Transcription intégrale du texte et des notes de l’édition originale arial 16





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p.25 [ de l’édition originale ]
L'automne précédent, Déa était en train de mourir du sida. Ce n'était pas une amie proche, mais une des meilleures amies d'une de nos meilleures amies, Élisabeth. Elle était belle, d'une beauté un peu inquiétante que la maladie avait accentuée, avec une crinière fauve dont elle tirait fierté. Devenue très pieuse, vers la fin, elle avait disposé chez elle une sorte d'autel sur lequel des bougies éclairaient des icônes. Une nuit, une bougie a mis le feu à ses cheveux, elle a flambé comme une torche. On l'a transportée au service des grands brûlés de l'hôpital Saint-Louis. Troisième degré sur la moitié du corps : elle ne mourrait pas du sida, c'était peut-être ce qu'elle voulait. Mais elle n'est pas morte tout de suite, ça a duré presque une semaine durant laquelle Élisabeth est allée tous les jours la voir : enfin, voir ce qui restait d'elle. Elle débarquait chez nous après, pour boire et parler. Elle disait que d'une certaine façon c'est beau, un service de grands brûlés. Il y a des voiles blancs, de la gaze, du silence, on croirait le château de la Belle au bois dormant. On ne voyait de Déa qu'une forme entourée de bandelettes blanches et si elle avait été morte ç'aurait été presque apaisant. Le terrible, c'est qu'elle vivait encore. Les médecins assuraient qu'elle n'en avait pas conscience et Élisabeth, qui est parfaitement athée, passait ses nuits à prier pour que ce soit vrai. Moi, à cette époque, j'en étais arrivé dans la biographie de Dick (6) au moment où il écrit ce roman terrifiant qui s'appelle Ubik et imagine ce qui se passe dans les cerveaux de gens conservés en cryogénie (7) : bribes de pensées à la dérive, échappées de stocks mémoriels saccagés, grignotement obstiné de l'entropie (8), courts-circuits provoquant des étincelles de lucidité panique, tout ce que cache la ligne paisible et régulière d'un encéphalogramme (9) presque plat. Je buvais et fumais trop, j'avais tout le temps l'impression que j'allais me réveiller en sursaut. Une nuit, c'est devenu insupportable. Je me levais, me recouchais près d'Anne endormie, me retournais, tous les muscles tendus, les nerfs vrillés (10), je crois n'avoir jamais de ma vie éprouvé une telle sensation de malaise physique et moral, encore malaise est-il un mot faible, je sentais monter en moi, déferler, prête à me submerger, l'épouvante innommable de l'enterré vivant. Au bout de plusieurs heures, d'un coup, tout s'est dénoué. Tout est devenu fluide, libre, je me suis aperçu que je pleurais, à grosses larmes chaudes, et c'était de joie. Jamais je n'avais éprouvé une telle sensation de malaise, jamais je n'ai éprouvé une telle sensation de délivrance. Je suis resté un moment à baigner sans comprendre dans cette espèce d'extase amniotique (11), puis j'ai compris. J'ai regardé l'heure. Le lendemain j'ai appelé Élisabeth. Oui, Déa était morte. Oui, juste avant quatre heures du matin.
Lui seul, encore dans le coma, ne savait pas qu'il était vivant et que ceux qu'il aimait étaient morts de sa main. Cette absence n'allait pas durer. Il allait sortir des limbes (12). Que verrait-il en ouvrant les yeux ? Une chambre peinte en blanc, des bandages blancs enveloppant son corps. Que se rappelait-il ? Quelles images l'accompagnaient pendant qu'il remontait vers la surface ? Qui, le premier, allait croiser son regard ? Une infirmière, sans doute. Est-ce qu'elle allait lui sourire, comme elles doivent faire toutes dans ces moments-là parce qu'alors une infirmière est une mère qui accueille son enfant au sortir d'un très long tunnel et elles savent toutes d'instinct, sinon elles feraient un autre métier, qu'il est essentiel en sortant de ce tunnel de ressentir de la lumière, de la chaleur, un sourire ? Oui, mais à lui ? L'infirmière devait savoir qui il était, repousser les journalistes qui campaient à l'entrée du service mais lire leurs articles. Elle avait vu les photos, c'étaient toujours les mêmes, la maison incendiée et les six petits portraits d'identité. La vieille dame douce et craintive. Son mari, raide comme la justice, les yeux écarquillés derrière ses grosses lunettes d'écaille. Florence belle et souriante. Lui avec sa bonne tête de père tranquille, un peu empâté, un peu dégarni. Et puis les deux petits, surtout les deux petits, Caroline et Antoine, sept et cinq ans. Je les regarde en écrivant cela, je trouve qu'Antoine ressemble un peu à Jean-Baptiste, le cadet de mes fils, j'imagine son rire, son léger zézaiement, ses colères, son sérieux, tout ce qui était très important pour lui, toute cette sentimentalité pelucheuse qui est la vérité de l'amour que nous portons à nos enfants et moi aussi j'ai envie de pleurer.
Une fois décidé, ce qui s'est fait très vite, d'écrire sur l'affaire Romand, j'ai pensé filer sur place. M'installer dans un hôtel de Ferney-Voltaire, jouer le reporter fouineur et qui s'incruste. Mais je me voyais mal coinçant mon pied dans les portes que des familles endeuillées voudraient me refermer au nez, passant des heures à boire des vins chauds avec des gendarmes francs-comtois, cherchant des stratagèmes pour faire connaissance de la greffière du juge d'instruction. Surtout, je me suis rendu compte que ce n'était pas cela qui m'intéressait. L'enquête que j'aurais pu mener pour mon compte, l'instruction dont j'aurais pu essayer d'assouplir le secret n'allaient mettre au jour que des faits. Le détail des malversations financières de Romand, la façon dont au fil des ans s'était mise en place sa double vie, le rôle qu'y avait tenu tel ou tel, tout cela, que j'apprendrais en temps utile, ne m'apprendrait pas ce que je voulais vraiment savoir : ce qui se passait dans sa tête durant ces journées qu'il était supposé passer au bureau ; qu'il ne passait pas, comme on l'a d'abord cru, à trafiquer des armes ou des secrets industriels ; qu'il passait, croyait-on maintenant, à marcher dans les bois. (Je me rappelle cette phrase, la dernière d'un article de Libération, qui m'a définitivement accroché : « Et il allait se perdre, seul, dans les forêts du Jura. »)

