Première partie par-delà les montagnes





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Ange


La Mort d’Ayesha


Les Trois lunes de Tanjor  – livre troisième




Bragelonne

Copyright © Bragelonne, 2003.

978-2-914-37036-3
Collection dirigée par Stéphane Marsan et Alain Névant

Illustration de couverture :

© Alberto Varanda
Carte intérieure :

© Alain Janolle

Bragelonne

35, rue de la Bienfaisance - 75008 Paris — France

E-mail : info@bragelonne.fr
Site Internet : http://www.bragelonne.fr

À la mémoire des deux ordinateurs qui ont brûlé
durant l’écriture de ce roman.



A Cédric, qui m’a passé tout plein d’ordinateurs
quand le mien a (encore) cassé.

Première partie

PAR-DELÀ LES MONTAGNES




Chapitre 1


La petite fille regarda le cadavre tomber à côté d’elle sans réagir. C’était un homme aux cheveux bruns, un homme libre, mais les clients de l’auberge l’avaient tout de même tué : il avait fait l’erreur de dissimuler ses esclaves, le jour du Grand Sacrifice, pour tenter de les sauver.

Son épouse se mit à hurler comme une bête, puis tomba à genoux en sanglotant, mais un voisin la releva et la gifla si fort qu’un peu de sang coula de ses lèvres. Dans la salle de pierre creusée dans la falaise, le bruit était assourdissant. Des enfants hurlaient de peur au fond de la pièce, des hommes se battaient, des femmes s’accrochaient à leurs maigres bagages. L’aubergiste avait disparu depuis longtemps. Pas pour appeler la garde : ici, à Fonterault, petite ville à moitié troglodytique, collée au flanc ouest des pics, il n’y avait plus de gardes. La guerre, la peur, l’arrivée massive des réfugiés, la faim surtout avaient détruit toute structure, toute loi. Ils étaient des milliers à s’entasser dans cette ville qui, en temps de paix, abritait trois cents âmes…

Les premiers jours, alors que malgré l’afflux des affamés, un semblant d’ordre régnait encore dans la cité, ceux qui avaient de l’argent avaient envahi la taverne, et s’étaient battus à coups de pièces d’or pour obtenir le privilège d’une chambre, d’une botte de foin dans l’étable, d’une place sur un banc. L’aubergiste avait pris l’or, et l’avait gardé quand, deux jours plus tard, d’autres réfugiés épuisés, cherchant un abri contre les pluies torrentielles, avaient envahi l’auberge comme une inondation, se déversant dans la salle commune et les chambres, s’entassant à trente par pièce, chassant, écrasant ou tuant les occupants précédents. Ils étaient à présent trois cents, rien que dans la salle principale, à attendre, serrés comme des grains de sable, abandonnés là comme la boue par la montée d’un fleuve…

La petite fille était entrée avec eux. Elle n’avait tué personne, elle n’avait chassé personne, elle voulait seulement sentir un toit au-dessus de sa tête, des gens autour d’elle.

Elle était si seule.

Elle avait si peur.

La petite fille s’appelait Non’iama. Recroquevillée dans le coin de la salle commune, elle regarda ces inconnus pressés les uns contre les autres, cette foule agitée de mouvements incompréhensibles. Oui, la foule était un fleuve, et il fallait s’en méfier. Comme la surface de la rivière de Sarsannes où, quelques mois auparavant, elle puisait encore de l’eau pour ses maîtres, la surface de la foule était agitée de vagues, en apparence discrètes mais qui trahissaient la présence de courants, de forces d’une violence extrême, en bas, dans les profondeurs glauques des eaux.

Ces courants, la petite fille les connaissait assez pour sentir quand la situation était dangereuse, quand la violence pouvait soudain jaillir, et la folie souterraine exploser brusquement à la surface.

Pas encore, pourtant… Pas encore. La mort de l’homme qui s’était vanté d’avoir protégé ses esclaves, le court accès de brutalité contre sa femme, jetée contre le mur et abandonnée là, avaient calmé les premiers remous. Les hurlements des enfants au fond de la salle s’étaient apaisés brusquement, comme si on les avait fait taire, vite, avant que la colère des meurtriers ne se retourne contre eux.

La foule s’était calmée  – pour quelques instants, peut-être. Le bourdonnement des réfugiés avait repris : conversations à voix basses, questions nerveuses qui restaient sans réponses, sanglots d’épuisement. Non’iama, cependant, ne s’y trompait pas.

Le meurtre de l’homme n’était qu’une ride à la surface… mais en dessous, l’eau était sauvage.

Le moment allait arriver bientôt, la petite fille le savait, ce moment où la foule allait devenir folle et les humains se transformer en loups…

Il fallait qu’elle soit sortie avant.

Il fallait sortir… Respirer. Tout ici l’oppressait, les grappes serrées des réfugiés, bien sûr, mais aussi cette salle creusée directement dans le roc, au cœur des montagnes que la petite fille sentait peser au-dessus de sa tête, écraser la petite auberge troglodytique, ce trou rempli d’humains impuissants qui avaient eu la folie de s’y cacher. Le rocher l’étouffait, et les respirations rauques, l’odeur âcre des peaux et de la sueur, les formes lourdes qui l’empêchaient d’atteindre la porte, tout cela se mêlait dans son esprit fatigué à l’image de la pierre qui l’entourait… dense, grise, épuisante. La pierre. La pierre qui paraissait rentrer au plus profond de sa gorge, et la noyer.

Le mal des espaces clos… À Sarsannes, certains en étaient atteints : ils ne supportaient pas les minuscules bâtiments et les rues étroites de la cité. Ils partaient alors, pour s’installer à la campagne où le ciel était large, où ils pouvaient respirer…

Non’iama prit une bouffée d’air rance. Il fallait qu’elle sorte. Avant qu’Arekh, son maître, s’interpose entre elle et les soldats qui arrivaient, il lui avait ordonné de se cacher. S’ils étaient séparés, ils se retrouveraient à Fonterault dans cinq jours, sur la route de l’est, près de la grande aiguille, avait-il chuchoté, et Non’iama s’était enfuie. Ses cheveux blonds dissimulés par un morceau de tissu, elle s’était mêlée aux réfugiés… mais c’était trop dangereux, maintenant. Elle n’était plus en sécurité. Une étincelle, et la foule allait s’allumer comme une traînée de poudre ; elle serait écrasée, tuée sans doute, ou son foulard tomberait dans la mêlée, ils verraient qu’elle était fille du Peuple turquoise, et alors…

Alors tout serait fini.

