Manuel Pezrès La permaculture est souvent considérée comme un procédé «alternatif»





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La permaculture au sein de l’agriculture urbaine : Du jardin au projet de société

Emmanuel Pezrès

La permaculture est souvent considérée comme un procédé « alternatif » de production alimentaire écologique en ville ou à la campagne. Cependant, et bien que la définition et les principes de la permaculture soient en constante évolution, il apparaît que la permaculture n'est pas simplement une autre façon de jardiner, mais une autre façon de concevoir le monde. Considérant la place de la permaculture dans le processus de l'agriculture urbaine, nous remarquons que la conception permaculturelle est, bien entendu, différent de l'agriculture conventionnelle, mais nous observons également que le projet permaculturel est fondamentalement différente de l'urbanisme. De là, face à la crise écologique mondiale croissante, nous interrogeons la permaculture comme une possibilité de re-conception de la structure urbaine existante. Enfin, nous nous questionnons sur les bases épistémologiques de la permaculture en vue de susciter un changement philosophique et matériel global.

1 Stimulée par une recherche contemporaine de relations environnementales et collectives plus harmonieuses, l’ambition d’une agriculture intégrée à des cycles écologiques durables rencontre un souhait citoyen de réinvestir la ville. Les expériences présentes de permaculture et leurs développements dans le mouvement des villes en transition tendent vers ces objectifs. Cet article, prolongeant les potentialités d’aménagement de l’agriculture urbaine au travers de la permaculture se propose de décrire les possibilités de mise en œuvre de production de « cultures alternatives » dans leurs sens le plus large. Pour cela, nous essayerons d’abord de définir la permaculture à partir d’elle-même. Puis, nous chercherons sa spécificité dans ses contrastes avec les disciplines qui travaillent l’agriculture urbaine : l’agriculture et l’urbanisme.Ensuite, nous envisagerons la permaculture, non plus comme seule méthode d’agriculture dans la ville, mais comme une méthode de conception de l’urbain. Enfin, la dernière partie exposera la possibilité de création d’une autre façon de vivre la ville et la mise en place d’une nouvelle urbanité qui pourrait être aussi un nouveau paradigme civilisationnel.

La permaculture : une définition en mouvement.

2 Afin d’éviter que la permaculture ne soit réduite à une simple modalité de l’agriculture urbaine, il nous faut d’abord essayer de définir ce qu’elle est et quel est son objet. Toutefois, fixer le concept de permaculture n’est pas forcément possible car sa définition est mouvante, elle varie selon les auteurs et évolue avec le temps. Du mot, on peut dire qu’il a été formé dans les années soixante-dix, par Mollison et Holmgren à partir de deux termes anglais : « permanent » et « agriculture ». Les créateurs du concept définissent en premier lieu la permaculture comme « (…) un système évolutif intégré, d’auto-perpétuation d’espèces végétales et animales utiles à l’homme. C’est, dans son essence, un écosystème agricole complet, façonné sur des exemples existants, mais plus simples » (1986 :15). Cependant au lieu de rester classiquement dans le domaine agricole comme pourrait le faire l’agriculture biologique, le premier et unique livre en commun des deux co-inventeurs du terme permaculture, lui donne tout de suite un champ d’action plus large : « Nous n’avons pas voulu établir un schéma fixe et dogmatique mais un modèle qui intègre plusieurs principes appartenant à de nombreuses disciplines l’écologie, la conservation de l’énergie, l’aménagement du paysage, la rénovation urbaine, l’architecture, l’agriculture (sous tous ses aspects) et les théories de localisation en géographie. » (1986 :16). De même, bien que l’élaboration du concept de permaculture et son étude, soit d’abord destinés à une population ayant « (…) acheté de la terre, en Tasmanie, et dans d’autres régions de l’Australie(…) » (1986 :16) dans un but d’autosuffisance, le système s’ouvre dès l’origine vers « une tentative d’améliorer les pratiques agricoles existantes, tant celles de l’agriculture commerciale occidentale que celles des cultures vivrières et villageoises du tiers-monde. » (1986 :15).

