Bibliographie 39 Chapitre 1 : L’espace usinier. La formation primitive des lignées usinières. «La formation initiale de la classe ouvrière [c’est] l’accumulation primitive… de prolétaires.»





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jean ferrette Page 29/09/2017


De l’isolat industriel à la classe fragmentée.

Les salariés licenciés de la Société Métallurgique de Normandie (SMN)



Jeanferrette@free.fr
octobre 2003
SOMMAIRE

Chapitre 1 : L’espace usinier. 4
1. La formation primitive des lignées usinières. 4
1.1. Une main d’œuvre locale insuffisante. 4

1.2. Une main d’œuvre construite. 5

1.3. Le creuset ouvrier. 6
2. Le paternalisme. 9
2.1. Sur la notion de paternalisme. 9

2.2. Les causes de l’organisation paternaliste. 9

2.3. La cité ouvrière, une morphostructure sociale. 10

2.4. Déclin et mort du paternalisme. 11
3. Les conflits sociaux. 12
4.Caractéristiques ouvrières. 14
4.1. Les clivages . 14

4.2. Qualification et classifications. 16
Chapitre 2 : la fin d’un monde. 17
1. La crise de la sidérurgie. 17
1.1. La sidérurgie française dans la mondialisation. 17

1.2. La situation économique de la SMN. 18
2 . Vers la fermeture. 18
2.1. L’évolution des effectifs. 18

2.2. Des signes avant-coureurs. 19

2.3. Le contenu des plans précédents. 19

2.4. Le bilan social des plans précédents. 21
3. La fermeture de l’usine. 22
3.1.L’annonce. 22

3.2. Les réactions à l’annonce de la fermeture. 22
Chapitre 3 : la vie après l’usine. 26
1.Le dispositif et attitudes. 26
1.1.Le dispositif. 26

1.2. Les attitudes. 27
2.Les obstacles au reclassement. 28
2.1.Les obstacles endogènes. 28

2.1.1.L’immobilité géographique. 28

2.1.2.La formation et le rapport à la formation. 30

2.1.3.L’habitus de « l’homme d’acier ». 30
2.2.Les obstacles exogènes. 31

2.2.1.L’image du sidérurgiste. 31

2.2.2.Un tissu économique qui a changé. 31
3.Les atouts au reclassement. 32

3.1.Age et qualifications. 32

3.2.Un habitus « convivial ». 32
4.Le bilan. 33
4.1Le bilan officiel. 33

4.2.Le bilan officieux. 33

4.3 Les raisons d’un écart et les obstacles à la recherche. 34

4.4. Un exemple de reconversion : Moulinex. 35
Bibliographie 39


Chapitre 1 : L’espace usinier.

1. La formation primitive des lignées usinières.



« La formation initiale de la classe ouvrière [c’est] l’accumulation primitive… de prolétaires. » (Daniel Bertaux 1977 p.149)

« La SMN produit aussi des sidérurgistes » (Terrail, 1990)


Nous ne saurions trop insister sur le caractère construit de cette population. D’abord, parce qu’il ne s’agit en aucun cas d’une translation d’activité d’une population déjà établie localement. Ensuite, parce que , pareil à un mécano, la direction de l’usine a dû faire appel à des populations hétérogènes, au gré des événements démographiques, économiques et politiques, en les combinant, en dosant chacune des composantes, dans la perspective d’un tissu humain équilibré, efficient et non conflictuel.



    1. Une main d’œuvre locale insuffisante.


D’emblée fut donc écartée l’éventualité d’un recrutement majoritairement local.

Plusieurs facteurs en ont été la cause, en particulier la rareté d’une main d’œuvre locale. Celle-ci avait quatre origines (Pottier, 1999) : la faiblesse de la natalité, la sur-mortalité infantile et post-infantile dûe aux maladies et à l’alcoolisme, l’exode rural vers les grandes villes et la « grève des ventres » « forme de résistance collective à la prolétarisation et au déracinement. » (Pottier 1999 p.17)

L’impossibilité de recourir à une main d’œuvre régionale est souvent attribuée à l’existence de travailleurs mi-ouvriers mi-agriculteurs, quittant l’usine dès l’approche de la reprise des travaux agricoles. Sans doute, mais c’est faire l’impasse sur l’existence préalable dans la région (Bayeux, Lisieux, Condé/Noireau, Flers) d’une classe ouvrière dans le textile, industrie finie dont la sidérurgie pouvait prendre la suite. Sans doute cette dernière activité n’était-elle pas suffisamment attractive, ou arrivait-elle trop tard pour prendre le relais.

