L’égalité Définitions de la notion





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SITUATION 2
Sécurité sociale : le principe d’égalité n’est pas justice

Certains regrettent que le débat sur la modulation des allocations familiales s’ouvre presque en catimini, à l’occasion de la préparation du budget de la Sécurité sociale. Si le gouvernement envisage d’écorner le principe égalitaire selon lequel les prestations sociales doivent être indépendantes des revenus ou de la richesse du bénéficiaire, ce ne serait pas pour des raisons de solidarité, de justice sociale, ou d’efficience, mais simplement pour boucler l’un des budgets les plus difficiles des dernières années.

Pourtant, et ce d’autant plus que le contexte est tendu, les décisions budgétaires imposent de faire des choix ; ces choix peuvent être audacieux et traduire une vraie volonté politique. Et la protection sociale, dans son intégralité, mérite une telle volonté. Comment penser que son organisation, dont l’architecture générale a été pensée à la sortie de la guerre, puisse encore être adaptée aux défis des sociétés contemporaines ? En 1945, la France était à l’aube de trois décennies de forte croissance et de plein-emploi. Certes, ce plein-emploi ne s’appliquait qu’aux hommes. Mais chaque homme travaillait, cotisait et bénéficiait donc des droits sociaux attachés à l’exercice d’un emploi ; la stabilité des familles permettait à la protection sociale de couvrir, à partir du chef de ménage, son épouse et leurs enfants, et irriguait ainsi l’ensemble de la population. Qui plus est, les emplois aussi étaient stables : si on changeait d’emploi, c’était presque toujours dans le même secteur d’activité. Bref, le système bismarckien adopté par la France, s’appuyant sur une protection sociale définie et négociée par famille professionnelle, convenait pour l’essentiel aux défis de l’époque. La solidarité s’exerçait d’abord au sein d’une même branche, les cotisations assises sur le travail permettant d’assurer une subsistance aux travailleurs privés d’emploi parce que malades ou trop âgés. Le principe est clair : chacun finançait selon ses moyens et recevait selon ses besoins ; la seule redistribution des revenus va des travailleurs riches d’un secteur aux travailleurs pauvres du même secteur ; les prestations, pour les branches maladie et famille, sont identiques pour tous, indépendantes des revenus des bénéficiaires.

Ce principe d’égalité des prestations serait consubstantiel au «pacte de 45» ; que l’on parle de moduler les allocations familiales ou les remboursements de l’assurance maladie en fonction des revenus, et l’on est assez vite taxé de fossoyeur : soit des familles, soit de la solidarité, voire des deux. Pourtant, égalité n’est pas justice : qui peut raisonnablement prétendre qu’il est juste que, pour un même épisode de soins, la Sécurité sociale laisse la même somme à charge de l’assuré, indépendamment de son revenu ? Qui peut croire que 200 euros de franchises, ticket modérateur et forfait hospitalier, représentent le même effort pour un travailleur payé au Smic et pour un cadre supérieur ?

Les aides aux familles sont encore plus profondément inéquitables : les allocations familiales proprement dites, dont le budget est de l’ordre de 12 milliards, sont versées sans tenir compte du revenu des bénéficiaires ; mais le mécanisme du quotient familial établit aussi des transferts, d’un volume comparable de 12 milliards, vers les familles ; ce dernier mécanisme est profondément régressif puisque, malgré diverses évolutions visant à la plafonner, la réduction d’impôt que procurent les enfants à charge est toujours plus importante si le ménage dispose d’un revenu élevé : le gain passe de moins de 40 euros par mois en moyenne pour les plus démunis à plus de 200 euros pour les plus aisés. Cette fois, le principe d’égalité tend à l’absurde : est-il légitime d’aider davantage les familles riches, car leurs besoins seraient plus élevés ? Certes, il est plus coûteux d’habiller un enfant chez Bonpoint que chez Tati, mais la solidarité nationale doit-elle le prendre en compte ?

Pour que la Sécurité sociale mette en œuvre des principes de solidarité adaptés aux enjeux des sociétés actuelles, il est plus que temps de s’interroger sur les redistributions effectives du système actuel et de corriger leurs composantes parfois profondément injustes. Une meilleure focalisation des prestations de protection sociale, visant à aider en priorité ceux qui en ont le plus besoin, permettrait de contenir les besoins de financement ; une telle évolution permettrait de ne pas augmenter les prélèvements sociaux et éviterait ainsi de pénaliser l’emploi.

