Résumé : Avec l’amélioration des ressources financières des retraités, l’arrivée à l’âge de la retraite de nouvelles générations, et l’allongement de la durée de la retraite, la retraite est aussi devenue un droit au temps libre.





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date de publication05.07.2017
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Droit au repos versus droit au temps libre : les fondements économiques de la retraite
Anne Reimat

OMI/LAME, Université de Reims
Résumé :

Avec l’amélioration des ressources financières des retraités, l’arrivée à l’âge de la retraite de nouvelles générations, et l’allongement de la durée de la retraite, la retraite est aussi devenue un droit au temps libre. Ce papier examine les ressorts de ce changement, à la fois du point de vue théorique et du point de vue de ses implications sur l’activité économique

1. INTRODUCTION

Le droit à un revenu après la vie active s’est progressivement construit sous une double contrainte, celle de la création, souvent due à l’initiative patronale, d’un horizon susceptible de concurrencer l’accès au travail indépendant pour les salariés (cas des régimes spéciaux de retraite) et celle de la reconnaissance d’une inaptitude au travail, fut-elle socialement construite (prendre en charge les plus âgés et les inaptes au travail est l’ambition de la loi sur l’assistance obligatoire aux vieillards, infirmes et incurables de 1905).

La retraite, qui se généralise dans l’entre-deux-guerres et surtout dans les Trente glorieuses, est tout d’abord synonyme de retrait de la vie active voire sociale (Guillemard, 1972). Elle est pour nombre de retraités largement associée à la vieillesse et à la pauvreté (Rapport Laroque, 1962).

Mais cette situation va profondément se modifier à partir des années 70-80, avec l’amélioration des ressources financières des retraités et l’allongement de la durée de la retraite (sorties plus précoces d’activité et augmentation de l’espérance de vie aux âges élevés).

Dés lors, le temps passé à la retraite se transforme, il est certes occupé par le repos, la sphère familiale, mais aussi par des activités culturelles et de loisirs, et des activités d’utilité sociale (Reimat, 2002, Prouteau et Wolff, 2007). Un nouveau temps de la vie émerge avant l’arrivée de la « vraie » vieillesse. La retraite devient un « droit au temps libre ».

Ce papier vise à étudier le sens de cette transformation. Il s’attachera à mettre en évidence cette retraite « droit au temps libre » (2). Cette nouvelle façon d’appréhender la retraite comme un droit au temps libre bouscule la conception économique traditionnelle de la retraite (3). La diffusion de ce type de retraite a nécessairement des implications économiques (4).

2. La retraite droit au temps libre

La retraite « temps libre » s’est diffusée dans les années 80-90, après l’étape de généralisation des retraites à toutes les personnes âgées qui a marqué les trente glorieuses. Elle a pu se développer sous la conjonction de plusieurs facteurs, amélioration des ressources des retraités, arrivée à l’âge de la retraite de nouvelles générations plus éduquées et cultivées, gains d’espérance de vie aux âges élevés, et sorties plus précoces d’activité favorisées par les politiques de l’emploi. Une nouveau modèle culturel de retraite émerge alors véritablement.

2.1. Mise en évidence empirique de la retraite droit au temps libre

Le système de retraite a d’abord été une modeste institution, prioritairement centrée sur l’objectif de fournir des revenus réguliers aux vieux travailleurs, leur permettre de quitter la population active dotés d’un minimum de ressources financières en contrepartie de leur contribution passée. Dans les premiers temps de la retraite, sa rationalité et sa raison d’être découlent en premier lieu de la présomption que les travailleurs mis à la retraite sont incapables de travailler. Il s’agit alors d’une retraite « droit au repos ».

Mais l’histoire de la retraite met bien en évidence la séparation grandissante des concepts de retraite et de vieillesse. Avec la baisse de l’âge de la retraite et la mise en place de nombre de mécanismes de préretraite dans les années 80 et 90, la rationalité de la retraite a évolué, en intégrant notamment des considérations liées à la situation du marché du travail, c’est-à-dire comme alternative au chômage et moyen de libérer des emplois.

Aujourd’hui la retraite signifie d’abord abandonner son activité, se retirer du marché du travail, et non pas entrer dans la vieillesse. La retraite est donc aussi devenue une retraite « droit au temps libre ».

