Les mouvements migratoires en Italie durant le haut Moyen Âge : déplacements contraints, négociés ou spontanés?





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Les mouvements migratoires en Italie durant le haut Moyen Âge : déplacements contraints, négociés ou spontanés?

Les déplacements des populations du haut Moyen Âge sont constants. Qu’il s’agisse de grands changeant de résidences ou, à l’opposé du spectre social, de paysans changeant de tenures ou encore quittant une région après avoir vendu leurs terres, les hommes et les femmes bougeant sont nombreux. Il faut, pour aborder cette question varier les angles d’approche et les points de vue. La première interrogation porte sur la nature même des phénomènes entrant dans le cadre du sujet1. On considèrera ici deux ordres de faits très différents et largement disjoints, les rapports de causalité de l’un à l’autre étant pour le moins distendus voire inexistants : le premier axe met en cause en effet les rapports de pouvoir à l’intérieur d’un cadre politique donné. Le second, en revanche, est en partie déterminé par les relations de propriété et les choix en matière d’habitat à l’intérieur d’une structure économique fortement évolutive.

Le premier thème recouvre les déplacements de l’aristocratie dans le cadre du gouvernement de l’empire carolingien et ottonien. Ils font partie d’une stratégie de contrôle du territoire et de substitution des élites les unes aux autres en même temps qu’ils répondent aux besoins politiques et sociaux des membres de la noblesse d’empire2. Ce phénomène, socialement et politiquement essentiel, est impossible à mesurer en termes démographiques. Il concerne cependant un cercle beaucoup plus vaste que les seules familles dont on retient les noms et qui jouent un rôle dans la vie politique. Il concerne aussi des notables exerçant de petites fonctions politiques et appartenant souvent ou normalement à la clientèle de grands. Les déplacements en cause s’effectuent à longue voire à très longue distance et touchent des noyaux familiaux entiers qui passent de Francie occidentale en Italie. Ils voient aussi le déplacement d’individus d’une région à l’autre en fonction de leurs intérêts et des nécessités de leurs carrières. Enfin, des mouvements inverses, de l’Italie vers d’autres parties de l’Europe carolingienne et post-carolingienne, quoique moins faciles à discerner semblent également s’effectuer.

Le deuxième angle d’attaque concerne la paysannerie. Selon un point de vue solidement ancré mais sans doute erroné, elle ferait preuve, durant le haut Moyen Âge, d’une grande stabilité pour des raisons juridiques aussi bien qu’économiques : par définition les non libres bougent peu, à moins que leurs maîtres ne mettent en œuvre de véritables politiques de peuplement. La majeure partie des paysans, d’autre part, est accrochée à la possession d’une parcelle de terre dont la jouissance limite ou empêche le désir de mobilité. Or, les diverses enquêtes menées sur ce thème depuis les années 1970, qu’elles soient le fait d’archéologues ou d’historiens des textes, ont montré que la réalité était très nuancée et que l’immobilité n’était jamais totale. L’analyse des textes laisse ainsi entrevoir de véritables entreprises de déplacements plus ou moins contraints des paysans, soit dans le cadre de la gestion ordinaire du domaine, soit dans le cadre de son expansion par le biais des défrichements3. Elle fait également voir la prise en mains de la population par la seigneurie dans le cadre d’entreprises pensées et coordonnées de construction d’habitat neuf, de regroupement des populations et d’organisation générale du territoire que l’on résume, depuis la parution de la thèse de Pierre Toubert sous le vocable d’incastellamento4. Il y a là un débat historiographique et méthodologique important, en cours depuis la fin des années 1980 et rarement formulé. Il oppose les tenants d’une autonomie de la société paysanne durant le haut Moyen Âge à ceux qui, comme Pierre Toubert, estiment que les hiérarchies sont déjà suffisamment puissantes et englobantes pour que le leadership seigneurial ne puisse pas être contesté de quelque manière que ce soit. L’initiative, en matière économique comme en matière de déplacements des populations, dès lors, ne pourrait venir que des seigneurs.

Un point d’application important de ce débat est constitué par la question de l’habitat dispersé. Pendant longtemps, historiens et archéologues, principalement français, ont estimé que la structure villageoise n’existait pas avant le Xe-XIe siècle5 et que, auparavant, on ne pouvait vérifier l’existence que de nébuleuses d’habitats, sans polarisation ni centralité. Le village, quant à lui, compris à la fois comme un habitat groupé rassemblant une communauté dotée d’institutions, serait apparu au cours du gigantesque effort de prise en mains de la société et de l’espace par la seigneurie que la génération d’historiens active dans les années 1970 voyait se dérouler dans les années 950-10506.