Il fallait qu’elle sorte.

Non’iama se leva. Par terre, à ses côtés, le cadavre avait fini de saigner et la blessure coagulait déjà. La petite fille enjamba la femme écroulée contre le mur, dont le visage maculé d’hématomes était secoué de sanglots, elle poussa un sac, se glissa entre deux enfants, traversa un premier groupe… et se retrouva bloquée. Les réfugiés formaient une masse compacte, oppressante, et Non’iama sentit comme un poing peser sur ses poumons. Soudain, sans prévenir, sans logique, la panique la prit  – il fallait qu’elle ait de l’air, de l’air, il fallait qu’elle respire, qu’elle sorte avant qu’ils ne la tuent…

Elle se jeta en avant, mue par une terreur aveugle, tentant d’écarter les corps indistincts, s’engouffra dans une masse de dos, de cuisses, de bagages, poussant, tirant, entendant des protestations furieuses et des cris de surprise ; une main d’homme la rejeta en arrière, elle faillit tomber, se rattrapa, regarda autour d’elle, réalisa qu’elle n’avait avancé que de quelques mètres…

Un cri s’éleva à la porte et elle comprit qu’il était trop tard.

— Ils ont passé le pont ! hurlait une voix de femme à l’extérieur de la salle, dans le boyau de roche qui reliait l’auberge troglodytique à l’extérieur. Ils ont passé le pont !

Et la foule explosa.

« Ils » pouvaient être n’importe qui. Depuis que l’étoile turquoise s’était enflammée, dévorant le ciel, l’ouest des Royaumes avait sombré dans un océan de feu et de sang. Au nord, les créatures des Abysses et leurs cohortes répandaient le feu et la destruction. Au sud-ouest, les Mérinides les précédaient, descendant toujours plus au sud, profitant de la panique créée par les envahisseurs pour envahir les terres de leurs rivaux. Les Sarses et les survivants des tribus du désert essayaient de leur résister, et tout cela n’était rien, n’aurait rien été encore, si au moment du Grand Sacrifice, les esclaves du Peuple turquoise n’avaient pris la folie de leur étoile pour un signe des dieux et ne s’étaient retournés contre leur maîtres dans une révolte sanglante. Depuis, les rebelles survivants sillonnaient le pays comme des bandes de loups.

Oui, « ils », ce pouvait être les esclaves révoltés, les soldats, les Mérinides, une armée, une autre, n’importe laquelle  – ici, à l’ouest des montagnes, le monde était devenu dément, et l’espoir le plus fou, pour les êtres qui y erraient aujourd’hui, était de survivre un jour de plus.

— Ils arrivent ! hurla quelqu’un, quelque part.

Une vague de panique souleva le groupe et la petite fille fut projetée en arrière, perdant tout le terrain qu’elle avait si difficilement parcouru, alors que les familles se levaient en houle furieuse avec un rugissement de peur. Non’iama fut repoussée contre le mur, sa tête heurta la paroi et sa vision se brouilla un instant… Quand elle reprit ses esprits, elle était plaquée contre la pierre par des corps paniqués ; elle sentit sa respiration se perdre, le rocher, le rocher allait gagner, la pierre se déversait dans sa gorge, elle se sentit étouffer, mourir, écrasée, comme elle l’avait été par le destin, par la captivité, depuis qu’elle était née…

Le tissu glissa et ses cheveux blonds, pauvres et sales, tombèrent sur ses épaules. Elle vit un garçon la regarder, crier quelque chose en montrant ses cheveux du doigt, mais le cri se perdit dans la foule…

Dans un dernier élan, elle tenta de se dégager, de fuir, alors que le garçon tirait sur la manche de sa mère, la désignant du doigt…

Une main lui saisit l’épaule. Une voix de femme s’éleva à ses oreilles.

— Par là, petite.

La voix était calme et posée, un espoir de raison dans un océan de folie, et Non’iama s’y accrocha. La main l’entraîna à travers la foule, le visage de la petite heurta des jambes, des corps, mais on l’aidait à se frayer un chemin, on la tira… Le claquement d’une porte en bois qui se referme… Un verrou…

Et le silence.

La fillette regarda autour d’elle.

Elle était dans la longue et étroite grotte secondaire des cuisines. Le calme la caressa comme un baume. La femme qui l’avait sauvée était forte, ses vêtements de lin tachés. La torche accrochée à la pierre éclairait des cheveux fauves, bien trop clairs pour être ceux d’une femme libre.

— Vite, dit l’inconnue en la tirant de nouveau, vers le fond de l’office.

Non’iama jeta un coup d’œil à la porte : le verrou ne tiendrait pas longtemps. Le battant vibrait déjà sous la pression de ceux qui poussaient, là, dehors, mus par la panique et le désespoir.

— Vite, répéta la femme, et elles descendirent deux petites marches, suivant la longue caverne qui s’enfonçait dans le roc, faisant un brusque coude sur la gauche.

La porte continuait à battre derrière elles et elles coururent, traversant un monde que la petite fille connaissait bien : celui de l’office, là où, avant la révolte, se préparaient les plats pour les hommes libres. La cuisine taillée dans l’intérieur de la montagne ne ressemblait guère à celle dans laquelle la petite avait grandi, à Sarsannes, mais on y trouvait les mêmes bacs à eau, les batteries de casseroles, les marmites en cuivre et en étain, le four à braises et cette odeur de graisse froide, d’épluchures et de sucre roussi qui collait aux murs malgré les nettoyages successifs.

Et bien sûr, il y avait les esclaves.