Si c’est l’urgence budgétaire qui impose une telle réflexion à marche forcée, c’est aussi une formidable occasion de revendiquer que des réformes permettraient de répondre aux enjeux contemporains de la solidarité.

Pierre-Yves Geoffard est professeur à l’Ecole d’Economie de Paris, directeur d’études à l’EHESS.

Dans Libération.fr 13 octobre 2014

Textes littéraires

Texte 1

L'ÉGALITÉ D'INSTRUCTION

        L'égalité d'instruction que l'on peut espérer d'atteindre mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, forcée ou volontaire. Nous montrerons, dans l'état actuel des connaissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l'étude qu'un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie quelques heures de loisir. Nous ferons voir que, par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chacun a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d'après ses propres lumières, et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l'exercice de ses droits, pour être en état de choisir et de les surveiller ; pour n'être plus la dupe de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d'espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les forces de sa raison ; enfin pour échapper au prestige du charlatanisme, qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l'enrichir, de le guérir et de le sauver.

        Dès lors, les habitants d'un même pays n'étant plus distingués entre eux par l'usage d'une langue plus grossière ou plus raffinée ; pouvant également se gouverner par leurs propres lumières, n'étant plus bornés à la connaissance machinale des procédés d'un art et de la routine d'une profession ; ne dépendant plus, ni pour les moindres affaires, ni pour se procurer la moindre instruction, d'hommes habiles qui les gouvernent par un ascendant nécessaire 4, il doit en résulter une égalité réelle, puisque la différence des lumières et des talents ne peut plus élever une barrière entre des hommes à qui leurs sentiments, leurs idées, leur langage, permettent de s'entendre, dont les uns peuvent avoir le désir d'être instruits par les autres, mais n'ont pas besoin d'être conduits par eux ; dont les uns peuvent vouloir confier aux plus éclairés le soin de les gouverner, mais non être forcés de le leur abandonner avec une aveugle confiance...

        Si l'instruction est plus égale, il en naît une plus grande égalité dans l'industrie, et dès lors dans les fortunes ; et l'égalité des fortunes contribue nécessairement à celle de l'instruction, tandis que l'égalité entre les peuples, comme celle qui s'établit pour chacun, ont encore l'une sur l'autre une influence mutuelle.

        Enfin, l'instruction bien dirigée corrige l'inégalité naturelle des facultés, au lieu de la fortifier, comme les bonnes lois remédient à l'inégalité naturelle des moyens de subsistance ; comme dans les sociétés où les institutions auront amené cette égalité, la liberté, quoique soumise à une constitution régulière, sera plus étendue, plus entière que dans l'indépendance de la vie sauvage. Alors, l'art social aura rempli son but, celui d'assurer et d'étendre pour tous la jouissance des droits communs, auxquels ils sont appelés par la nature.

        Les avantages réels, qui doivent résulter des progrès dont on vient de montrer une espérance presque certaine, ne peuvent avoir de terme que celui du perfectionnement même de l'espèce humaine, puisque, à mesure que divers genres d'égalité l'établiront pour des moyens plus vastes de pourvoir à nos besoins, pour une instruction plus étendue, pour une liberté plus complète, plus cette égalité sera réelle, plus elle sera près d'embrasser tout ce qui intéresse véritablement le bonheur des hommes.

Condorcet, Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, 1793

Texte 2

Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant: mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes 1755

Texte 3

Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivants en société ne soient divisés en deux classes, l’une des oppresseurs, l’autre d’opprimés ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes. (…)

Le genre humain, tel qu’il est, ne peut subsister, à moins qu’il y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout ; car, certainement, un homme à son aise ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre ; et, si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera. L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle et en même temps la plus chimérique. (…)

Chaque homme, dans le fond de son cœur, a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes ; il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire le dîner ; mais le cuisinier peut dire : « Je suis homme comme mon maître, je suis né comme lui en pleurant ; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses et les mêmes cérémonies. Nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales. Si les Turcs s’emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. » Tout ce discours est raisonnable et juste ; mais en attendant que le Grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute société humaine est pervertie.

A l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal ni revêtu d’aucune autre charge dans l’Etat ; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs monsignors n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, et qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre ? Celui de s’en aller.