D’autres facteurs ont joué : la recherche d’une main d’œuvre déjà qualifiée en Lorraine, au Creusot et en Belgique, l’espoir d’implanter plus durablement une population ouvrière déracinée, loin de ses origines (Pologne, Italie, Chine…) pour des motifs stratégiques : « pouvoir plus facilement accepter toutes les règles et tous les enjeux du monde industriel. » (Pottier 1999 p.32)

Plus une industrie était récente, plus elle devait, compte tenu de la raréfaction de la main d’œuvre, élargir son espace de recrutement (Pottier 1999, p.22)


1.2. Une main d’œuvre construite.



Mais ce n’est pas durant les premières années de mise en route que devaient se construire ces lignées ouvrières. Projet lancé en 1912, il fut contrarié par la première guerre mondiale et l’usine, propriété allemande, fut confisquée et remise à des propriétaires français. Pour faire face à une pénurie aggravée par la mobilisation générale, il fallut, au nom de l’intérêt de la Défense nationale, recourir à de multiples procédés : rappel d’ouvriers du front, immigration de 721 Chinois, emploi de prisonniers de guerre. Contrairement à une légende bien enracinée et malgré son caractère d’usine d’armement, les femmes ont été très peu employées dans l’usine : une centaine environ sur les 1200 ouvriers qu’elle comptait.
L’après Première Guerre Mondiale fut une période de plus grande aggravation de la pénurie de main d’œuvre. À la saignée de la guerre (mortalité et déficit des naissances) s’ajoutaient la loi des huit heures de 1919 et le renvoi des travailleurs Chinois. En septembre 1919, la France signe avec la Pologne et l’Italie des Conventions d’immigration.
« De 1923 à 1938, la sidérurgie caennaise embauche 4204 Polonais, soit le quart de l’ensemble des ouvriers étrangers, ce qui représente plus de 10% de l’ensemble des sidérurgistes… » (Pottier 1999, p.73). Les Polonais, furent les plus nombreux, suivis des Italiens :  « Entre 1923 et 1937, la grande usine sidérurgique bas-normande embauche 16821 immigrés soit 45% de l’ensemble du personnel recruté dont 2137 italiens ». (Pottier 1999 p.95). A cette immigration économique s’en ajouteront deux autres, plus politiques.

Celle des Russes, tout d’abord. Le 16 novembre 1920, 150000 civils et militaires quittent le port de Sébastopol à bord de 126 navires de l’armée du général Blanc Wrangel. La SNM « construit alors sur les bords de l’Orne des logements, un cantonnement, " le camp russe N°2 " pour la colonie d’exilés forte au maximum de 600 personnes. » (Pottier 1999 p.110)

Généraux, grands bourgeois et aristocrates pour certains, c’est leur premier contact avec le monde sidérurgique. Pour eux, c’est le commencement d’une déchéance sociale :« Non qualifiés, ils sont manœuvres et lamineurs ». (Pottier 1999 p.111)

La Direction de l’usine doit faire face, pour fabriquer la communauté usinière à partir d’une main d’œuvre immigrée, à l’opposition d’une partie de l’opinion et de certains élus. La loi du 10 août 1932 fixe une proportion d’étrangers ne pouvant dépasser 5% dans le cahier des charges des marchés des travaux publics. Parmi les députés ayant déposé ce projet de loi, le seul qui ait demandé l’emploi exclusif de la main d’œuvre française est le député du Calvados. La conséquence en est immédiatement dramatique pour l’usine : « A la SMN, la réduction du nombre d’ouvriers étrangers atteint 30%. Les célibataires sont les premières victimes des renvois. En 1930 près de 70% des 1340 ouvriers étrangers des Hauts fourneaux caennais sont célibataires ; en 1935 les 947 immigrés présents sont à plus de 55% des hommes mariés. » (Pottier 1999 p.135)
L’usine se défend : dès l’origine, elle ne pouvait se concevoir sans cet apport étranger. Elle fait pression auprès de l’administration préfectorale. Une note de février 1935 adressée par la direction de la SMN au préfet du Calvados se fait l’écho de ses préoccupations :