Ils étaient au fond ; alors que la caverne se transformait en garde-manger  – vide  – après un nouveau coude. Non’iama aperçut un homme et une femme, penchés vers le sol ; puis la femme s’enfonça dans la terre… non, comprit la petite fille alors qu’elles s’approchaient, elle descendait par une trappe…

Loin derrière eux, la porte céda dans un bruit de bois torturé. La femme aux cheveux fauves poussa de nouveau Non’iama devant elle, sans se retourner. Des cris d’enfants déchirants s’élevèrent dans la première partie des cuisines ; Non’iama imagina les familles terrorisées, poussées par la foule, trébuchant dans l’office avant de se faire piétiner par les autres…

La trappe. Le deuxième esclave la tenait ouverte, attendant la femme aux cheveux fauves.

— Miu ! Vite ! ! Descends… Um-Akr soit maudit, dit-il à voix basse, en apercevant Non’iama. Qui c’est, celle-là ? (Il ouvrit la bouche comme pour crier, puis se retint pour ne pas alerter les autres, ceux qui entraient en ce moment même…) Dépêche-toi… Dépêche-toi…

Il tenta de pousser la femme par la trappe mais celle-ci résista, voulant faire passer Non’iama d’abord. Il y eut une courte lutte, où se joua, en silence, la vie ou la mort de la petite fille : l’homme voulait la laisser derrière et Miu ne voulait pas.

Derrière eux, les pas et les cris se rapprochaient. L’homme céda soudain ; Non’iama descendit.

Les deux autres suivirent, et quand l’homme referma avec précaution la trappe, descendant les échelons qui menaient dans la caverne souterraine, Non’iama entendit quelque chose coulisser au plafond au-dessus de leur tête. Un panneau de bois, ou un tonneau vide, qui devait être relié au mécanisme de fermeture, pour dissimuler l’entrée dès qu’elle se refermait. Une technique classique, employée pour le marché noir.

Non’iama descendit les échelons et regarda autour d’elle.

L’endroit était minuscule et complètement fermé : un trou dans le roc, de deux mètres sur trois à peine, plongé dans une obscurité presque totale.

La petite fille tenta de reprendre son souffle. La sensation affreuse d’étouffement l’assaillit plus fort encore. Les parois pesaient sur sa poitrine comme une force tangible.

Elle se plia en deux, la respiration sifflante, le ventre tordu par la douleur.

— Tu es folle, Miu, souffla l’homme en finissant sa descente. Tu es folle. Qui est-ce ?

Non’iama se releva avec peine, la poitrine douloureuse, luttant pour contrôler sa nausée. Que lui arrivait-il ? Était-elle vraiment malade ? Elle ne l’avait jamais été, même à Sarsannes, chez ses premiers maîtres, alors qu’autour d’elle les autres enfants esclaves mouraient comme des mouches.

— Et en plus, elle a les fièvres, dit une nouvelle voix avec dégoût.

Non’iama écarquilla les yeux.

Ils n’étaient pas seuls dans ce caveau de pierre. En plus de Miu, la femme qui l’avait sauvée, et de l’homme à la trappe, ils étaient trois, trois esclaves aux yeux brillants comme des animaux, le regard fixé sur elle, à la dévisager. Au-dessus d’eux, au plafond, des pas résonnèrent, suivis d’un piétinement. Des éclats de voix étouffés, des gémissements, des chocs. Les réfugiés avaient envahi les cuisines. Dans le cellier, personne ne leva les yeux ; il y eut seulement un court silence. Quelqu’un, dans la foule, là-haut, trouverait la trappe… ou non. La vie, ou la mort. Il ne servait à rien de s’inquiéter, le destin s’abattrait, ou non. Toute émotion était inutile.

Les visages des six occupants du cellier n’étaient éclairés que par une veine de pierre blanche translucide, qui sur la paroi gauche, émettait une pâle lueur blafarde.

— Il n’y a déjà pas assez de nourriture, reprit la deuxième femme, assez jeune, celle qui avait dit que Non’iama avait les fièvres. On n’a pas besoin d’elle.

— Je prendrai sur ma part, dit Miu d’une voix ferme.

— Mais pourquoi…

— C’est une des nôtres, souffla Miu. Elle était parmi les réfugiés, et son fichu est tombé. Vous avez vu ses cheveux ? Ils l’auraient écartelée. Vous l’auriez laissé massacrer devant vous ? Une enfant de cet âge ?

Les autres esclaves gardèrent le silence, et la réponse que Non’iama lut dans leurs yeux n’était sans doute pas celle que Miu attendait.

— Elle est malade, répéta la jeune femme, avec obstination. Et muette en plus, si ça se trouve.

— Je ne suis pas muette, dit Non’iama d’une voix claire qui surprit tout le monde, y compris elle-même. Et je n’ai pas les fièvres.

Et comme pour prouver qu’elle avait raison, sa voix, son énergie, repoussèrent le poids qui s’était installé sur ses poumons. La pression s’allégea et elle respira mieux. Le regard d’animal affamé de la jeune femme perdit de son éclat, et elle recula d’un pas, comme si sa proie semblait plus coriace que prévu. Des loups, pensa Non’iama. Elle n’était pas entourée d’humains, mais de loups, et elle devait montrer les dents si elle ne voulait pas être dévorée par la meute.

Des bêtes sauvages. Comme la foule, là haut. Elle frissonna. Esclaves ou non, les hommes étaient des bêtes, seule changeait la couleur de leurs yeux…

La main de Miu se posa sur l’épaule de Non’iama et sa voix ferme et douce s’éleva de nouveau.

— Elle est des nôtres. Et la nourriture n’a aucune importance. Tout dépend de Manros et de sa promesse. S’il la tient… s’il revient… nous serons sauvés, sinon, nous mourrons. Nous pourrions crouler sous les jambons et le vin que cela ne changerait rien à l’affaire. (Elle répéta, comme pour s’en convaincre.) La nourriture n’a aucune importance…
Miu se trompait. La nourriture devait prendre une importance cruciale. C’est l’idée de la nourriture qui les tortura surtout, au fil des heures interminables passées dans l’obscurité sèche du cellier, assis par terre, serrés les uns contre les autres, à respirer l’air parfumé par l’odeur âcre et sucrée qui imbibait les planches de chêne des tonneaux…

… à attendre.

