Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16





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p.81 [ de l’édition originale ]
Jusqu'à la fin de ses études, il était entretenu par ses parents qui lui avaient acheté un studio à Lyon, une voiture, et préféraient réaliser quelques coupes de bois plutôt que de voir leur fils perdre son temps à faire du baby-sitting ou donner des leçons particulières pour compléter son argent de poche. L'heure de vérité aurait dû sonner quand, ayant terminé sa médecine et pris femme, il est entré dans la vie active comme chercheur à l'INSERM. Rien ne s'est passé. Il a continué à puiser dans les comptes bancaires de ses parents, sur lesquels il avait une procuration. Il considérait leur bien comme le sien et eux l'y encourageaient, ne s'étonnaient pas de ces ponctions régulièrement opérées par un fils qui pourtant gagnait bien sa vie. En quittant Lyon pour le pays de Gex, il a vendu le studio 300 000 F, qu'il a gardés. Une fois à l'OMS, il a dit ou laissé entendre que son statut de fonctionnaire international lui ouvrait droit à des placements extrêmement avantageux, au taux de 18 %, dont il pouvait faire bénéficier sa famille. Patriotes et ennemis de toute combine, les Romand n'étaient pas le genre de gens à placer leurs économies dans des banques suisses, mais il suffisait que l'idée vienne de leur fils pour qu'ils n'y trouvent rien à redire. En voyant leur pécule diminuer d'un relevé à l'autre, au lieu de s'inquiéter ils bénissaient Jean-Claude de gérer, malgré ses nombreuses occupations, leur petit portefeuille de retraités. Cette confiance était partagée par l'oncle Claude qui, outre son garage, avait des parts dans la société forestière administrée par son frère et qui a lui aussi confié à son neveu quelques dizaines de milliers de francs, persuadé qu'à condition de ne pas y toucher ils lui rapporteraient dix fois plus.

Il a vécu de cela au début de son mariage. Florence déclarait au fisc les salaires très modestes qu'elle touchait en faisant des remplacements dans des pharmacies de la région, et lui 0,00 F car, travaillant en Suisse, il n'avait, disait-il, pas d'impôts à payer. Une fois qu'elle l'avait signée, il ajoutait sur leur déclaration commune : profession, étudiant, et envoyait copie de sa carte. Ils roulaient dans une vieille Volvo, passaient leurs vacances chez les parents, quelquefois dix jours en Espagne ou en Italie. Leur appartement, un deux-pièces de 50 m2 à 2 000 F par mois, allait bien pour un jeune couple, déjà moins pour un jeune couple avec un enfant et plus du tout pour une famille de quatre à laquelle de surcroît il arrivait que la mère de Florence rende des visites de plusieurs semaines. C'est devenu pour leurs amis un motif de plaisanterie. Les uns après les autres ils achetaient ou faisaient bâtir des maisons tandis que les Romand s'obstinaient à camper dans leurs canapés convertibles comme des étudiants attardés. « Tu gagnes combien ? lui a lancé un jour Luc. 30, 40 000 balles par mois, quelque chose comme ça ? (il avait lancé ce chiffre comme une évidence, et Jean-Claude hoché la tête pour confirmer). Tu pourrais tout de même t'offrir mieux. Sinon, on va finir par croire que tu es radin ou alors que tu as une maîtresse qui te coûte cher ! » Tout le monde a ri, Florence la première, et lui haussé les épaules en marmonnant qu'ils n'étaient pas certains de rester longtemps dans la région, qu'il risquait de partir en poste à l'étranger et que ça lui cassait les pieds de déménager deux fois de suite. Il se déclarait aussi écœuré par l'argent trop facile qui circule dans le pays de Gex : il n'avait pas envie de suivre le mouvement, d'élever ses enfants dans ces valeurs-là, il mettait un point d'honneur à vivre modestement. Les deux explications, indolence (81) et vertu, ne se contredisaient pas, au contraire concouraient à l'image du savant détaché des choses matérielles. On se demandait seulement si Florence l'était autant que lui. De fait, malgré la simplicité de ses goûts et sa confiance dans son mari, elle trouvait à la longue les remarques des amis raisonnables et pesait pour qu'ils s'agrandissent. Lui éludait (82), reportait, n'avait pas le temps d'y penser. Il avait déjà du mal à régler les dépenses courantes.

L'année de la naissance d'Antoine, le père de Florence a pris sa retraite de l'entreprise de lunetterie où il travaillait à Annecy. C'était un licenciement économique déguisé, qui lui a valu une prime de 400 000 F. Il est peu probable que Jean-Claude se soit directement offert à les placer : il a dû en parler à Florence qui en a parlé à sa mère qui en a parlé à son mari, en sorte qu'il s'est retrouvé dans la position confortable du sollicité et non du solliciteur. Il a accepté de rendre service à son beau-père et de placer pour lui 378 000 F à l'UOB, banque genevoise dont le siège se trouve quai des Bergues. Cette somme a évidemment été versée sur un compte à son nom, puisque seul son statut lui permettait de faire un tel placement. Celui de Pierre Crolet ne figurait sur aucun papier. D'une façon générale, ni les Crolet ni les Romand, ses principaux actionnaires, n'ont jamais vu un document bancaire témoignant du dépôt du capital ou du cumul des intérêts. Mais quoi de plus fiable au monde qu'une banque suisse si ce n'est une banque suisse où on est introduit par Jean-Claude Romand ? Ils pensaient que leur argent travaillait tranquillement quai des Bergues et n'avaient nulle envie d'interrompre ce travail. C'est du moins ce qu'il escomptait jusqu'au jour où son beau-père lui a dit qu'il voulait acheter une Mercedes et pour cela retirer une partie de son capital. Sa femme était à l'abri du besoin, ses enfants volaient de leurs propres ailes, pourquoi se priver de ce plaisir ?

