont contraints de les reconstituer car ils ne sont pas attestés, les premiers écrits en ancien français correspondant à un état déjà avancé de la langue. C’est pourquoi l’époque à laquelle se sont figés les éléments du syntagme est difficile à préciser.

Pour présenter un récapitulatif de l’évolution du futur, la grammaire de Burridant offre l’avantage de présenter l’ensemble du paradigme :

habeo > canta’raio > chanterai

habes > canta’raes > chanteras

habet > canta’raet > chantera(t)

CANTARE + habemus >habumus > canta’raunt > chanterons

habetis > cata’retis >chanteroiz

habent > habunt > canta’raunt > chanteront19
La forme ai est une forme attestée du verbe avoir en latin tardif. As et at correspondent à une réduction de habes et habet. Aunt demande de poser l’hypothèse d’une forme tardive habunt non attestée, mais qui pourrait venir d’une analogie avec sunt selon Burridant20. Ce sont surtout les formes verbales des deux premières personnes du pluriel qui sont problématiques car elles imposent la chute du radical hab qui ne s’est pas produite pour le verbe avoir lui même : nous avons, vous avez et non* nous ons *,vous ez. Moignet l’explique ainsi :

« L’infinitif fournissant un radical de futur, la présence du radical du verbe auxiliaire est disconvenante là où il se distingue clairement la désinence : av-ons, av-eiz se réduisent ainsi à –ons, -eiz. C’est un fait d’ordre systématique dont les règles de la phonétique historique ne rendent pas compte. »21

L’analyse diachronique du conditionnel est parfaitement symétrique de celle du futur. Les historiens de la langue postulent la synthétisation de la même périphrase à l’imparfait, cette fois. Ce qui amène à reconstituer ces paradigmes :

habebam > * cantaream > chantereie > chanteroie

habebas > * cantareas > chantereis > chanteroies

habebat > *cantareat > chantereit > chanteroit

CANTARE + habebamus >* cantareamus > chanteriiens > chanterions

habebatis > *catareatis > chanteriiez > chanteriez

habebant > *cantareant > chantereient > chanteroient22
Si les désinences de l’imparfait sont aisément repérables, ce temps pose cependant une difficulté sur le plan sémantique pour justifier de son rapport avec le conditionnel. En effet, si  j’ai à chanter  offre une certaine équivalence sémantique avec je chanterai, il est diffcile de trouver une correspondance entre j’avais à chanter et je chanterais. Zink propose cette explication :

« En contexte hypothétique, le recul du projet dans le passé se veut une manière de suggérer qu’il n’est pas venu à réalisation : sanare te habebat Deus per indulgentiam, si fatereris (‘Dieu te guérissait par sa grâce, pour peu que tu passes aux aveux’. Pseudo-Augustin, Serm., 253, 4). De cet emploi dérive le conditionnel. »23

Il est intéressant de remarquer que le phénomène de la grammaticalisation est perçu comme un phénomène cyclique par les historiens de la langue qui, tous, remarquent que la formation du futur de l’ancien français est la même qui avait générée celle du latin :

« Le futur s’est constitué dans les langues romanes selon les processus mêmes qui l’avaient généré en latin et pour des raisons identiques qui tiennent à la difficulté de se représenter l’avenir autrement que sous la forme d’un mouvement de pensée vers un procès souhaité mais retardé, ou déjà en voie de réalisation, ou simplement possible. Le latin a d’abord exprimé le futur par le biais du subjonctif : legam –es…, ero –is … (d’où les croisements avec amem –es… et legam –as) et par recours à la périphrase (thème + racine bhew = être, devenir) : ama –bo –bis … (littéralement ‘je suis pour aimer’) avant que l’usage ne grammaticalise les finales pour en faire des morphèmes spécifiquement temporels. »24

Selon cette théorie de la grammaticalisation, expression synthétique et expression analytique du futur alterneraient dans le temps. 25



1-1-2 Une analyse synchronique sous-tendue par l’étymologie



De cette analyse diachronique découle une première analyse du futur et du conditionnel en synchronie, cette fois : de nombreux linguistes considèrent que l’infinitif du verbe forme le radical des formes verbales du futur et du conditionnel et le verbe avoir conjugué le suffixe, ce qui aboutit à ce type de présentation :