3 Plus largement que la simple production d’aliments sains à des fins d’autonomie alimentaire individuelle, la permaculture a tout de suite la prétention d’être un outil de prospérité durable pour la société : « Nous avons pris en compte les problèmes posés par le chômage et la retraite anticipée, les névroses urbaines, et le sentiment d’impuissance et d’absence de but ressentis par beaucoup dans le monde contemporain(…) les sociétés ont besoin d’idéaux partagés et de buts à long terme, et notre étude peut être une contribution parmi d’autres pour se diriger vers de tels objectifs (…) » (1986 :16).

4 Enfin, la permaculture est à ses débuts, autant un travail de synthèse multidimensionnel de différents domaines s’élaborant à partir de démarches écologiques, qu’une démarche ouverte pour d’autres applications. « Ce n’est pas une synthèse parfaite, ni même suffisante, mais un commencement. Les personnes de tous âges s’adonnant aux occupations les plus diverses trouveront le moyen d’adapter cette idée à leur vie et leur environnement, et, ce faisant, seront à même de voir au-delà des utilisations et des fins immédiates. » (1986 :16).

5 Sur ces bases premières, le concept de permaculture va évoluer et continue d’évoluer. Car bien que n’étant pas explicité tout de suite dans la définition que les auteurs en donnent, ce qui est singulier dans la permaculture, c’est autant son mode de travail de la terre que son mode de constitution interne. La permaculture n’est pas une technique d’agriculture ou une technique d’urbanisme, elle est un processus local à visée globale, toujours en mouvement.

6 Aussi, si l’évolution de la permaculture sur ces trente dernières années semble parfois non linéaire, elle le doit autant à ses modes de fonctionnement qu’à l’intention qu’elle porte. D’abord, en, jugeant sa réussite sur sa récolte intellectuelle et matérielle la permaculture s’intéresse moins à l’analyse fragmentée et détaillée de chaque objet qu’au résultat de l’action des flux qu’elle traite. Ensuite, ce mode d’évolution qui se construit en construisant est aussi lié à son intention de stimuler un écosystème viable pour l’être humain c’est-à-dire qu’elle travaille le vivant donc le mouvant. En conséquence, les auteurs appliquent explicitement d’une part et moins explicitement de l’autre, la récursivité enrichissante1, dans la pratique de la permaculture autant que dans son élaboration interne. En s’inscrivant d’emblée dans un mouvement de création de liens en réajustement constants nécessaires aux cycles écologiques pour perdurer, la permaculture est donc plutôt un cheminement sans arrêt reparcouru, qu’une théorie figée. Le résultat le plus exemplaire de cette approche est l’intégration a posteriori du fait que la constitution d’un écosystème à destination de l’homme, fût-il d’abord agricole, ne peut pas faire l’économie des liens que tout écosystème entretient avec les autres activités et difficultés humaines. Ainsi le nom du concept d’origine, lui-même, vient à changer de signification. Permaculture n’est plus seulement la contraction de « permanent agriculture » mais devient celle de « permanent culture » (Holmgren 2002 :xix).

7 Dans cette appréhension généralisante, l’urbain est immédiatement un des terrains envisagés pour le développement d’une agriculture permanente. Selon Mollison et Holmgren : « C’est dans les banlieues que le potentiel permacultural demeure encore une alternative viable, à condition que des plantes directement utiles à l’homme soient exploitées. » (1986 :111).Bien que la permaculture vise moins l’aménagement de l’espace à grande échelle que le ménagement et la possibilité de résilience de biotopes2 locaux, son projet à portée globale l’amène dès 1978, à questionner des problématiques, qui du fait de l’immigration massive et en accélération de la population mondiale de la campagne vers la ville sont d’une actualité pressante :« Peu de réflexion, et encore moins de planification ont visé à rendre la dichotomie campagne ville plus rationnelle, avec la production alimentaire à l’intérieur de la cité, une production de fibre, de carburant, d’hydrate de carbone et de protéines dans les zones rurales proches, et un échange de services, d’assistances et de compétences (1986 :111).Se détournant d’une culture ornementale caractérisant « le style ostentatoire des nouveaux riches », la ville est, selon les auteurs, un terrain à réinvestir d’une manière productive pour le corps et l’esprit afin de faire face collectivement aux problèmes actuels et futurs.