Quelques semaines après, le 23 octobre 1988, Pierre Crolet est tombé dans l'escalier de sa maison où il se trouvait seul avec son gendre, et mort à l'hôpital sans avoir repris connaissance.
Après la tragédie, un complément d'enquête a été ordonné à la demande de la famille Crolet. Il n'a évidemment rien donné. Au procès, l'avocat général a estimé ne pouvoir taire ce doute terrible avec lequel les Crolet, qui n'avaient pas besoin de ça, continuent à vivre. Abad s'est dressé, accusant l'accusation de sortir du dossier pour charger son client qui n'en avait pas besoin non plus. À la fin, avant que la Cour se retire pour délibérer, celui-ci a tenu à dire à la famille Crolet et à prendre Dieu à témoin qu'il n'était pour rien dans cette mort. Il a ajouté qu'il n'y avait selon lui pas de pardon pour les péchés inavoués. Sauf aveu ultérieur de sa part, on n'en saura jamais plus et je n'ai aucune thèse sur cette question. Je veux seulement ajouter que lors d'un de ses premiers interrogatoires il a répondu au juge : « Si je l'avais tué, je le dirais. On n'en est plus à un près. »

En disant simplement que non, il n'a pas tué son beau-père, il bénéficie de la présomption d'innocence. En le jurant devant Dieu, il introduit une dimension qui peut convaincre ou non, c'est affaire de sensibilité. Mais dire qu'un mort de plus ne change rien et que s'il l'avait fait il l'avouerait, c'est ignorer ou feindre d'ignorer l'énorme différence entre des crimes monstrueux mais irrationnels et un crime crapuleux. Il est vrai que pénalement ça ne change pas grand-chose puisque la peine de mort n'existe plus. Mais moralement ou, si on préfère, pour l'image qu'il donne de lui et qui lui importe, ce n'est pas du tout pareil d'être le héros d'une tragédie, poussé par une fatalité obscure à commettre des actes suscitant terreur et pitié, et un petit escroc qui par prudence choisit ses dupes, des personnes âgées et crédules, dans le cercle familial, et qui pour préserver son impunité pousse son beau-père dans l'escalier. Or, si ce crime n'est pas prouvé, le reste est vrai : Romand est aussi ce petit escroc et il lui est beaucoup plus difficile d'avouer cela, qui est sordide et honteux, que des crimes dont la démesure lui confère une stature tragique. D'une certaine manière, ceci a servi à cacher cela, sans y réussir tout à fait.
Une autre histoire embarrassante prend place à peu près au même moment. La sœur de Pierre Crolet, la tante de Florence donc, avait un mari qui souffrait d'un cancer incurable. Elle a témoigné au procès. D'après sa version des faits, Jean-Claude aurait un jour parlé d'un remède qu'il mettait au point avec son patron de l'OMS, à base de cellules fraîches d'embryons récupérés dans une clinique où se pratiquaient des avortements. Ce remède pouvait enrayer, peut-être renverser le processus morbide, malheureusement il n'était pas encore commercialisé, en sorte que l'oncle avait de fortes chances de mourir avant qu'il le guérisse. La tante ainsi ferrée (83), il aurait expliqué qu'il pouvait peut-être s'en procurer une ou deux doses, mais que la fabrication, à ce stade des recherches, revenait très cher : 15 000 F la gélule, et il en faudrait deux pour commencer le traitement. On s'est tout de même décidé. Quelques mois plus tard, après que l'oncle eut subi une grave intervention chirurgicale, il a fallu encore une double dose, ce qui portait le coût de la cure à 60 000 F, en liquide. Le malade a d'abord refusé que pour un résultat si incertain on écorne (84) le compte d'épargne qu'il réservait à sa veuve, puis s'est laissé fléchir. Il est mort l'année suivante.