«  Ce n’est qu’en faisant appel largement à la main d’œuvre étrangère que le problème si ardu du recrutement du personnel a pu être résolu, tant bien que mal […] Il n’est pas douteux que les ouvriers étrangers que nous occupons aujourd’hui, fixés depuis longtemps dans nos cités et dont les enfants fréquentent régulièrement nos écoles, ont droit à des égards particuliers. De plus leur qualité professionnelle nous est d’un grand secours dans la période difficile que traverse notre industrie […] Sous peine de risquer de désorganiser une industrie dont les conditions d’existence sont précaires, il ne peut être question de licencier des ouvriers étrangers que dans la mesure où il aura été démontré que l’on pourra les remplacer d’une manière stable et durable par des ouvriers français présentant des garanties suffisantes du point de vue de leurs aptitudes personnelles. » (Pottier 1999 p137)

Les travailleurs immigrés resteront. Mais ils ne suffiront pas. Il fallut embaucher en grand nombre les immigrants bretons en 1922-1924, des exploitants et ouvriers agricoles comme manœuvres, des ouvriers artisanaux, des employés municipaux, des cheminots à l’entretien (Terrail 1986, p.143)

La main d’œuvre est durant ces années très instable. Elle se caractérise par un fort « turn over » : en 1920, il est de 180 %, « ce taux de rotation étant encore de 100% en 1930 ». (Terrail 1986 p.143)

Comment limiter ce turn over ? L’usine trouvera la solution dans une autre politique du personnel : des salaires plus élevés, la garantie de l’emploi, la possibilité de faire une carrière professionnelle dans l’usine s’imposeront comme des nécessités pour retenir une main d’œuvre que le paternalisme ne suffira pas à contrôler. Durant la période 1933-38, il redescendra dans une fourchette comprise entre 15% et 20%. (Terrail 1986 p.143)


1.3. Le creuset ouvrier.



L’après-guerre se caractérise par une image positive des immigrés qui ont choisi de rester en Normandie et la fin de la xénophobie.

Les premières lignées seront alors constituées : Lorrains, Polonais, Russes, Italiens, Tchèques et Espagnols s’intégreront, prendront part à la vie locale, seront élus. Bientôt, malgré les efforts consentis par les pays d’origine pour conserver leurs spécificités nationales à ces communautés (envoi d’un pope pour la communauté russe, école primaire en Polonais…) seuls leurs patronymes les distingueront bientôt et ne constitueront plus que des sujets de plaisanterie amicale (Entretien avec Alain Drieu du 25/04/2003). Malgré la fréquence des noms d’origine étrangère, l’usine sera désignée comme celle où le taux de travailleurs immigrés est le plus faible, preuve de la fusion usinière réussie de populations d’origines hétérogènes. Alors que la population immigrée à la SMN avait atteint 1400 avant 1940, elle décroîtera après-guerre, atteignant 494 en 1955 par le jeu des naturalisations et des mariages mixtes. (Gallien 2002)
Après la seconde guerre mondiale il fallut plusieurs années pour reconstruire l’usine totalement détruite par les bombardements. Certains ouvriers ne voulurent ou ne purent pas attendre la remise en route et changèrent d’emploi ou de région. D’autres au contraire se firent embaucher sans passé usinier. Ce sera l’occasion d’une seconde vague de fondation de lignées usinières. « De 1953 à 1961 (..) on ne quitte généralement plus la SMN » (Gallien 2000 p.133) A partir des années cinquante, les lignées sont devenus stables : 42% des salariés recrutés après-guerre sont nés à Caen, dans sa banlieue Est ou dans la vallée minière. (Terrail 1986 p.144) De 1955 à 1975 le recrutement s’effectue exclusivement de manière « auto-centré » ou par bouche à oreille.(Terrail 1986 p.148) Il n’y a pas d’annonces déposées à l’ANPE. (Entretien avec François Caillou, du 24/03/03)

Ce seront leurs enfants et petits enfants qui fermèrent l’usine trente ans plus tard.