Infinitif / radical

Suffixes du futur/verbe avoir au présent

Suffixes du conditionnel /verbe avoir à l’imparfait

Je

chanter

ai

ais

Tu

as

ais

Il

a

ait

Nous

ons

ions

Vous

ez

iez

Ils

ont

aient

Fig.1

Ce tableau est tout théorique. Rares sont les linguistes qui en reprennent tous les critères pour justifier de leurs analyses, si ce n’est Yvon. Plus souvent, l’adhésion à l’explication diachronique est partielle et le linguiste ne la reprend que pour justifier une de ses analyses. Il est remarquable d’ailleurs de constater que l’on retrouve certains éléments de cette analyse imbriqués à une analyse structurale morphophonétique ou générativiste comme nous le verrons, plus loin.26
1-1-2-1 Identité remarquable du radical


Cette formation, dans la mesure où elle postule un radical commun au futur et au conditionnel, rend compte du fait que futur et conditionnel présentent toujours une base identique, comme l’a souligné Yvon en 1952 :

« Pour la forme aussi le sauriez ressemble au saurez plus qu’il n’en diffère : la différence porte uniquement sur les syllabes finales, -ai, -as, -a, -ons, -ez, -ont d’une part, -ais, -ais, -ait, -ions, -iez, -aient d’autre part ; mais il est remarquable que dans tous les verbes français la notion envisagée est exprimée dans le saurez et le sauriez par les mêmes phonèmes, si différents que ceux-ci soient de ceux qui figurent dans les autres tiroirs du même verbe, serez et seriez (êtes), aurez et auriez (avez), irez et iriez (aller), verrez et verriez (voyez), craindrez et craindriez (craignez) par exemple. Ainsi le saurez et le sauriez constituent dans le verbe français un groupe bien caractérisé. »27 

Cette identité si remarquablement régulière entre radical-infinitif du futur et du conditionnel explique que certains descripteurs aient opté, au moins partiellement pour cette analyse même si l’infinitif ne correspond pas toujours au radical du futur et du conditionnel. C’est le parti que prend Hervé Curat dans son analyse du futur. Il montre tout d’abord à l’aide d’un tableau que l’infinitif ne correspond pas à la base de plusieurs futurs et conditionnels.

« Bien que simple, cette description est inadéquate car elle ne convient pas pour les verbes polyradicaux : même s’ils montrent bien un radical identique suivi d’un –r- au futur et au conditionnel, ce n’est pas le radical de l’infinitif  :

RADICAL 1

RADICAL 2

Voir

Etre

Avoir

Aller

cueillir

verras

seras

auras

iras

cueilleras

verrais

serais

aurais

irais

cueillerais



Après quoi, il propose cette définition :

« La base sur laquelle sont construits le futur et le conditionnel doit être décrite [radical2 + -r-] et non [infinitif]. »28

Autrement dit, il insère le –r- à la base de ces deux formes verbales, posant le radical d’un radical en quelque sorte.

Lui aussi insiste sur cette particularité du futur et du conditionnel:

« La description [radical2+ -r-] met en relief deux points communs entre les sémiologies du futur et du conditionnel : la présence du –r-, et aussi qu’ils ont, précisément, toujours un radical commun, qui pour certains verbes polyradicaux ne se rencontre même qu’à ces deux temps (ir-, fer-, ser-, aur-, etc.) »29
1-1-2-2 Prise en compte du temps des désinences


L’étymologie peut aussi servir à justifier du classement du futur et surtout du conditionnel parmi les temps de l’indicatif. En effet, reconnaître un suffixe présent ou un suffixe imparfait conduit à accorder au futur et au conditionnel, le même statut qu’à ces deux formes verbales. C’est ainsi que, par exemple, Imbs justifie son classement :

« Du point de vue de son étymologie, le conditionnel est un imparfait de l’indicatif, comme le futur est un présent. La morphologie actuelle a laissé au conditionnel toutes ses caractéristiques d’imparfait. Il y a donc lieu, en morphologie pure, de classer le conditionnel avec les formes de l’indicatif, il est un imparfait à côté de ce présent d’un type spécial qu’est le futur français. »30

Considérer le verbe avoir dans les désinences du futur et du conditionnel conduit certains auteurs à justifier cette présence sur le plan sémantique : il s’agit alors de retrouver les sèmes du présent ou de l’imparfait dans les formes synthétiques respectivement du futur et du conditionnel. Ainsi, Yvon cherche-t-il à faire coïncider parfaitement l’étymologie et le sens moderne :

