Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16





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p.45 [ de l’édition originale ]
Les Romand sont une famille de forestiers jurassiens, établis depuis plusieurs générations dans le bourg de Clairvaux-les-Lacs ou des villages voisins. Ils y forment un véritable clan, dont on respecte la vertu austère (32) et cabocharde (33) : « Une vraie tête de Romand », dit-on. Ils travaillent dur, craignent Dieu, et leur parole vaut contrat.

Aimé Romand, né au lendemain de la guerre de 14, a été mobilisé en 39 et, aussitôt fait prisonnier, interné cinq ans dans un stalag (34). De retour au pays, décoré, il a travaillé avec son père et pris sa suite comme gérant d'une société forestière. Parce qu'il est relativement facile de tricher avec les coupes de bois, ce métier réclame une grande confiance de la part des actionnaires. Aimé, comme son père, méritait cette confiance. Grand et anguleux, avec des yeux perçants, il en imposait sans avoir le charisme plus sanguin de son frère cadet Claude, qui était garagiste. Il a épousé une petite femme effacée qu'on a pris l'habitude de considérer comme malade sans savoir au juste de quelle maladie elle souffrait. Elle avait une mauvaise santé, elle se faisait du mauvais sang. Que ce soit dû à cette dépression larvée ou à une tendance obsessionnelle chez Aimé, on devine dans ce couple quelque chose de raide, de tatillon, une habitude tôt contractée du scrupule et du repli. C'est le genre de famille où on a beaucoup d'enfants mais eux n'ont eu que Jean-Claude, en 1954. Deux fois ensuite, Anne-Marie a été hospitalisée pour des grossesses extra-utérines qui ont fait craindre pour sa vie. Son père a essayé de cacher ce qui se passait au petit garçon, pour ne pas l'inquiéter et parce que ce qui se passait avait trait au monde malpropre et menaçant du sexe. L'hystérectomie (35) a été camouflée en appendicite mais, les deux fois, il a déduit de l'absence de sa mère, du chuchotement sinistre dans lequel on prononçait le mot « hôpital », qu'elle était morte et qu'on lui cachait cette mort.
Sa petite enfance s'est déroulée dans le hameau où, le temps que lui laissait son travail de régisseur forestier, son père exploitait une ferme. J'y suis passé, guidé par ses plans : ce sont quelques maisons au fond d'une combe (36) perdue dans une immense et sombre sapinière. L'école n'avait que trois élèves. Ensuite, ses parents ont fait bâtir à Clairvaux et s'y sont installés. Il avait un an d'avance, lisait beaucoup. En classe de septième, il a remporté le prix d'excellence. Les voisins, les cousins, les maîtres d'école se rappellent un petit garçon sage, calme et doux, que certains sont tentés de décrire trop sage, trop calme, trop doux, tout en reconnaissant que cet excès de mesure leur est apparu après coup, pauvre explication d'un drame inexplicable. Un enfant unique, un peu couvé peut-être. Un enfant qui ne faisait jamais de bêtises, plus estimable - si on peut dire cela d'un enfant - que vraiment attachant, mais qu'on n'imaginait pas pour autant malheureux. Lui-même parle rarement de son père sans glisser une bizarre petite parenthèse endimanchée comme quoi il portait bien son prénom : « Aimé, le bien nommé. » Il dit que sa mère se faisait du souci, à tout propos, et qu'il a tôt appris à donner le change pour qu'elle ne s'en fasse pas davantage. Il admirait son père de ne jamais laisser paraître ses émotions et s'est efforcé de l'imiter. Tout devait toujours aller bien, sans quoi sa mère irait plus mal et il aurait été un ingrat de la faire aller plus mal pour des broutilles, de petits chagrins d'enfant. Mieux valait les cacher. Dans le village, par exemple, les fratries étaient nombreuses, c'était plus animé chez les autres que chez lui mais il sentait que cela peinait ses parents quand il leur demandait pourquoi lui n'avait pas de frère ou de sœur. Il sentait que cette question recouvrait quelque chose de caché et que sa curiosité mais plus encore sa peine leur faisaient du chagrin. C'était un mot de sa mère, le chagrin, auquel elle donnait un sens curieusement concret, comme s'il s'agissait d'une maladie organique qui la minait. Il savait qu'en s'avouant lui aussi atteint de cette maladie il ferait empirer celle de sa mère, qui était beaucoup plus grave et risquait de la tuer. D'un côté, on lui avait appris à ne pas mentir, c'était un dogme (37) absolu : un Romand n'avait qu'une parole, un Romand était franc comme l'or. De l'autre, il ne fallait pas dire certaines choses, même si elles étaient vraies. Il ne fallait pas causer de chagrin, pas non plus se vanter de son succès ou de sa vertu.