Confronté à ce témoignage accablant et qui, chose rare dans ce procès, émanait d'une personne encore vivante, présente physiquement et capable de le contredire, Romand a répondu, dans un affolement croissant : 1) que l'idée de ce traitement-miracle ne venait pas de lui, mais de Florence qui en avait entendu parler (où ? par qui ?) ; 2) qu'il ne l'a pas présenté comme un traitement-miracle, mais comme un placebo qui, s'il ne faisait pas de bien, ne ferait pas de mal (pourquoi alors coûtait-il si cher ?) ; 3) qu'il n'a jamais prétendu être associé à son élaboration, jamais invoqué l'autorité de son patron à l'OMS, et que d'ailleurs une femme aussi informée que Florence n'aurait pas cru une seconde qu'un scientifique de haut niveau commercialisait à la sauvette des recherches en cours sur le cancer (cette femme informée a cru des choses encore moins croyables) ; 4) qu'il a seulement servi d'intermédiaire avec un chercheur qu'il rencontrait à la gare Cornavin, à qui il remettait l'argent en échange des gélules, et, quand on lui demande des précisions sur ce chercheur, qu'il ne se rappelle pas son nom, qu'il a dû le noter sur son agenda de l'époque mais que malheureusement il a brûlé dans l'incendie. Face à l'évidence, il s'est défendu comme l'emprunteur de chaudron à qui, dans une histoire qu'aimait Freud (85), le prêteur reproche de le lui avoir rendu percé et qui fait valoir, d'abord que le chaudron n'était pas encore percé quand il l'a rendu, ensuite qu'il l'était déjà quand on le lui a prêté, enfin qu'il n'a jamais emprunté de chaudron à personne.
Ce qui est sûr, c'est que la mort de son beau-père a été pour lui providentielle (86). D'abord il n'était plus question de toucher aux sommes placées en Suisse. Ensuite Mme Crolet a décidé de vendre la maison, devenue trop grande pour elle seule, et lui a confié le produit de cette vente qui s'élevait à 1 300 000 F. Dans les mois suivant l'accident, il a été un soutien admirable pour la famille, qui le considérait désormais comme son chef. Il n'avait que trente-quatre ans, mais sa maturité paisible et réfléchie l'avait préparé à ce moment où on cesse d'être un fils pour devenir un père, et pas seulement celui de ses propres enfants mais aussi celui de ses parents qui tout doucement glissent vers l'enfance dernière. Il tenait ce rôle pour les siens et maintenant pour sa belle-mère, que le deuil avait plongée dans la dépression. Florence aussi était très affectée. Espérant la distraire, il a décidé de quitter leur petit appartement pour louer à Prévessin, tout près de Ferney, une ferme restaurée, plus conforme à leur statut social et qu'elle aurait plaisir à aménager. Tout s'est accéléré. Il est tombé amoureux.
p.87 [ de l’édition originale ]
Rémi Hourtin était psychiatre, sa femme Corinne psychologue pour enfants. Ils avaient ouvert à Genève un cabinet commun et loué à Ferney un appartement au-dessus de chez les Ladmiral, qui les ont introduits dans leur cercle d'amis. Au début, on les a trouvés drôles, vivants, un peu frimeurs. Jolie, probablement peu sûre d'elle et en tout cas très avide de séduire, Corinne manifestait des admirations naïves ou de cruels mépris, conformes aux décrets des magazines féminins sur ce qui est chic ou plouc. Rémi avait le goût des grands restaurants, des cigares et des alcools blancs à la fin du repas, des propos lestes, de la vie à grandes guides (87). Les Ladmiral ont porté et portent toujours à ce gai compagnon l'amitié indulgente des gens rangés pour les noceurs (88) qui s'en tiennent loyalement à leur rôle. Romand devait envier et peut-être haïr en secret son bagout (89), son succès auprès des femmes, sa familiarité sans états d'âme avec la vie.

Assez vite, on s'est aperçu que le ménage battait de l'aile et que chacun y prenait des libertés peu en faveur dans le pays de Gex. Il flottait autour d'eux un parfum de libertinage qui choquait. Luc, bel homme et pas insensible au charme de Corinne, a su se reprendre à temps, mais cette aventure avortée, d'autres sans doute allées plus loin ont valu à la jeune femme une réputation de mangeuse d'hommes et de voleuse de maris. Quand elle a quitté Rémi pour s'installer à Paris avec leurs deux petites filles, le cercle des amis a pris le parti du mari abandonné. Seule Florence Romand faisait valoir que Rémi avait dû largement autant tromper sa femme que l'inverse, que s'ils avaient des torts c'était leur affaire et qu'elle, Florence, n'en ayant jamais personnellement pâti, ne voulait juger ni l'un ni l'autre, leur gardait à tous deux son amitié. Elle téléphonait souvent à Corinne et, quand Jean-Claude et elle sont montés quelques jours à Paris, ils ont dîné ensemble. Les Romand ont visité l'appartement qu'elle avait trouvé près de l'église d'Auteuil, lui ont montré des photos de la maison où eux-mêmes se préparaient à emménager. Corinne a été touchée de leur gentillesse et de leur fidélité. En même temps, cette grande fille sportive et son gros nounours de mari appartenaient à une page tournée de sa vie, elle avait fait une croix sur la province, ses ragots, ses petits accommodements, elle se battait pour vivre avec ses enfants à Paris : ils n'avaient plus grand-chose à se dire. Elle a été très étonnée, trois semaines plus tard, de recevoir un imposant bouquet de fleurs avec la carte de Jean-Claude disant qu'il était à Paris pour une conférence et serait ravi de l'inviter le soir même. Il était à l'hôtel Royal Monceau. Ce détail aussi a étonné Corinne, et favorablement : elle n'aurait pas imaginé qu'il avait l'habitude de descendre dans un hôtel quatre étoiles. Il a continué de la surprendre, d'abord en la traitant (90) dans un grand restaurant et non dans une simple brasserie, ensuite en lui parlant de lui-même, de sa carrière, de ses recherches. Elle le savait très réservé à ce sujet - c'était un trait aussi proverbial que la drôlerie de Rémi -, mais, ne voyant en lui qu'un scientifique sérieux et un peu terne comme il y en a des quantités dans le pays de Gex, n'avait jamais cherché à secouer cette réserve. Tout à coup, elle découvrait un autre homme : un chercheur d'envergure et de renommée internationale, qui tutoyait Bernard Kouchner et allait bientôt prendre la direction de l'INSERM - il en a dit un mot, incidemment, en précisant qu'il hésitait à cause du poids de travail supplémentaire que cela représenterait pour lui. Le contraste entre cette réalité nouvelle et l'image jusqu'alors sans éclat qu'elle avait de lui le rendait d'autant plus sympathique. Il est notoire (91) que les hommes les plus remarquables sont aussi les plus modestes, les moins soucieux de l'opinion qu'on a d'eux. C'était la première fois que Corinne, qui avait surtout connu de séduisants jouisseurs comme son ex-mari, se liait avec un de ces hommes remarquables, savants austères ou créateurs tourmentés qu'elle avait jusqu'alors admirés de loin, comme s'ils vivaient seulement dans les pages culturelles des journaux.