« Les syllabes finales du saurez, continuation du présent de l’indicatif d’un verbe latin, situent au moment de la parole le point d’où l’esprit envisage, imagine ou suppose le procès à réaliser ; continuation d’un tiroir passé du même verbe, les syllabes finales du sauriez situent au contraire ce point dans le passé et contribuent ainsi à augmenter la dose d’hypothèse exprimée ; le locuteur qui emploie ce tiroir sait souvent au moment où il parle que l’événement supposé n’est pas, ne peut pas être réalisé. »31

De même Maingueneau conclut-t-il à la proximité du futur simple et du futur périphrastique en montrant que tous deux sont constitués d’un présent :

« Le FS peut s’analyser comme la combinaison de l’infinitif boxer- et du présent de l’auxiliaire avoir : ai, as, a, av-ons, av-ez, ont (cette « coïncidence » s’explique diachroniquement puisque le FS est issu de la combinaison d’un infinitif et de l’étymon du verbe avoir, le latin habere). Cette analyse permet de voir que FS et FP sont morphologiquement identiques, étant constitués des mêmes éléments, mais combinés différemment :

FP = v-, al-, v- + Infinitif

FS = Infinitif + . »32

Inversement, Guillaume, s’il se rallie apparemment au découpage d’un radical qui correspond à l’infinitif car il inclut le –r-, ne conserve que l’imparfait dans les désinences du conditionnel et pose une nouvelle analyse du futur qui inclut le suffixe du passé simple :

« Le conditionnel [est] une forme temporelle qui est au futur communément dit ce que l’imparfait est au parfait défini. Les indices de flexion : aim-ais, aimer-ais, aim-ions, aimer-ions, et aim-ai, aimer-ai, aim-as, aimer-as, aim-a, aimer-a en sont un indice.33
1-1-2-3 Prise en compte de la signification lexicale du verbe avoir


Enfin, le parallélisme avec l’analyse étymologique impose de conserver la signification du lexème avoir intégré au futur. Il s’agit alors pour certains auteurs, comme Yvon, de justifier de cette signification dans celle du futur :

« On peut dire encore à ce propos que les deux séries de terminaisons, continuant un verbe latin qui exprimait en gros l’idée de posséder, détenir, occuper, dénotent l’effort de la pensée qu’a signalé M. Guillaume pour s’emparer de l’avenir, pour réaliser au maximum les faits imaginés et pour faire de l’époque future un pendant symétrique de l’époque passée. » 34

1-1-3 Une autre analyse diachronique 



La plupart des historiens de la langue se rallient à l’étymologie du futur et du conditionnel exposée plus haut. Il est cependant intéressant de relever qu’elle a été soumise à controverse, dans les années cinquante, par un linguiste, Lanly35, qui récuse cette analyse :

« C’est parce que l’on a cru voir dans le futur chanter-ai deux composants, l’infinitif chanter et la première personne du verbe avoir, que l’on a dit qu’il remontait à cette périphrase : puis on a essayé de justifier son sens et on a cherché des exemples dans le latin classique et le latin vulgaire. […] la règle commune qui a été pratiquée pendant tout le Moyen Age et le XVIème siècle, pour le verbe qu’on créait, c’était de tirer le futur de l’infinitif (suivant le type 2 [j’obéirai] en y ajoutant les désinences a, as, a, (av)ons, (av)ez empruntées au verbe avoir mais devenues de véritables flexions temporelles et personnelles. Cela n’était cependant pas une raison pour ériger ce procédé empirique, valable à une époque, en vérité scientifique. »36

Même si l’analyse, originale, de Lanly n’a pas donné lieu à des analyses morphologiques en synchronie, il peut être utile de faire le résumé de ses arguments pour évaluer les perspectives qu’elle peut ouvrir ou mesurer la part d’incertitude de l’hypothèse diachronique habituellement retenue.

Au lieu de faire dériver le conditionnel de la forme « infinitif + habere » à l’imparfait par analogie avec la formation communément acceptée du futur, Lanly propose d’en établir l’origine au subjonctif imparfait latin. Selon lui, cette forme latine, au moment où elle menaçait de se confondre avec l’infinitif, se serait renforcée du suffixe imparfait par irradiation. Dès lors, il inverse le rapport analogique entre le futur et le conditionnel : ce serait le futur qui se serait créé, par analogie, sur le conditionnel. Ses principaux arguments sont d’ordre phonétique, syntaxique et sémantique.

