Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16





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p.101 [ de l’édition originale ]
La dernière année s'est déroulée sous cette menace. Elle pesait jusqu'alors sur sa vie de façon diffuse. Chaque fois qu'il croisait quelqu'un, qu'on lui adressait la parole ou que le téléphone sonnait à la maison, l'appréhension lui nouait le ventre : l'heure était arrivée, son imposture allait être percée à jour. Le danger pouvait venir de partout, le plus infime événement de la vie quotidienne mettre en marche le scénario-catastrophe que rien n'arrêterait. Mais à présent une version de ce scénario avait acquis plus de vraisemblance que les autres et il avait beau se dire ce qu'on dit aux grands malades, qu'on peut parfaitement être atteint d'un cancer et mourir de la grippe ou d'une piqûre de guêpe, c'est cette version-là qu'il ne cessait d'imaginer. Plus le coup tardait à venir, plus il viendrait sûrement, et sans échappatoire. Si Corinne avait redemandé son argent une semaine après le lui avoir confié, il aurait pu encore le lui rendre et chercher un autre moyen - mais lequel ? - de vivre sans revenu comme s'il en avait un. Les semaines, les mois passant, la somme supposée être placée diminuait. Pris de vertige, il n'essayait même pas de la faire durer, au contraire dépensait avec frénésie. Quand elle la lui réclamerait, que ferait-il ? Quelques années plus tôt, il aurait pu tenter de la reconstituer en faisant appel à ses donateurs habituels : ses parents, son oncle Claude, sa belle-famille. Mais il connaissait, et pour cause, leur situation de fortune à tous. Il leur avait tout pris, avait tout dépensé. Il n'avait plus personne vers qui se tourner.

Alors quoi ? Raconter à Corinne qu'il s'était fait agresser et voler la mallette de billets ? Lui avouer la vérité ? Une partie de la vérité : qu'il était dans une situation financière inextricable et l'y avait entraînée ? Toute la vérité : dix-sept ans de mensonge ? Ou alors ramasser ce qui restait et prendre un avion pour l'autre bout du monde ? Ne plus revenir, disparaître. Le scandale éclaterait en quelques heures, mais il ne serait plus là pour assister à l'effondrement des siens et affronter leurs regards. Peut-être pourrait-il passer pour mort, faire croire qu'il s'était suicidé. Il n'y aurait pas de cadavre, mais s'il laissait la voiture, avec un mot d'adieu, près d'un gouffre de montagne... Déclaré mort, il serait vraiment hors d'atteinte. Le problème, c'est qu'il serait en vie et que seul, même avec de l'argent, il ne saurait que faire de cette vie. Sortir de la peau du docteur Romand voudrait dire se retrouver sans peau, plus que nu : écorché.