(Souhaitant faire comprendre cela, il a raconté tout à trac que sa femme et lui prétendaient parfois aller au cinéma à Genève alors qu'en réalité ils faisaient de l'alphabétisation dans des familles défavorisées. Ils n'en avaient jamais parlé à leurs amis, ni lui au juge d'instruction, et quand la présidente, interloquée, a voulu lui en faire dire plus - dans quel cadre cela se passait, qui étaient ces familles -, il s'est retranché derrière la discrétion qu'il devait à la mémoire de Florence : elle n'aurait pas aimé qu'il fasse étalage de leur générosité.)
On allait en finir avec l'enfance de l'accusé quand Me Abad, son avocat, lui a demandé : « Quand vous aviez des joies ou des peines, alors, est-ce que votre confident n'était pas votre chien ? » Il a ouvert la bouche. On attendait une réponse banale, prononcée sur ce ton à la fois raisonnable et plaintif auquel on commençait à s'habituer, mais rien n'est sorti. Il a vacillé. Il s'est mis à trembler doucement, puis fort, de tous ses membres, et une sorte de fredon (38) égaré s'est échappé de sa bouche. Même la mère de Florence a tourné le regard dans sa direction. Alors il s'est jeté à terre en poussant un gémissement à glacer le sang. On a entendu sa tête frapper le plancher, on a vu ses jambes battre l'air au-dessus du box. Les gendarmes qui l'entouraient ont fait ce qu'ils ont pu pour maîtriser sa grande carcasse agitée de convulsions, puis l'ont emmené, toujours tressautant et gémissant.

Je viens d'écrire : « à glacer le sang ». J'ai compris ce jour-là quelle vérité recouvrent d'autres expressions toutes faites : c'est vraiment « un silence de mort » qui s'est abattu après sa sortie, jusqu'à ce que la présidente, d'une voix mal assurée, déclare l'audience suspendue pour une heure. Les gens n'ont commencé à parler, à essayer d'interpréter ce qui venait de se passer qu'une fois hors de la salle. Les uns voyaient dans cette crise un signe d'émotion bienvenu, tant il avait jusqu'alors paru détaché. Les autres jugeaient monstrueux que cette émotion, chez un homme qui avait tué ses enfants, se manifeste à propos d'un chien. Certains se demandaient s'il simulait. J'avais en principe arrêté de fumer mais j'ai tapé une cigarette à un vieux dessinateur de presse qui portait barbe blanche et catogan (39). « Vous avez compris, m'a-t-il demandé, ce que son avocat est en train d'essayer ? » Je n'avais pas compris. « Il veut le faire craquer. Il se rend compte que ça manque de tripes, que le public le trouve froid, alors il veut qu'on voie le défaut de la cuirasse. Mais il ne se rend pas compte, c'est horriblement dangereux de faire ça. Je peux vous le dire, il y a quarante ans que je trimballe mon carton à dessin dans tous les tribunaux de France, j'ai l'œil. Ce type est un très grand malade, les psychiatres sont fous de l'avoir laissé passer en jugement. Il se contrôle, il contrôle tout, c'est comme ça qu'il tient debout, mais si on se met à le titiller là où il ne peut plus contrôler, il va se fissurer devant tout le monde et je vous assure, ça va être épouvantable. On croit que c'est un homme qu'on a devant nous, mais en fait ça n'est plus un homme, ça fait longtemps que ça n'est plus un homme. C'est comme un trou noir, et vous allez voir, ça va nous sauter à la gueule. Les gens ne savent pas ce que c'est, la folie. C'est terrible. C'est ce qu'il y a de plus terrible au monde. »