Cette question qui me poussait à entreprendre un livre, ni les témoins, ni le juge d'instruction, ni les experts psychiatres ne pourraient y répondre, mais soit Romand lui-même, puisqu'il était en vie, soit personne. Après six mois d'hésitations, je me suis décidé à lui écrire, aux bons soins de son avocat. C'est la lettre la plus difficile que j'ai eu à faire de ma vie.
Paris, le 30 août 1993
Monsieur,

Ma démarche risque de vous heurter. Je cours ma chance tout de même.

Je suis écrivain, auteur à ce jour de sept livres dont je vous envoie le dernier paru. Depuis que j'ai appris par les journaux la tragédie dont vous avez été l'agent et le seul survivant, j'en suis hanté. Je voudrais, autant qu'il est possible, essayer de comprendre ce qui s'est passé et en faire un livre - qui, bien sûr, ne pourrait paraître qu'après votre procès.

Avant de m'y engager, il m'importe de savoir quel sentiment vous inspire un tel projet. Intérêt, hostilité, indifférence ? Soyez sûr que, dans le second cas, j'y renoncerai. Dans le premier, en revanche, j'espère que vous consentirez à répondre à mes lettres et peut-être, si cela est permis, à me recevoir.

J'aimerais que vous compreniez que je ne viens pas à vous poussé par une curiosité malsaine ou par le goût du sensationnel. Ce que vous avez fait n'est pas à mes yeux le fait d'un criminel ordinaire, pas celui d'un fou non plus, mais celui d'un homme poussé à bout par des forces qui le dépassent, et ce sont ces forces terribles que je voudrais montrer à l'œuvre.

Quelle que soit votre réaction à cette lettre, je vous souhaite, monsieur, beaucoup de courage, et vous prie de croire à ma très profonde compassion.