Voltaire Dictionnaire philosophique, article « Egalité » extrait 1764

Texte 4
ÉGALITÉ NATURELLE (Droit Nat.) est celle qui est entre les hommes par la constitution de leur nature seulement. Cette égalité est le principe et le fondement de la liberté [...].
Puisque la nature humaine se trouve la même dans tous les hommes, il est clair que, selon le droit naturel, chacun doit estimer et traiter les autres comme autant d'êtres qui lui sont naturellement égaux, c'est-à-dire, qui sont hommes aussi bien que lui. [...]
1. Il résulte de ce principe, que tous les hommes sont naturellement libres, et que la raison n'a pu les rendre dépendants que pour leur bonheur.
2. Que, malgré toutes les inégalités produites dans le gouvernement politique par la différence des conditions, par la noblesse, la puissance, les richesses, etc., ceux qui sont les plus élevés au-dessus des autres, doivent traiter leurs inférieurs comme leur étant naturellement égaux, en évitant tout outrage, en n'exigeant rien au-delà de ce qu'on leur doit et en exigeant avec humanité ce qui leur est dû le plus incontestablement.
3. Que quiconque n'a pas acquis un droit particulier, en vertu duquel il puisse exiger quelque préférence, ne doit rien prétendre plus que les autres, mais au contraire les laisser jouir également des mêmes droits qu'il s'arroge à lui-même.
4. Qu'une chose qui est de droit commun, doit être ou commune en jouissance, ou possédée alternativement, ou divisée par égales portions entre ceux qui ont le même droit, ou par compensation équitable et réglée.[...]
Cependant qu'on ne me fasse pas le tort de supposer que, par un esprit de fanatisme, j'approuvasse dans un État cette chimère de l'égalité absolue, que peut à peine enfanter une république idéale; je ne parle ici que de l'égalité naturelle des hommes; je connais trop la nécessité des conditions différentes, des grades, des honneurs, des distinctions, des prérogatives, des subordinations qui doivent régner dans tous les gouvernements. [...] Dans l'état de nature, les hommes naissent bien dans l'égalité, mais ils n'y sauraient rester; la société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois. [...]"
L’Encyclopédie, article de Jaucourt 1751-1772

EGALITE HOMME / FEMME

Texte 5
Agnès lit.


LES MAXIMES DU MARIAGE
OU LES DEVOIRS DE LA FEMME MARIÉE,
AVEC SON EXERCICE JOURNALIER.
I. MAXIME.
    Celle qu’un lien honnête
    Fait entrer au lit d’autrui,
    Doit se mettre dans la tête,
    Malgré le train d’aujourd’hui,
Que l’homme qui la prend, ne la prend que pour lui.

Arnolphe.

Je vous expliquerai ce que cela veut dire ;
Mais pour l’heure présente il ne faut rien que lire.

Agnès poursuit.

II. MAXIME.
    Elle ne se doit parer
    Qu’autant que peut désirer
    Le mari qui la possède :
C’est lui que touche seul le soin de sa beauté ;
    Et pour rien doit être compté
    Que les autres la trouvent laide.

III. MAXIME.
    Loin ces études d’œillades,
    Ces eaux, ces blancs, ces pommades,
Et mille ingrédients qui font des teints fleuris :
À l’honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ;
    Et les soins de paraître belles
    Se prennent peu pour les maris.

IV. MAXIME.
Sous sa coiffe, en sortant, comme l’honneur l’ordonne,
Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups ;
    Car pour bien plaire à son époux,
    Elle ne doit plaire à personne.

V. MAXIME.
Hors ceux dont au mari la visite se rend,
    La bonne règle défend
    De recevoir aucune âme :
    Ceux qui, de galante humeur,
    N’ont affaire qu’à Madame,

N’accommodent pas Monsieur.

VI. MAXIME.
    Il faut des présents des hommes
    Qu’elle se défende bien ;
    Car dans le siècle où nous sommes,
    On ne donne rien pour rien.

VII. MAXIME.
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui,
Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes :
    Le mari doit, dans les bonnes coutumes,
    Écrire tout ce qui s’écrit chez lui.

VIII. MAXIME.
    Ces sociétés déréglées
    Qu’on nomme belles assemblées
Des femmes tous les jours corrompent les esprits :
En bonne politique on les doit interdire ;
    Car c’est là que l’on conspire
    Contre les pauvres maris.

IX. MAXIME.
Toute femme qui veut à l’honneur se vouer
    Doit se défendre de jouer,
    Comme d’une chose funeste :
    Car le jeu, fort décevant,
    Pousse une femme souvent
    À jouer de tout son reste.