Je hochais la tête. Je pensais à La Classe de neige, qu'il m'avait dit être le récit exact de son enfance. Je pensais au grand vide blanc qui s'était petit à petit creusé à l'intérieur de lui jusqu'à ce qu'il ne reste plus que cette apparence d'homme en noir, ce gouffre d'où s'échappait le courant d'air glacial qui hérissait l'échine du vieux dessinateur.

L'audience a repris. Remis sur pied par une piqûre, il a essayé d'expliquer sa crise : « ... D'évoquer ce chien, ça m'a rappelé des secrets de mon enfance, des secrets lourds à porter... C'est peut-être indécent de parler des souffrances de mon enfance... Je ne pouvais pas en parler parce que mes parents n'auraient pas compris, auraient été déçus... Je ne mentais pas alors, mais je ne confiais jamais le fond de mes émotions, sauf à mon chien... J'étais toujours souriant, et je crois que mes parents n'ont jamais soupçonné ma tristesse... Je n'avais rien d'autre à cacher alors, mais je cachais cela : cette angoisse, cette tristesse... Ils auraient été prêts à m'écouter sans doute, Florence aussi y aurait été prête, mais je n'ai pas su parler... et quand on est pris dans cet engrenage de ne pas vouloir décevoir, le premier mensonge en appelle un autre, et c'est toute une vie... »
Un jour ce chien a disparu. L'enfant, c'est du moins ce que raconte l'adulte, a soupçonné son père de l'avoir abattu à la carabine. Soit parce qu'il était malade et que le père voulait épargner à son fils l'épreuve de le voir agoniser, soit parce qu'il avait commis un acte si grave que l'exécution capitale était la seule peine possible. Une dernière hypothèse serait que le père ait dit vrai, que le chien ait réellement disparu, mais il ne semble pas que l'enfant l'ait jamais envisagée, tant la pratique du pieux mensonge allait de soi dans cette famille où la règle était de ne mentir jamais.

Tout au long du procès, les chiens de sa vie ont réveillé chez lui des émotions intenses. Aucun, curieusement, n'a été nommé. Il y revenait sans cesse, évoquant pour dater les événements leurs maladies et le souci qu'elles lui avaient donné. Plusieurs personnes ont eu l'impression qu'il essayait, consciemment ou non, d'exprimer quelque chose en se servant des larmes que ces histoires lui faisaient monter aux yeux, que quelque chose voulait sortir par cette brèche et que ce quelque chose n'est finalement pas sorti.
Interne au lycée de Lons-le-Saunier, il a été un adolescent solitaire, mauvais en sport, effarouché (40), pas tant par les filles qui habitaient une autre planète que par les garçons plus dégourdis qui prétendaient en fréquenter. Il dit s'être réfugié dans la compagnie d'une petite amie imaginaire appelée Claude, dont les psychiatres se demandent s'il ne l'a pas inventée après coup pour leur complaire. Il est avéré, en revanche, qu'il a décroché un 16 au bac de philo et que, sur les trois sujets proposés dans son académie à la session de juin 1971, il a choisi : « La vérité existe-t-elle ? »
Pour passer le concours des Eaux et forêts, il a intégré la classe préparatoire d'Agro au prestigieux lycée du Parc, à Lyon, et là, cela s'est mal passé. Il parle d'un bizutage (41), tout en reconnaissant qu'il n'était pas méchant. A-t-il été humilié ? Il a réagi en tombant malade, des sinusites à répétition qui lui ont permis de ne pas retourner à Lyon après les vacances de la Toussaint et de passer le reste de l'année scolaire claquemuré (42) chez ses parents.

