Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16





télécharger 446.43 Kb.
titreTranscription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16
page9/11
date de publication07.12.2019
taille446.43 Kb.
typeTranscription
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   11
p.137 [ de l’édition originale ]
En sortant du coma, il a commencé par tout nier. Un homme vêtu de noir, entré dans sa maison par effraction, avait tiré sur les enfants et mis le feu. Lui était paralysé, impuissant, cela s'était déroulé sous ses yeux comme un cauchemar. Quand le juge l'a accusé du massacre de Clairvaux, il s'est indigné : « On ne tue pas son père et sa mère, c'est le deuxième commandement de Dieu. » Quand il lui a prouvé qu'il n'était pas chercheur à l'OMS, il a dit travailler comme consultant scientifique pour une société appelée South Arab United quelque chose, quai des Bergues à Genève. On a vérifié, il n'y avait pas de South Arab United quelque chose quai des Bergues, il a cédé sur ce terrain et aussitôt inventé autre chose. Pendant sept heures d'interrogatoire, il a lutté pied à pied contre l'évidence. Enfin, soit par fatigue, soit parce que son avocat lui a fait comprendre que ce système de défense absurde lui nuirait par la suite, il a avoué.
Des psychiatres ont été chargés de l'examiner. Ils ont été frappés par la précision de ses propos et son souci constant de donner de lui-même une opinion favorable. Sans doute minimisait-il la difficulté de donner de soi une opinion favorable quand on vient de massacrer sa famille après avoir dix-huit ans durant trompé et escroqué son entourage. Sans doute aussi avait-il du mal à se détacher du personnage qu'il avait joué pendant toutes ces années, car il employait encore pour se concilier (108) la sympathie les techniques qui avaient fait le succès du docteur Romand : calme, pondération, attention presque obséquieuse aux attentes de l'interlocuteur. Tant de contrôle témoignait d'une grave confusion car le docteur Romand, dans son état normal, était assez intelligent pour comprendre que la prostration, l'incohérence ou des hurlements de bête blessée à mort auraient davantage plaidé en sa faveur, vu les circonstances, que cette attitude mondaine. Croyant bien faire, il ne se rendait pas compte qu'il sidérait les psychiatres en leur fournissant de son imposture un récit parfaitement articulé, en évoquant sa femme et ses enfants sans émotion particulière, comme un veuf bien élevé met un point d'honneur à ne pas laisser son deuil assombrir ses commensaux (109), en ne manifestant un peu de trouble, pour finir, qu'à propos des somnifères qu'on lui donnait et dont il s'inquiétait de savoir s'ils ne risquaient pas de créer chez lui une accoutumance - souci que les psychiatres ont jugé « déplacé ».

Au cours des entretiens suivants, ils l'ont vu sangloter et produire des signes emphatiques de souffrance sans pouvoir dire s'il l'éprouvait vraiment ou non. Ils avaient l'impression troublante de se trouver devant un robot privé de toute capacité de ressentir, mais programmé pour analyser des stimuli extérieurs et y ajuster ses réactions. Habitué à fonctionner selon le programme "docteur Romand", il lui avait fallu un temps d'adaptation pour établir un nouveau programme, « Romand l'assassin », et apprendre à le faire tourner.
Luc a eu un choc, deux semaines après l'incendie, en ouvrant sa boîte à lettres et en reconnaissant sur une enveloppe l'écriture du mort-vivant. Il l'a ouverte avec effroi, lu son contenu en diagonale et aussitôt envoyée au juge d'instruction parce qu'il ne voulait pas qu'elle reste sous son toit. C'était une lettre folle, où il se plaignait des soupçons monstrueux qui pesaient sur lui et demandait qu'on lui trouve un bon avocat. Quelques jours plus tôt, Luc aurait essayé de croire que la vérité gisait dans ces lignes tremblées et non dans l'impressionnant ensemble de preuves rassemblé par les enquêteurs. Mais les journaux avaient rapporté, après ses dénégations (110), les aveux de l'assassin. Le temps que la lettre arrive, elle n'avait plus de sens.

Au retour de l'enterrement de Florence et des enfants, il lui a envoyé un mot bref, disant que la cérémonie s'était déroulée dignement et qu'ils avaient prié pour eux et pour lui. Il a bientôt reçu une autre lettre où le prisonnier évoquait « la rencontre d'un aumônier qui m'a beaucoup aidé à faire retour à la Vérité. Mais cette réalité est tellement horrible et difficile à supporter que j'ai peur de me réfugier dans un nouveau monde imaginaire et de reperdre une identité bien précaire (111). La souffrance d'avoir perdu toute ma famille et tous mes amis est tellement grande que j'ai l'impression d'être sous anesthésie morale... Merci pour vos prières. Elles m'aideront à garder la foi et à supporter ce deuil et cette immense détresse. Je vous embrasse ! Je vous aime !... Si vous rencontrez des amis de Florence ou des membres de la famille, dites-leur pardon de ma part ».