Il savait depuis le début que la conclusion logique de son histoire était le suicide. Il y avait souvent pensé sans jamais en trouver le courage et, d'une certaine façon, la certitude qu'il le ferait un jour l'en dispensait. Sa vie s'était passée à attendre ce jour où il ne pourrait plus différer. Il aurait dû cent fois arriver et cent fois un miracle, ou le hasard, l'y avait fait échapper. Sans douter de l'issue, il était curieux de savoir jusqu'où le destin la repousserait.
Lui qui avait tant supplié Corinne de lui téléphoner et rappelait dix fois sa boîte vocale pour réentendre sa voix quand par hasard elle lui avait laissé un message, il préférait maintenant laisser l'operator débranché. Il faisait le mort. Craignant de tomber sur Florence, Corinne de son côté n'osait pas l'appeler à Prévessin. Sa meilleure amie lui répétait qu'elle était folle d'avoir confié tout son argent, sans garantie, sans procuration, sans rien, à un cancéreux en phase terminale. S'il venait à mourir, qui la préviendrait ? Qu'est-ce qui prouvait qu'il n'était pas déjà mort et enterré ? Le compte en Suisse était à son nom à lui, elle pourrait toujours courir pour se faire rembourser par sa veuve. Corinne s'inquiétant de plus en plus, le mari de la meilleure amie a laissé, sous son nom, des messages pressants au répondeur de Prévessin. Pas de réponse. On était déjà au début de l'été. Corinne s'est souvenue que chaque année en juillet Florence remplaçait la pharmacienne d'un village du Jura et que la famille séjournait chez les parents de Jean-Claude. On les a cherchés par minitel et fini de la sorte par le coincer. S'il n'avait pas rappelé, c'est qu'il avait été longuement hospitalisé. On lui avait fait des rayons, il était très fatigué. Corinne a compati, puis est venue au fait : elle voulait récupérer au moins une partie de son argent. Ce n'était pas si simple, a-t-il objecté, il y avait des délais à respecter... « Tu m'avais dit que non, que je pouvais reprendre ce que je voulais, quand je voulais... » Oui, en principe, mais en principe seulement. Si elle voulait toucher des intérêts au lieu de payer des agios, l'argent devait rester bloqué jusqu'en septembre, en fait il était bloqué de toute façon et d'ailleurs lui-même était bloqué aussi : malade, cloué au lit, dans l'incapacité de se rendre à Genève. Tout ce qu'il pouvait faire dans l'immédiat, c'était vendre sa voiture pour la dépanner. Corinne s'énervait : elle lui demandait de reprendre son argent à la banque, pas de vendre sa voiture et de le lui présenter comme un grand sacrifice. Il est quand même parvenu à l'apaiser.
Cette année-là, ses relevés de carte Premier font apparaître des achats réguliers de romans-photos et de cassettes pornographiques dans des sex-shops et, environ deux fois par mois, des massages au Marylin Center et au club Only you de Lyon. Les employées de ces établissements se rappellent un client calme, courtois, parlant peu. Lui dit qu'en allant se faire masser il avait l'impression d'exister, d'avoir un corps.

À l'automne, Florence a cessé de prendre la pilule. On peut interpréter ce fait de deux façons mais, d'après le témoignage de sa gynécologue, elle envisageait d'avoir un troisième enfant.
En tant que vice-présidente de l'association de parents d'élèves de Saint-Vincent, elle s'occupait du catéchisme, de l'organisation de la fête de l'école, de trouver des parents volontaires pour accompagner les enfants à la piscine ou au ski. Luc, lui, faisait partie de l'association de gestion. Pour le distraire de ses idées noires, il a proposé de s'y joindre à Jean-Claude qui, poussé par sa femme, a accepté. Ce n'était pas seulement pour lui une distraction, mais une forme d'insertion dans la vie réelle : une fois par mois, il se rendait à un rendez-vous qui n'était pas fictif, retrouvait des gens, parlait avec eux et, tout en jouant à l'homme occupé, il aurait volontiers réclamé des réunions supplémentaires.

Il s'est passé que le directeur de l'école, un homme marié et père de quatre enfants, a noué une liaison avec une des institutrices, mariée aussi. Cela s'est su et a déplu. Certains parents d'élèves se sont mis à dire que ce n'était pas la peine de confier leurs enfants à une école catholique pour qu'ils y reçoivent l'exemple d'un couple de libertins. L'association de gestion a décidé d'intervenir. Une réunion a eu lieu chez Luc, au début des vacances d'été. L'idée était de demander au directeur fautif sa démission et à la direction diocésaine de le remplacer par une institutrice, elle au-dessus de tout soupçon. Pour éviter le scandale, tout devait être arrangé à la prochaine rentrée et d'ailleurs l'a été. Mais sur ce qui s'est dit au cours de cette réunion les témoignages des participants divergent. Luc et les autres assurent que la décision a été prise à l'unanimité, c'est à dire que Jean-Claude était d'accord avec eux. Lui dit que non, il n'était pas d'accord, que le ton a monté, qu'on s'est quittés fâchés. Il insiste sur le fait qu'une telle attitude ne lui ressemblait pas : il aurait été beaucoup plus simple, et plus conforme à sa manière, de se ranger à l'avis de ses amis.