Pottier, 1999 page 163

2. Le paternalisme.


2.1. Sur la notion de paternalisme.



Il est habituel de désigner l’organisation mise en place autour de l’usine par la direction de « paternalisme ». Pourtant, le mot, équivoque, pose problème au point qu’il est parfois amendé ou récusé par certains chercheurs. Si Alain Leménorel accepte le terme pour désigner une « sociabilité contrôlée particulière aux cités ouvrières » (Lemenorel 1991 pp.115-116) il qualifie le Bulletin SMN de « paternofilialiste » dans la mesure où il met en scène le personnel de l’usine comme s’il était une famille repliée sur elle-même (absence de référence au monde extérieur à l’usine, mise en scène des naissances, ses départs à la retraite, des promotions). Armand Frémont réfute le terme « paternalisme » qu’il juge trop autoritaire au bénéfice de celui de « maternalisme ». (Frémont 1981 p.50) Gérard Noiriel enfin le qualifie de « familialisme », et le définit comme la composante de trois éléments : l’arrivée de travailleurs étrangers, le contrôle total de la vie ouvrière et la location de maison. (Noiriel, 1988). Sa principale raison d’être est la fixation de la main d’œuvre.

Si le terme est discutable, c’est que ses contours sont flous, ses frontières pas toujours lisibles : effet de la religion ou d’un esprit rationaliste ? Volonté d’asseoir sa domination de classe ou nécessité économique ? Si on en voit bien la fin lorsqu’apparaît la culture d’entreprise des années 1980 qui associe précarité et adhésion aux valeurs de l’entreprise, les débuts semblent plus problématiques. Gérard Noiriel les date de 1905 à la suite du patronage, c’est-à-dire en rupture avec l’influence de l’église et les théories de Le Play. Bernard Girard1 en revanche aperçoit le paternalisme dès le Premier Empire, sous le visage du philanthropisme, avec une solution de continuité jusqu’au 20e siècle. Le Play n’est pas un initiateur, mais un continuateur, qui passera le relais à ses successeurs. Parmi ceux-ci, un homme a eu une importance particulière dans la sidérurgie, notamment en Normandie : G. Hottenger qui écrit à propos de la SMN : « Il s’agit d’établir un ensemble de mesures et d’influences qui assureront de la part de la main d’œuvre stabilité, travail régulier et non intermittent et rendement satisfaisant sinon supérieur ». (Rapport du 25/10/1912 cité par Alain Leménorel, op .cit.p.168.)

En définitive, celui-ci se définit mieux par ses manifestations extérieures.

2.2. Les causes de l’organisation paternaliste.
Celles-ci peuvent avoir trois types d’origines :

Matérielle : il s’agit de la nécessité de fixer une population souvent d’origine étrangère, de lui donner les moyens du logement, de l’entretien familial, de l’éducation des enfants. 

Idéologique : contrôler la main d’œuvre ouvrière, la soustraire à l’influence du cabaret, des syndicats et des partis et favoriser contradictoirement celle de la religion .

Sociologique, en imposant l’idée qu’il s’agit d’un « don » du patron, qui appelle tout naturellement un contre don : la reconnaissance ouvrière, sa docilité et sa disponibilité.
2.3. La cité ouvrière, une morphostructure sociale
Ce que l’on nomme paternalisme se manifeste dans l’organisation intégrée de toute la vie extra-usinière. D’une certaine manière, hors de l’usine, on y est encore : de la naissance dans la cité, à l’école primaire, puis l’école technique pour les garçons, l’école ménagère pour les filles.