Il est revenu, l'a de nouveau invitée à dîner, lui a de nouveau parlé de ses recherches et de ses congrès. Mais la seconde fois, avant de la quitter, il lui a dit qu'il avait quelque chose d'un peu délicat à lui annoncer : il l'aimait.

Habituée au désir des hommes, Corinne était flattée qu'il l'ait élue pour amie, sans l'arrière-pensée d'en faire sa maîtresse : cela voulait dire qu'il s'intéressait vraiment à elle. En découvrant qu'elle s'était trompée, elle a été d'abord stupéfaite - malgré toute son expérience, elle ne l'avait pas vu venir -, puis déçue -lui aussi, comme les autres -, un peu dégoûtée - il ne l'attirait pas du tout, physiquement - et enfin émue par ce que l'aveu de ce désir avait de suppliant. Elle n'a eu aucun mal à le repousser gentiment.

Le lendemain, il lui a téléphoné pour s'excuser de cette déclaration intempestive (92) et, avant qu'elle rentre de son travail, a déposé chez elle un paquet contenant une bague en or jaune avec une émeraude entourée de petits diamants (19 200 F chez le bijoutier Victoroff). Elle l'a rappelé pour lui dire qu'il était fou, qu'elle n'accepterait jamais un tel cadeau. Il a insisté. Elle l'a gardé.

Il a pris l'habitude, ce printemps-là, de venir un jour par semaine à Paris. Arrivé de Genève par le vol de 12 h 15, il descendait au Royal Monceau ou au Concorde La Fayette et, le soir, invitait Corinne dans un grand restaurant. Il expliquait ces voyages par une importante expérience en cours à l'Institut Pasteur. Le prétexte servait aussi pour Florence. Mentant aux deux, il pouvait leur faire le même mensonge.
Ces dîners hebdomadaires avec Corinne sont devenus la grande affaire de sa vie. C'était comme une source qui jaillit dans le désert, quelque chose d'inespéré et de miraculeux. Il ne pensait plus qu'à cela, à ce qu'il allait lui dire, à ce qu'elle lui répondrait. Les phrases qui depuis si longtemps tournaient dans sa tête, il les adressait enfin à quelqu'un. Avant, lorsqu'il partait de chez lui au volant de sa voiture, il savait que jusqu'à son retour s'étendait une longue plage de temps vide et mort où il ne parlerait à personne, n'existerait pour personne. Maintenant, ce temps précédait et suivait le moment de retrouver Corinne. Il l'en séparait et l'en rapprochait. Il était vivant, riche d'attente, d'inquiétude et d'espoir. Arrivant à l'hôtel, il savait qu'il allait lui téléphoner, lui donner rendez-vous le soir, lui faire envoyer des fleurs. Se rasant devant la glace, dans sa luxueuse salle de bains du Royal Monceau, il voyait le visage qu'elle allait voir.

Il avait connu Corinne dans le monde partagé mais par un coup d'audace, en l'invitant et en instaurant l'habitude de ces tête-à-tête, il l'avait introduite dans l'autre monde, celui où il avait toujours été seul, où pour la première fois il ne l'était plus, où pour la première fois il existait sous le regard de quelqu'un. Mais il restait seul à le savoir. Il se faisait penser au malheureux monstre de La Belle et la Bête, avec ce raffinement supplémentaire que la belle ne se doutait pas qu'elle dînait avec lui dans un château où personne avant elle n'avait pénétré. Elle se croyait en face d'un habitant normal du monde normal, auquel il semblait remarquablement intégré, et ne pouvait imaginer, toute psychologue qu'elle fût, qu'on puisse y être aussi radicalement et secrètement étranger.

