Analyse formelle et conceptuelle des formes verbales du français contemporain : a la croisée du passé simple et de l’imparfait, du futur et du conditionnel, les concepts «potentiel» et «défini»





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2-2-1-3 Bilan



L’analyse sémantique généralement admise selon laquelle « le passé simple coupe le procès de la situation d’énoncé » s’appuie sur la mise en relation passé composé/ passé simple et ne prend nullement en compte le fait que le passé simple s’oppose, morphologiquement, à l’imparfait et non au passé composé, nous a conduite à examiner la relation que pouvait bien entretenir l’opposition passé simple/imparfait avec cette analyse sémantique et à considérer, en définitive, que ce qui oppose le passé simple et l’imparfait est le trait sémantique «  défini » qui se combine avec le trait sémantique « non-coïncident à la situation d’énoncé », « avéré »285.

L’impossibilité absolue de mettre en relation un repère à durée indéfinie depuis x avec un verbe au passé simple, c’est-à-dire l’impossibilité de désigner un procès à durée indéfinie par un passé simple permet de confirmer la pertinence du trait sémantique « défini » pour cette forme verbale. D’autant que le passé simple peut être mis en relation avec un repère à durée définie de x à y.

Inversement, un verbe à l’imparfait peut être mis en relation avec le repère de durée indéfinie depuis x, ce qui souligne la possibilité de désigner un procès à durée indéfinie par un imparfait. Mais, l’imparfait ne présente pas une contrainte symétrique au passé simple, c’est-à-dire une impossibilité absolue de mise en relation avec un repère de durée définie. Cette mise en relation est, en effet, possible quand le repère de durée défini est préposé à l’imparfait. De plus, la combinabilité de l’imparfait avec un repère de durée définie postposé est également possible mais soumise à une modification de l’interprétation, au déplacement du trait sémantique « indéfini » à une série de procès et non plus à un seul procès. Le trait « indéfini » autorise donc plus de latitude dans l’interprétation.

Il semble que ce qui est important ici c’est qu’avec un repère de durée, on désigne directement les limites du procès, on les définit ou l’on indique leur absence de définition. Or, s’il y a contradiction à mettre en relation un passé simple qui indique que les limites du procès sont définies et un repère qui indique leur « indéfinition », il n’y a pas forcément contradiction entre employer un imparfait qui indique que les limites du procès ne sont pas définies et employer un repère qui permet de les définir, comblant ainsi le manque.286

Que sous-tend exactement le concept «  défini » ?

Selon nous, le passé simple ne désigne pas seulement la durée close du procès avec ses deux limites, mais surtout en désignant ces limites, il désigne un procès défini, identifié. En effet, comme l’explique si bien Jacquard :

« Tout ce qui appartient à l’univers, particule ou galaxie, caillou ou animal, est, par convention, doté d’existence ; tout objet est. Mais, quel qu’il soit, sa définition est arbitraire. Tel caillou ou telle galaxie n’est considéré comme un être individualisé que grâce à l’observateur ; celui-ci, en traçant les limites de ce qui appartient à l’objet, lui assigne une singularité. Pour être objet de l’univers, il faut être objet du discours d’un observateur. […] Sans l’homme, l’univers n’est qu’un continuum sans structure. »287

définir, c’est découper dans un continuum un objet qui devient singulier. Ici, l’objet désigné n’a rien d’un caillou ou d’une galaxie, il s’agit d’un objet temporel, un procès. Le passé simple le désigne comme une unité découpée, une singularité, un segment opposable à d’autres segments par rapport auxquels il est délimité, bref un objet défini.

Il n’est sans doute pas étonnant que Le Goffic, faisant un détour par l’analyse du temps du philosophe Minkowski, aboutisse à une définition très proche du passé simple :

« Le passé simple permet de « « découper » un fait précis et isolé, pour le détacher de la forme globale du passé. »288

Qu’est-ce alors que l’opposition au concept « défini » que véhicule l’imparfait ? L’imparfait désigne l’absence de définition du procès, c’est-à-dire un procès dont on n’a pas fixé les limites. Il ne présente pas le procès comme une unité, un segment opposable à un autre segment mais comme un continuum – dont naturellement les limites ne sont pas posées.

Est-il possible de faire l’analogie avec l’opposition défini dans la détermination nominale ? De même que l’article défini suppose l’identification de l’objet désigné par un nom déterminé par un article défini, le passé simple caractériserait un procès défini sans pour autant désigner ce qui le définit. Dire le chat, c’est indiquer que le chat en question est identifié, sans pour autant apporter les informations qui permettent de l’identifier. C’est désigner un chat « découpé » parmi tous les chats possibles, l’opposer à tous les chats possibles –un continuum de chats inconnus- pour lui conférer une individualité. Ce chat du voisinage qui revient toujours parce que nous l’avons nourri un jour, sort de l’amas que formaient les chats errants dans la mesure où nous n’en distinguions aucun, pour devenir dans notre discours familial LE chat.