Emmanuel Carrère
J'ai posté cette lettre. Quelques instants après, trop tard, j'ai pensé avec épouvante à l'effet que risquait de faire sur son destinataire le titre du livre qui l'accompagnait : Je suis vivant et vous êtes morts.

J'ai attendu.

Je me disais : si par extraordinaire Romand accepte de me parler (de « me recevoir », comme je l'avais écrit cérémonieusement), si le juge d'instruction, le Parquet ou son avocat ne s'y opposent pas, alors mon travail m'engagera dans des eaux dont je n'ai pas idée. Si, comme il est plus probable, Romand ne me répond pas, j'écrirai un roman « inspiré » de cette affaire, je changerai les noms, les lieux, les circonstances, j'inventerai à ma guise : ce sera de la fiction.

Romand ne m'a pas répondu. J'ai relancé son avocat, qui n'a même pas voulu me dire s'il avait transmis ma lettre et mon livre.

Fin de non-recevoir.

J'ai commencé un roman où il était question d'un homme qui chaque matin embrassait femme et enfants en prétendant aller à son travail et partait marcher sans but dans les bois enneigés. Au bout de quelques dizaines de pages, je me suis trouvé coincé. J'ai abandonné. L'hiver suivant, un livre m'est tombé dessus, le livre que sans le savoir j'essayais vainement d'écrire depuis sept ans (13). Je l'ai écrit très vite, de façon quasi automatique, et j'ai su aussitôt que c'était de très loin ce que j'avais fait de meilleur. Il s'organisait autour de l'image d'un père meurtrier qui errait, seul, dans la neige, et j'ai pensé que ce qui m'avait aimanté dans l'histoire de Romand avait, comme d'autres projets inaboutis, trouvé là sa place, une place juste, et qu'avec ce récit j'en avais fini avec ce genre d'obsessions. J'allais enfin pouvoir passer à autre chose. À quoi ? Je n'en savais rien et je ne m'en souciais pas. J'avais écrit ce pour quoi j'étais devenu écrivain. Je commençais à me sentir vivant.

p.31 [ de l’édition originale ]
Bourg-en-Bresse, le 10.9.95
Monsieur,

Ce n'est ni l'hostilité ni l'indifférence à vos propositions qui expliquent un si long retard dans ma réponse à votre lettre du 30.8.93. Mon avocat m'avait dissuadé de vous écrire tant que l'instruction était en cours. Comme celle-ci vient de s'achever, j'ai l'esprit plus disponible et les idées plus claires (après trois expertises psychiatriques et 250 heures d'interrogatoire) pour donner une éventuelle suite à vos projets. Une autre circonstance fortuite m'a vivement influencé : je viens de lire votre dernier livre, La Classe de neige, et je l'ai beaucoup apprécié.

Si vous souhaitez toujours me rencontrer dans une volonté commune de compréhension de cette tragédie qui reste pour moi d'une actualité quotidienne, il faudrait que vous fassiez une demande de permis de visite adressée à M. le procureur de la République et accompagnée de deux photos et d'une photocopie de la carte d'identité.

Dans l'attente de vous lire ou de vous rencontrer, je vous adresse tous mes vœux de succès pour votre livre et vous prie de croire, Monsieur, à toute ma reconnaissance pour votre compassion et mon admiration pour votre talent d'écrivain.

À bientôt, peut-être.