À attendre le retour de Manros.

Manros était l’aubergiste. Celui qui avait pris l’or de ses clients avant de disparaître quand la situation lui avait échappé ; un homme libre, évidemment, un notable, enrichi par les revenus de son auberge mais aussi par de nombreux trafics. Fonterault, au flanc des montagnes, au cœur du monde, avait une position idéale pour le marché noir et Manros ne reculait devant rien ; il vendait tout, des informations, des marchandises réservées aux Guildes de l’Émirat, des épices et du sel, sans payer les taxes.

Un homme qui se fichait des lois comme il se moquait des dieux.

Et c’était sur cet homme que reposaient les espoirs des cinq captifs du cellier  – et maintenant, ceux de Non’iama, qui ne l’avait jamais vu.

Manros, qui n’était fidèle à aucun principe, s’était montré loyal envers ses esclaves. Des esclaves auxquels il ne devait rien, sur lesquels il avait pouvoir de vie ou de mort, des esclaves qui, quand le temps du Grand Sacrifice était venu, ne pouvaient plus rien lui rapporter, qu’une condamnation à mort pour hérésie… et pourtant il les avait protégés. Quand les milices avaient sillonné la ville pour rassembler les membres du Peuple turquoise pour le Grand Sacrifice, Manros les avait cachés… nourris, protégés, prenant tous les risques pour les garder en vie.

Pourtant, le risque n’avait fait que croître.

L’esclavage, dans les Royaumes, était de droit divin. Les astres formaient autour de l’étoile turquoise la Rune de la Captivité. Ainsi les dieux avaient-ils condamné les enfants du Peuple turquoise à l’esclavage en inscrivant leur destin dans les astres.

Cet esclavage avait duré des milliers d’années, sans espoir de répit : qui pouvait effacer une condamnation écrite dans les cieux ? Puis, une femme était venue : elle portait le nom de Marikani mais était en réalité Ayesha, la déesse. Le jour du Grand Sacrifice, le jour où tous les esclaves adultes étaient destinés à périr sur l’autel, elle avait levé le bras et dans la nuit l’étoile turquoise avait explosé, embrasant les cieux, grandissant jusqu’à dix fois sa taille, effaçant de sa lumière la pâle lueur des astres qui l’entouraient… ainsi que la Rune de la Captivité.

La nuit avait été sanglante. Sur tous les autels, les esclaves s’étaient révoltés : les dieux n’avaient-ils pas donné l’ordre de leur libération ? Le lendemain matin, alors que les survivants se sauvaient dans les bois, les habitants des Royaumes avaient regardé, hagards, la lueur de l’aube s’élever dans un ciel nouveau. Ils étaient restés là, sur le seuil de leur maison, les yeux levés vers le firmament.

Que faire ?

Pendant un instant, leur destin était resté suspendu. Cet instant, Non’iama s’en souvenait. Ce matin-là, elle était descendue sur la place du marché de Nômes, tenant la main d’Arekh, et pendant un battement de cœur, dans les lueurs tendres de l’aurore, elle avait cru au miracle. Elle avait cru que le temps de la révolte et de la haine était terminé, que l’aube s’était levée sur une nouvelle ère… elle avait cru que les maîtres allaient étreindre leurs anciens serviteurs et les appeler frères, que les femmes libres allaient pleurer dans les bras des femmes esclaves, qu’il n’y aurait plus de chaînes, plus de haine, plus de poursuite et plus d’acier. Les dieux avaient parlé. Les hommes et les femmes du Peuple turquoise allaient entrer dans la ville, sans armes, et sans armes les hommes libres, respectant l’arrêt divin, allaient les accueillir : ils allaient leur offrir la moitié de leurs maisons, la moitié de leurs champs, et les peuples croîtraient côte à côte pour bientôt ne plus faire qu’un…

Cela ne s’était pas passé ainsi.

Pourtant, certains avaient essayé. Le charpentier de Nômes avait fait sortir de son grenier une famille d’esclaves aux cheveux blonds : ses esclaves, dissimulés, comme ceux de Manros, pour qu’ils échappent au Grand Sacrifice, et devant la foule assemblée, il leur avait enlevé leurs chaînes et les avait affranchis. Les dieux venaient de parler, avait-il dit, et il avait étreint les nouveaux hommes libres, les larmes aux yeux… et là encore, Non’iama avait tout cru possible, elle avait retenu sa respiration, et comme elle, l’univers avait hésité…

Puis un homme avait lancé une pierre sur le charpentier.

— Traître ! avait-il crié. Lâche !

Arekh avait reculé dans l’ombre, y entraînant Non’iama ; déchirant un pan de sa chemise, il l’avait noué sur ses cheveux, cachant les boucles pâles de l’enfant.

— Ne bouge pas, Non’iama, avait-il dit. Quoi qu’il se passe, ne bouge pas, ne réagis pas…

Et le charpentier avait été lapidé, et la famille d’affranchis avec lui, et le prêtre était descendu de la montagne, les yeux luisants de haine, ses vêtements maculés de poussière et de sang, et il avait hurlé un discours de rage et de douleur mêlées — Non’iama avait appris plus tard que ses deux fils avaient été tués près de l’autel par les esclaves révoltés… et le discours parlait de l’Apocalypse, des signes du mal, des lois divines qui se renversaient, du chaos qui se déversait sur la terre, de la résistance que les derniers hommes au cœur pur devaient mener… et Arekh avait commencé à entraîner Non’iama loin de la place du marché, cherchant à retrouver la déesse Ayesha et les esclaves rebelles qui s’étaient enfuis dans la forêt…

… et Non’iama avait compris que son monde idéal ne naîtrait pas ce jour-là, et suivi Arekh…

… et plus tard, quand les gardes étaient arrivés, ils avaient été séparés…
— Manros ne reviendra pas, dit l’homme à la trappe.

Cela faisait une journée qu’ils étaient dans le cellier. Non’iama était assise sur le sol en terre battue, son dos usant la pierre humide.

— Tais-toi, dit un des esclaves. Ferme-la.