Comme il n'y a aucune raison de penser que les autres aient menti, j'imagine qu'il a bien manifesté son désaccord, mais de façon si peu assurée que non seulement ils ne s'en sont pas souvenus ensuite, mais ils ne l'ont, sur le moment, même pas enregistré. On était si habitué à ce qu'il approuve tout qu'on ne l'a littéralement pas entendu, et lui avait si peu l'habitude de se faire entendre qu'il se rappelle, non pas le volume réel de son intervention - un bredouillis, l'ombre murmurée d'une réserve -, mais celui de la rumeur indignée qui bouillonnait en lui et à laquelle il a vainement tenté de donner voix. Il s'est entendu dire, avec tout l'éclat nécessaire, ce qu'il aurait voulu dire et non ce qu'ont entendu les autres. Il est possible aussi qu'il n'ait rien dit du tout, seulement pensé à dire, rêvé de dire, regretté de n'avoir pas dit et pour finir imaginé qu'il avait dit. De retour à la maison, il a tout raconté à sa femme, la conjuration contre le directeur et la façon chevaleresque dont il avait pris son parti. Florence était vertueuse mais pas prude et n'aimait pas qu'on se mêle de la vie privée des gens. Elle a été touchée que son mari, conciliant de nature, fatigué par la maladie, occupé d'affaires infiniment plus importantes, ait préféré sacrifier son confort plutôt que de couvrir une injustice. Et quand, à la rentrée, elle a trouvé le coup d'État consommé, le directeur déchu au rang de simple instituteur et remplacé par une institutrice dont la sèche bigoterie l'avait toujours exaspérée, elle a pris avec son dynamisme habituel la tête d'une croisade en faveur du persécuté, menant campagne auprès des mères d'élèves et ralliant bientôt à ses vues une partie de l'association de parents. La démarche de l'association de gestion s'est trouvée contestée. L'APE et l'OGEC, qui jusqu'alors avaient fonctionné en bonne intelligence, sont devenus des camps ennemis, respectivement conduits par Florence Romand et Luc Ladmiral, pourtant amis de toujours. Le trimestre en a été envenimé.

Non content de soutenir sa femme, Jean-Claude en rajoutait. On entendait cet homme paisible, à la sortie de l'école, dire haut et fort qu'il militait pour le respect des droits de l'homme au Maroc et qu'il n'allait pas accepter de les voir bafoués à Ferney-Voltaire. Ennuyés de passer pour des pères-la-pudeur, les partisans de l'OGEC et de la nouvelle directrice faisaient valoir que le problème n'était pas tant l'immoralité de l'ancien directeur que la mollesse de sa gestion : il n'était pas à la hauteur, voilà tout. À quoi Jean-Claude répondait qu'on n'est pas toujours à la hauteur, qu'on ne fait pas toujours ce qu'on veut et que mieux vaut comprendre et aider plutôt que de juger et condamner. Contre les grands principes, il défendait l'homme nu et faillible, celui dont saint Paul dit qu'il voudrait faire le bien et ne peut s'empêcher de faire le mal. Était-il conscient de plaider pour lui-même ? Il l'était, en tout cas, de risquer gros.