Sur le plan phonétique, Lanly met en doute la formation « infinitif + habere ». En particulier, il souligne que la chute de la syllabe hab n’est pas justifiée par les historiens de la langue.

Selon lui, chantereie, première forme attestée du conditionnel en ancien français postule cantaréa, qui n’est pas attesté, qui permettrait de remonter à cantar(em), le subjonctif latin décadent  auquel s’ajoute le suffixe éa.

Ce suffixe éa est un suffixe de l’imparfait qui, selon lui, se serait ajouté au subjonctif imparfait décadent37 par irradiation -ou symétrie- du fait de l’emploi habituel de cette forme dans des corrélatives hypothétiques ou encore des complétives de discours indirect qui présentaient un imparfait dans la seconde proposition :

« La langue a pallié cette infirmité par un moyen assez simple : dans le couple hypothétique elle a étendu le morphème du verbe subordonné au verbe principal :

*Si voléa, cantar(em)  *si voléa, cantar-éa

Si voléatis, cantarétis  * si voléatis cantareatis »38

Il aurait pu obtenir son morphème de renfort également dans la subordonnée complétive de discours indirect :

« Dicit quod veniet » (il dit qu’il viendra)

au passé :

Dicebat quod veniret.

Dans la lingua romana rustica cette phrase devenait sans doute :

Dicéat quod venir-éat (par extension du morphème –éat au second verbe)

Et en ancien français :

(il) diseiet que (il) viendreiet.

Français moderne : il disait qu’il viendrait. »39
Sur le plan phonétique, cette solution permet d’expliquer aussi certaines formes aberrantes des bases au futur :  j’irais dérive plus logiquement de irem, subjonctif imparfait latin que de « je + aller + habebam », l’infinitif latin ire ayant disparu avant l’apparition de la forme synthétique du futur en ancien français. Cette base est la plus significative mais Lanly cite également : je serais, j’aurais, je viendrais, je tiendrais dans un article récent de L’Information grammaticale40 et je ferai, je donnerai, j’aurai et je saurai dont il détaille l’étymologie dans son article de 1958.41

Sur le plan syntaxique, Lanly développe aussi tout un argumentaire selon lequel le passage d’une périphrase à une forme synthétique ne peut se faire aussi rapidement que le suppose l’analyse « infinitif + habere». Lanly compare l’évolution supposée du futur simple français à ce temps en anglais pour remarquer que sa grammaticalisation, dans cette langue n’est pas encore parfaitement opérée au bout de douze siècles :

« Certes, il est avéré que des périphrases peuvent être senties à la longue comme des futurs. Nous pensons d’abord à l’anglais : les sujets parlants qui ne sont pas grammairiens sentent en général « I shall sing, you will sing » … comme un futur. Mais dès que les auxiliaires sont inversés (I will sing, you shall sing…) ce n’est plus exactement un futur et will, en particulier, retrouve son sens propre. […]

Même dans l’ordre normal (I shall sing) « il suffit de la plus légère emphasis pour rendre à shall et will un peu de leur sens plein [shall : devoir, will : vouloir]. L’idée de futurité n’est presque jamais totalement dépouillée de ce sens originel de devoir et de vouloir… »42

Il est donc surprenant, selon lui, que l’ancien français ait su synthétiser en si peu de temps (les données historiques ne permettent pas de situer précisément le figement de la périphrase) la périphrase « habeo + infinitif » d’autant que l’auxiliaire qui compose la périphrase n’a pas encore acquis la transparence sémantique d’un shall anglais qui permette de le fondre au lexème qu’il introduit.