— Il ne reviendra pas, c’est tout, répéta l’homme. Et vous le savez tous.
… Après cette nuit-là, à Fonterault, la situation devint intolérable pour Manros et les esclaves qu’il dissimulait. Avec l’arrivée des réfugiés, la nourriture était devenue si rare que même l’argent de l’aubergiste ne lui permettait de s’en procurer qu’avec peine. L’hystérie était telle que les hommes et les femmes libres qui avaient le malheur d’avoir des cheveux ou des yeux trop clairs, aussitôt soupçonnés d’être des esclaves révoltés, se faisaient lapider dans les rues.

Un jour ou l’autre, ils seraient découverts : il fallait prendre une décision. Manros était donc parti, promettant aux esclaves cachés aux cuisines de revenir. Il était parti chercher du brou de noix pour teindre leurs cheveux, des armes, des vêtements et assez de nourriture pour qu’ils puissent traverser les montagnes.

En cas de danger, leur avait dit Manros, ordre était de se réfugier dans le cellier. La porte basse du cellier à vins, une petite porte en bois ronde, presque invisible dans le mur est, s’ouvrait sur un réseau de tunnels qui, disait-on, traversait les Pics, un réseau de tunnels si anciens que leur origine se perdait dans le gouffre des temps. Avec la nourriture et les armes apportées par Manros, leurs cheveux teints, les esclaves sortiraient par cette petite porte et se perdraient dans le réseau souterrain… ensuite, ils se sépareraient et tenteraient d’atteindre l’est des Royaumes.

Chacun pour soi.

Un plan idéal… sauf que la porte basse était verrouillée de l’extérieur. Les cinq esclaves, et Non’iama, étaient prisonniers dans le cellier, en attendant que Manros revienne les délivrer.

S’il venait.

S’il n’était pas mort.

S’il n’était pas blessé, ou prisonnier, ou retenu par la guerre ou l’exode.

Si, surtout, il décidait de tenir sa promesse.

Les jambes douloureuses à force de rester assise dans la pénombre sinistre, la faim lui dévorant l’estomac, la pierre oppressant sa poitrine, la soif déchirant sa gorge, Non’iama regretta plusieurs fois que Miu ait décidé de la sauver. Sans son intervention elle serait morte, cela était certain, déchirée par la foule en colère, mais sa souffrance n’aurait pas duré longtemps… quelques instants seulement, à hurler, avant que son cœur ne cesse de battre dans sa poitrine… et Miu, en l’arrachant à ce destin, Miu par sa bonté l’avait plongée dans un cauchemar plus étouffant encore. Non’iama, vivante, était déjà dans sa tombe, et encore une tombe aurait-elle été plus paisible, car dans une tombe il n’y aurait pas eu ces quatre paires d’yeux sauvages, fixées sur elle, attendant la moindre erreur…

Ils étaient cinq autres esclaves, donc, à attendre, dans le noir et l’odeur de moisi, dans un cellier trop petit pour contenir dix tonneaux. À écouter les piétinements et les gémissements qui résonnaient au-dessus de leurs têtes.

D’abord il y avait Miu. Tout avait été si vite que la petite fille n’avait guère eu le temps de l’étudier. L’obscurité noyait maintenant ses cheveux fauves mais Non’iama distinguait encore une silhouette carrée, lourde. La voix trahissait un certain âge, peut-être quarante ans.

Puis, il y avait Afa, la jeune femme. Quelques réflexions amères, quelques allusions dans les brèves conversations permirent à Non’iama de comprendre que Manros avait sans doute pris Afa de force plusieurs fois, sur sa couche en paille, et que ces actes laissaient à la jeune esclave une haine sourde, une conviction amère que l’aubergiste ne viendrait pas… qu’il les laisserait là, crever, dans leur trou où même les rats ne pouvaient entrer.

Il y avait Berus-Alm, l’homme qui avait refermé la trappe. Il était grand et massif, et ne parlait que par phrases courtes et sèches. Non’iama sentait souvent son regard fixé sur elle, étincelant d’une amertume étrange.

Les autres étaient deux hommes, deux frères. L’aîné avait la silhouette sèche et semblait âgé ; les autres l’appelaient Bû, le vieux. Il était parfois agité de frissons et de tremblements inexpliqués, et sursautait dès que les réfugiés, là-haut, faisaient du bruit, que quelqu’un laissait tomber un sac ou une arme, qu’un enfant criait ou qu’une bagarre résonnait. Il se levait alors, tendait le poing vers le haut, et des insultes sortaient en flots de sa bouche, rendues plus obscènes encore par le chuchotement presque imperceptible de sa voix.

Puis il y avait le frère cadet, Sî, qui lui aussi tremblait et frissonnait, comme si leur mère, en leur donnant la vie, leur avait transmis cette habitude à tous deux. Il était plus grand que Bû, les épaules plus carrées.

Ce fut lui qui proposa de manger Non’iama.

Il le dit d’une voix égale, sans trace d’humour ou d’émotion, le deuxième matin. Les six prisonniers savaient que c’était le matin car, pendant quelques heures interminables, le silence au-dessus de leurs têtes n’avait plus été troublé que par le bruit de quelques rares pas, ou parfois d’un glissement de sac sur le plancher, des plaintes saccadées d’un enfant affamé. Non’iama les imaginait, là-haut, les familles endormies sur les sacs, les hommes seuls assis contre le mur pour faire face à l’ennemi qui pouvait venir les assassiner et dérober leurs pauvres possessions, essayant de dormir par à-coups, les yeux rougis par la fatigue.

La grand-mère de Non’iama, quand elle vivait encore, enchaînée par le pied au pilier du centre de la cuisine de Sarsannes, gourmandait la petite fille quand celle-ci faisait l’erreur de lui parler des images qu’elle voyait quand elle fermait les yeux. Et les images, il y en avait beaucoup. Quand Non’iama rêvassait après avoir fini la vaisselle, elle imaginait les bals qui illuminaient parfois le troisième étage du bâtiment d’en face, elle imaginait le fils, le maître de maison, sur son cheval, avançant parmi les étals de Sarsannes sous le soleil doré de l’après-midi, elle souffrait en imaginant les pleurs de leur maîtresse, dans la chambre du haut, qui avait accouché d’un deuxième bébé mort-né.