X. MAXIME.
    Des promenades du temps,
    Ou repas qu’on donne aux champs,
    Il ne faut point qu’elle essaye :
Selon les prudents cerveaux,
    Le mari, dans ces cadeaux,
    Est toujours celui qui paye.

XI. MAXIME...
Arnolphe.

Vous achèverez seule ; et, pas à pas, tantôt

Je vous expliquerai ces choses comme il faut.
Je me suis souvenu d’une petite affaire :
Je n’ai qu’un mot à dire, et ne tarderai guère.
Rentrez, et conservez ce livre chèrement.
Si le Notaire vient, qu’il m’attende un moment.
Molière, L’école des femmes III,2 1662

Texte 6


La femme est faite spécialement pour plaire à l’homme. Si l’homme doit lui plaire à son tour, c’est d’une nécessité moins directe : son mérite est dans sa puissance ; il plaît par cela seul qu’il est fort. Ce n’est pas ici la loi de l’amour, j’en conviens, mais celle de la nature, antérieure à l’amour même.

(…) Cultiver dans les femmes les qualités de l’homme, et négliger celles qui leur sont propres, c’est donc visiblement travailler à leur préjudice. Les rusées le voient trop bien pour en être les dupes ; en tâchant d’usurper nos avantages, elles n’abandonnent pas les leurs ; mais il arrive de là que, ne pouvant bien ménager les uns et les autres, parce qu’ils sont incompatibles, elles restent au-dessous de leur portée sans se mettre à la nôtre, et perdent le moitié de leur prix. Croyez-moi, mère judicieuse, ne faites point de votre fille un honnête homme, comme pour donner un démenti à la nature ; faites-en une honnête femme, et soyez sûre qu’elle en vaudra mieux pour elle et pour nous. (…)

Justifiez toujours les soins que vous imposez aux jeunes filles, mais imposez-leur-en toujours. L’oisiveté et l’indocilité sont les deux défauts les plus dangereux pour elles et dont on guérit le moins quand on les a contractés. Les filles doivent être vigilantes et laborieuses ; ce n’est pas tout ; elles doivent être gênées de bonne heure. Ce malheur, si c’en est un pour elles, est inséparable de leur sexe ; et jamais elles ne s’en délivrent que pour en souffrir de bien plus cruels. Elles seront toute leur vie asservies à la gêne la plus continuelle et la plus sévère, qui est celle des bienséances. Il faut les exercer d’abord à la contrainte, afin qu’elle ne leur coûte jamais rien ; à dompter toutes leurs fantaisies pour les soumettre aux volontés d’autrui. (…)

Il résulte de cette contrainte habituelle, une docilité dont les femmes ont besoin toute leur vie, puisqu’elles ne cessent jamais d’être assujetties ou à un homme, ou aux jugements des hommes, et qu’il ne leur est jamais permis de se mettre au-dessus de ces jugements. La première et la plus importante qualité d’une femme est la douceur : faite pour obéir à un être aussi imparfait que l’homme, souvent si plein de vices, et toujours si plein de défauts, elle doit apprendre de bonne heure à souffrir même l’injustice et à supporter les torts d’un mari sans se plaindre ; ce n’est pas pour lui, c’est pour elle qu’elle doit être douce. L’aigreur et l’opiniâtreté des femmes ne font jamais qu’augmenter leurs maux et les mauvais procédés des maris ; ils sentent que ce n’est pas avec ces armes-là qu’elles doivent les vaincre. Le ciel ne les fit point insinuantes et persuasives pour devenir acariâtres ; il ne les fit point faibles pour être impérieuses ; il ne leur donna point une voix si douce pour dire des injures ; il ne leur fit point des traits si délicats pour les défigurer par la colère. Quand elles se fâchent, elles s’oublient : elles ont souvent raison de se plaindre, mais elles ont toujours tort de gronder. Chacun doit garder le ton de son sexe ; un mari trop doux peut rendre une femme impertinente ; mais, à moins qu’un homme ne soit un monstre, la douceur d’une femme le ramène et triomphe de lui tôt ou tard.
Rousseau, Emile ou De l’éducation 1762



Texte 7

Dans la colonie, Marivaux met en scène un groupe d'hommes et de femmes naufragés sur une île déserte. Les hommes décident d'établir une constitution sans tenir compte de l'avis des femmes...

ARTHENICE: Messieurs, daignez répondre à notre question; vous allez faire des règlements pour la république, n'y travaillerons-nous pas de concert? 1 À quoi nous destinez-vous là-dessus?

HERMOCRATE: À rien, comme à l'ordinaire.