Il résume plus tard cette idée ainsi :

« Nous nous fonderons aussi sur des nécessités linguistiques : il aurait fallu bien longtemps pour qu’une périphrase du type « elle avait à supporter » prît un sens modal (« elle supporterait »). Imagine-t-on que la langue ait pu se passer un siècle, un an, voire un seul jour, de la forme exprimant le procès imaginé ? A supposer qu’une forme nouvelle fût alors en voie d’évolution pour ce faire, ne devait-elle pas entrer en concurrence avec elle ? Nous n’avons pas soutenu une chose très différente, sauf toutefois que la forme nouvelle, en se greffant sur l’ancienne et en la revigorant physiquement, aurait fait l’économie d’une évolution sémantique nécessairement lente et longue et même d’une évolution phonétique complète. »43

Lanly interroge également l’inversion de l’ordre que suppose la grammaticalisation de la périphrase verbale « j’ai à chanter » :

« A partir du moment où une préposition s’est introduite entre habeo et cantare, elle a été nettement distinguée du futur, sous sa forme définitive « (j’)ai à chanter ». Habeo cantare et cantare habeo n’auraient pas pu produire en même temps deux résultats –de formation aussi populaire- aussi différents de sens et de forme, situés à des degrés d’évolution aussi éloignés que « j’ai à chanter » et « je chanterai ». Si la préposition « à » introduite entre habeo et cantare, a été exigée en quelque sorte par la logique de la langue française pour orienter l’infinitif vers l’avenir (et marquer ainsi une différence avec j’ai chanté), l’expression serait devenue, dans l’ordre inverse des éléments :

à chanter (j’) ai.

Or, cet ordre n’est pas conforme au génie de la langue française. Nous savons bien que dans les textes latins du VIIIè siècle les termes figurent tantôt dans un ordre, tantôt dans l’autre et qu’à partir du VIIIè siècle, c’est plutôt l’ordre cantare habeo qui domine. Mais il serait surprenant que dans la langue parlée ce fût l’ordre qui n’était pas français qui eût triomphé, précisément dans une période où se manifestent les tendances de la nouvelle langue et particulièrement celle qui consiste à placer l’objet après le verbe et qui est fondamentale. L’ordre des termes cantare habeo ne pouvait pas s’installer dans le français en formation sous la forme « à chanter (j’)ai » ni sous la forme « (je) chanter + ai ».44

Sur le plan sémantique, enfin, un contre-argument et un argument semblent particulièrement probants : Lanly souligne la difficulté que peuvent avoir les linguistes à trouver un lien sémantique entre la périphrase « infinitif + habebam », j’avais à chanter et la forme synthétique du conditionnel  je chanterais. Il cite à ce propos R.-L. Wagner :

« Il nous est impossible de fournir un seul exemple de infinitif + habebam qui soit par rapport à infinitif + habeo (= futur simple) dans la situation où notre forme en –rais se trouve vis-à-vis de la forme en –rai. » 45

et aussi :

« Il faut jongler avec les hypothèses pour établir que la forme en rais, originellement forme du passé, a pu devenir une forme modale propre à engager le présent et l’avenir. »46

A l’inverse, le conditionnel français correspond au sens du subjonctif imparfait latin –que Lanly requalifierait bien volontiers « conditionnel latin » - ou plus exactement à un syncrétisme entre l’irréel et le potentiel latins qui se serait produit au cours de l’évolution du latin à l’ancien français. Les premiers emplois attestés du conditionnel en ancien français paraissent étonnamment modernes ce qui attesterait aussi de cette filiation directe.

«Viendrait ou chanterais reproduisent de si près –valeur et forme- deux emplois caractéristiques du subjonctif latin qu’ils ne peuvent pas ne pas être le prolongement de cette forme verbale »47 

Au total, le système explicatif de Lanly, s’il n’est généralement pas retenu, est de nature, nous semble-t-il, à remettre en cause une analyse diachronique qui fonde une analyse synchronique adoptée, en partie ou en totalité, par de nombreux théoriciens de la langue.

Bilan :



Il ne s’agit pas dans le cadre de cette recherche de valider ou d’invalider la thèse généralement admise de la formation du futur et du conditionnel pour en tirer des conclusions en synchronie mais, dans la mesure où, comme nous l’avons montré, cette thèse est souvent reprise pour valider une analyse synchronique sous la forme d’un argument d’autorité, il paraît important de savoir la repérer et d’en mesurer les limites. D’une part, cette analyse diachronique n’est pas attestée par un corpus en ancien-français : il s’agit d’une reconstruction logique qui peut donc être soumise à contestation. D’autre part, comme nous allons le voir, admettre que futur et conditionnel diffèrent des autres temps de l’indicatif du fait qu’ils seraient composés de l’infinitif implique une déconstruction inaboutie dans la mesure où l’infinitif présente un morphème R dont on peut postuler qu’il est commun au futur et au conditionnel.

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