A-t-il failli lui dire la vérité ? Loin d'elle, il caressait l'espoir que les mots de l'aveu, le prochain soir, un autre soir, finiraient par être prononcés. Et que cela se passerait bien, c'est-à-dire qu'un certain enchaînement de confidences, une certaine entente mystérieuse entre eux rendraient ces mots dicibles (93). Des heures durant, il en répétait les préliminaires. Peut-être pourrait-il raconter cette étrange histoire comme si elle était arrivée à un autre : un personnage complexe et tourmenté, un cas psychologique, un héros de roman. Au fil des phrases, sa voix serait de plus en plus grave (il craignait qu'en réalité elle soit de plus en plus aiguë). Elle caresserait Corinne, l'envelopperait de son émotion. Jusqu'alors maître de lui, dominant en virtuose toutes les situations, l'affabulateur devenait humain, fragile. Le défaut de la cuirasse se révélait. Il avait rencontré une femme. Il l'aimait. Il n'osait pas lui avouer la vérité, il aimait mieux mourir que de la décevoir, il aimait mieux aussi mourir que de continuer à lui mentir. Corinne le regardait avec intensité. Elle prenait sa main. Des larmes coulaient sur leurs joues. Ils montaient en silence jusqu'à la chambre, ils étaient nus, ils faisaient l'amour en pleurant tous les deux et ces pleurs partagés avaient le goût de la délivrance. Il pouvait mourir désormais, ça n'avait plus d'importance, plus rien n'avait d'importance, il était pardonné, sauvé.

Ces rêves éveillés peuplaient sa solitude. Le jour dans sa voiture, la nuit près de Florence endormie, il créait une Corinne qui le comprenait, le pardonnait, le consolait. Mais il savait bien qu'en face d'elle les choses ne pourraient pas prendre ce tour. Il aurait fallu, pour l'émouvoir et l'impressionner, que son histoire soit différente, qu'elle ressemble à ce que devaient imaginer les enquêteurs trois ans plus tard. Faux médecin mais vrai espion, vrai trafiquant d'armes, vrai terroriste, il l'aurait sans doute séduite. Faux médecin seulement, englué dans la peur et la routine, escroquant de petits retraités cancéreux, il n'avait aucune chance et ce n'était pas la faute de Corinne. Elle était peut-être superficielle et pleine de préjugés, mais il n'aurait rien changé qu'elle ne le soit pas. Aucune femme n'accepterait d'embrasser cette Bête-là, qui jamais ne se transformerait en prince charmant. Aucune femme ne pouvait aimer ce qu'il était en vérité. Il se demandait s'il existait au monde une vérité plus inavouable, si d'autres hommes avaient à ce point honte d'eux-mêmes. Peut-être certains pervers sexuels, ceux que dans les prisons on appelle les pointeurs et que les autres criminels méprisent et maltraitent.
Comme il travaillait et voyageait beaucoup, Florence s'occupait seule de leur emménagement à Prévessin. Elle a tout installé, décoré dans le style chaleureux et sans prétention qui était le sien : étagères en bois blanc, fauteuils en rotin, couettes de couleurs gaies, et accroché une balançoire pour les enfants dans le jardin. Lui, jusqu'alors plus regardant, signait les chèques sans même écouter ses explications. Il s'est acheté une Range Rover. Elle ne se doutait ni que l'argent provenait de la maison de sa mère ni qu'il le dépensait, à Paris, avec plus de largesse encore. On s'en est beaucoup étonné au procès mais, alors qu'ils avaient un compte commun, il semble qu'elle n'ait jamais jeté un coup d'œil à leurs relevés bancaires.

Les Ladmiral, eux, faisaient bâtir à quelques kilomètres de là, en pleine campagne. Ils vivaient au milieu des travaux, moitié dans leur ancienne maison, moitié dans la nouvelle. Cécile, encore enceinte, devait rester couchée. Luc se rappelle une visite impromptue de Jean-Claude, au début de l'été. Les ouvriers venaient de partir après avoir coulé la dalle en béton de la terrasse. Ils ont bu une bière, tous les deux, dans le jardin plein de gravats. Luc avait en tête les soucis d'un homme qui a affaire à un entrepreneur. Il inspectait le chantier en parlant de délais, de dépassements, de l'orientation du barbecue. Visiblement, ces sujets ennuyaient Jean-Claude. Les circonstances de son propre emménagement, sur lesquelles Luc s'est cru obligé de le questionner pour ne pas parler que du sien, ne l'intéressaient pas davantage, ni les huit jours de vacances qu'il venait de passer en Grèce avec Florence et les enfants. Il répondait à côté, souriait d'un air lointain, évasif, comme s'il poursuivait une rêverie intérieure infiniment séduisante. Luc s'est tout à coup avisé qu'il avait maigri, rajeuni, et au lieu de son habituelle veste de tweed sur pantalon de velours côtelé portait un costume bien coupé qui avait de toute évidence coûté cher. Il a vaguement soupçonné ce que Cécile, si elle avait été là, aurait compris d'un regard. Comme pour confirmer ce soupçon, Jean-Claude a lâché qu'il n'excluait pas de s'installer bientôt à Paris. Pour des raisons professionnelles, bien sûr. Luc a fait observer qu'il venait de s'installer à Prévessin. Bien sûr, bien sûr, mais cela n'empêchait pas de louer un pied-à-terre et de revenir à la maison pour les week-ends. Luc a haussé les épaules : « J'espère que tu n'es pas en train de faire des conneries. »