Schéma 1. Retraite et vieillissement


Le laps de temps entre la cessation de l’activité professionnelle et l’arrivée du « vrai » vieillissement − défini par l’arrivée des premières incapacités – n’a cessé de s’étirer (schéma 1). Dans ce domaine, de profondes inégalités apparaissent parmi les retraités, dues aux inégalités d’espérance de vie en partie liées à la catégorie socioprofessionnelle antérieure, et elles ne sont que très faiblement compensées par des retraits plus précoces du marché du travail pour ces catégories professionnelles défavorisées.

En 2006, l’âge moyen de liquidation de la retraite est de 61 ans pour les nouveaux retraités de droits directs de la CNAV. Cet âge moyen diminue depuis 2004 avec la possibilité d’attribution de droits directs avant l’âge de 60 ans ouverte par le dispositif « longue carrière » de la loi Fillon de 20031.

Les générations nées en 1910 (pour les retraités de droits directs CNAV) sont parties en retraite en moyenne vers 64 ans (donc en 1974), et leur durée de retraite a été de 14 ans compte tenu de l’espérance de vie à 64 ans. Pour la génération née en 1930, l’âge moyen de départ en retraite est de 62 ans (départ en 1992 en moyenne) et la durée moyenne de retraite sera de 19 ans (Blanchet, 1997).

Ainsi, les individus disposent désormais en moyenne de 10 à 15 années, voire davantage, de temps libre rémunéré en partie par la retraite avant la survenue des premières incapacités liées au vieillissement.

L’augmentation du temps passé en retraite a très fortement contribué à mettre fin à la politique du troisième âge telle qu’elle était conçue auparavant, centrée sur les loisirs et les clubs « monogénérationnels ». En effet, une distinction peut désormais être opérée entre retraité et personne âgée. La vieillesse est dès lors « repoussée » vers le 4ème âge.

2.2 Les nouveaux retraités : la retraite oui, le retrait non

On compte à l’heure actuelle en France près de 14 millions de retraités, ils constituent plus de 13% de la population et sont de loin la catégorie sociale la plus représentée.

Ces retraités sont majoritairement en bonne santé, et disposent de revenus comparables à ceux des ménages actifs, et pour les plus jeunes d’entre eux, ont accumulé un patrimoine immobilier et financier important en moyenne.

Bien sûr, des inégalités existent et cette catégorie sociale est loin d’être une classe homogène. Une classe d’âge ne l’est jamais et les facteurs socioéconomiques et culturels l’emportent bien souvent sur le critère d’âge pour expliquer les comportements et modes de vie. Toutefois, l’amélioration des conditions de vie des retraités reste indéniable sur la longue période.
Tableau 1 : Population par groupe d’âge (2006)




45-49 ans

50-54 ans

55-59 ans

60-64 ans

65-69 ans

70-74 ans

Hommes

2 140

2 079

2 076

1 375

1 224

1 119

Femmes

2 226

2 163

2 133

1 436

1 373

1 404

Total

4 365

4 241

4 208

2 810

2 597

2 523

France entière, en milliers, estimation au 1er janvier. Source : D’après INSEE.
Les tranches d’âge 55-74 ans représentent plus de 12 millions de personnes (tableau 1), les 60-69 ans sont au nombre de 5,4 millions. Dans les années à venir, l’arrivée en fin de vie active de générations nombreuses va mécaniquement se traduire par une augmentation des « jeunes retraités ».

Marmier-Grigis (2001) a réalisé une vaste enquête sociologique auprès des 55-69 ans, mettant en évidence les particularités des « jeunes retraités ».

Auparavant, et ce schéma reste valable pour certaines catégories de retraités âgés, la « théorie du désengagement » prévalait en sociologie de la vieillesse, décrivant un abandon progressif des rôles sociaux des personnes âgées, une mise en retrait de la vie sociale. Les personnes âgées se voyaient proposer des activités spécifiques (clubs « Troisième âge » ou de retraités). Mais les jeunes retraités font valoir un tout autre schéma, mettant en application conjointement les théories de la « continuité » (la retraite se situe dans un continuum par rapport à la vie antérieure) et de « l’activité » (une retraite réussie suppose la conservation des anciens rôles sociaux et/ou la découverte de nouveaux rôles).