« Arrête avec tes idioties, Non’iama, disait sa grand-mère. Tu as tes propres problèmes. Ne perds pas ton temps à t’occuper de ceux des autres. »

Elle avait raison. Non’iama avait ses propres problèmes.

— On devrait la manger, avait expliqué Sî, alors que là-haut le bruit indiquait que les réfugiés se réveillaient. (Bien qu’il n’ait pas prononcé de nom, personne ne douta de qui il s’agissait.) Si on lui brise la nuque sur la pierre, elle mourra sans faire de bruit. La viande crue, ce n’est pas terrible, mais ça nous permettra de survivre quatre ou cinq jours de plus. Le temps pour Manros de revenir…

Un moment, le silence avait régné dans la cellier. Les quatre paires d’yeux brillants contemplaient Non’iama, sans ciller. La petite fille entendit, à ses côtés, Miu se tendre, puis ravaler sa colère, cherchant sans doute des arguments plus efficaces que la fureur.

— On a encore du pain, dit Berus-Alm. On verra quand on n’en aura plus.

Les esclaves étaient entrés dans la trappe avec les dernières provisions de l’auberge… un peu de pain pour chacun, et de l’eau. Miu avait, comme promis, partagé avec Non’iama.

— Tu retardes l’échéance parce qu’elle te rappelle ta fille, dit Afa, un accent méchant, presque rieur, dans la voix. Mais ta fille est morte, Berus, et on va crever, nous aussi, si on ne prend pas des dispositions.

— Pas avant qu’on ait fini le pain, répéta Berus. C’est tout ce que je dis.

Miu parla enfin, d’un ton neutre et froid.

— Si vous touchez à cette fille, expliqua-t-elle avec un calme parfait, comme si elle détaillait une recette de tourte, je hurle. Longtemps, sans m’arrêter. Si je hurle, ils entendront, là-haut. Ils chercheront la trappe, et ils la trouveront.

Sa phrase fut saluée d’un nouveau silence. Les quatre paires d’yeux continuaient à briller, leurs propriétaires réfléchissant. Prenant les nouveaux faits en considération. Se demandant, sans doute, si la meilleure solution ne serait pas de tuer Miu aussi. Si c’était possible sans que Non’iama ne commence à crier, elle aussi, alertant les réfugiés.

Et la captivité n’est pas dans les chaînes, dit une voix, soudain.

Mais dans les cœurs,

Et c’est la terreur qui pèse

Ouvrez le ciel dans mon âme

Bleu et froid, par-dessus l’océan

Je vous en supplie

Emmenez mes yeux

Par-delà l’océan

Car chante en moi l’appel des glaces…
Ils sursautèrent tous, regardant, ébahis, Bû, le frère aîné. Il avait baissé les yeux sur le sol et déclamé les mots avec lenteur, comme une récitation. Le texte, ils le connaissaient tous  – c’était le dernier couplet d’une de ces vieilles chansons qui, on ne savait comment, passaient de génération en génération chez les esclaves, une des chansons que fredonnaient les femmes hâves à leurs bébés trop pâles, sans vraiment en comprendre le sens.

Un instant, les yeux arrêtèrent de brûler, de dévorer Non’iama. Afa détourna le regard, et Berus-Alm eut un léger soupir  – imperceptible, aussitôt réprimé. Sî étudia son frère, la bouche ouverte, abasourdi, comme s’il se demandait s’il n’était pas possédé. Miu baissa la tête.

Puis le moment passa.

Ainsi qu’une nouvelle journée. Là-haut, les réfugiés avaient fini de se réveiller dans un grincement de bois torturé, et les heures s’écoulèrent, ponctuées d’éclats de voix, de bruits de pleurs, de conversations chuchotées, de pas. Sans doute les hommes sortaient-ils pour évaluer la situation, chercher désespérément de la nourriture ou de l’eau. « Ils arrivent ! » avait dit quelqu’un quand la foule était devenue folle. Qui ? Les cinq esclaves en avaient discuté rapidement, dans le noir, avant de se décider pour les Sarses, ou des bandits.

À moins que ce ne soit qu’une rumeur, une crise de panique ? Et s’il n’y avait pas d’envahisseurs ?

Restait-il encore de la nourriture en ville, ou allaient-ils tous périr de faim, tous les habitants, qu’ils soient en haut ou en bas, à l’air libre ou dans l’auberge, dans l’office ou dans le cellier ?

Et les heures continuèrent à s’égrener, le calme parfois rompu, au-dessus d’eux, par la toux rauque et déchirante d’un enfant, un petit garçon, décida Non’iama.

Elle commençait à perdre le fil du temps. Ou peut-être celui de sa raison. L’obscurité et la pierre s’infiltraient par sa peau, noyant ses réflexions, son énergie. Parfois, elle avait du mal à se rappeler qui elle était, ou pourquoi elle était là.

De nouveau, là-haut, les bruits s’affaiblirent, comme une marée descendante. Dans le cellier, personne ou presque ne bougeait, et cette immobilité était malsaine, irréelle. Parfois, des yeux se fermaient, et il n’y avait plus que trois, ou deux paires d’yeux de loups pour la fixer. Puis Non’iama se noya dans un océan gris, dans un sommeil oppressé au milieu de la meute, au milieu des bêtes à la fourrure de nuit qui grognaient doucement, tournant autour d’elle dans la clairière, se rapprochant d’elle en cercles concentriques, alors qu’elle dormait sous le grand chêne et qu’au loin, l’océan grondait, ses vagues sombres déferlant dans l’ombre, le vent laissant sur son visage endormi une bruine de sel et d’eau, et elle dormait, et les bêtes se rapprochaient, et un rocher était tombé sur sa poitrine mais elle avait au moins sur ses lèvres ce goût d’eau salée, entendant chanter dans son cœur l’appel des glaces…

Quand elle se réveilla, elle ne pouvait plus respirer. La terreur et la montagne oppressaient ses poumons et sa gorge était serrée dans un cercle de fer.