Un soir de la semaine suivante, tard, Jean-Claude lui a téléphoné de l'aéroport de Genève. Sa voix était oppressée. Il se sentait très mal, il craignait de faire un infarctus, mais il ne voulait pas aller à l'hôpital. Il pouvait conduire, il arrivait. Une demi-heure plus tard, blême, très agité, la respiration forte et sifflante, il poussait la porte de la maison, laissée entrouverte pour qu'il ne réveille pas tout le monde. Luc l'a examiné et a diagnostiqué seulement une crise d'angoisse. Ils se sont assis face à face, comme de vieux amis qu'ils étaient, dans le salon faiblement éclairé. La nuit était calme, à l'étage Cécile et les enfants dormaient. « Bon, alors, a dit Luc, qu'est-ce qui se passe ? »

Si Jean-Claude, comme il l'a raconté, était sur le point cette nuit-là de lâcher toute la vérité, la première réaction de son confident l'a fait battre en retraite. Déjà, une maîtresse le rendait fou. Que ce soit Corinne l'indignait. Il n'avait jamais eu d'elle une très haute opinion, ce qu'il apprenait confirmait sa méfiance. Mais Jean-Claude ! Jean-Claude ! Jean-Claude, tromper Florence ! C'était une cathédrale qui s'effondrait. De façon assez peu flatteuse pour son ami, il considérait comme allant de soi une distribution des rôles où lui était le brave type guère expérimenté en amour et elle la sirène qui par pure malice, pour s'assurer de son pouvoir et détruire un foyer qu'elle enviait, l'enserrait dans ses filets. Voilà ce qui arrivait quand on n'avait pas fait les cent coups à vingt ans, on se retrouvait à bientôt quarante en pleine crise d'adolescence. Jean-Claude essayait de protester, de ne pas sembler penaud mais fier de cette aventure, d'y jouer aux yeux de Luc le rôle de ce séduisant docteur Romand dont le reflet flottait dans les miroirs du Royal Monceau. Peine perdue. Luc lui a fait promettre, à la fin, de rompre au plus vite et une fois que ce serait fait de tout dire à Florence, car le silence est le pire ennemi des couples. Au contraire, une crise surmontée en commun peut se révéler leur meilleur allié. S'il ne le faisait pas ou tardait à le faire, c'est lui, Luc, qui en parlerait à Florence, pour leur bien à tous deux.
Il n'a pas eu besoin de montrer son dévouement en dénonçant son ami à sa femme. À la mi-août, Jean-Claude et Corinne ont passé ensemble trois jours à Rome. Il avait insisté pour qu'elle lui accorde ce voyage qui a été pour elle un cauchemar. Leurs versions, également elliptiques (94), s'accordent sur ceci : le dernier jour, elle lui a dit qu'elle ne l'aimait pas parce qu'elle le trouvait trop triste. « Trop triste », ce sont les mots qu'ils emploient tous les deux. Il a pleuré, supplié comme il l'avait fait quinze ans plus tôt avec Florence et, comme Florence, elle a été gentille. Ils se sont quittés en se promettant de rester toujours amis.

Il a retrouvé les siens, en vacances à Clairvaux. Un matin, tôt, il est parti en voiture dans la forêt de Saint-Maurice. Son père, qui la gérait autrefois, lui avait montré un gouffre où une chute serait fatale. Il dit qu'il a voulu s'y jeter, qu'il s'y est jeté mais a été retenu par des branchages qui ont écorché son visage et déchiré ses vêtements. Il n'a pas réussi à mourir mais ne sait pas non plus comment il s'en est sorti vivant. Il a roulé jusqu'à Lyon, pris une chambre d'hôtel et téléphoné à Florence pour lui dire qu'il venait d'avoir un accident, sur l'autoroute entre Genève et Lausanne. Il avait été éjecté de la voiture, une Mercedes de fonction de l'OMS qui était complètement écrabouillée. On l'avait transporté en hélicoptère à l'hôpital de Lausanne, d'où il appelait. Affolée, Florence a voulu accourir et, s'affolant à son tour, il a commencé à minimiser. Il est rentré le soir même à Prévessin, au volant de sa propre voiture. Les écorchures causées par les ronces n'évoquaient que d'assez loin un accident de la route, mais Florence était trop bouleversée pour y faire attention. Il s'est jeté en travers de leur lit en pleurant. Elle le serrait contre elle pour le consoler, lui demandait doucement ce qui se passait, ce qui le faisait souffrir. Elle avait bien senti que quelque chose n'allait pas, les derniers temps. Sans cesser de pleurer, il lui a expliqué que s'il avait perdu le contrôle de la voiture, c'est qu'il avait subi un choc terrible. Son patron, à l'OMS, venait de mourir d'un cancer qui le rongeait depuis plusieurs années. Au cours de l'été, les métastases s'étaient multipliées, il savait bien que tout espoir était perdu, mais le voir mort... Il a continué à sangloter toute la nuit. Florence, très émue, était en même temps surprise d'un tel attachement à ce patron dont il ne lui avait jamais parlé.