Jean-Claude Romand
C'est peu dire que cette lettre m'a secoué. Je me suis senti, deux ans plus tard, rattrapé par la manche. J'avais changé, je me croyais loin. Cette histoire et surtout mon intérêt pour elle me dégoûtaient plutôt. D'un autre côté, je n'allais pas lui dire que non, maintenant je ne souhaitais plus le rencontrer. J'ai demandé un permis de visite. On me l'a refusé, comme je n'étais pas de la famille, en précisant que je pourrais renouveler ma démarche après sa comparution devant la cour d'assises de l'Ain, prévue pour le printemps 1996. En attendant, restait le courrier.
Il collait au dos des enveloppes de petits stickers avec son nom et son adresse., « M. Jean-Claude Romand, 6, rue du Palais, 01011 Bourg-en-Bresse », et quand je lui répondais j'évitais le mot « prison » dans la suscription (14). Je devinais qu'il n'aimait pas son grossier papier quadrillé, l'obligation de le ménager, peut-être même celle d'écrire à la main. J'ai cessé de taper mes lettres sur l'ordinateur pour qu'à cet égard au moins nous soyons à égalité. L'obsession que j'avais de l'inégalité de nos conditions, la peur de le blesser en étalant ma chance d'homme libre, de mari et de père de famille heureux, d'écrivain estimé, la culpabilité de n'être pas, moi, coupable, tout cela a donné à mes premières lettres ce ton presque obséquieux (15) dont il a fidèlement renvoyé l'écho. Il n'y a sans doute pas trente-six mille manières de s'adresser à quelqu'un qui a tué sa femme, ses enfants, ses parents, et leur survit. Mais je me rends compte avec le recul que je l'ai tout de suite caressé dans le sens du poil en adoptant cette gravité compassée (16) et compassionnelle (17) et en le voyant non comme quelqu'un qui a fait quelque chose d'épouvantable mais comme quelqu'un à qui quelque chose d'épouvantable est arrivé, le jouet infortuné (18) de forces démoniaques.

Je me posais tellement de questions que je n'osais pas lui en poser une seule. Lui, de son côté, était aussi peu enclin à revenir sur les faits que passionnément désireux d'en scruter la signification. Il n'évoquait pas de souvenirs, ne faisait que des allusions lointaines et abstraites à « la tragédie », aucune à ceux qui en avaient été les victimes, mais s'étendait volontiers sur sa propre souffrance, son deuil impossible, les écrits de Lacan qu'il avait entrepris de lire dans l'espoir de se comprendre mieux. Il recopiait pour moi des extraits des rapports des psychiatres : « ...Dans l'affaire actuelle, et à un certain niveau archaïque de fonctionnement, J.C.R. ne faisait plus bien la différence entre lui et ses objets d'amour : il faisait partie d'eux et eux de lui dans un système cosmogonique (19) totalisant, indifférencié et clos. À ce niveau, il n'y a plus beaucoup de différence entre suicide et homicide... »

Quand je lui demandais des détails sur sa vie en prison, cela ne le rendait pas plus concret. Il me donnait l'impression de ne pas s'intéresser au réel, seulement au sens qui se cache derrière, et d'interpréter tout ce qui lui arrivait comme signe, notamment mon intervention dans sa vie. Il se disait convaincu « que l'approche de cette tragédie par un écrivain peut largement compléter et transcender (20) d'autres visions, plus réductrices, telles que celles de la psychiatrie ou d'autres sciences humaines » et tenait à me persuader et à se persuader lui-même que « toute récupération narcissique (21) » était « loin de (s)a pensée (consciente, du moins) ». J'ai entendu qu'il comptait sur moi plus que sur les psychiatres pour lui rendre compréhensible sa propre histoire et plus que sur les avocats pour la rendre compréhensible au monde. Cette responsabilité m'effrayait mais ce n'était pas lui qui était venu me chercher, j'avais fait le premier pas et j'ai considéré que je devais en accepter les conséquences.
J'ai donné à notre correspondance un tour d'écrou supplémentaire en posant la question : « Êtes-vous croyant ? Je veux dire : pensez-vous que ce que vous-même échouez à comprendre dans cette tragédie, il existe une instance au-dessus de nous qui le comprenne et peut-être puisse l'absoudre ? »

Réponse : « Oui. « Je crois croire. » Et je ne pense pas qu'il s'agisse d'une croyance de circonstance, visant à nier la possibilité terrifiante que nous ne soyons pas tous réunis après la mort dans un Amour éternel, ou à trouver un sens à ma (sur)vie dans une rédemption mystique (22). De nombreux "signes" sont venus depuis trois ans renforcer ma conviction, mais veuillez comprendre ma discrétion dans ce domaine. J'ignore si vous-même êtes croyant. Votre prénom pourrait être un indice positif. »