Elle se sentit prise de spasmes ; de nouveau l’envie de vomir monta en elle et des hoquets la secouèrent, et quand elle les contrôla enfin, elle vit que les loups étaient réveillés, tous réveillés et qu’ils la fixaient…

— Vous voyez, elle est malade, dit Afa avec une sorte de joie dans la voix.

— Tu la touches, je hurle, répéta Miu. Foutez-lui la paix, gronda-t-elle, perdant enfin son calme… Au nom de Fîr, qu’êtes-vous, des hommes ou des chiens ?

— Si elle est malade, susurra Afa avec le même plaisir étrange, elle va souffrir, subir une longue agonie. Que nous pourrions lui épargner. Réfléchis, Miu. Il te reste beaucoup de pain ?

— Vous ne comprenez pas, dit soudain Miu, et quelque chose dans son ton attira l’attention des autres. Vous ne comprenez pas qu’elle est plus importante que nous ?

Ils la regardèrent tous, étonnés, et Miu reprit, sa voix vibrante.

— Vous ne vous demandez pas, parfois, pourquoi ? Pourquoi le ciel a-t-il brûlé ? Pourquoi l’étoile a-t-elle explosé ?

— Nous sommes libres maintenant, dit Sî, sourcils froncés, avant que Berus n’éclate d’un rire hystérique.

— Libres ? Libres ? Tu appelles ça libre ? dit-il en désignant le cellier. Rien n’a changé. Si tu crois que…

— Non, rien n’a changé, souffla Miu avec violence, et tout le monde se tut. Rien n’a changé pour vous, parce que les chaînes ne sont pas sur vos pieds, elles sont en votre âme… Regardez-vous, prêts à dévorer une enfant, le cœur tordu par la panique et la peur… Oui, rien n’a changé, vous êtes toujours esclaves ! La captivité est dans le cœur, pas dans les chaînes…

Berus se mit à hurler, prenant tout le monde par surprise.

— Pas dans les chaînes ? Pas dans les chaînes ? Garde tes conneries pour les prêches, Miu ! Tu…

— Mais vous êtes fous, arrêtez de hurler, dit Sî, se levant à son tour…

— Vous êtes enchaînés parce que vous avez grandi dans les fers, cria Miu, hurlant maintenant presque aussi fort que Berus, et pour nous c’est fini, fini, mais elle (désignant Non’iama), elle, ce n’est pas pareil… elle et tous les enfants comme elle peuvent grandir sous un ciel libre… Vous comprenez ? Elle doit survivre, parce que…

— Moi je propose qu’on la mange tout de suite, dit Afa, et elle s’approcha de Non’iama, les yeux étincelants.

Elle repoussa Miu d’une main ferme et Miu trébucha ; les autres virent son hésitation. En un geste, le pouvoir avait changé de main. Jusque-là, Miu avait réussi à contenir la meute mais l’autre louve, la jeune femelle, venait de faire preuve de sa force et les autres allaient la suivre…

— Ayesha me protège ! cria soudain Non’iama d’une voix claire. Ne me touchez pas ! Ayesha me protège !

— Moins fort ! dit Sî, criant à son tour. Mais vous êtes tous fous, ou quoi… ? !?

— Ayesha me protège, répéta Non’iama, butée, fixant un à un les occupants du cellier. Je l’ai vue. J’étais là, j’étais à côté quand elle a levé les bras. J’ai vu l’éclair bleuté et la Rune de la Captivité disparaître…

— Nous l’avons tous vu, dit Berus.

— Mais je l’ai vue, elle, insista Non’iama. J’ai marché à ses côtés pendant des semaines. Elle connaît mon nom, et elle m’a souri.

— Elle ment, dit Afa, sourcils froncés. Pourquoi n’es-tu pas aux côtés de la déesse maintenant, si tu es son disciple ?

— Je ne suis pas son disciple, souffla Non’iama. J’appartiens à son… à son… à son consort. Seigneur del Morales…

— Tu n’appartiens à personne, commença Miu, mais Afa l’interrompit.

— Ayesha a un consort humain ? Un homme ? Sottises, siffla-t-elle soudain, son chuchotement à la limite de l’hystérie. Ayesha ne va pas… toucher… la chair d’un homme… la chair de…

Elle se pencha, comme si elle était elle aussi prise de nausées, avant de fixer Non’iama :

— Il faut la tuer… la tuer, siffla-t-elle, elle ment… elle ment…

Et soudain elle se jeta sur Non’iama, les mains en avant, visant la gorge. Non’iama eut un petit hoquet de surprise, et recula avec un petit cri pour empêcher les doigts de se refermer sur elle. Afa la fit basculer et Non’iama se débattit, luttant contre cette femme que l’obscurité rendait plus dangereuse qu’une créature des Abysses, et un instant, alors que les mains de la femme cherchaient ses yeux, elle se dit que c’était peut-être ça, le poids des chaînes, que c’était le métal qui transformait les humains en créatures du dieu que l’on ne nomme pas…

Puis Afa fut tirée en arrière, par Berus et Miu, et elle se débattit pour leur échapper…

— SILENCE ! cracha soudain Sî, la tête levée. (Afa se tourna vers lui, les lèvres retroussées en un feulement de haine, et il la gifla à toute volée. La jeune femme resta immobile, un instant interdite, tandis que l’esclave désignait la trappe.) Tais-toi.

Là-haut, au-dessus de leurs têtes, le bois tremblait. Les six captifs restèrent figés, pétrifiés, tandis que les piétinements devenaient assourdissants, que des cris de rage résonnaient et que des chocs heurtaient la trappe… Bû, désespéré, se jeta comme un animal en cage sur la porte du cellier, cette porte fermée qui les maintenait là, ensemble, dans leur petit Abysse personnel, et tenta de l’enfoncer à grands coups d’épaules, laissant échapper de petits gémissements comme s’il suppliait le rocher, comme s’il suppliait les dieux…

— Silence ! ! répéta Sî, avant de prendre le bras de son frère et de le lancer par terre. Ils ne nous ont pas trouvés ! Ils…

Il s’interrompit, désignant le plafond, et ils comprirent.