La cité est un lieu de reproduction sociale des lignées usinières : on se marie entre gens du Plateau, on se rencontre dans les bals organisés les samedis soirs dans la salle dite « le Chalet », et entre voisins. Les écoles assurent la reproduction de la main d’œuvre d’une génération à l’autre, sans laisser beaucoup de choix aux enfants d’ouvriers. Certains expriment aujourd’hui ouvertement leurs regrets. C’est ainsi que « Dominique M. ancien chef d’équipe passé par l’école d’apprentissage de la SMN indiquait d’emblée au début de l’entretien, en 1992, que ses parents avaient fait une " bêtise " en ne l’obligeant pas à suivre les cours d’une école privée orientée vers les métiers du tertiaire, attiré qu’il était par la " récompense " que constituait la petite somme d’argent versée chaque mois aux élèves de l’école technique d’apprentissage de la SMN. Il considère que " maintenant, il obligerait ses enfants à prendre une voie qui lui semble correcte" ».(Valognes 2002 p. 74) Les choix parentaux ne sont pas seuls en cause : un témoignage exprimé lors des « Germinales de Colombelles » de 2002, cette manifestation municipale organisée chaque année, a remis publiquement en cause le directeur de l’école d’apprentissage. Il l’accusait de barrer la route de la sixième aux enfants d’ouvriers, seuls les enfants d’ingénieurs y étant admis.(Valognes 2002, note de bas de page p.91)
Mais on ne peut limiter l’analyse au seul constat d’une reproduction sociale: du point de vue ouvrier, ce fut bien souvent un espace de promotion sociale : « La fierté ouvrière se traduit également par une satisfaction apparente face à l’accroissement des diplômes possédés par les enfants qui, comme leurs parents, travaillent souvent à l’usine. Savoir son fils muni d’un CAP ou d’un BEP, ne pas débuter manœuvre et progresser dans la hiérarchie grâce à ses compétences et non par son ancienneté valorise la famille entière » (Gallien 2000 p.143) On ne s’embauche pas seulement pour les salaires mais aussi pour « faire carrière » (Terrail 1986 p.145)
La vie est rythmée par l’usine ; celle-ci borne l’horizon, sa sirène indique la succession des postes « naturalisant » le rythme usinier aussi fatalement que les saisons. Les échappées de fumée rappellent à tous son omniprésence, la pollution, la collectivisation des risques.
Rien ne vient sans doute matérialiser plus nettement le concept de « morphologie sociale » que la cité usinière. Sa genèse elle-même manifeste la hiérarchie sociale. Se déroulant sur le site du Plateau, s’ouvrant sur l’entrée même de l’usine, les grandes dates de sa construction ont suivi l’ordre hiérarchique : d’abord le château, puis les maisons de cadres et d’ingénieurs, enfin les maisons d’ouvriers, jusqu’aux plus petites. Celles-ci, entourées de leur jardin ouvrier sont bordées, puisqu’il s’agit d’habitats collectifs, de toilettes et de cabanons pour le lavage du linge.

Tout inscrit dans l’espace de la cité la hiérarchie de l’usine : la localisation, la taille des bâtiments, l’espace individuel, la fréquence des arbres et des haies, la proximité des services : la coopérative, le stade et l’église pour les ouvriers ; le panorama, les terrains de tennis, le garage et la pompe à essence pour le directeur et ses cadres.

Il serait faux de caractériser l’espace ouvrier comme un espace de relégation. Car les structures et les activités qui les accompagnent toute leur vie durant sont nombreuses.

En 1920, l’Union Sportive Normande, « Groupe sportif SNM » est créée. En 1933, elle organisait l’athlétisme, le basket, le foot, la gym et le hockey sur gazon. Le 14 juillet étaient organisées des représentations gymniques et des concours d’épluchages de pommes de terre pour les femmes. L’usine organisait également des célébrations communautaires et des arbres de Noël. L’été, les enfants des salariés pouvaient passer leurs vacances au bord de la mer, dans le camping SMN de Franceville D’une certaine manière, toutes ces activités constituaient des contre-parties à la dureté de la vie en usine, créatrices de bons souvenirs nostalgiques : « De la vie sur le Plateau, je n’ai que d’excellents souvenirs » (Jean Prokop, retraité, ancien employé de la SMN aux bureaux.)

Ce paternalisme coûte cher : « 5 à 10% du salaire au Creusot (Claude Beau), 13% de la masse salariale, de 46 à 68% des dividendes des aciéries de Longwy d’après Jean-Marc Moine pour 1908. » (Gallien 2000 p.44) Après-guerre, la SMN consacra 10% de la masse salariale à la reconstruction des logements (CR du CE du 25/02/1953).

D’une certaine manière, les salaires versés retournent à l’usine : c’est le principe des coopératives, qui s’assimilent ainsi au système des économats, interdits depuis 1926. Pourtant, en 1947, le CA de la coopérative représente 10 à 15% de la masse salariale de la SMN. (Gallien, 2002)

2.4. Déclin et mort du paternalisme
Ce paternalisme usinier serait « né archaïque » ( Gallien 2000). Il coûte cher, et ne se justifie plus dès lors que la main d’œuvre est suffisamment fixée, et les syndicats durablement implantés. La cité s’ouvre vers l’extérieur : dans les années 70, l’automobile ouvre le Plateau sur l’extérieur, la ligne de bus CTAC se prolonge sur le Plateau. Mais déjà les ouvriers ont cessé d’y habiter : « En 1977, seulement 14,5% des ouvriers habitent sur le Plateau, contre 29,5% en 1954. »(Leménorel, 1991)
C’est à ce moment que l’usine se dégage de ses engagements dans la cité.