Ce qu'a été cette année à Clairvaux, il est le seul à pouvoir le dire et ne le dit pas. C'est un blanc dans sa vie. L'hiver, les nuits sont longues dans un village du Jura. On s'y calfeutre, on allume tôt, on surveille la grande rue derrière les rideaux de gaze (43) et le brouillard. Les hommes vont au café mais lui n'y allait pas. Il sortait peu, ne parlait à personne, sauf à ses parents qu'il lui fallait entretenir dans l'idée de sa maladie physique car toute forme de doute ou de mélancolie leur serait apparue comme un caprice. Il était grand, massif, avec un corps doux et mou dont les mensurations étaient déjà celles d'un adulte et la chair celle d'un enfant épouvanté. Sa chambre, qu'il n'avait pas vraiment habitée durant ses années d'internat, restait une chambre d'enfant. Elle devait le rester jusqu'au jour, vingt-deux ans plus tard, où il y a tué son père. Je l'imagine allongé sur son lit devenu trop petit, regardant le plafond, s'affolant soudain, en silence, parce qu'il fait déjà nuit, s'hébétant (44) de lecture. Ses parents n'avaient guère que des livres pratiques, sur la forêt et l'art de tenir sa maison, une étagère consacrée à la Seconde Guerre mondiale et quelques ouvrages pieux (45). Ils se méfiaient des romans : il fallait que leur fils soit malade pour qu'ils lui donnent de quoi en acheter à la maison de la presse, dont le tourniquet de livres de poche se renouvelait peu. Ils l'avaient inscrit à un cours par correspondance. Chaque semaine - c'était un petit événement à la maison, où on ne recevait pas tant de courrier -, le facteur apportait une grosse enveloppe saumon dont le rabat collait mal et qu'il fallait réexpédier, le travail fait, en attendant la livraison suivante, les corrigés, les notes. Il respectait le rituel, mais faisait-il vraiment les devoirs ? Il y a forcément eu, en tout cas, une période où il n'a poursuivi que pour la forme son programme et, sans oser l'annoncer, mûri la décision de ne pas revenir en prépa d'Agro, donc de renoncer aux Eaux et forêts.
On le voulait forestier, il va étudier la médecine. Ce changement d'orientation témoigne à première vue d'une fermeté capable d'opposer sa préférence à une contrainte. Il dit pourtant s'y être résolu à regret. Tout au long du dossier, il s'étend sur son amour de la forêt, hérité d'Aimé qui considérait chaque arbre comme un être vivant et réfléchissait longtemps avant d'en désigner un pour l'abattage. La vie d'un arbre pouvant couvrir six générations humaines, c'est à cette aune (46) qu'on mesurait chez lui celle d'un homme, organiquement relié à trois générations d'ascendants et trois de descendants. Il dit qu'il n'imaginait rien de plus beau que de vivre et travailler dans la forêt comme l'avaient toujours fait les siens. Pourquoi y avoir renoncé ? Je pense qu'il a effectivement rêvé d'être forestier comme son père, parce qu'il voyait son père respecté, revêtu d'une réelle autorité, en somme parce qu'il l'admirait. Puis qu'au lycée du Parc cette admiration s'est heurtée au dédain de jeunes bourgeois bien mis, fils de médecins ou d'avocats pour qui un régisseur forestier était une sorte de bouseux (47) subalterne. Le métier de son père, même à un niveau plus élevé, en passant le concours d'une grande école, a cessé de lui paraître désirable et il a dû en avoir honte. Il a formé un rêve d'ascension sociale que sa qualité de bon élève rendait tout à fait raisonnable, qui pouvait très bien se réaliser en devenant médecin, et éprouvé, comme toute personne sensible qui s'élève par rapport à son milieu, le déchirement de trahir les siens - tout en comblant leurs espoirs les plus chers. « Je savais quelle déception ce serait pour mon père », dit-il, mais il ne semble pas que son père ait été le moins du monde déçu : un peu inquiet au début puis, vite, naïvement fier des succès de son fils. Alors il lui faut dire que ç'a été une cruelle déception pour lui et qu'il a choisi la médecine comme un pis-aller (48), vers quoi ne le poussait aucune vocation.