Pour la première fois, dans leur petite communauté, on s'intéressait à lui. Le bruit se répandait qu'il était à l'origine de l'affaire, les uns disant qu'il avait retourné sa veste, les autres qu'il était très ami avec le directeur sans principes, l'impression générale étant qu'il avait joué un rôle peu clair. Luc, tout en lui en voulant, essayait de calmer les esprits : Jean-Claude avait de sérieux problèmes de santé, c'est pour ça qu'il pédalait dans la choucroute. Mais les autres conjurés de l'OGEC réclamaient une confrontation dont le principe même constituait pour lui un danger de mort. Depuis dix-huit ans, il avait peur de cela. Un miracle de chaque instant le lui avait épargné et maintenant cela allait arriver, non par un hasard contre lequel il ne pouvait rien, mais par sa faute, parce que pour la première fois de sa vie il avait dit ce qu'il pensait. Une nouvelle colportée par un voisin a mis le comble à son angoisse : Serge Bidon, un autre membre de l'association de gestion, aurait parlé de lui casser la gueule.
Le témoignage le plus impressionnant du procès a été celui de l'oncle Claude Romand. Il est entré, sanguin, trapu, serré dans un costume que faisaient craquer ses puissantes épaules, et, une fois à la barre, au lieu de faire face à la Cour comme les autres, il s'est tourné vers son neveu. Les poings aux hanches, certain que personne n'oserait rien lui dire, il l'a toisé. Il a pris son temps, peut-être trente secondes, ce qui est très long. Lui était liquéfié et tout le monde dans la salle a pensé la même chose : ce n'était pas seulement le remords et la honte : malgré la distance, la vitre, les gendarmes, il avait peur d'être frappé.

Ce qui se lisait à cet instant, c'était sa peur panique de la violence physique. Il avait choisi de vivre parmi des gens chez qui l'instinct de se battre s'est atrophié, mais chaque fois qu'il revenait dans son village il devait le sentir plus proche de la surface. Adolescent, il lisait dans les petits yeux bleu pâle de l'oncle Claude le mépris goguenard de l'homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre pour le puceau qu'il était, toujours plongé dans ses livres. Plus tard, derrière l'admiration que portait le clan à son brillant rejeton, il a détecté une violence qui ne demandait qu'une occasion pour exploser. L'oncle Claude le blaguait, lui envoyait des bourrades affectueuses, comme les autres lui confiait son argent à placer, mais il était le seul à en demander quelquefois des nouvelles : si quelqu'un parmi eux avait un jour un soupçon, ce serait lui. Il suffirait que ce soupçon l'effleure pour qu'il comprenne très vite et mette son neveu au pied du mur. Alors il le battrait. Avant de porter plainte, avant tout, il le rouerait de coups avec ses poings énormes. Il lui ferait mal.

Serge Bidon, d'après ceux qui le connaissent, est le type le plus doux de la terre. La menace, si elle a bien été prononcée, était certainement rhétorique.