Lui aussi a dû penser que cela ne suffisait pas. Au début de l'automne, le lymphome endormi depuis quinze ans s'est réveillé sous forme de maladie de Hodgkin (95). Sachant que ce serait mieux vu qu'une maîtresse, il en a fait la confidence à Luc. En l'écoutant, bouffi et morne, tassé dans son fauteuil, dire qu'il était condamné, celui-ci se rappelait le Jean-Claude exalté qui lui avait rendu visite sur le chantier. Il portait le même costume, mais terni à présent, le col couvert de pellicules. La passion l'avait dévasté. Elle s'en prenait maintenant à ses cellules. Sans aller jusqu'à se sentir coupable d'avoir si fermement plaidé pour la rupture, Luc éprouvait une profonde pitié pour l'âme de son ami, qu'il devinait aussi malade que son corps. Mais, toujours positif, il voulait penser que cette épreuve le ramènerait à Florence et serait l'occasion d'une communion plus profonde entre les époux : « Vous en parlez beaucoup, bien sûr... » À sa grande surprise, Jean-Claude a répondu que non, ils n'en parlaient pas beaucoup. Il avait mis Florence au courant en dramatisant le moins possible et ils étaient convenus de faire comme si de rien n'était, pour ne pas assombrir l'ambiance de la maison. Elle avait proposé de l'accompagner à Paris où il était suivi par le professeur Schwartzenberg (cela aussi étonnait Luc : il n'imaginait pas que ce médecin trop célèbre soignât encore des patients, à supposer qu'il en eût jamais soigné), mais il avait refusé. C'était son cancer, contre lequel il se battrait seul, sans embêter personne. Il prenait sur lui, elle respectait sa décision.
La maladie et le traitement l'épuisaient. Il n'allait plus travailler tous les jours. Florence levait les enfants, leur disait de ne pas faire de bruit parce que papa était fatigué. Après les avoir conduits à l'école, elle allait chez une autre mère d'élève prendre le café, à son cours de danse ou de yoga, faire des courses. Seul à la maison, il passait la journée dans son lit humide, la couette relevée jusqu'au-dessus de la tête. Il avait toujours beaucoup transpiré, maintenant il fallait changer ses draps tous les jours. Baignant dans sa sueur mauvaise, il somnolait, lisait sans comprendre, hébété. C'était comme à Clairvaux, l'année où il s'y était réfugié après l'échec au lycée du Parc : la même torpeur (96) grise, secouée de frissons.

Malgré la déclaration d'amitié sur laquelle ils s'étaient quittés, il n'avait pas reparlé à Corinne depuis le catastrophique voyage à Rome. Dès que Florence sortait, il tournait autour du téléphone, formait son numéro en raccrochant dès qu'elle décrochait tant il avait peur qu'elle le traite en importun. Il a été étonné, le jour où il a osé parler, de la sentir heureuse de l'entendre. Elle vivait une période de grand désarroi : difficultés professionnelles, aventures sans lendemain. Sa solitude, ses enfants, son inquiète disponibilité faisaient peur aux hommes et elle avait assez souffert de leur goujaterie (97) pour faire bon accueil à ce docteur Romand qui était si triste, si maladroit, mais qui la traitait comme une reine. Elle s'est mise à lui raconter ses déceptions et ses ressentiments. Il l'écoutait, la réconfortait. Au fond, disait-il, au-delà des apparences, ils se ressemblaient beaucoup, tous les deux. Elle était sa petite soeur. Il est retourné à Paris en décembre, et tout a recommencé : les dîners, les sorties, les cadeaux et, après le Nouvel An, cinq jours en amoureux à Leningrad.

Ce voyage, qui a beaucoup stimulé l'imagination au début de l'enquête, était organisé par le Quotidien du médecin, auquel il était abonné. Il y avait, s'il y tenait, des dizaines de formules pour passer quelques jours en Russie, mais il ne lui est pas venu à l'idée de le faire autrement qu'avec un groupe de médecins dont beaucoup se connaissaient entre eux, alors que lui ne connaissait personne. Corinne s'en étonnait, ainsi que du soin qu'il prenait à éviter leurs compagnons de voyage, couper court aux conversations, faire bande à part. Elle aurait bien voulu, elle, se faire des amis. S'il les trouvait si peu fréquentables ou si, comme elle l'a pensé, il craignait des ragots qui auraient pu revenir à sa femme, pourquoi être partis avec eux ? Décidément, il l'exaspérait. Au bout de trois jours, elle lui a tenu le même discours qu'à Rome : ils avaient fait une erreur, mieux valait rester amis, petite sœur et grand frère. Il s'est remis à pleurer et, dans l'avion du retour, lui a dit que de toute façon il avait un cancer. Bientôt, il serait mort.