L'idée de soigner des malades, de toucher des corps souffrants le rebutait, il n'en a jamais fait mystère. Il trouvait en revanche attirant d'acquérir un savoir sur les maladies. Un des psychiatres qui l'ont examiné, le docteur Toutenu, a dit au procès n'être pas d'accord quand il se déniait toute vocation médicale. Il y avait en lui, pense-t-il, de quoi faire un vrai et bon médecin et pour lui faire choisir cette voie une de ces puissantes motivations inconscientes sans quoi rien ne s'accomplit : le désir de comprendre la maladie de sa mère, peut-être de la guérir. Et comme il était difficile, dans cette famille, de faire le départ (49) entre la souffrance psychique interdite et ses manifestations organiques autorisées, le docteur Toutenu s'est même risqué à dire qu'il aurait pu devenir un excellent psychiatre.
Il avait une autre raison de s'inscrire en première année de médecine à Lyon, c'est que Florence, une cousine éloignée qu'il voyait quelquefois dans des fêtes de famille, s'y était inscrite aussi. Elle habitait Annecy avec ses parents et ses deux frères dont elle était l'aînée. Son père travaillait dans une entreprise fabriquant des montures de lunettes, un de ses frères est devenu opticien. C'était une grande fille sportive, bien faite, qui aimait les feux de camp, les sorties en bande, confectionner des gâteaux pour la fête de l'aumônerie (50). Elle était catholique avec naturel. Tous ceux qui l'ont connue la décrivent franche, droite, entière, heureuse de vivre. « Une chic fille, dit Luc Ladmiral, un peu tradi (51)... » Pas sotte du tout, mais pas maligne non plus, en ce sens qu'elle ne voyait pas plus le mal qu'elle ne le faisait. Elle semblait promise à une vie sans histoires, dont un esprit négatif, du genre qu'elle ne fréquentait pas, aurait jugé la courbe d'avance décourageante : des études supérieures pas trop poussées, le temps de se trouver un mari solide et chaleureux comme elle ; deux ou trois beaux enfants qu'on élève dans de fermes principes et une humeur joyeuse ; un pavillon de banlieue résidentielle à la cuisine bien équipée ; de grandes fêtes pour Noël et les anniversaires, toutes générations confondues ; des amis comme soi ; un train de vie en progression modérée mais constante ; puis le départ des enfants, un à un, leurs mariages, la chambre de l'aîné qu'on transforme en salon de musique parce qu'on a le temps de se remettre au piano ; le mari prend sa retraite, on n'a pas vu le temps passer, on se met à avoir des moments de cafard, à trouver la maison trop grande, les jours trop longs, les visites des enfants trop rares ; on repense à ce type avec qui on a eu une brève aventure, la seule, dans les premières années de la quarantaine, ç'avait été terrible alors, le secret, la griserie, la culpabilité, par la suite on a su que le mari aussi avait eu son histoire, qu'il avait même pensé à divorcer ; on frissonne à l'approche de l'automne, c'est déjà la Toussaint et un jour, après un examen de routine, on apprend qu'on a un cancer et que voilà, c'est fini, dans quelques mois on sera enterrée. Une vie ordinaire, mais elle aurait su y adhérer, l'habiter comme une bonne ménagère sait donner de l'âme à une maison et la rendre douce aux siens. Il ne semble pas qu'elle ait jamais rêvé d'autre chose, même en secret poursuivi de chimère (52). Peut-être en était-elle protégée par sa foi, qu'on dit profonde : il n'y avait pas chez elle le moindre bovarysme (53), la moindre vocation pour les fugues, l'inconséquence ni bien sûr la tragédie.