Luc, malgré un élan de pitié, a pensé que cette dévotion était un refuge un peu facile. D'un autre côté, qui sait ? Sa propre foi lui défendait de juger. Il n'a pas répondu, mais fait lire la lettre à Jean-Noël Crolet, le frère de Florence qu'il connaissait le mieux. Les deux hommes en ont longuement discuté, trouvant qu'il parlait beaucoup de ses propres souffrances et guère de ceux qu'il avait « perdus ». Quant à la dernière phrase, elle laissait Jean-Noël pantois : « Qu'est-ce qu'il croit ? Que le pardon peut se transmettre comme ça ? Comme on dirait : passe-leur le bonjour de ma part ? »
Les psychiatres l'ont revu au début de l'été, très en forme : il avait récupéré ses lunettes, qui lui manquaient beaucoup les premiers temps, et quelques effets personnels. Spontanément, il leur a expliqué qu'il avait voulu se suicider le 1er mai, date de sa déclaration d'amour à Florence qu'ils célébraient ensemble chaque année. Il s'était procuré de quoi se pendre, décidé cette fois à ne pas se rater. Mais il avait un peu traîné le matin du jour fatidique, le temps d'apprendre par la radio que Pierre Bérégovoy (112) venait de se suicider aussi. Troublé de s'être laissé couper l'herbe sous le pied, devinant là un signe qui demandait à être interprété, il avait repoussé l'accomplissement de son projet puis, après un entretien avec l'aumônier - entretien selon lui décisif, même s'il y avait peu de chances qu'un prêtre l'encourage à se pendre -, pris la résolution solennelle d'y renoncer. À dater de ce jour, il dit s'être « condamné à vivre », pour dédier ses souffrances à la mémoire des siens. Tout en restant, selon les psychiatres, extrêmement soucieux de savoir ce qu'on pense de lui, il est entré dans une période de prière et de méditation, assortie de longs jeûnes pour se préparer à l'eucharistie (113). Amaigri de 25 kg, il s'estime sorti du labyrinthe des faux semblants, habitant d'un monde douloureux mais « vrai ». « La vérité vous rendra libres », a dit le Christ. Et lui : « Je n'ai jamais été aussi libre, jamais la vie n'a été aussi belle. Je suis un assassin, j'ai l'image la plus basse qui puisse exister dans la société, mais c'est plus facile à supporter que les vingt ans de mensonge d'avant. » Après quelques tâtonnements, le changement de programme semble avoir réussi. Au personnage du chercheur respecté se substitue celui, non moins gratifiant, du grand criminel sur le chemin de la rédemption mystique.

Une autre équipe de psychiatres a pris le relais de la première et formulé le même diagnostic : le roman narcissique se poursuit en prison, ce qui permet à son protagoniste d'éviter une fois de plus la dépression massive avec laquelle il a joué à cache-cache toute sa vie. En même temps, il a conscience que tout effort de compréhension de sa part est perçu comme une récupération complaisante et que les dés sont pipés. « Il lui sera à tout jamais impossible, conclut le rapport, d'être perçu comme authentique et lui-même a peur de ne jamais savoir s'il l'est. Avant on croyait tout ce qu'il disait, maintenant on ne croit plus rien et lui-même ne sait que croire, car il n'a pas accès à sa propre vérité mais la reconstitue à l'aide des interprétations que lui tendent les psychiatres, le juge, les médias. Dans la mesure où il ne peut être décrit actuellement comme en état de grande souffrance psychique, il paraît difficile de lui imposer un traitement psychothérapeutique dont il n'est pas demandeur, se contentant d'échanges de réalité avec une visiteuse. On peut seulement souhaiter qu'il accède, même au prix d'une dépression mélancolique dont le risque reste sérieux, à des défenses moins systématiques, à davantage d'ambivalence et d'authenticité. »

En le quittant, un des psychiatres a dit à son confrère : « S'il n'était pas en prison, il serait déjà passé chez Mireille Dumas (114) ! »
Les Ladmiral ont reçu d'autres lettres, pour Pâques, pour les anniversaires des enfants. Ils ne les leur ont pas montrées. Luc, à qui elles inspiraient un violent malaise, les lisait très vite, puis les rangeait dans le dossier médical d'un patient fictif, sur l'étagère la plus haute de son cabinet où il est allé les chercher pour moi. La dernière lettre date de la fin décembre :