Là aussi, j'avais commencé. Si embarrassante que soit la question, il fallait y répondre par oui ou par non et, dans le noir, j'ai dit oui. « Autrement, je ne pourrais affronter une histoire aussi terrible que la vôtre. Pour regarder en face, sans complaisance morbide, la nuit où vous avez été, où vous êtes encore plongé, il faut croire qu'il existe une lumière dans laquelle tout ce qui a été, même l'excès du malheur et du mal, nous deviendra intelligible. »
Le procès approchant, il était de plus en plus angoissé. L'enjeu, pour lui, n'était pas pénal : la condamnation serait forcément très lourde, il le savait et je n'avais pas l'impression que la liberté lui manquait. Certaines contraintes lui pesaient dans la vie carcérale mais dans l'ensemble elle lui convenait. Tout le monde était au courant de ce qu'il avait fait, il n'avait plus à mentir et, à côté de la souffrance, goûtait une liberté psychique toute neuve. C'était un détenu modèle, aussi apprécié de ses compagnons que du personnel. Sortir de ce cocon où il avait trouvé sa place pour être jeté en pâture à des gens qui le considéraient comme un monstre le terrifiait. Il se répétait qu'il le fallait, qu'il était essentiel pour les autres et pour lui qu'il ne se dérobe pas devant le tribunal des hommes. « Je me prépare à ce procès, m'écrivait-il, comme à un rendez-vous crucial : ce sera le dernier avec "eux", la dernière chance d'être enfin moi-même face à "eux"... J'ai le pressentiment qu'après, mon avenir ne durera pas longtemps. »
J'ai voulu voir les lieux où il avait vécu en fantôme. Je suis parti une semaine, muni de plans qu'à ma demande il avait dessinés avec soin, d'itinéraires commentés que j'ai suivis fidèlement, en respectant même l'ordre chronologique qu'il me suggérait. (« Merci de me donner l'occasion de reparcourir cet univers familier, parcours très douloureux mais plus facile à partager avec quelqu'un qu'à refaire seul... ») J'ai vu le hameau de son enfance, le pavillon de ses parents, son studio d'étudiant à Lyon, la maison incendiée à Prévessin, la pharmacie Cottin où sa femme faisait des remplacements, l'école Saint-Vincent de Ferney. J'avais le nom et l'adresse de Luc Ladmiral, je suis passé devant son cabinet mais ne suis pas entré. Je n'ai parlé à personne. J'ai traîné seul là où il traînait seul ses journées désœuvrées : sur des chemins forestiers du Jura et, à Genève, dans le quartier des organisations internationales où se trouve l'immeuble de l'OMS. J'avais lu qu'une photo de grand format représentant cet immeuble était encadrée au mur du salon où il a tué sa mère. Une croix marquait, sur la façade, la fenêtre de son bureau, mais je ne connaissais pas la place de cette croix et ne suis pas allé au-delà du hall.

Je ressentais de la pitié, une sympathie douloureuse en mettant mes pas dans ceux de cet homme errant sans but, année après année, replié sur son absurde secret qu'il ne pouvait confier à personne et que personne ne devait connaître sous peine de mort. Puis je pensais aux enfants, aux photos de leurs corps prises à l'institut médico-légal : horreur à l'état brut, qui fait instinctivement fermer les yeux, secouer la tête pour que cela n'ait pas existé. J'avais cru en avoir fini avec ces histoires de folie, d'enfermement, de gel. Pas forcément me mettre à l'émerveillement franciscain (23) avec laudes (24) à la beauté du monde et au chant du rossignol, mais tout de même être délivré de ça. Et je me retrouvais choisi (c'est emphatique (25), je sais, mais je ne vois pas le moyen de le dire autrement) par cette histoire atroce, entré en résonance avec l'homme qui avait fait ça. J'avais peur. Peur et honte. Honte devant mes fils que leur père écrive là-dessus. Était-il encore temps de fuir ? Ou était-ce ma vocation particulière d'essayer de comprendre ça, de le regarder en face ?
Pour être sûr d'être bien placé, je me suis fait accréditer aux assises de l'Ain par Le Nouvel Observateur. La veille de la première audience, toute la presse judiciaire française s'est retrouvée dans le principal hôtel de Bourg-en-Bresse. Je ne connaissais jusqu'alors qu'une catégorie de journalistes, les critiques de cinéma, j'en découvrais une autre, avec ses rassemblements tribaux qui ne sont pas des festivals mais des procès. Quand, ayant un peu bu comme nous l'avons fait ce soir-là, ils se rappellent leurs campagnes, ce n'est pas Cannes, Venise ou Berlin, mais Dijon pour Villemin ou Lyon pour Barbie (26), et je trouvais ça autrement sérieux. Mon premier article sur l'affaire me valait de la considération. Le vieux routier de L'Est républicain me tutoyait en me versant des chopines, la jolie fille de L'Humanité me souriait. Je me suis senti adoubé (27) par ces gens dont l'humanité me plaisait.