(Avant qu'elle n'ait lieu, cela dit, tout le monde trouvait Jean-Claude le parfait mari d'une telle femme. Au cours du procès, la présidente s'est offusquée de ses achats de cassettes pornographiques et lui a ingénument demandé ce qu'il en faisait. L'accusé ayant répondu qu'il les regardait, et quelquefois avec son épouse, la présidente a trouvé cela diffamatoire (54) pour la mémoire de la défunte : « Imagine-t-on Florence regardant des cassettes pornographiques ? » s'est-elle écriée, et lui, baissant la tête, a murmuré : « Non, je sais bien, mais on ne m'imaginait pas moi non plus. »)
Cette ligne de vie droite et claire qui semblait un attribut naturel de Florence, il a voulu la partager. Il dit que depuis l'âge de quatorze ans il s'estimait promis à elle. Rien ne s'y opposait mais il n'est pas certain que cette élection ait été immédiatement réciproque. À Lyon, Florence partageait un petit appartement avec deux filles, comme elle étudiantes en médecine. À les croire, elle était plutôt agacée par la cour à la fois insistante et timide de ce cousin jurassien qui plaisait surtout à ses parents et, plus ou moins chargé par eux de veiller sur elle, ne manquait jamais de l'attendre à la gare de Perrache quand elle revenait d'Annecy le dimanche soir. Elle était très sociable, lui ne connaissait personne mais à force d'y faire tapisserie s'est agrégé à son groupe de copains. Personne n'y voyait d'inconvénient, personne non plus, s'il n'était pas là, ne songeait à l'appeler. Dans cette petite bande sagement remuante qui faisait des excursions en montagne et quelquefois, le samedi soir, sortait en boîte, il tenait le rôle du polar (55) pas très drôle, mais gentil. Luc Ladmiral, lui, était le leader naturel. Beau garçon, rejeton (56) d'une vieille famille de médecins lyonnais, sûr de lui sans frime, catholique sans bigoterie (57), préparant son avenir mais résolu à profiter de sa jeunesse, il s'entendait à merveille avec Florence, en tout bien tout honneur. Jean-Claude lui passait ses notes de cours, si nettes qu'elles semblaient prises pour être lues par d'autres. Luc appréciait son sérieux et sa loyauté. Il aimait en faisant son éloge montrer la sûreté de son jugement qui ne s'arrêtait pas aux apparences : où les autres ne voyaient qu'un campagnard placide (58), un peu lourdaud, lui devinait le travailleur qui irait loin et, mieux que cela, l'homme sûr et sans détours, digne d'une totale confiance. Cette amitié a fait beaucoup pour son intégration dans le groupe et peut-être influé sur les sentiments de Florence.

Les méchantes langues disent qu'elle lui a cédé de guerre lasse. Qu'elle était touchée, attendrie peut-être, mais pas amoureuse. Qui le sait ? Que sait-on du mystère des couples ? Ce que nous savons, c'est que pendant dix-sept ans ils ont célébré le 1er mai, qui n'était pas l'anniversaire de leur mariage mais celui du jour où Jean-Claude a osé dire « je t'aime » à Florence, et qu'après cette déclaration il a eu avec elle - et elle, très probablement, avec lui - ses premières relations sexuelles. Il avait vingt et un ans.
Le sexe est un des blancs de cette histoire. Jusqu'à Corinne, il n'a de son propre aveu pas connu d'autre femme que la sienne et je me trompe peut-être, mais je ne pense pas que Florence ait eu d'aventures après son mariage. La qualité d'une vie amoureuse n'est pas liée au nombre des partenaires et il doit exister de très heureuses relations érotiques entre gens qui se restent fidèles toute leur vie : il est cependant difficile d'imaginer que Jean-Claude et Florence Romand aient été unis par une très heureuse relation érotique - si ç'avait été le cas, leur histoire n'aurait pas été celle-là. Quand au cours de l'instruction la question lui a été posée, il s'est contenté de répondre que de ce point de vue-là tout était « normal » et, assez curieusement, aucun des quatre couples de psychiatres qui l'ont examiné n'a cherché à lui en faire dire plus ni à formuler d'hypothèse à ce sujet. Lors du procès, en revanche, il courait parmi les vétérans (59) de la presse judiciaire une rumeur goguenarde (60) selon laquelle le fond de toute cette histoire, c'est que l'accusé n'était pas une affaire au lit. Cette rumeur ne se fondait pas seulement sur l'impression générale qu'il produisait, mais aussi sur cette coïncidence : chaque fois qu'il a couché avec une femme, Florence au printemps 1975, Corinne au printemps 1990, cette union a été suivie d'une séparation décrétée par celle-ci, et pour lui d'une période dépressive. Dès que Corinne a cédé à ses avances, elle lui tient un petit discours affectueux et raisonnable sur le thème : arrêtons-nous là, je tiens trop à notre amitié pour risquer de la gâcher, je t'assure, c'est mieux ainsi, etc. Discours qu'il écoutait comme un enfant puni qu'on essaye de consoler en lui disant que c'est pour son bien. De même, quinze ans plus tôt, après quelques jours de ce qui était enfin une liaison, Florence a pris prétexte de la préparation de ses examens, du risque d'en être distraite, pour décider qu'il valait mieux ne plus se voir. Oui, ce serait mieux ainsi.