« ... Je laisse mes pensées et mes prières s'envoler librement vers vous, elles finiront bien par vous parvenir, ici ou ailleurs. Malgré tout ce qui nous sépare et tes "meurtrissures définitives", que je comprends et qui sont légitimes, tout ce qui nous a rapprochés dans le passé nous réunira peut-être au-delà du temps, dans la communion des vivants et des morts. Que Noël qui pour nous chrétiens est le symbole du monde sauvé par la Parole devenue homme, devenue enfant, soit pour vous tous une source de joie. Je vous souhaite mille bonheurs.

PS : Peut-être ai-je été maladroit en vous écrivant à l'occasion des anniversaires de Sophie et Jérôme. Comme aujourd'hui, j'avais prié avant de prendre le stylo, et ces mots m'ont été dictés par un élan du cœur en communion avec Florence, Caroline et Antoine. »

« Merci des mille bonheurs que tu nous souhaites. Quelques-uns nous suffiraient », s'est forcé à répondre Luc, parce que c'était Noël. Leur correspondance s'est arrêtée là.

Cette année et les deux suivantes ont été celles du deuil et de la préparation au procès. Les Ladmiral vivaient comme des gens qui ont failli périr dans un tremblement de terre et ne peuvent plus faire un pas sans appréhension. On dit « la terre ferme », mais on sait que c'est un leurre. Plus rien n'est ferme ni fiable. Il leur a fallu longtemps pour pouvoir de nouveau faire confiance à quelqu'un. Les enfants, comme beaucoup de leurs camarades, ont été suivis par une psychologue, celle qui avait téléphoné juste après la mort de Florence pour savoir si elle animerait la messe du soir. Sophie se sentait coupable : si elle avait été là, sa présence aurait peut-être arrêté son parrain. Cécile, elle, pensait qu'il l'aurait tuée aussi et remerciait le ciel que sa fille n'ait pas passé cette nuit, comme tant d'autres nuits, chez les Romand. Elle avait de brusques accès de sanglots en retrouvant, dans des livres où on les avait glissées comme signets, des cartes postales de leurs amis. Elle ne supportait plus la danse, que Florence et elle aimaient tant. Quant à Luc, la perspective de son témoignage l'obsédait. Il a été deux fois convoqué par le juge d'instruction, à Bourg-en-Bresse. Le magistrat lui a d'abord paru glacial, mais il s'est peu à peu détendu et Luc a essayé de lui faire comprendre qu'il est facile de considérer Romand comme un monstre et ses amis comme une bande de bourgeois de province ridiculement naïfs quand on connaît la fin de l'histoire, mais qu'avant c'était différent. « Ça a l'air idiot de dire ça, mais vous savez, c'était un type profondément gentil. Ça ne change rien à ce qu'il a fait, ça le rend encore plus terrible, mais il était gentil. » Malgré la longueur des interrogatoires, huit et dix heures, il en est sorti tenaillé par l'angoisse d'être passé à côté de l'essentiel. Il s'est mis à se réveiller la nuit pour noter les souvenirs qui lui revenaient : un séjour en Italie avec Jean-Claude quand ils avaient dix-huit ans, une conversation autour d'un barbecue, un rêve qui rétrospectivement lui paraissait prémonitoire... Le souci de construire, pour l'énoncer à la barre, un récit complet et cohérent lui a fait petit à petit relire sa vie entière à la lumière de cette amitié qui s'était engloutie dans un gouffre et avait failli engloutir avec elle tout ce à quoi il croyait.

Son témoignage a été mal perçu et il en a souffert. Sur les bancs de la presse, on en venait à plaindre l'accusé d'avoir eu pour meilleur ami ce type content de soi, imbu de morale étroite. J'ai compris ensuite qu'il avait bûché comme pour un oral d'examen et que cet examen était le plus important de sa vie. C'est elle qu'il venait justifier. Il y avait de quoi raidir la nuque.

C'est fini maintenant. L'homme que je suis allé voir après le procès estime que lui et les siens sont « passés dans la fumée et ressortis indemnes de l'autre côté ». Il reste des traces, le pas tremble parfois, mais ils ont retrouvé la terre ferme. Pendant que nous parlions, Sophie est rentrée du collège et il a continué en sa présence, sans baisser la voix, à évoquer celui qui a été son parrain. Elle avait douze ans, elle nous écoutait avec attention et gravité. Elle est même intervenue pour préciser certains détails et j'ai pensé que c'était une grande victoire pour cette famille d'en parler désormais librement.