Les jeunes retraités cherchent ainsi à conserver les rôles qu’ils occupaient au cours de leur vie professionnelle ou en découvrent de nouveaux. Cette recherche de la persistance d’un rôle d’acteur social constitue une profonde mutation du modèle culturel de la retraite. Les jeunes retraités délaissent les structures monogénérationnelles de retraités pour des structures inter-âge. Ils favorisent les activités extérieures et sont ouverts aux relations sociales externes alors que les plus âgés sont davantage repliés sur les activités domestiques, et limitent leur sphère relationnelle à la famille et au voisinage.

La retraite ne représente plus une étape de vie associée à la vieillesse, sa perception a changé, à la fois pour les retraités et pour l’ensemble de la société. Elle est de plus en plus envisagée comme l’occasion de se réaliser, de réorganiser sa vie, de mettre en place de nouvelles stratégies relationnelles et occupationnelles, libérées des contraintes liées au travail. Le temps dont les retraités disposent leur donne un sentiment de liberté et d’indépendance. Pour ces retraités, le terme de « retraite » lui-même semble trop vieux.

Pour nombre de retraités, avoir quitté le monde du travail ne suscite d’ailleurs que peu de regrets. Quand se mettent en place des programmes de départ anticipé, les salariés sont preneurs, bien informés et candidats au départ. Cette conception de la cessation d’activité doit s’apprécier dans un contexte où le monde du travail est perçu comme difficile, stressant, par les salariés, et plus encore par les salariés les plus âgés2. La politique d’exclusion des plus âgés de la vie professionnelle contraste ainsi avec la volonté des jeunes retraités de rester insérés dans la vie sociale.

3. Retraite droit au temps libre et conception économique de la retraite

La retraite temps libre bouscule le socle économique traditionnel de la retraite, fondé sur la notion de report d’un revenu dans le temps ou l’idée d’assurance. La conception actuelle de la retraite trouve davantage son explication dans l’acquisition d’un droit social au temps libre, renforcé au cours du temps, et désormais bien ancré dans l’horizon de vie des individus.

3.1 Retraite temps libre et vision économique traditionnelle de la retraite

Les économistes identifient traditionnellement plusieurs fonctions pour les retraites, celle de report du revenu (report dans le temps des cotisations et autres prélèvements versés), celle d’assurance (contre le risque de vivre longtemps), celle de maintien d’un revenu (redistribution ou transfert).

Dès lors, selon « l’économie standard », les systèmes de retraite devraient pouvoir fonctionner de façon optimale en combinant techniques de report du revenu (épargne) et techniques d’assurance.

Comme les systèmes de retraite fonctionnent souvent, dans la réalité, en dehors de strictes références assurantielles et/ou d’épargne volontaire individuelle, les recherches économiques se sont orientées sur le thème des défaillances de marché s’agissant de procurer des retraites.

Ainsi, les défaillances de marché expliquent de façon rationnelle pourquoi les systèmes de retraite sont souvent gérés par l’Etat, obligatoires et sous forme de pensions viagères (Diamond, 2004).

En effet, l’épargne volontaire individuelle est inappropriée, car elle suppose que les individus sachent parfaitement ce qu’ils doivent épargner pour leur retraite (risque d’un montant d’épargne inadéquat), sur quels supports (risque de choix d’un support inadéquat), et que les supports appropriés existent effectivement (risque de marchés incomplets). Cela explique que le marché de la rente viagère soit si peu développé, et que seule une faible fraction de la population y adhère spontanément. Parmi les obstacles à ce développement, figurent également d’autres motifs, la crainte de décéder avant d’avoir pu bénéficier de la rente, le souhait de laisser un héritage, des rentes exprimées en nominal et protégeant mal de l’inflation… Le marché de la rente viagère est également affecté par le phénomène de sélection adverse, c’est-à-dire la présomption que les personnes ayant une espérance de vie élevée aient une plus forte demande pour ce type de produit. Il existe en effet de grandes différences d’espérance de vie entre individus et groupes sociaux, qui peuvent qui plus est être attribuées à des facteurs assez facilement mesurables, mais des règles anti-discriminations limitent les variables que les assurances peuvent intégrer dans leur prix (fumeurs ou non, sexe, CSP, niveau de revenu…).