Ainsi éconduit, il a réagi, comme au lycée du Parc, par une dépression inavouée et par un acte manqué. Que son réveil n'ait pas sonné ou qu'il n'ait pas voulu l'entendre, il s'est levé trop tard pour passer une des épreuves de ses examens de fin de seconde année et a été ajourné, pour cette épreuve, à la session de septembre. Ce n'était pas une catastrophe : il lui manquait seulement quelques points pour être admis. L'été a néanmoins été mélancolique car, si Florence maintenait sa volonté de ne plus le voir pour le bien de leurs études à tous les deux, il savait par des amis communs que cette résolution inflexible ne l'empêchait pas de sortir en bande, de s'amuser, et il se morfondait d'autant plus à Clairvaux. Puis la rentrée est arrivée et la bifurcation (61) a commencé.
Entre la séparation décrétée par Florence et cette rentrée de septembre, juste avant les vacances d'été, prend place un épisode avant-coureur. Ils étaient dans une boîte de nuit, la bande habituelle moins Florence, déjà partie pour Annecy. À un moment, Jean-Claude a dit qu'il sortait chercher des cigarettes dans sa voiture. Il n'est revenu que plusieurs heures après, sans que personne apparemment se soit inquiété de cette absence prolongée. Sa chemise était déchirée, maculée de sang, et lui hagard. Il a raconté à Luc et aux autres que des inconnus l'avaient agressé. Sous la menace d'un pistolet, ils l'avaient obligé à monter dans le coffre de sa voiture et à leur donner les clés. La voiture avait démarré. Elle roulait très vite et lui, dans le coffre, était trimballé, meurtri par les cahots, terrifié. Il avait l'impression qu'on allait très loin et que ces types qu'il n'avait jamais vus, qui le prenaient peut-être pour un autre, allaient le tuer. Aussi brutalement et arbitrairement qu'ils l'y avaient jeté, ils avaient fini par le sortir du coffre, le rouer de coups et l'abandonner au bord de la route de Bourg-en-Bresse, à 50 kilomètres de Lyon. Ils lui avaient laissé sa voiture, au volant de laquelle il était rentré tant bien que mal.

« Mais enfin, qu'est-ce qu'ils te voulaient ? » demandaient les amis, stupéfaits. Il secouait la tête : « Justement, je n'en sais rien. Je n'y comprends rien. Je me pose exactement les mêmes questions que vous. » Il fallait prévenir la police, porter plainte. Il a dit qu'il le ferait mais les mains courantes (62) des commissariats lyonnais n'en gardent pas trace. Pendant quelques jours, on lui a demandé s'il y avait du nouveau, puis les vacances sont arrivées, chacun est parti de son côté, on n'en a plus reparlé. Dix-huit ans plus tard, cherchant dans le passé de son ami quelque chose qui pourrait expliquer la tragédie, Luc s'est rappelé cette histoire. Il en a parlé au juge d'instruction, qui la connaissait déjà. Dans un de ses premiers entretiens avec les psychiatres, le prévenu l'avait évoquée tout à fait spontanément, comme un exemple de sa mythomanie (63) : de même qu'il s'était inventé, adolescent, une amoureuse prénommée Claude, il avait inventé cette agression pour qu'on s'intéresse à lui. « Mais après, je ne savais plus si c'était vrai ou faux. Je n'ai bien sûr pas le souvenir de l'agression réelle, je sais qu'elle n'a pas eu lieu, mais je n'ai pas non plus celui de la simulation, d'avoir déchiré ma chemise ou de m'être moi-même griffé. Si je réfléchis, je me dis que je l'ai forcément fait mais je ne me le rappelle pas. Et j'ai fini par croire que j'ai vraiment été agressé. »