« Toutes les cités ont des terrains libres, non utilisés ; les bords des voies, les coins de rue, les pelouses, les terrains devant et derrière les maisons, les vérandas, les toits en bétons, les balcons, les murs de verre et les fenêtres faisant face au sud. (…) Or les villes pourraient, à peu de frais subvenir à une grande partie de leurs besoins alimentaires ; et, pour ce faire, utiliser une grande quantité de leurs propres déchets comme mulch et compost. Mais peut-être le résultat le plus précieux que pourrait obtenir une cité adonnée à la permaculture serait-il la paix de l’esprit. Une paranoïa se répand partout dans les cités, et elle est le produit du manque d’initiative dans les difficultés présentes et les incertitudes du lendemain. » (1986 :114).

8 Comme on le voit dans cette tentative de définition, le mode de pensée et le mode d’élaboration de la permaculture ont non seulement le rapport ville-campagne comme champ d’application, mais abordant les rapports de production, la permaculture se propose aussi comme un certain mode d’aménagement de la société. En cela, dans le contexte de l’agriculture urbaine, après avoir marqué sa différence avec l’agriculture classique dans sa réouverture aux biotopes locaux, la permaculture doit être aussi saisie en regard de la discipline que forme l’urbanisme.

Permaculture versus urbanisme.

9 Les formes d’élaboration des deux modes d’aménagement que sont l’urbanisme et la permaculture sont bien éloignées. D’abord, parce que leurs contextes d’apparition sont différents. Ensuite, parce que, bien que se donnant tous les deux au service de l’homme, la permaculture traite du vivant directement alors que l’urbanisme traite plutôt d’une certaine matérialité inerte. Enfin et surtout, parce que comme modalité d’action et comme projet, elles divergent dans leur appréhension du monde. En effet, là où l’urbanisme naît de la rationalisation matérielle, sociale et législative d’un nouveau mode de la cité engendrée par la révolution industrielle3, la permaculture naît d’une crise de ce système industriel, épuisant toujours plus les ressources, polluant toujours plus, et créant toujours plus de ségrégation sociale. Dans le même temps, les fondements épistémologiques qui ont vu l’urbanisme s’affirmer comme discipline s’effritent. La confiance en une pensée scientifique positiviste du début du siècle dans laquelle l’urbanisme s’est formé a largement disparu, et le paradigme d’une science réductionniste classique butant à saisir une certaine complexité (Lefebvre 2009 :20 [1967]) tend à se réouvrir à des démarches s’attachant plus aux systèmes qu’à des objets distincts. Plus encore, l’objet pour lequel l’outil urbanistique a été créé, la ville contemporaine basée sur l’énergie thermodynamique (Blanquart 1997 :118), est, lui-même, chancelant au regard de l’épuisement des ressources fossiles qui l’ont fondé.