Luc, certains jours de grâce, peut prier pour le prisonnier mais pas lui écrire ni lui rendre visite. C'est une question de survie. Il pense qu'il a « choisi l'enfer sur terre ». En tant que chrétien, ça le trouble profondément mais le christianisme, dit-il, fait place au mystère. Il s'incline. Il accepte de ne pas tout comprendre.

Il vient d'être élu président de l'association de gestion de Saint-Vincent.

Les sacs de plastique gris continuent à hanter ses rêves.

p.145 [ de l’édition originale ]
La femme qui, à sa seconde crise, quand il a raconté la mort des enfants, s'est précipitée vers l'accusé en répétant son prénom s'appelle Marie-France. Visiteuse de prison, elle a commencé à le voir à Lyon, peu de temps après sa sortie du coma, et elle a continué chaque semaine à Bourg-en-Bresse. C'est elle qui lui a offert La Classe de neige. Au premier abord, elle a l'aspect banal d'une petite dame en bleu marine approchant la soixantaine. Au second, elle frappe par quelque chose d'à la fois vif et paisible qui met immédiatement à l'aise. Mon projet d'écrire l'histoire de Jean-Claude lui inspirait une confiance qui m'a surpris et que je n'étais pas certain de mériter.

Tout au long du récit des meurtres, elle n'avait cessé de penser à cet autre moment terrible qu'avait été pour lui la série des reconstitutions, en décembre 1994. Elle avait peur qu'il n'y survive pas. Lui-même, à Prévessin, a d'abord refusé de quitter le fourgon de la gendarmerie. Finalement, il est entré dans la maison et même monté à l'étage. Au moment de franchir la porte de sa chambre, il pensait qu'il allait se passer quelque chose de surnaturel : peut-être qu'il serait foudroyé sur place. Il n'a pas pu faire les gestes correspondant à ses déclarations. Un gendarme s'est allongé sur le lit et un autre, armé d'un rouleau à pâtisserie, a fait mine de l'en frapper, dans diverses postures. Lui devait indiquer, corriger, comme un metteur en scène. J'avais vu les photos de ces reconstitutions, c'était sinistre et en même temps faisait un peu guignol. Il a fallu ensuite passer dans la chambre des enfants où on avait placé sur ce qui restait des lits deux petits mannequins revêtus de pyjamas achetés pour la circonstance, et dont les factures figurent au dossier. Le juge a voulu qu'il prenne la carabine mais il n'a pas pu : il s'est évanoui. Il a passé le reste de la journée, tandis qu'un gendarme jouait son rôle, assis sur un fauteuil au rez-de-chaussée. L'étage avait été ravagé par l'incendie mais le salon était exactement comme à son retour de Paris, le dimanche matin, y compris les dessins des enfants et les couronnes de galettes des rois. Le juge a fait mettre sous scellés la cassette glissée dans le magnétoscope et celle du répondeur, qu'il lui a fait entendre quelques jours plus tard. C'est à ce moment que la foudre lui est tombée dessus. Le premier message datait de l'été précédent. C'était la voix de Florence, très gaie, très tendre, qui disait : « Coucou, c'est nous, on est bien arrivés, on attend que tu nous rejoignes, sois prudent sur la route, on t'aime. » Et Antoine, derrière elle : « Je t'embrasse, papa, je t'aime, je t'aime, je t'aime, viens vite. » Le juge, en écoutant cela et en le regardant l'écouter, s'est mis à pleurer. Et lui, depuis, n'arrêtait plus d'entendre ce message. Il se répétait sans cesse ces mots qui lui déchiraient le cœur et en même temps le consolaient. Ils sont bien arrivés. Ils m'attendent. Ils m'aiment. Il faut que je sois prudent sur la route qui me conduit vers eux.
Comme elle avait obtenu l'autorisation de le voir entre les audiences, j'ai demandé à Marie-France si elle était au courant de cette histoire dont m'avait parlé son avocat : le premier jour du procès, il se serait rappelé par une sorte d'illumination la vraie raison de sa dérobade initiale.