Que répondre à cela ? Corinne était très embêtée. Il l'a suppliée, si elle lui gardait un peu de tendresse, de lui téléphoner de temps à autre, mais pas à la maison : sur sa boîte vocale. Leur code secret serait : 222 pour « je pense à toi, mais rien d'urgent », 221 pour « rappelle-moi », et 111 pour « je t'aime ». (Il avait un code du même genre avec Florence, qui laissait à la messagerie un chiffre entre 1 et 9 selon le degré d'urgence de l'appel.) Pressée d'en finir, Corinne a noté les chiffres, promis d'en faire usage. Il a rapporté des chapkas (98) à ses enfants et des poupées russes à sa filleule.
Cette seconde chance manquée, il est retombé dans la routine et le désespoir. Pour expliquer sa présence à la maison, Florence avait parlé de son cancer à la plupart de leurs amis mais en leur demandant de le garder pour eux, en sorte que chacun se croyait le seul au courant. On l'entourait de sollicitude discrète et de jovialité forcée.

À un dîner chez les Ladmiral, Rémi qui était allé voir ses filles à Paris a donné des nouvelles de son ex-femme. Toujours instable, elle avait balancé entre deux hommes pour refaire sa vie : un gentil, qui était quelque chose comme cardiologue, un type très fort dans sa partie mais pas très drôle, et un autre nettement plus déluré, un dentiste parisien qui, lui, ne se laissait pas mener par le bout du nez. Rémi, sans le connaître, aurait plutôt été partisan du premier, estimant que Corinne avait besoin d'équilibre et de protection, malheureusement elle préférait l'amour vache et avait choisi le second. La tête de Jean-Claude entendant cela faisait vraiment pitié, se rappelle Luc.

Comme elle l'avait promis, elle téléphonait quelquefois et, pour lui montrer quelle confiance elle lui faisait, lui racontait ses relations passionnées avec le dentiste qui ne se laissait pas mener par le bout du nez. Il la faisait souffrir mais c'était plus fort qu'elle, elle l'avait dans la peau. Jean-Claude acquiesçait d'une voix morne. Il toussait, expliquait que le lymphome réduisait ses défenses immunitaires.

Un jour, elle lui a demandé conseil. Le cabinet qu'elle possédait avec Rémi à Genève avait été vendu. Sa part, qu'elle venait de toucher, se montait à 900 000 F. Elle pensait les réinvestir dans un nouveau cabinet, sans doute s'associer avec quelqu'un, mais préférait ne pas se précipiter et, plutôt que de laisser cet argent sur son compte courant, le placer. Les quelques SICAV qu'elle avait rapportaient bien peu. Le grand frère avait-il une meilleure idée ? Bien sûr, il en avait une. UOB, quai des Bergues, Genève, 18 % par an. Il a pris l'avion de Paris, est allé avec elle au siège de sa banque où elle a retiré les 900 000 F en liquide, puis a repris l'avion, comme dans les films, avec une mallette bourrée de billets. Pas de reçu, pas de trace. Il se rappelle avoir observé : « S'il m'arrivait quelque chose, tout ton argent serait perdu. » À quoi elle aurait tendrement répondu (c'est sa version à lui) : « S'il t'arrivait quelque chose, ce n'est pas l'argent que je regretterais. »
C'était la première fois qu'il trompait, non pas de vieilles personnes de sa famille, soucieuses seulement de faire fructifier leur bien pour leurs héritiers, mais une jeune femme déterminée qui avait besoin du sien et comptait le récupérer vite. Elle avait insisté pour être sûre que ce serait possible dès qu'elle voudrait, et il le lui avait garanti. Or il était aux abois (99). Du pactole que lui avait confié sa belle-mère il ne restait plus rien. Les deux dernières années, ses dépenses avaient flambé. Il s'était, à Prévessin, aligné sur le train de vie des gens de son milieu, payant 8 000 F de loyer, s'achetant une Range Rover à 200 000 F, la remplaçant par une BMW à 250 000 F, et à Paris ruiné en grands hôtels, dîners fins et cadeaux pour Corinne. Il avait pour continuer besoin de cet argent qu'à peine rentré chez lui il est allé répartir sur ses trois comptes : à la BNP de Ferney-Voltaire, à celle de Lons-le-Saunier et à celle de Genève. Le directeur de l'agence de Ferney, sans oser lui poser de questions sur ses sources de revenus, s'étonnait de ces rentrées irrégulières. Il lui avait plusieurs fois téléphoné pour lui proposer des placements, des formules de gestion plus rationnelles. Lui éludait. Il craignait plus que tout l'interdiction bancaire à côté de laquelle, cette fois encore, il n'était pas passé loin. Mais il savait n'avoir obtenu qu'un sursis et, en touchant à l'argent de Corinne, rendre la catastrophe inévitable.
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«Bon ! une farceuse, pensa Claude, quelque gueuse flanquée à la rue et qui cherche un homme.»

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