Le plus étrange, dans cet aveu, c'est que rien ne l'y obligeait. L'histoire, dix-huit ans après, était parfaitement invérifiable. Elle l'était déjà quand, de retour à la boîte, il l'avait racontée à ses amis. Par ailleurs, elle ne tenait pas debout et c'est pourquoi, paradoxalement, personne n'a songé à la mettre en doute. Un menteur s'efforce en général d'être plausible : ce qu'il racontait, ne l'étant pas, devait être vrai.
Quand j'étais en seconde, au lycée, beaucoup d'élèves s'étaient mis à fumer. J'étais à quatorze ans le plus petit de la classe et, craignant de faire sourire en imitant les grands, j'avais mis au point un stratagème. Je prenais une cigarette dans la cartouche de Kent que ma mère avait achetée lors d'un voyage et gardait à la maison au cas où un invité aurait voulu fumer, je glissais cette cigarette dans la poche de mon caban et, le moment venu, au café où nous nous retrouvions après les cours, j'y plongeais la main. Fronçant les sourcils, j'examinais ma trouvaille avec étonnement. Je demandais, d'une voix qui me semblait péniblement stridente, qui avait mis ça dans ma poche. Personne, et pour cause, ne disait que c'était lui, et surtout personne ne prêtait grande attention à l'incident, que moi seul commentais. J'étais certain qu'il n'y avait pas de cigarette dans ma poche quand j'étais parti de chez moi : cela signifiait que quelqu'un y avait glissé celle-ci à mon insu. Je répétais que je n'y comprenais rien comme si cela suffisait à écarter le soupçon que j'avais pu moi-même arranger cette saynète (64) pour me rendre intéressant. Or ça ne me rendait pas intéressant. On ne refusait pas de m'écouter, mais les plus complaisants disaient « ouais, c'est bizarre » et passaient à autre chose. J'avais l'impression, moi, de les placer devant un de ces dilemmes qui tout en l'agaçant ne peuvent que mobiliser l'esprit. Soit, comme je le prétendais, quelqu'un avait mis cette cigarette dans ma poche et la question était : pourquoi ? Soit c'était moi qui l'avais fait, qui mentais, et la question était la même : pourquoi ? dans quel intérêt ? Je finissais par hausser les épaules avec une feinte désinvolture et dire que bon, puisque cette cigarette était là je n'avais plus qu'à la fumer. Ce que je faisais. Mais je restais surpris et déçu de ce qu'aux yeux des autres il ne semblait pas s'être passé autre chose que les gestes habituels d'un fumeur : sortir une cigarette et l'allumer, ce qu'ils faisaient tous et que je désirais faire sans l'oser. On aurait dit que cette contorsion par laquelle je voulais à la fois affirmer que je fumais et que si je le faisais c'était à la suite de circonstances tout à fait spéciales, en somme qu'il ne s'agissait pas de ma part d'un choix dont je redoutais qu'on se moque (ce à quoi nul ne songeait), mais d'une obligation liée à un mystère, que tout ce petit cirque n'avait été remarqué par personne. Et je me figure bien l'étonnement de Romand devant la façon dont ses amis ont pris leur parti de son invraisemblable explication. Il était sorti, revenu en racontant que des types l'avaient tabassé et voilà tout.

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