Les limites du marché de l’assurance proviennent ainsi de marchés incomplets, de la « myopie » des individus, et de l’asymétrie d’information qui engendre une sélection adverse.

Ces « défaillances de marché » expliqueraient de façon adéquate pourquoi les systèmes de retraite sont gérés par l’Etat et ne fonctionnent pas selon une stricte logique assurantielle. L’intérêt des systèmes de sécurité sociale existant dans les pays développés est donc de permettre la fourniture de prestations viagères, et ces prestations sont généralement indexées sur les prix ou les salaires. C’est la simple traduction de la conception selon laquelle dans un système obligatoire, les individus se comportent comme ils devraient le faire s’ils étaient parfaitement informés et rationnels. Par ailleurs, les systèmes de retraite publics fournissent des prestations viagères à un coût moindre que ce que peut faire le marché (pas de coût de transaction, réalisation d’économies d’échelle, pas d’obligation de profit…).

Mais cette analyse reste fondée sur l’idée que les marchés n’existant pas ou fonctionnant imparfaitement, l’Etat doit « recréer » le marché autant que pallier ses défaillances. Or, tous ces aspects n’épuisent pas la globalité qu’évoque le mot « retraite » ni les différentes acceptions qui sont les siennes.

Si en effet on considère que la retraite remplit également une autre fonction, celle de permettre l’accès à un temps libre « rémunéré », alors la référence aux défaillances de marché devient insuffisante pour expliquer le droit à la retraite. Ainsi, Friot (1999) invite à lire le salaire socialisé constitué par la retraite comme les prémices d’un salaire voué au « libre usage du temps ». Saisir la transformation du droit social à la retraite ne peut se faire dans le cadre de l’économie standard, qui considère la retraite comme une simple technique de report du revenu ou d’assurance contre le risque de longévité.

3.2 La retraite, un droit social au temps libre

Le système de retraite n’est pas simplement une assurance contre le risque de vivre longtemps, ni un simple mécanisme de report du revenu dans le temps, ni un simple transfert de revenus entre actifs et inactifs. Si le système de retraite français est souvent qualifié « d’assurantiel » (Lechevalier, Palier, 2006), c’est plutôt dans le sens où il est largement financé par des cotisations assises sur les salaires, car le modèle de retraite « temps libre » ne peut être réduit aux concepts de risque et d’assurance. On peut présumer qu’il relève aussi d’une logique de « mieux-être social » portée par l’Etat social (Ramaux, 2007). L’acception actuelle du mot retraite va d’ailleurs bien dans le sens de cette conception. Le niveau des prestations de retraite, le souhait des retraités de rester pleinement insérés dans la vie sociale en témoignent également.

Le système de retraite est le résultat de bien des logiques, liées au fonctionnement global de l’économie, au fonctionnement du marché du travail, à l’aptitude des différents groupes sociaux à faire prendre en compte leurs aspirations, … En économie institutionnaliste et historique, l’objectif est d’expliquer la naissance du système de retraite, ses transformations, ses fonctions, ses objectifs, ses acteurs, ses alternatives, ses choix : pourquoi les sociétés ont-elles créés des institutions et quelle est leur logique ? Atchley (1982) considère le système de retraite comme une institution, qui se développe en fonction de choix effectués dans un contexte historique et socioculturel spécifique.

Dans cette optique, les droits sociaux sont le résultat de transformations du contexte historique et socioculturel. Certains droits sociaux ont été institués en normes (déclaration universelle des droits de l’homme des Nations Unies, article 22, en France, préambule de la Constitution du 7 octobre 1946), toutefois, le contenu à donner à la protection sociale dans les textes laisse de la place à de multiples interprétations, et va souvent bien au-delà de l’acception commune de la protection sociale.

Les droits en matière de protection sociale se constituent de façon historique et sociale, et ne sont pas forcément retranscrits dans des législations ou des textes constitutifs. En France, la « retraite temps libre » s’est instituée comme une norme admise socialement. Le gain de temps libre conquis par les retraités, et donc, après la vie professionnelle, est particulièrement bien accepté socialement, et paraît moins susceptible de remise en cause que d’autres gains de temps libre. Finalement, la légitimité de cette retraite « droit au temps libre » fait l’objet de peu de débats ou controverses.