Il faudrait prendre le temps de mener une recherche parallèle sur le réinvestissement sémantique des morphèmes verbaux et les morphèmes nominaux. Nous nous contenterons d’examiner quelques remarques.

Il faut noter tout d’abord que le rapprochement entre « passé défini » et « passé indéfini » et « article défini » et « article indéfini » a déjà été fait par Confais à l’aide des outils de l’analyse aspectuelle289 :

« L’analogie avec les articles définis et les articles indéfinis n’est pas un pur hasard : l’article défini lui aussi présente le contenu du syntagme nominal comme une totalité fermée, tandis que l’article indéfini partialise l’ensemble visé par le syntagme nominal. »290

Si on examine quelques définitions des articles définis, on constate que très souvent, elles renvoient à l’idée d’unicité ou à la présupposition d’identification de l’objet désigné. C’est là se placer du côté de la réception plutôt que du côté de la désignation. Ainsi, par exemple de la définition de Riegel et al. :

« L’article défini présuppose l’existence et l’unicité : il n’y a pas d’autre(s) référent(s) accessible(s) qui vérifie(nt) la description de la réalité désignée par le GN. »291

Si l’article défini désigne un objet unique, c’est parce que cet objet a été identifié et ce faisant, individualisé parmi d’autres objets auxquels on peut l’opposer. Autrement dit, étant défini, il devient unique. L’article défini désignant le fait que l’objet est défini désigne, de ce fait, un objet unique292.

Philippe-Coatéval propose, quant à elle, une analyse originale de l’opposition entre l’article défini et l’article indéfini. Postulant que la « similitude de l’indéfini un et du numéral un est plus qu’une simple homophonie », elle en tire pour conséquence :

« [Cela] permet d’inscrire le nom indéfini dans un processus de variations totalement différent de celui du nom défini puisqu’il fonde un segment défini par une opposition qui sera ensuite réinterprétée dans l’ordre du quantitatif. A partir d’un lexème central invariant, le préfixe indéfini produit une infinité de noms.

Un+lexème/ deux+ lexème / trois+lexème…/ des+lexèmes

Un passant deux passants trois passants … des passants

Le nom défini par contre, nie, en quelque sorte, ce principe de variation en imposant comme seule variation celle du lexème et comme invariant le préfixe.

Le + lexème 1 / le + lexème 2/ Le +lexème 3

Le passant le marcheur le voisin

La variante indéfinie permet d’opposer un nom à un autre nom sans pour autant faire varier le lexème. Le préfixe indéfini dénote la répétition du même lexème en l’inscrivant dans une série différenciative, alors que le préfixe défini dénote la permanence du même déterminant pour la série des lexèmes. »293

Il me semble que, ce faisant, elle replace l’indéfini dans la liste des numéraux dont on sait qu’elle est infinie. Ce qui rejoint d’un côté l’idée d’un continuum sans limite qui peut être dit aussi par d’autres indéfinis (quelques, certains) et de l’autre, permet d’expliquer le sens de « un parmi d’autres » que recouvre le sens d’indéfini  et qui s’oppose à l’unicité définie par Riegel et al qui rejoignent, par là, « une vaste littérature » :

« Une vaste littérature a montré que dans un acte de référence effectué à l’aide d’une description définie, celle-ci atteint son référent par le truchement de sa signification linguistique : le N signale qu’il n’y a qu’un seul objet qui correspond au contenu descriptif N. On dira alors que le N véhicule une présupposition d’unicité existentielle : il y a un et un seul x qui est N. »294

Une dernière note sur le sujet. Dans leur définition de l’article indéfini, Riegel et al. introduisent la différence entre un « sens actuel » et un « sens virtuel » de l’indéfini :
« En emploi spécifique, l’article indéfini extrait de la classe dénotée par le nom et son expansion un élément particulier qui est uniquement identifié par son appartenance et qui n’a fait l’objet d’aucun repérage référentiel préalable. On peut distinguer entre les cas où l’indéfini renvoie à un particulier non autrement identifié mais identifiable (Un enfant blond jouait […-Qui était-ce ?) et ceux où le référent n’a qu’une existence virtuelle (Je cherche un enfant blond pour tenir le rôle de Cupidon). »295

Outre que la notion d’« identifiable » nous paraît possible à extrapoler pour un procès à l’imparfait dont nous avons vu qu’il pouvait être délimité, il nous paraît intéressant de poser que le « sens actuel » ou le « sens virtuel » dépend non pas de la désignation elle-même mais de la référence à la situation d’énoncé que pose le contexte. Un enfant blond désigne, dans tous les cas de figure, un enfant blond parmi tous les autres enfants – continuum d’enfants blonds dont il n’est pas découpé-, son identification est liée au contexte, avéré pour un enfant blond jouait, possible dans pour tenir le rôle de Cupidon. C’est donc bien le contexte qui autorise l’identification – comme c’est la mise en relation contextuelle de l’imparfait avec un repère comme depuis 1989 ou jusqu’à hier qui permet de lui donner des limites, de l’identifier.