La documentation écrite éclaire en effet parfois la question des transformations de l’habitat rural. Elle permet de les rapprocher des politiques de peuplement mises en œuvre par la seigneurie, ainsi que de l’évolution de la propriété foncière et de l’exploitation rurale. L’incastellamento tel que l’a défini Pierre Toubert dans sa thèse consiste en effet en un vaste mouvement de mobilisation et de déplacement plus ou moins contraint des populations paysannes, articulé sur un remembrement général de la propriété foncière et la généralisation de l’exploitation paysanne dépendante. Dans ce cadre, la contrainte est bien souvent une évidence : les paysans ne sont pas les sujets de leur propre histoire, mais des objets que le seigneur déplace en fonction de ses propres intérêts – lesquels sont liés à une recherche manifeste de rationalité économique. À l’intérieur du domaine, les exploitations paysannes sont par définition dépendantes : elles peuvent donc être modifiées unilatéralement par le seigneur. Dans le schéma historique, ou dans la narration implicite des historiens français, il n’y a pas d’autonomie du monde paysan, parce que la seigneurie contrôle l’essentiel de la société rurale. Les initiatives, quelles qu’elles soient, ne sauraient avoir d’autre origine que la volonté du seigneur.

Or, les archéologues et certains historiens italiens et anglais, pour leur part – en particulier ceux appartenant au cercle du très regretté Riccardo Francovich –, ont découvert une autre réalité. Dès les années 1980, C. Wickham révoquait en doute le caractère général de l’incastellamento7. Les politiques foncières des seigneurs sont différenciées et dépendent d’un nombre élevé de facteurs économiques ou militaires. Elles doivent d’autre part tenir compte de l’existence d’un groupe extrêmement important que ce soit du point de vue économique ou du point de vue social, de paysans propriétaires d’une partie au moins de leurs propres exploitations. Le remembrement existe, certes, mais dans les zones de peuplement ancien ou relativement dense, il s’opère par concertation et coopération entre les seigneurs et les plus aisés des alleutiers8. Le mouvement, dans ces conditions, ne saurait avoir été aussi brutal qu’on le pensait dans les années 1970 ni avoir toujours entraîné une coercition très importante, la recherche et l’établissement d’un consensus entre les élites paysannes et le seigneur pouvant être plus efficaces que l’application pure et simple de la violence.

Dans le même temps d’autre part, les recherches de terrain, fouilles et prospections, tendaient à montrer que le village existait, dans sa définition archéologique, dès le VIIe siècle. Ce qui se produit ensuite au Xe siècle, relève du réaménagement de l’espace et de la transformation des fonctions de sites déjà occupés plus que de la fondation pure et simple. On fortifie alors des sites déjà habités et le seigneur vient parachever et encadrer un mouvement enclenché depuis le VIIIe siècle, voire le VIIe siècle. C’est spontanément, sinon librement, que les paysans ont commencé à se regrouper en choisissant dès les plus hautes époques des sites perchés. Ils ont pu le faire en dehors du contrôle seigneurial9. Jusqu’à un certain point, donc, les ruraux sont libres de leurs mouvements. La faiblesse des structures d’encadrement, qu’il s’agisse de l’État ou de la seigneurie jusqu’au Xe siècle, est telle que des modèles de développement social et économique autonomes ont pu y voir le jour et prospérer durant le haut Moyen Âge. L’alleu enfin n’étant jamais totalement éradiqué des campagnes italiennes, l’existence d’une sphère d’autonomie paysanne est parfaitement imaginable. Une société paysanne sur laquelle ne s’exercent que des contrôles limités et qui n’est soumise qu’à des prélèvements minimes a pu exister de façon durable10.

Les résultats des fouilles archéologiques italiennes et ceux des « surveys », désormais accessibles à travers une série de publications très fortement problématisées, ont ainsi donné naissance à une nouvelle intrigue historique s’opposant vigoureusement à celle qui s’est construite dans les années 1970 – dominante pendant une bonne trentaine d’années. Face à la problématique de l’incastellamento, c’est-à-dire au thème d’un changement brutal atteignant l’Italie au Xe siècle et entraînant une redistribution rapide de sa population, une mobilisation et un déplacement vite organisé et achevé, l’archéologie italienne a construit une réplique extrêmement convaincante, puissante aussi bien dans la description que robuste dans les résultats qui sont proposés. Elle repose sur l’idée d’une mobilité constante des populations qui aurait abouti à la constitution de véritables villages dès le VIIe siècle, constamment accrus par migration et modifiés par les changements mêmes des structures de production. Après une phase chaotique, consécutive à la dislocation du système des villae, les habitants auraient tendu à rechercher la protection qu’offre le regroupement et le perchement. Ces habitats ont servi de centres d’exploitation aux curtes de l’époque carolingienne et, pris en mains par la seigneurie ont finalement été fortifiés. C’est ce que montrent les grandes reconnaissance opérées en Toscane dans les années 1980 et les fouilles achevées, comme celle de Montarrenti ou celles actuellement encore en développement comme celle de Poggibonsi11.

La question des déplacements de population spontanés ou forcés recouvre donc plusieurs niveaux d’interrogation. Elle permet de s’interroger sur le fonctionnement concret des hiérarchies sociales et de poser la question véritablement essentielle du degré de liberté ou d’autonomie des populations paysannes. Elle implique de s’intéresser autant au mode de vie et de gouvernement des élites sociales qu’à l’interaction de ceux-ci avec la société paysanne.
Sources

Comment percevoir la mobilité de la population, à travers quelle documentation, soumise à quel questionnement ?