L’opinion publique considère sans doute que la contrepartie du travail passé (quelle qu’ait été sa durée) et des cotisations passées (quel qu’ait été leur montant), et l’atteinte d’un certain âge justifient suffisamment cette conquête d’un temps libre rémunéré par la retraite.

4. Avenir de la retraite temps libre et « silver economy »

Il faut néanmoins s’interroger sur la pérennité de la retraite « temps libre » dans un contexte d’allongement des durées de cotisation pour l’obtention d’une retraite à taux plein et d’incitations à relever les taux d’emploi des seniors. Mais même si des freins existent, la retraite temps libre restera dans les années à venir un modèle bien ancré, contribuant largement à modeler la physionomie de l’activité économique.

4.1 L’avenir de la retraite temps libre

Nombre d’évolutions sociales actuelles constituent des arguments en faveur de la retraite temps libre.

Cela fait à présent deux décennies que ce modèle a émergé, et il est désormais bien enraciné dans l’horizon de vie des individus. La diminution du temps de travail réalisée par l’allongement de la durée de la retraite semble mieux acceptée que la diminution du temps de travail des tranches d’âge actif.

Les retraités apprécient ce nouveau temps de la vie. Or ils sont de mieux en mieux organisés en vue de garantir le maintien de leurs droits et de leurs ressources. Les salariés seniors aspirent également à goûter cet épisode de vie.

Mais des blocages existent aussi. La retraite temps libre est financé par un transfert des actifs actuels vers les inactifs actuels - quel que soit le mode de financement - et ce prélèvement ne doit pas être disproportionné aux revenus perçus par les actifs.

Ce thème de l’équité intergénérationnelle est de plus en plus relayé. Toute une littérature économique présentant les retraités comme une catégorie sociale privilégiée et responsable des difficultés auxquelles les jeunes générations sont confrontées s’est développée récemment. Artus et Virard (2006) estiment que « nous avons ruiné nos enfants », tout se passe comme si la France avait sacrifié sa jeunesse pour préserver coûte que coûte son « modèle social », lequel profite essentiellement aux baby-boomers. Résultat, les nouvelles générations sont plongées dans un grand désarroi et leur soutien au système se délite progressivement. Pour Smith (2006), la France est injuste, son modèle social ne fonctionne plus : « Que représente l’Etat providence français pour ceux qui sont nés entre 1920 et 1950 ? Tout. Un succès fantastique. Pour ceux qui sont nés entre 1950 et 1960, le bilan est mi-figue, mi-raisin. Et pour ceux qui sont nés après 1960? Rien d’autre qu’une longue attente dans une queue à l’ANPE, des impôts, un système d’assurance sociale trop lourd et une qualité de vie inférieure à celle de leurs parents ». Selon Spitz (2006), la France vieillit et laisse à ses enfants la facture.

Plus récemment encore, ce sont de jeunes auteurs qui ont pris la plume pour se poser en « victimes » des baby-boomers. Guedes (2007) accuse les baby-boomers d’être responsables des problèmes rencontrés par les jeunes. Dans la « France anti-jeunes », Tirot (2008), présente la solidarité entre générations comme « un racket systématique des jeunes par les papy-boomers, qui ont tout inventé pour protéger leur train de vie ».

Ce débat substitue les classes d’âge aux classes sociales, et constitue les jeunes et les retraités en « groupes de pression ». Or, la précarité n’est pas l’apanage des jeunes, et les départs anticipés des seniors du marché du travail sont bien souvent involontaires. Par ailleurs, les travaux de comptabilité intergénérationnelle visant à comparer précisément ce qu’a reçu en prestations sociales une génération et ce qu’elle a versé en prélèvements obligatoires se heurtent à des problèmes méthodologiques insurmontables. Ce débat s’inscrit également dans la perception selon laquelle les retraites versées représentent seulement une charge pour l’économie, et ne peuvent en rien contribuer au développement économique.

4.2 Les implications économiques de la retraite temps libre

Durant la présidence allemande du Conseil européen, un congrès s’est tenu sur le thème de « l’âge, un facteur économique » en avril 2007. Il remarque que la « génération argentée » des seniors dynamiques est plus éduquée, plus active, et en meilleure santé.