« Oh, oui ! Abad n'a pas voulu qu'il le dise parce que ce n'était pas au dossier et que d'après lui ça aurait perturbé les jurés. Je pense qu'il a eu tort, c'était important qu'ils le sachent. Le matin de l'examen, alors qu'il sortait pour y aller, Jean-Claude a trouvé une lettre dans sa boîte. Elle venait d'une jeune femme qui était amoureuse de lui et qu'il avait repoussée parce qu'il aimait Florence. Elle lui disait que quand il ouvrirait cette lettre elle serait morte. Elle s'était suicidée. C'est pour cela, parce qu'il s'est senti tellement coupable de cette mort qu'il n'est pas allé passer l'examen. C'est comme cela que tout a commencé. »

J'étais abasourdi.

« Attendez. Vous y croyez, à cette histoire ? »

Marie-France m'a regardé avec étonnement.

« Pourquoi mentirait-il ?

- Je ne sais pas. Enfin, si, je sais. Parce qu'il ment. C'est sa manière d'être, il ne peut pas faire autrement et je pense qu'il le fait plus pour se tromper lui-même que pour tromper les autres. Si cette histoire est vraie, on doit pouvoir la vérifier. Peut-être pas vérifier qu'une fille qu'il connaissait s'est suicidée pour lui, mais au moins qu'une fille qu'il connaissait s'est suicidée à cette époque-là. Il suffirait qu'il donne son nom.

- Il ne veut pas. Par égard pour sa famille.

- Bien sûr. Il ne veut pas non plus dire qui était le chercheur à qui il achetait des gélules contre le cancer. Eh bien, contrairement à vous, je pense qu'Abad a eu mille fois raison de lui dire de garder cette histoire pour lui. »

Mon incrédulité troublait Marie-France. Elle était si incapable de mensonge que l'idée que cette histoire à dormir debout puisse en être un ne l'avait tout simplement pas effleurée.
Abad, qui l'avait fait citer comme témoin de la défense, comptait sur elle pour corriger l'impression qu'allait faire le témoin précédent, cité par l'accusation : celle-là, m'a-t-il confié avec un soupir accablé, il aurait donné cher pour être ailleurs quand elle se présenterait à la barre.

Mme Milo, une petite blonde plus toute jeune mais coquette, était l'institutrice dont la liaison avec le directeur avait fait scandale à l'école Saint-Vincent. Elle a commencé par évoquer les « moments difficiles » qu'ils avaient tous les deux vécus, et le soutien que leur avaient apporté les Romand. Quelques mois après le drame, l'ex-directeur a reçu de la prison de Bourg-en-Bresse une lettre qui était un appel au secours. Il la lui a montrée, elle a été émue. Puis ils se sont séparés, il est allé diriger une école dans le Midi et Mme Milo s'est mise à écrire au détenu. Elle avait été l'institutrice d'Antoine, dont la mort a terriblement traumatisé les élèves de sa classe de grande maternelle : ils en parlaient sans cesse, l'enseignement se transformait en thérapie de groupe. Un jour, elle a demandé aux enfants de faire, ensemble, un beau dessin « pour donner du courage à une personne en difficulté » et, sans leur dire que la personne en difficulté était le père et l'assassin d'Antoine, le lui a envoyé de leur part à tous. Il a répondu avec effusion, elle a lu sa réponse en classe.

Abad a brusquement plongé la tête dans son dossier, l'avocat général hochait la sienne d'un air pensif. Mme Milo, sentant le malaise, s'est tue. Il a fallu que la présidente la relance :

« Vous avez rendu visite à Jean-Claude Romand en prison, et noué avec lui une relation amoureuse.

- C'est beaucoup dire...

- Les gardiens font état d'"embrassades voluptueuses" au parloir.

- C'est beaucoup dire...

- Dans le courrier qui a été saisi figure ce poème que vous a adressé Jean-Claude Romand :
« Je voulais t'écrire

un "je ne sais quoi"

de doux, de paisible

quelque chose de l'invisible,

un "je ne sais quoi"

d'aimable

d'agréable

un "je ne sais quoi"

qui calme

qui charme

un "je ne sais quoi"

qui donne confiance

même dans le silence

alors je viens te dire

un "je t'aime" »
Dans le silence consterné qui a suivi cette lecture (j'ai rarement vécu un moment plus gênant et je retrouve cette gêne, intacte, en transcrivant mes notes aujourd'hui), le témoin a bredouillé que c'était pour elle une page tournée, qu'elle avait maintenant un autre compagnon et ne voyait plus Jean-Claude Romand. On a cru le supplice fini, mais il lui avait, outre ce poème, envoyé une lettre contenant des extraits du roman de Camus, La Chute, qui exprimaient bien, disait-il, ses réflexions. L'avocat général s'est mis à lire :