Les élites sociales

Pour ce qui est des grandes familles aristocratiques, leurs déplacements sont connus depuis longtemps et largement commentés parce qu’ils font partie de l’histoire politique à son plus haut niveau.

Ces gens ne voyagent pas seuls et les déplacements de population que le mode de vie itinérant de l’aristocratie entraîne ne sont pas négligeables. Leurs entourages et le personnel que ces grands personnages emmènent avec eux pour les seconder – et qu’ils laissent parfois sur place – sont également accessibles à notre connaissance et des enquêtes se sont développées à leur propos depuis le début du XXe siècle. Utilisant largement la méthode prosopographique, elles permettent d’atteindre et de définir, à travers la question de l’identité ethnique des personnes, une partie des élites locales. À chaque fois, qu’il s’agisse de Schütte12 dans les années 1910 ou, de façon beaucoup plus systématique, de Hlawitschka13 dans les années 1960, les auteurs s’interrogent sur le contrôle territorial et les modalités locales de l’exercice du pouvoir royal sur les territoires concernés. Or, celles-ci ne sont pas seules en cause dans la question des migrations ou des déplacements de population. Du point de vue quantitatif, et pour la formation de la géographie du peuplement, la question des groupes sociaux subordonnés et de leurs relations avec les élites sociales est tout aussi importante, voire plus importante.

Les groupes sociaux subordonnés

Si l’on descend dans l’échelle sociale et que l’on s’intéresse aux déplacements de la paysannerie, les chartes documentant les mutations foncières sont le premier recours. L’Italie d’entre VIIIe et XIe siècle en fournit un très grand nombre : les transactions y sont très fréquemment et très normalement effectuées à titre onéreux et elles peuvent nous dire quelque chose sur les déplacements des hommes.

Les chartes donnent parfois le lieu d’origine de l’un ou de plusieurs des actants. Il est dans ces conditions possible, selon une méthode tout à fait ordinaire, de rendre compte de micro-déplacements et, plus intéressant, de les mettre en relation avec des politiques foncières, c’est-à-dire avec des groupes d’achat et de ventes de terres14. Cette indication peut s’avérer essentielle à la compréhension des transactions : on ne vend pas au même prix selon que l’on cherche à aller s’installer ailleurs ou que l’on cherche simplement à réaliser un bien pour une cause passagère. On ne vend pas non plus la même chose, au demeurant. La vente d’une exploitation tout entière a davantage de chances de signifier un départ que celle d’une simple parcelle. On ne vend pas non plus de la même manière, les partants étant enclins à exiger de la monnaie, alors que, dans les échanges strictement locaux, il est souvent possible de s’en passer. Bref, le départ peut entraîner des comportements économiques particuliers, qui passent par la connaissance du bien échangé, la mesure de sa valeur et le paiement de celle-ci au moyen d’espèces. Ces trois points sont moins essentiels, ou sont appréhendés différemment, si les transactions visent d’autres buts, comme le remboursement d’un emprunt, l’acquisition d’un animal de trait, ou la préparation de l’établissement d’un fils. Il est à noter enfin que les modalités des ventes opérées en cas de départ définitif ont davantage de chance de ressembler à des transactions de marché, permettant une mesure de la valeur du bien répondant à la fois à son utilité économique et au jeu de l’offre et de la demande. Le déplacment, lorsqu’il est attesté par une vente se situe dans le cadre d’une stratégie individuelle ou familiale qui, orientée sans doute vers l’ascension sociale, passe par la réalisation de gains lors d’opérations foncières.

Si l’on s’attache maintenant aux chartes de fondation d’habitats, le relevé des noms mentionnant une origine est un indice assez fort de déplacements et qui permet d’en mesurer l’ampleur. Il arrive en effet que les listes de noms contenus dans les chartes comprennent une mention de l’origine géographique et il est loin d’être indifférent que telle charte de fondation d’un castrum près d’Isernia fasse mention d’un Dominique de Valva ou que la charte d’incastellamento de S.Angelo in Theodice fasse mention d’un Pierre de Gaëte. Ces indications sont rares, toutefois, et le nombre de personnages à décliner un lieu d’origine est finalement peu élevé15.

Quelques textes narratifs, peu nombreux eux aussi, permettent d’autre part de comprendre dans quelles conditions et pour quelles raisons des déplacements collectifs sont organisés par des seigneurs. La chronique du Mont-Cassin ainsi que celle de Saint-Vincent-au-Volturne donnent ainsi des éléments contextuels et narratifs qui permettent une compréhension du phénomène « déplacement »16.

Les listes, enfin, et certains polyptyques ou documents proches de la forme polyptyque nous permettent de voir comment, dans la gestion de leurs terres, les seigneurs agissaient avec la population servile. Des interrogations adéquates, mais pas nécessairement simples, permettent d’entrapercevoir les déplacements contraints à l’intérieur du grand domaine. Bons gestionnaires, les moines de l’époque carolingienne savent en effet mobiliser leur main d’œuvre pour ouvrir des fronts de colonisation et organiser la mise en valeur de terres incultes. Certaines chartes d’
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