UN AUTRE HOMME: C'est-à-dire à vous marier quand vous serez filles, à obéir à vos maris quand vous serez femmes, et à veiller sur votre maison: on ne saurait vous ôter cela, c'est votre lot.

MADAME SORBIN: Est-ce là votre dernier mot ? Battez tambour; (et à Lina) et vous, allez afficher l'ordonnance à cet arbre.

On bat le tambour et Lina affiche.

HERMOCRATE: Mais, qu'est-ce que c'est que cette mauvaise plaisanterie-là ? Parlez-leur donc, seigneur Timagène, sachez de quoi il est question.

TIMAGÈNE: Voulez-vous bien vous expliquer, Madame?

MADAME SORBIN: Lisez l’affiche, l’explication y est.

ARTHENICE: Elle vous apprendra que nous voulons nous mêler de tout, être associées à tout, exercer avec vous tous les emplois, ceux de finance, de judicature 2 et d'épée.

HERMOCRATE: D’épée, Madame?

ARTHENICE: Oui, d’épée, Monsieur; sachez que jusqu'ici nous n'avons été poltronnes que par éducation.

MADAME SORBIN: Mort de ma vie ! qu’on nous donne des armes, nous serons plus méchantes que vous; je veux que dans un mois, nous maniions le pistolet comme un éventail: je tirai ces jours passés sur un perroquet, moi qui vous parle.

ARTHENICE: Il n’y a que de l’habitude à tout.

MADAME SORBIN: De même qu'au Palais à tenir l'audience, à être Présidente, Conseillère, Intendante, Capitaine ou Avocate.

UN HOMME: Des femmes avocates?

MADAME SORBIN: Tenez donc, c’est que nous n’avons pas la langue assez bien pendue, n'est-ce pas?

ARTHENICE: Je pense qu'on ne nous disputera pas le don de la parole.

HERMOCRATE: Vous n'y songez pas, la gravité de la magistrature et la décence du barreau 3 ne s’accorderait jamais avec un bonnet carré 4 sur une cornette. 5

ARTHENICE: Et qu'est-ce que c’est qu’un bonnet carré Messieurs? Qu'a-t-il de plus important qu'une autre coiffure? D'ailleurs, il n'est pas de notre bail 6 non plus que votre Code; jusqu'ici c'est votre justice et non pas la nôtre; justice qui va comme il plait à nos beaux yeux quand ils veulent s'en donner la peine, et si nous avons part à l'institution des lois, nous verrons ce que nous ferons de cette justice-là, aussi bien que du bonnet carré qui pourrait bien devenir octogone si on nous fâche! la veuve ni l’orphelin n'y perdront rien.

UN HOMME : Et ce ne sera pas la seule coiffure que nous tiendrons de vous. 7

MADAME SORBIN: Ah! la belle pointe d’esprit; mais finalement, il n'y a rien à rabattre, sinon lisez notre édit, votre congé est au bas de la page.

HERMOCRATE: Seigneur Timagène, donnez vos ordres et délivrez-nous de ces criailleries.

TIMAGÈNE: Madame...

ARTHENICE: Monsieur, je n'ai plus qu'un mot à dire profitez-en; il n'y a point de nation qui ne se plaigne des défauts de son gouvernement; d'où viennent-ils, ces défauts? C'est que notre esprit manque à la terre dans l'institution de ses lois, c'est que vous ne faites rien de la moitié de l'esprit humain que nous avons, et que vous n'employez jamais que la vôtre, qui est la plus faible.

MADAME SORBIN: Voilà ce que c’est, faute d’étoffe l'habit est trop court.

ARTHENICE: C'est que le mariage qui se fait entre les hommes et nous devrait aussi se faire entre leurs pensées et les nôtres; c'était l'intention des dieux, elle n’est pas remplie, et voilà la source de l'imperfection des lois ; l'univers en est la victime et nous le servons en vous résistant. J'ai dit; il serait inutile de me répondre, prenez votre parti, nous vous donnons encore une heure, après quoi la séparation est sans retour, si vous ne vous rendez pas; suivez-moi, Madame Sorbin, sortons.

MADAME SORBIN, en sortant: Notre part d'esprit salue la vôtre.

Marivaux, La Colonie, sc.13, 1750

Texte 8

Article premier.

I . La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

II.

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et sur-tout la résistance à l’oppression.

III.

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

IV.

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par les lois de la nature et de la raison.

V.

Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la société : tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.

VI.