Pourtant il crevait de peur. Il n'osait plus rentrer chez lui ni prendre ses itinéraires habituels. Tout son corps se dérobait. Seul dans sa voiture, il sanglotait et marmottait : « On veut me casser la gueule... on veut me casser la gueule... »
Le dernier dimanche de l'Avent, à la sortie de la messe, Luc a quitté un moment Cécile et leurs enfants pour aller parler à Florence, qui était venue avec les siens mais sans Jean-Claude. On avait échangé des signes de paix avant la communion, lu l'évangile où Jésus dit qu'il ne sert à rien de prier si on ne se met pas en paix avec son prochain, alors il venait faire la paix, mettre fin avant Noël à cette brouille ridicule entre eux. « OK, tu n'es pas d'accord avec nous pour limoger (100) l'autre zouave, c'est ton droit, on n'est pas forcé d'être d'accord sur tout avec ses amis, mais on ne va pas se faire la gueule cent sept ans à cause de ça. » Florence a souri, ils se sont embrassés, heureux de se réconcilier. Tout de même, n'a pu s'empêcher d'ajouter Luc, si Jean-Claude n'était pas d'accord, il aurait pu le dire tout de suite, on en aurait discuté... Florence a froncé les sourcils : c'est bien ce qu'il avait fait, non ? Non, a dit Luc, ce n'est pas ce qu'il avait fait et c'est justement ce qu'on lui reprochait. Pas d'avoir pris le parti de l'ancien directeur, encore une fois c'était son droit le plus strict, mais d'avoir comme les autres voté son éviction et ensuite seulement, sans consulter personne, mené campagne contre ce qu'il avait lui-même approuvé et fait passer l'OGEC pour une bande de mariolles. À mesure qu'il parlait, revenant par pur souci d'exactitude historique sur des griefs qu'il avait sincèrement décidé d'effacer, Luc a vu le visage de Florence se décomposer. « Tu peux me jurer que Jean-Claude a voté la démission ? » Bien sûr qu'il pouvait le jurer, et les autres aussi, mais ça n'avait aucune importance, la hache de guerre était enterrée, on allait tous fêter Noël ensemble. Plus il répétait que l'incident était clos, plus il se rendait compte que pour Florence il ne l'était pas, qu'au contraire ses paroles qu'il croyait anodines ouvraient en elle un gouffre. « Il m'a toujours dit qu'il avait voté contre... » Luc n'osait même plus dire que ce n'était pas grave. Il sentait que c'était grave au contraire, que quelque chose d'extrêmement grave et qui lui échappait se jouait à cet instant. Il avait l'impression de voir Florence imploser, là, devant lui, à la porte de l'église, et de ne rien pouvoir faire. Elle touchait nerveusement ses enfants, retenait de la main Caroline qui s'impatientait, arrangeait la capuche d'Antoine, ses doigts s'étaient mis à bouger comme des guêpes ivres et ses lèvres d'où le sang s'était retiré répétaient doucement : « Alors il m'a menti... il m'a menti... »
À la sortie de l'école, le lendemain, elle a échangé quelques mots avec une dame dont le mari travaillait aussi à l'OMS. La dame comptait emmener sa fille à l'arbre de Noël du personnel et voulait savoir si Antoine et Caroline y seraient. À ces mots Florence est devenue pâle et a murmuré : « Cette fois, je dois être fâchée avec mon mari. »

Au procès, où on essayait d'interpréter ce témoignage, il a dit que Florence était au courant, depuis des années, de l'existence d'un arbre de Noël de l'OMS. Ils en avaient plusieurs fois discuté, lui refusant d'y emmener les enfants parce qu'il n'aimait pas profiter de ce genre d'avantages, elle regrettant que ces principes trop stricts les privent d'une sortie agréable. La question de la dame avait pu réveiller chez Florence un certain agacement, mais pas produire sur elle l'effet d'une révélation. D'ailleurs, a-t-il souligné, si elle avait eu le moindre doute, il lui suffisait de décrocher le téléphone et d'appeler l'OMS.