« Si j'avais pu me suicider et ensuite voir leur tête, alors oui, le jeu en eût valu la chandelle. Les hommes ne sont convaincus de vos raisons, de votre sincérité et de la gravité de vos peines que par votre mort. Tant que vous êtes en vie, votre cas est douteux, vous n'avez droit qu'à leur scepticisme (115). Alors s'il y avait une certitude qu'on puisse jouir du spectacle, cela vaudrait la peine de leur prouver ce qu'ils ne veulent pas croire et de les étonner. Mais vous vous tuez et qu'importe qu'ils vous croient ou non : vous n'êtes pas là pour recueillir leur étonnement et leur contrition (116) d'ailleurs fugace, pour assister enfin, selon le rêve de chaque homme, à vos propres funérailles... »

Il avait recopié huit grandes pages de ce style dont l'avocat général s'est délecté, terminant ses morceaux choisis par ce qu'il présentait comme une profession de foi : « Surtout ne croyez pas vos amis quand ils vous demanderont d'être sincère avec eux. Si vous vous trouvez dans ce cas, n'hésitez pas : promettez d'être vrai et mentez le mieux possible. »

L'accusé a essayé de s'expliquer :

« Tout cela évoque ma vie d'avant... Je sais maintenant que c'est le contraire, que seule la vérité est libératrice... »