Nous n’avons guère les moyens d’aller plus loin ici mais l’extrapolation du concept « défini » de la détermination nominale au réinvestissement sémantique de l’opposition ai/a, passé simple/imparfait nous semble possible296, en tenant compte du fait que cette valeur se combine avec d’autres valeurs selon l’objet désigné ce qui implique qu’on ne puisse faire d’analogie systématique.

Enfin, l’importance donnée au locuteur dans la théorie de Benveniste, comme dans les analyses des stylisticiens, nous conduit à initier une réflexion sur la relation qui s’établit entre le concept « défini » et la conjoncture. Cette réflexion sera, d’ailleurs, poursuivie plus avant au gré des analyses par la suite.

Si nous revenons à la définition du procès que nous avons posée plus haut : quand un locuteur emploie un verbe conjugué, il désigne un procès, c’est-à-dire non seulement une action -ou un état- mais une action qui est identifiée par son agent, par le moment où elle est effectuée autant d’éléments qui ne prennent de sens que dans leur rapport à l’univers du locuteur, à la situation d’énoncé que le verbe conjugué désigne en même temps. Le procès, son agent et sa durée interne, un moi-ici-maintenant, tout se cristallise, se combine dans cette visée sémantique, dans cette visée d’adéquation au réel. C’est ainsi que le terme « procès » employé alors, recouvre ce qu’on pourrait appeler tout aussi bien « l’univers du procès », ensemble de paramètres par lesquels on peut l’identifier et qui prennent sens en fonction des paramètres de la situation d’énoncé.

Le fait que le je du narrateur soit à réinterpréter quand il détermine un verbe au passé simple est à interroger, par exemple : faut-il en déduire que l’actant du procès est défini au passé simple et non pas à l’imparfait ? Cela signifierait que Ferdinand dans Ferdinand marcha est défini alors que dans Ferdinand marchait, Ferdinand serait indéfini, non-identifié. Nous ne pensons pas qu’on puisse aller jusque-là et que les choses soient si tranchées mais que la valeur du passé simple ou celle de l’imparfait interfère avec les paramètres permettant d’identifier le procès, dans la mesure où tous ces paramètres se cristallisent dans l’acte de désignation. Il peut donc y avoir une forme de contamination de la valeur « définie » sur les paramètres de la situation d’énoncé. Ainsi, la valeur « défini » appliquée au je d’un énoncé au passé simple me paraît propre à expliquer une mise à distance d’un ego qu’on peut, pour une fois, circonscrire et il semble bien que le découpage qu’opère le passé simple n’est pas un simple découpage temporel mais d’un « morceau de réel », même si l’effet n’est peut-être que stylistique. Inversement, la valeur « indéfinie » de l’imparfait peut toucher autre chose que la durée du procès mais aussi la situation elle-même qui apparaît comme dans un flou. Leeman-Bouix, qui emploie aussi le terme de « flou » ou de « flottant » pour qualifier l’imparfait propose d’ailleurs une analyse de l’imparfait hypocoristique où cette valeur de l’imparfait contamine l’actant. A propos d’énoncés type il était beau, le bébé ou j’avais bien mangé, moi :

« On pourrait faire l’hypothèse que l’imparfait, passé « flottant » comme on l’a vu, repousse dans l’inexistence vague cet être à qui l’on s’adresse, donc réel, mais qui n’est pas pour autant un interlocuteur, être posé donc lui-même comme « flottant », indéfini, entre chair et poisson. »297

Nous pourrons analyser, par la suite, des effets de sens qui corroborent cette remarque. Il semble bien que la valeur « défini » du passé simple ou la valeur « non-définie » de l’imparfait affecte, par contre-coup, l’ensemble des paramètres de l'univers du procès. Nous pensons cet effet de sens explicable par le type-même de valeur impliquée par l’opposition imparfait / passé simple. Dans la mesure où tout l’univers du procès contribue à l’identifier, cet univers est impliqué également par la « définition » ou « l’indéfinition » du procès. L’imparfait crée donc un « halo  d’indétermination » autour du procès lui-même, contrairement au passé simple qui définit le procès et, peu ou prou, la situation qui contribue à le définir. Cela peut expliquer une forme de contamination entre l’objet désigné et son contexte. Nous verrons aussi que l’absence de définition autorise à se passer de la référence au moment de l’énoncé.

Nous allons maintenant confronter ces premiers éléments d’analyse aux effets de sens en contexte de la combinaison de la valeur « défini » avec l’ « avéré » et le « non-coïncident avec la situation d’énoncé ».
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