10 Venant d’un tout autre horizon, le concept de permaculture apparaît dans la deuxième moitié des années soixante à partir d’un des derniers grands territoires colonisé par l’occident, l’Australie, et même au bout de ce dernier nouveau monde, la Tasmanie. À ce moment l’émergence de l’écologie comme science, mais aussi comme prise de conscience de notre impact sur les processus du vivant, rencontre la première crise pétrolière et l’aspiration à construire un monde différent. Dans un saisissement de la destruction programmée de notre humanité4, la situation excentrée de cette terre moins chargée matériellement et psychologiquement de l’histoire récente de la culture occidentale, de même que l’esprit pionnier qui y persiste, ne sont sans doute pas étrangers à la mise en action pratique et immédiate de solutions alternatives. En effet, bien que l’insoutenabilité d’une croissance infinie dans un monde fini comme modèle de civilisation ait été établie en Europe et aux États-Unis il y a quarante ans par le Club de Rome et le rapport Meadows and al. (1972), on ne peut que constater le déficit de vision organisée et active ayant émergé, depuis, sur ces continents. Peut-être fallait-il, pour s’ouvrir à un avenir différent, être capable de mettre à distance un certain héritage, comme l’a fait la permaculture, en s’éloignant du paradigme techno-industriel. Mais aussi, il faut bien le dire, en recouvrement d’une culture indigène dont les 40 000 ans de permanence précoloniale semblent être considérés comme globalement révolus puisque, dans un premier mouvement, la permaculture s’étend physiquement et intellectuellement sur l’ancien monde indigène.

11 Alors que la permaculture cherche plutôt à s’ouvrir à tous ceux qui entreprennent de la pratiquer, l’urbanisme, du fait d’un certain échec du citoyen à participer à l’aménagement urbain, est plutôt pratiqué par des spécialistes élus ou attitrés. Pour la permaculture, l’expérimentation pratique d’accompagnement du vivant précède le théorique et l’idéel5. En cela c’est un mode de conception bien éloigné d’un certain urbanisme qui théorise la vie, fragmente et zone. La permaculture ne fonctionne pas à partir de préceptes ou d’objets techniques, mais renoue avec la culture traditionnelle des « principes ». Toute la force des « principes » comme figures d’enseignement et de recherche réside dans le fait qu’ils se trouvent à mi-chemin entre le simple conseil d’aménagement et la connaissance scientifique restreinte à un tout petit fragment du réel. Ces « principes » permaculturaux, qui se sont formalisés différemment selon les pratiques séparées des deux auteurs d’origine6, sont conçus comme assez souples pour être, travaillés intellectuellement ou pratiquement, et adaptés aux lieux et circonstances, sans être du domaine du procédé technique. Ainsi, loin de méditations spécialisées et confisquées à tout un chacun par une certaine technicisation conduite par l’idéologie de l’urbanisme, la permaculture se fonde dans l’action et le partage à partir d’une expérience de la pratique.

12 Enfin, la permaculture, par sa revitalisation de l’initiative individuelle et par la possibilité d’autosuffisance partielle ou totale qu’elle ambitionne, participe de l’autonomie au sein de l’urbain, là où l’urbanisme contemporain concourt à un certain assujettissement à l’organisation spatiale qu’il produit. Car, même, si, depuis l’origine de l’urbanisme, certains engagements militants souhaitaient changer la forme de la ville pour changer la relation sociale, l’urbanisme, structurant une ville thermodynamique s’est au final plutôt voué à une certaine techno-spatialisation capitaliste7).

13 On peut conclure ici que du fait de sa nature évolutive la permaculture est difficile à définir définitivement en propre. Cependant, mise en relation avec les modes d’aménagement de l’écoumène contemporain que sont l’urbanisme et l’agriculture, il apparaît qu’elle possède des caractéristiques liées à son but, à son développement interne et à son contexte, qui font d’elle autre chose qu’un nouveau mode de perpétuation du système en place. En effet, l’ouverture originelle de la permaculture sur l’écosystème dans lequel elle s’implante, engage, non pas à un questionnement de son adaptation à des pratiques et théories urbaines, mais plutôt, au regard de ses aspirations et de son exercice, à la remise en question des modalités passées de la Ville. Après Fukuoka, un des grands inspirateurs des auteurs originaux de la permaculture, qui titrait « La révolution d’un seul brin de paille » en 1975 (2005), Mollison annonce clairement la permaculture comme une révolution silencieuse8.

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