Cette génération possède un potentiel économique considérable, elle dispose d’importantes ressources financières, et est prête à dépenser plus pour des produits et des services de meilleure qualité. L’activité économique développée autour des seniors peut avoir nombre d’effets positifs. Beaucoup de nouvelles habitudes de consommation des personnes âgées relèvent des services et d’une économie locale, et nombre de leurs besoins relèvent aussi de productions faisant appel aux technologies modernes.

La retraite « temps libre » et la « silver economy » - les secteurs d’activité liés plus spécifiquement aux « boomers » et aux seniors - peuvent donc aussi stimuler la croissance et ne sont pas un handicap au développement économique dès lors que l’on cesse de considérer la retraite seulement comme un coût, un poids à financer, et un frein à la croissance.

Au-delà des « marchés seniors », la localisation des retraités sur le territoire représente aussi des enjeux économiques importants. Les retraités libérés des contraintes résidentielles liées à l’emploi peuvent plus facilement choisir leur lieu de résidence, et un fort pourcentage de retraités déménage suite à la cessation d’activité3.

Ce phénomène contribue à l’apparition d’un effet de ciseau entre la géographie de la création de richesse et celle de sa distribution4. Cette disparition du lien automatique et proportionnel entre PIB et revenu local ou régional doit notamment aux mécanismes de transferts, au centre desquels les retraites ont le plus grand poids : « une des raisons du décalage entre richesse créée et richesse disponible dans un territoire tient à l’existence de puissants mécanismes de redistribution du revenu liés aux prélèvements, aux dépenses publiques et aux transferts sociaux » (Davezies, 2008, p.15). De façon générale, les régions à plus faible PIB par habitant ont les plus forts taux de personnes âgées, et vice versa, les régions les plus productives sont celles où la part des retraités est la plus faible. Ce phénomène conduit à une spécialisation sociale des régions dans l’accueil des retraités, dans laquelle les territoires gagnants, en termes de revenus et de consommation, sont généralement ceux dont les performances économiques et industrielles sont modestes. Cela renverse les conceptions traditionnelles du développement économique territorial : « La plupart des élus ont tendance à surestimer la présence d’emplois comme facteur de développement du territoire dont ils ont la charge, alors que ce sont les sources de revenus de leurs habitants qui constituent plus encore l’enjeu de ce développement » (Davezies, p. 36).

Nombre de retraités se localisent, et leurs revenus avec, sur des territoires attractifs du point de vue résidentiel, tournés vers le bien-être, et souvent loin des lieux de la croissance.

5. CONCLUSION

La « retraite temps libre », une réalité pour nombre de retraités à l’heure actuelle, a bouleversé la conception ancienne de la retraite et elle n’est guère compatible avec la façon dont la retraite est traditionnellement abordée et théorisée en économie.

Ce nouveau modèle culturel de retraite a toute chance de perdurer à moyen terme même si certains éléments vont dans le sens d’une remise en cause.

Les implications économiques dont il est porteur sont plutôt positives. Les besoins des seniors portent sur des secteurs d’activité privilégiant l’économie locale et domestique, les services, mais aussi sur des produits de consommation incorporant les dernières technologies. L’économie résidentielle et présentielle et la volonté des seniors de rester impliqués dans la vie économique et sociale sont une chance pour certains territoires, particulièrement ceux qui ne disposent pas d’une activité productive soutenue, comme les espaces ruraux.
Bibliographie

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1 Ce dispositif a concerné 126 000 personnes en 2004, 103 000 en 2005 et 108 000 en 2006.

2 Une enquête réalisée auprès de salariés âgés de 54 à 59 ans affiliés au régime général fait ressortir que 59% d’entre eux déclarent attendre la retraite avec impatience, alors que seulement 7% indiquent qu’il s’agit d’un moment dont ils redoutent la venue (COR, 2005).

3 Un tiers des français change de domicile au moment de la retraite.

4 Davezies (2008) constate que dans presque tous les pays industriels, la montée des inégalités de PIB par habitant s’accompagne d’une réduction des inégalités de revenus ou encore d’un rééquilibrage entre les régions.


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