L'effet, comme le prévoyait Abad, a été terrible. Venant aussitôt après, Marie-France, la pauvre, n'avait aucune chance. Elle a commencé par raconter de façon émouvante ses premières entrevues avec le prisonnier. « Quand je lui serrais la main, j'avais l'impression de serrer la main d'un mort, tellement il était froid. Il ne pensait qu'à mourir, je n'ai jamais vu personne d'aussi triste... Chaque fois que je le quittais, je pensais que je ne le reverrais pas au parloir suivant. Et puis un jour, en mai 93, il m'a dit : "Marie-France, je me condamne à vivre. J'ai décidé d'assumer cette souffrance pour la famille de Florence, pour mes amis." Et à partir de là, tout a changé... » À partir de là aussi, le témoignage a cessé de convaincre. Chacun pensait au petit poème, à cette aberrante idylle avec l'ancienne institutrice d'Antoine, et cela rendait dérisoires les pieuses paroles sur « le pardon qu'il ne peut pas attendre des autres parce qu'il ne se pardonne pas à lui-même ». Faute de s'en rendre compte, elle a pour finir présenté Jean-Claude comme un type merveilleux auprès de qui, en prison, les autres détenus venaient se ressourcer, retrouver joie de vivre et optimisme : un rayon de soleil. L'avocat général écoutait ce témoin de la défense avec un sourire de chat qui digère, Abad avait littéralement disparu dans sa robe.
C'était l'avant-dernier soir du procès, il ne restait plus que le réquisitoire et les plaidoiries. J'ai dîné avec un groupe de journalistes parmi lesquels une femme appelée Martine Servandoni, que le témoignage de Marie-France avait rendue folle de rage. Elle ne trouvait pas son angélisme seulement ridicule, mais irresponsable, carrément criminel. Romand, développait-elle, était une ordure, et de la pire espèce : veule (117) et sentimentale comme son poème. Cela dit, la peine de mort n'existant plus, il allait vivre, passer vingt ou trente ans en prison et on était bien obligé, pour cette raison, de se poser la question de son devenir psychique. La seule chose positive qui, de ce point de vue-là, pourrait lui arriver, c'était de prendre vraiment conscience de ce qu'il avait fait et, au lieu de pleurnicher, de plonger vraiment dans la dépression sévère qu'il s'était toute sa vie débrouillé pour éviter. À ce prix seulement il y avait une chance qu'il puisse un jour accéder à quelque chose qui ne soit pas un mensonge, une fuite de plus hors de la réalité. Et la pire chose, en sens inverse, qui pouvait lui arriver, c'était que des grenouilles de bénitier comme Marie-France lui apportent sur un plateau un nouveau rôle à tenir, celui du grand pécheur qui expie en récitant des chapelets. Pour ce genre de crétins, Martine n'aurait pas été hostile au rétablissement de la peine capitale, et elle ne s'est pas gênée pour me dire qu'elle me fourrait dans le même sac. « Il doit être ravi, non, que tu fasses un livre sur lui ? C'est de ça qu'il a rêvé toute sa vie. Au fond il a bien fait de tuer sa famille, tous ses vœux sont exaucés. On parle de lui, il passe à la télé, on va écrire sa biographie et pour son dossier de canonisation, c'est en bonne voie. C'est ce qu'on appelle sortir par le haut. Parcours sans faute. Je dis : bravo. »
« On vous parlera de compassion. Je réserve la mienne aux victimes » : ainsi a commencé le réquisitoire, qui a duré quatre heures. L'accusé y faisait figure de pervers machiavélique (118), « entré en duplicité (119) comme on entre en religion », tirant de son imposture une jouissance de chaque instant. Dans ce procès où aucun doute n'entourait les faits eux-mêmes, l'authenticité de sa volonté de suicide s'est révélée le principal enjeu du duel entre accusation et défense. Après avoir relu, d'une voix blanche, l'insoutenable récit de l'assassinat des enfants, l'avocat général a théâtralement explosé : « Enfin ! C'est à devenir fou ! Quelle peut être la réaction d'un père après cela, sinon de retourner l'arme contre lui ? Mais non : lui la range, sort chercher les journaux, la marchande le trouve calme et courtois, et aujourd'hui encore il se rappelle qu'il n'a pas acheté L'Équipe ! Une fois tués à leur tour ses parents, il ne se presse pas davantage de les rejoindre dans l'autre monde, il continue à attendre, à se donner des sursis, comptant peut-être sur un de ces fameux miracles qui jusqu'à présent l'ont toujours sauvé ! Après avoir quitté Corinne, il rentre chez lui et laisse passer une vingtaine d'heures, espérant quoi ? Qu'elle porte plainte ? qu'on découvre les corps à Clairvaux ? que les gendarmes viennent le chercher avant le geste fatal ? Il se décide enfin à mettre le feu, mais à quatre heures du matin, l'heure exacte du passage des éboueurs. Il l'allume au grenier, de façon que les flammes se voient vite et de loin. Il attend que les pompiers arrivent pour avaler une poignée de cachets périmés depuis dix ans. Et, pour finir, au cas où ils lambineraient (120) parce qu'ils croient la maison vide, il leur signale sa présence en ouvrant la fenêtre. Les psychiatres parlent de conduite "ordalique" (121), signifiant qu'il a remis son sort au destin. Très bien. La mort n'a pas voulu de lui. En sortant du coma, entre-t-il de lui-même dans cette voie de douloureuse expiation (122) que décrivent les belles âmes ? Pas du tout. Il nie, il invente l'histoire du mystérieux homme en noir qui aurait sous ses yeux tué les siens ! » Emporté par sa démonstration, s'appuyant sur le fait qu'on a retrouvé au pied de son lit un recueil d'énigmes policières sur le thème de la chambre close, l'avocat général est allé jusqu'à imaginer un plan diabolique, lucidement poursuivi, pour non seulement survivre mais encore être déclaré innocent. Abad n'a pas eu de mal à faire valoir que ce plan diabolique aurait été remarquablement cafouilleux. De sa plaidoirie, aussi véhémente (123) que le réquisitoire était acéré (124), ressortait cet argument : on accusait Romand de meurtres et d'abus de confiance, on n'allait pas en plus lui reprocher de ne pas s'être suicidé. Juridiquement, c'était irréfutable. Mais de toute évidence, humainement, c'était bien cela qu'on lui reprochait.
Les derniers mots d'un procès, avant que la Cour se retire pour délibérer, appartiennent à l'accusé. Il avait manifestement préparé son texte et l'a dit sans se tromper, d'une voix que l'émotion a fait plusieurs fois dérailler :

« C'est vrai que c'est le silence qui s'impose à moi. Je comprends que mes paroles et même ma survie ajoutent au scandale de mes actes. J'ai voulu assumer et le jugement et le châtiment et je crois que c'est la dernière occasion que j'aurai de parler à ceux qui souffrent à cause de moi. Je sais que mes mots sont dérisoires, mais je dois les dire. Leur dire que leur souffrance ne me quitte ni jour ni nuit. Je sais qu'ils me refusent le pardon mais en mémoire de Florence je veux leur demander pardon. Il ne me viendra peut-être qu'après ma mort. Je veux dire à la maman de Florence, à ses frères, que leur papa est mort des suites de sa chute. Je ne leur demande pas de me croire, parce que je n'ai pas de preuves, mais je le dis devant Florence et devant Dieu parce que je sais qu'un crime inavoué ne sera pas pardonné. Je leur demande à tous pardon.