C'est à l'accusé qu'appartient d'autoriser ou d'interdire la présence de photographes au début des audiences et Romand l'avait autorisée, ce que certains interprétaient comme une marque de cabotinage (28). Il y en avait le lendemain matin une bonne trentaine, et des cameramen de toutes les chaînes de télévision qui pour tromper l'attente filmaient le box vide, les moulures de la salle et, devant l'estrade de la Cour, la vitrine exposant les pièces à conviction : carabine, silencieux, bombe lacrymogène, photos extraites d'un album de famille. Les enfants riaient en s'éclaboussant dans une piscine gonflable de jardin. Antoine soufflait les bougies de son quatrième anniversaire. Florence les regardait avec une tendresse confiante et gaie. Lui non plus ne semblait pas triste sur une photo qui devait dater de leurs fiançailles ou des premiers temps de leur mariage : ils étaient à une table de restaurant ou de banquet, des gens s'amusaient autour d'eux, il la tenait par les épaules, ils avaient vraiment l'air amoureux. Son visage était poupin (29), avec les cheveux qui frisaient, une expression de gentillesse rêveuse. Je me suis demandé si au moment de cette photo il avait déjà commencé à mentir. Sans doute oui.

L'homme que les gendarmes ont fait entrer dans le box avait la peau cireuse des prisonniers, les cheveux ras, le corps maigre et mou, fondu dans une carcasse restée lourde. Il portait un costume noir, un polo noir au col ouvert, et la voix qu'on a entendue répondre à l'interrogatoire d'identité était blanche. Il gardait les yeux baissés sur ses mains jointes qu'on venait de libérer des menottes. Les journalistes en face de lui, la présidente et les jurés à sa droite, le public à sa gauche le scrutaient, médusés. « On n'a pas tous les jours l'occasion de voir le visage du diable » : ainsi commençait, le lendemain, le compte rendu du Monde. Moi, dans le mien, je disais d'un damné (30).

Seules les parties civiles ne le regardaient pas. Assise juste devant moi, entre ses deux fils, la mère de Florence fixait le plancher comme si elle s'accrochait à un point invisible pour ne pas s'évanouir. Il avait fallu qu'elle se lève ce matin, qu'elle prenne un petit déjeuner, qu'elle choisisse des vêtements, qu'elle fasse depuis Annecy le trajet en voiture et à présent elle était là, elle écoutait la lecture des 24 pages de l'acte d'accusation. Quand on est arrivé à l'autopsie de sa fille et de ses petits-enfants, la main crispée qui serrait devant sa bouche un mouchoir roulé en boule s'est mise à trembler un peu. J'aurais pu, en tendant le bras, toucher son épaule, mais un abîme me séparait d'elle, qui n'était pas seulement l'intolérable intensité de sa souffrance. Ce n'est pas à elle et aux siens que j'avais écrit, mais à celui qui avait détruit leurs vies. C'est à lui que je croyais devoir des égards parce que, voulant raconter cette histoire, je la considérais comme son histoire. C'est avec son avocat que je déjeunais. J'étais de l'autre côté.

Il restait prostré (31). Vers la fin de la matinée seulement il a risqué des regards vers la salle et les bancs de la presse. La monture de ses lunettes scintillait derrière la vitre qui le séparait de nous tous. Quand ses yeux ont enfin croisé les miens, nous les avons baissés tous les deux.
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