Là-haut, la trappe ne s’était pas ouverte : les cris de rage s’étaient convertis en cris de douleur, mêlés de pleurs hystériques, de gémissements de terreur au-dessus desquels se faisaient entendre des ordres brefs, des voix d’hommes, et de lourds bruits de bottes. Les hurlements s’élevèrent dans une symphonie sanglante et Non’iama crut entendre, perdue dans ce chaos de douleur, la voix cassée du petit garçon criant quelque chose, le nom de sa mère peut-être, d’une gorge enfin délivrée de la toux qui le rongeait… puis le cri s’interrompit brusquement et Non’iama se laissa tomber le long du mur, les oreilles bouchées pour ne plus entendre.

Quand elle les enleva, plus tard, bien plus tard, le calme était retombé là-haut. Mais l’office n’était pas vide. Il y avait des pas, encore, ces pas d’hommes aux lourdes bottes, et leurs rires qui résonnaient dans le silence…

— Qu’allons-nous faire ? dit Miu d’une petite voix aiguë, au bord des larmes. Qu’allons…

La porte basse s’ouvrit et Manros apparut.

La lueur de sa torche illumina le cellier, leur faisant mal aux yeux après tant de jours d’obscurité, et quand ses pupilles s’habituèrent à la lumière, Non’iama aperçut un homme très brun, aux yeux noirs brillants, avec une petite barbe, accroupi devant la porte.

— Me voilà, disait-il. Vite… venez. J’ai été bloqué à la frontière… Ils ne laissent passer personne…

Les six occupants du cellier restèrent figés, debout, à le regarder.

— Allez, sortez, reprit Manros d’une voix hachée. Vite… Il y a des Sarses partout dans la ville, et ils font un vrai massacre… Vite, pendant que les tunnels sont encore libres… Allez… réveillez-vous…

Mais les esclaves ne bougeaient toujours pas. Non’iama comprenait. Le changement avait été si brusque, l’apparition de Manros si soudaine, qu’ils n’arrivaient pas encore à réaliser.

Manros continua, faisant un geste avec sa torche, et Non’iama remarqua la maigreur de son visage, la blessure fraîche sur sa joue.

— Je n’ai rien pu obtenir, dit-il en secouant la tête. Pas d’armes, pas de brou, rien… J’aurais pu passer vers l’est seul, en donnant tout mon argent, mais finalement, j’ai décidé de revenir… Je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas vous abandonner là…

— Pas de nourriture ? dit Afa d’une voix stridente.

L’accent aigu de sa voix sembla sortir les autres de leur torpeur, et ils sursautèrent, avant de se rapprocher lentement de la porte.

— Non, dit Manros. Pas de nourriture. Plus rien ne passe d’un côté à l’autre des montagnes, et…

— Pas de nourriture ! répéta Afa, et soudain elle bondit en avant avec un cri suraigu, se jetant sur Manros, le faisant rouler dans la poussière de la grotte, derrière le cellier, et les autres virent sa main droite tâter la ceinture de Manros, y trouver la dague, la lever sur la gorge de son ancien maître et frapper, une fois, deux fois, trois fois…

— Afa ! ! hurla Sî en sortant, essayant de l’arrêter, mais le sang avait déjà éclaboussé les pierres ; Bû courut aider son frère, ainsi que Berus, mais le temps qu’ils arrivent, Afa se relevait déjà, la dague ensanglantée à la main.

Non’iama resta immobile un instant, à regarder le spectacle, puis sentit la main de Miu prendre la sienne et la tirer en avant, vers les cavernes, vers les tunnels, vers le labyrinthe qui se perdait dans la montagne.

— Viens, dit Miu avant de se mettre à courir, entraînant Non’iama dans le couloir rocheux, et quand Non’iama jeta un regard derrière elle, sa dernière vision fut celle d’Afa, la lame étincelante, les yeux fous, se retournant vers Berus avec un regard de haine.
Non’iama ne les revit plus jamais  – ni Afa, ni Berus, ni les autres, et Miu ne survécut pas aux trois jours qu’elles passèrent dans les tunnels avant de trouver enfin un boyau qui menait à la surface. Elle ne mourut pas d’une blessure, ni de faim, mais d’un mal bien plus ancien, qui lui rongeait le sein depuis des années, expliqua-t-elle à Non’iama, quand elle s’écroula enfin sur un rocher, alors qu’à quelques mètres, le tunnel montait vers l’air libre. Serrant la main de Non’iama, elle avait refusé la gourde de vin qu’elles avaient trouvée, ainsi que quelques provisions, dans un sac abandonné près d’un cadavre au fond de la montagne.

— Garde le vin, avait-elle dit en toussant. Et ne t’inquiète pas pour moi. Je ne croyais pas tenir si longtemps. Je ne croyais pas sortir de ce cellier.

Non’iama l’avait quand même veillée une nuit de plus, la forçant à manger et à boire.

— N’oublie jamais, avait dit Miu alors que l’aube se levait. Il importe peu si cet homme… Arekh… est là ou pas, près de l’aiguille, quand tu y arriveras. Tu peux t’en tirer seule. C’est... Ce n’est pas dans les chaînes… (Elle toussa encore.) C’est là, dit-elle en touchant le front de Non’iama. La liberté… C’est là. Comme dans la chanson. (Elle sourit.) On dit que le Peuple turquoise vient de par-delà les océans, tu sais ? Que là-bas, au nord-est, dans les glaces, se trouve le pays dont nous venons. Qu’il nous appelle… Tu entends ?

Elle mourut au matin. Non’iama prit les provisions, le sac, et partit. Elle sortit des tunnels, s’orienta au soleil et finit, après une nouvelle journée d’errance, par trouver la route de l’est et l’aiguille de pierre dont Arekh lui avait parlé.

Arekh n’était pas là.

Non’iama attendit deux jours, mangeant lentement les provisions, se cachant quand elle entendait des chevaux ou des soldats.

Arekh n’arrivait toujours pas.

Enfin, alors qu’une nouvelle aube se levait, elle remit son sac sur le dos et partit vers le nord-est.

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