La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes et Citoyens doivent concourir personnellement ou par leurs représentants, à sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les Citoyennes et tous les Citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, & sans autres distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents. (…)

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, Olympe de Gouges 1791

Texte 9

LE JOUJOU DU PAUVRE

Je veux donner l’idée d’un divertissement innocent. Il y a si peu d’amusements qui ne soient pas coupables !

Quand vous sortirez le matin avec l’intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, — telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l’enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, — et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s’agrandir démesurément. D’abord ils n’oseront pas prendre ; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s’enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l’homme.

Sur une route, derrière la grille d’un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d’un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.

Le luxe, l’insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu’on les croirait faits d’une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.

À côté de lui, gisait sur l’herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d’une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l’enfant ne s’occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu’il regardait :

De l’autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un œil impartial découvrirait la beauté, si, comme l’œil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.

À travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l’enfant pauvre montrait à l’enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c’était un rat vivant ! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.

Et les deux enfants se riaient l’un à l’autre fraternellement, avec des dents d’une égale blancheur.
Texte 10
Extrait 1 :

« Camarades, dit Boule de Neige, il est six heures et demie, et nous avons une longue journée devant nous. Nous allons faire les foins sans plus attendre, mais il y a une question dont nous avons à décider tout d’abord. »

Les cochons révélèrent qu’ils avaient appris à lire et à écrire, au cours des trois derniers mois, dans un vieil abécédaire des enfants Jones (ceux-ci l’avaient jeté sur un tas d’ordures, et c’est là que les cochons l’avaient récupéré). Ensuite, Napoléon demanda qu’on lui amène des pots de peinture blanche et noire, et il entraîna les animaux jusqu’à la clôture aux cinq barreaux. Là, Boule de Neige (car c’était lui le plus doué pour écrire) fixa un pinceau à sa patte et passa sur le barreau supérieur une couche de peinture qui recouvrit les mots Ferme du Manoir. Puis à la place il calligraphia Ferme des Animaux. Car dorénavant tel serait le nom de l’exploitation agricole. Cette opération terminée, tout le monde regagna les dépendances. Napoléon et Boule de Neige firent alors venir une échelle qu’on dressa contre le mur de la grange. Ils expliquèrent qu’au terme de leurs trois mois d’études les cochons étaient parvenus à réduire les principes ; de l’Animalisme à Sept Commandements. Le moment était venu d’inscrire les Sept Commandements sur le mur. Ils constitueraient la loi imprescriptible de la vie de tous sur le territoire de la Ferme des Animaux.

Non sans quelque mal (vu que, pour un cochon, se tenir en équilibre sur une échelle n’est pas commode), Boule de Neige escalada les barreaux et se mit au travail ; Brille-Babil, quelques degrés plus bas, lui tendait le pot de peinture. Et c’est de la sorte que furent promulgués les Sept Commandements, en gros caractères blancs, sur le mur goudronné. On pouvait les lire à trente mètres

de là. Voici leur énoncé
1. Tout Deuxpattes est un ennemi.

2. Tout Quatrepattes ou tout volatile, un ami.

3. Nul animal ne portera de vêtements.

4. Nul animal ne dormira dans un lit.

5. Nul animal ne boira d’alcool.

6. Nul animal ne tuera un autre animal.

7. Tous les animaux sont égaux

Extrait 2 :

Benjamin, pour une fois consentant à rompre avec ses principes, lui lut ce qui était écrit sur le mur. Il n’y avait plus maintenant qu’un seul Commandement. Il énonçait :
TOUS LES ANIMAUX

SONT ÉGAUX

MAIS CERTAINS SONT PLUS ÉGAUX

QUE D’AUTRES.
Après quoi le lendemain il ne parut pas étrange de voir les cochons superviser le travail de la ferme, le fouet à la patte. Il ne parut pas étrange d’apprendre qu’ils s’étaient procurés un poste de radio, faisaient installer le téléphone et s’étaient abonnés à des journaux, des hebdomadaires rigolos, et un quotidien populaire. Il ne parut pas étrange de rencontrer Napoléon faire un tour de jardin, la pipe à la bouche, non plus que de voir les cochons endosser les vêtements de Mr. Jones tirés de l’armoire. Napoléon lui-même se montra en veston noir, en culotte pour la chasse aux rats et guêtres de cuir, accompagné de sa truie favorite, dans une robe de soie moirée, celle que Mrs. Jones portait les dimanches.
Georges Orwell, La Ferme des animaux, 1945

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