« Et qui nous dit qu'elle ne l'a pas fait ? » a demandé la présidente.
Juste avant les vacances de Noël, le président de l'OGEC a voulu lui parler, toujours au sujet de l'affaire du directeur. Il n'était pas assez lié avec lui pour savoir qu'on ne le joignait pas à son bureau et, travaillant lui-même à Genève pour une organisation internationale, il l'a fait chercher par sa secrétaire dans le répertoire téléphonique de l'OMS. Puis dans la banque de données de la caisse de pensions des organismes internationaux. Intrigué de ne le trouver nulle part, il s'est dit qu'il devait y avoir une explication et, comme cela n'avait pas grande importance, n'y a plus repensé jusqu'au jour, au retour des vacances, où il a rencontré Florence dans la rue principale de Ferney et le lui a raconté. Son ton n'était pas celui d'un homme qui a des soupçons mais d'un homme qui aimerait bien avoir le fin mot d'une bizarrerie, et Florence a réagi dans le même registre bénin. C'était bizarre, oui, il y avait forcément une raison, elle en parlerait à Jean-Claude. Ils ne se sont pas revus, une semaine plus tard elle était morte et personne ne saura jamais si elle en a parlé à Jean-Claude. Lui dit que non.
Sans savoir d'où le premier coup allait venir, il savait que la curée (101) approchait. Ses divers comptes en banque allaient bientôt être à découvert et il n'avait aucun espoir de les renflouer. On parlait de lui, on le prenait à partie. Un type se promenait dans Ferney en menaçant de lui casser la gueule. Des mains feuilletaient des annuaires. Le regard de Florence avait changé. Il avait peur. Il a appelé Corinne. Elle venait de rompre avec le dentiste qui ne se laissait pas mener par le bout du nez, elle était déprimée. Quelques mois plus tôt, cela lui aurait redonné espoir. Maintenant, cela ne changeait plus grand-chose, mais il se conduisait comme un roi de jeu d'échecs qui, menacé de toutes parts, n'a qu'une case où aller : objectivement, la partie est perdue, on devrait abandonner mais on va quand même sur cette case, ne serait-ce que pour voir comment l'adversaire va la piéger. Le jour même, il a pris l'avion pour Paris et emmené Corinne dîner au restaurant Michel Rostang, où il lui a offert un porte-photos en ronce d'orme et un range-lettres en cuir achetés chez Lancel pour 2 120 F. Pendant deux heures, dans le cercle de lumière douce qui isolait leur table, il s'est senti à l'abri. Il a joué le docteur Romand en pensant que c'était la dernière fois, mais qu'il serait bientôt mort et que plus rien n'avait d'importance. À la fin du dîner, Corinne lui a dit que cette fois, c'était décidé, elle voulait récupérer son argent. Au lieu de chercher une échappatoire, il a sorti son agenda pour fixer un prochain rendez-vous où il le rapporterait. En tournant les pages, une idée lui est venue : il était convenu de dîner au début de l'année avec son ami Bernard Kouchner ; cela ferait-il plaisir à Corinne de se joindre à eux ? Bien sûr, cela faisait plaisir à Corinne. Un samedi de préférence, le 9 ou le 16 janvier, Kouchner lui avait laissé le choix. Alors le 9, a décidé Corinne, c'était plus près. Il aurait préféré le 16, c'était plus loin, mais n'a rien dit. Les dés étaient jetés. D'ici le 9 janvier, il serait mort. Pendant le voyage de retour, il a continué à étudier son agenda, comme un homme d'affaires occupé. Noël n'était pas une bonne date, ce serait trop cruel pour les enfants. Caroline devait faire Marie et Antoine un des bergers dans la crèche vivante de l'église. Juste après le Nouvel An, alors ?
Il est allé chercher ses parents à Clairvaux pour qu'ils fêtent Noël avec eux. Dans le coffre, sous le sapin, il rapportait un carton de papiers rassemblés dans son ancienne chambre : de vieilles lettres, des bloc-notes, un cahier relié en velours dans lequel, assure-t-il, Florence avait écrit pour lui des poèmes d'amour au moment de leurs fiançailles. Il les a brûlés au fond du jardin, avec d'autres cartons qui se trouvaient au grenier et contenaient ses carnets personnels. Il dit qu'au fil des années il avait rempli sans prendre vraiment la peine de les dissimuler des dizaines de carnets de textes plus ou moins autobiographiques, qui avaient l'apparence de la fiction pour égarer Florence si elle tombait dessus et en même temps serraient la réalité d'assez près pour valoir un aveu. Mais elle n'est jamais tombée dessus, ou n'a pas eu la curiosité de les ouvrir, ou ne lui en a pas parlé - ou encore, dernière hypothèse, ces carnets n'existaient pas.

Il dit aussi qu'il voulait laisser un message pour que Florence le trouve après sa mort et que pendant ces journées d'entre Noël et le Nouvel An il n'a cessé de faire des brouillons. De lettre mais aussi de cassette qu'il enregistrait, seul dans sa voiture, sur un petit magnétophone : « Pardon, je ne suis pas digne de vivre, je t'ai menti mais mon amour pour toi et nos enfants n'était pas un mensonge... » Il n'a pas pu. « Chaque fois que je commençais, je me mettais à sa place en train de lire ou d'écouter cela et... »

Il s'étrangle, baisse la tête.
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