Maintenant c'est à toi, ma Flo, à toi ma Caro, mon Titou, mon Papa, ma Maman, que je voudrais parler. Vous êtes là dans mon cœur et c'est cette présence invisible qui me donne la force de vous parler. Vous connaissez tout, et si quelqu'un peut me pardonner, c'est vous. Je vous demande pardon. Pardon d'avoir détruit vos vies, pardon de n'avoir jamais dit la vérité. Et pourtant, ma Flo, je suis sûr que ton intelligence, ta bonté, ta miséricorde auraient pu me pardonner. Pardon de n'avoir pu supporter l'idée de vous faire souffrir. Je savais que je ne pourrais pas vivre sans vous, mais aujourd'hui je suis encore en vie et je vous promets d'essayer de vivre tant que Dieu le voudra, sauf si ceux qui souffrent à cause de moi me demandent de mourir pour atténuer leur peine. Je sais que vous m'aiderez à trouver le chemin de la vérité, de la vie. Il y a eu beaucoup, beaucoup d'amour entre nous. Je vous aimerai encore en vérité. Pardon à ceux qui pourront pardonner. Pardon aussi à ceux qui ne pourront jamais pardonner.

Merci, madame la présidente. »
Après cinq heures de délibération, Jean-Claude Romand a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité, assortie d'une peine de sûreté de vingt-deux ans. Si tout se passe bien, il sortira en 2015, âgé de soixante et un ans.
p.155 [ de l’édition originale ]
Paris, le 21 novembre 1996
Cher Jean-Claude Romand,
Il y a maintenant trois mois que j'ai commencé à écrire. Mon problème n'est pas, comme je le pensais au début, l'information. Il est de trouver ma place face à votre histoire. En me mettant au travail, j'ai cru pouvoir repousser ce problème en cousant bout à bout tout ce que je savais et en m'efforçant de rester objectif. Mais l'objectivité, dans une telle affaire, est un leurre. Il me fallait un point de vue. Je suis allé voir votre ami Luc et lui ai demandé de me raconter comment lui et les siens ont vécu les jours suivant la découverte du drame. J'ai essayé d'écrire cela, en m'identifiant à lui avec d'autant moins de scrupules qu'il m'a dit ne pas vouloir apparaître dans mon livre sous son vrai nom, mais j'ai bientôt jugé impossible (techniquement et moralement, les deux vont de pair) de me tenir à ce point de vue. C'est pourquoi la suggestion que vous me faites dans votre dernière lettre, plaisantant à demi, d'adopter celui de vos chiens successifs, m'a à la fois amusé et convaincu que vous étiez conscient de cette difficulté. Difficulté qui est la vôtre évidemment bien plus que la mienne, et qui est l'enjeu du travail psychique et spirituel dans lequel vous êtes engagé : ce défaut d'accès à vous-même, ce blanc qui n'a cessé de grandir à la place de celui qui en vous doit dire « je ». Ce n'est évidemment pas moi qui vais dire « je » pour votre compte, mais alors il me reste, à propos de vous, à dire « je » pour moi-même. À dire, en mon nom propre et sans me réfugier derrière un témoin plus ou moins imaginaire ou un patchwork d'informations se voulant objectives, ce qui dans votre histoire me parle et résonne dans la mienne. Or je ne peux pas. Les phrases se dérobent, le « je » sonne faux. J'ai donc décidé de mettre de côté ce travail qui n'est pas mûr. Mais je ne voudrais pas que cet abandon provisoire mette fin à la correspondance entre nous. Il me semble à vrai dire qu'il m'est plus facile de vous écrire et sans doute de vous entendre une fois mis de côté ce projet où chacun trouvait un intérêt immédiat : sans lui, la parole devrait être plus libre...
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   11

similaire:

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte de l’édition originale arial 16

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte de l’édition originale arial 16

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte seul de l’édition originale arial 16

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte seul de l’édition originale arial 16
«Bon ! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et qui cherche un homme.»

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale de l’édition originale arial 20

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte seul de l’édition originale arial 16
Vous m'aviez dit qu'il ne serait prêt que dans un mois ! s'étonna Charley en regardant à nouveau l'animal dans la boîte au milieu...

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription intégrale du texte de l’édition originale arial 16
«le pot de fer», «le pot de terre» n'a aucune chance et Zola rend compte de toute sa détresse. Cependant, IL se range du côté de...

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconRapport version 2
«Notes méthodologiques d’analyse de texte académique en sciences économiques et de gestion», dans laquelle on retrouvera quelques...

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconQuelques notes sur le texte de Tony Andréani

Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16 iconTranscription de l’intervention
«le retour des frontières». J’ai repris mon ouvrage Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique (1ère édition en 1988) pour...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com