Un début de contestation du paternalisme émergea lorsque la CGT présenta ses propres candidats au Conseil d’administration de la Société mutualiste de l’entreprise, sous le contrôle de la Direction. En 1968, la majorité de celui-ci sera gagnée par la CGT. Cette même année, la gestion des œuvres sociales du Comité d’entreprise passera à la CFDT. Durant toute cette décennie, ces syndicats demanderont l’intégration des écoles du Plateau à l’éducation nationale.(Terrail 1986)

En 1970, c’est l’usine qui, d’elle-même, choisira de se désengager de ses structures sociales et culturelles : le CE reprend les activités sportives, culturelles et sociales, une association l’Harmonie, la Commune la bibliothèque et le stade, l’Education nationale les écoles. La résidence du Directeur est vendue pour être transformée en maison de retraite, les coopératives d’alimentation sont vendues à Promodès. (Djilani 1994)
« Contrainte ou de son plein gré, la Direction a peu à peu abandonné à d’autres tout ce qui n’est pas production, se repliant sur l’essentiel et laissant se développer par là même d’autres conceptions de l’organisation de l’espace et de la société : les logements de la société HLM (qui loue sensiblement plus cher que les logements SMN) ou en accession à la propriété ; les loisirs, l’USN, l’aide sociale au CE (…) ; les coopératives vendues au groupe privé Promodès, par l’intermédiaire de la société Normande d’Alimentation (SNA) ; les écoles, enfin et surtout, jadis établissements privés de la SMN, maintenant l’école primaire rattachée, non sans difficultés, à l’Éducation nationale ; l’école ménagère et le centre d’apprentissage sous contrat d’association recevant l’essentiel de leurs subventions de l’Etat ».(Frémont 1981 p.615-627.)

L’attitude des syndicats fut ambiguë : dénonciateurs formels du paternalisme, il leur arrive parfois de s’en faire les défenseurs involontaires. En 1969, la CGT dénonce dans un tract la direction suspecte de vouloir lâcher le paternalisme, ce qui serait une « restriction des avantages acquis ». Loin d’être une victoire ouvrière, il fut « récusé par ceux qui le manient » (Leménorel, 1991, p.83). L’individualisme a dissous dans un même mouvement, le paternalisme, « l’action collective et la vie associative » (Leménorel, 1991, p.83)

Les plus nostalgiques de cette ère paternaliste furent les cadres moyens, qui en avaient le plus bénéficié pour leur propre ascendance sociale. (Gallien 2002 p.240)



  1. Les conflits sociaux


Compte tenu des conditions de construction des lignées usinières, de leur composition, de l’emprise de la religion et de l’usine, tout porterait à croire à une faible combativité sociale. Ce fait frappa même les prêtres de la mission ouvrière de France qui écrirent en 1961 que " le Normand tombe très facilement dans le panneau du paternalisme intelligent de la SMN : photo dans le Bulletin, médaille du travail. Pourquoi ? Par réaction primaire : on est content d’y être entré, c’est l’aspiration commune en raison d’une sécurité de l’emploi. (…), après quoi on s’en fiche" ». (Gallien 2000 p.141)

Pourtant, une première grande grève eût lieu en 1952. C’est elle qui donna son expansion au syndicalisme usinier. Durant 15 jours, les salariés cessèrent le travail. La Direction céda et accepta d’augmenter les salaires. Mais, indicateur des limites du paternalisme usinier, les salariés durent faire plusieurs jours de grève pour obtenir des gants et des treillis de protection (Djilani, 1994). Cette grève confirma « l’affaiblissement de l’hégémonie paternaliste » (Terrail 1990)

La culture sidérurgique ne se distingue pas de la culture minière s’agissant du syndicalisme : dans les deux cas, elle est considérée comme favorisant l’éclosion de « rouges », et il est préférable de ne pas leur confier de responsabilités municipales. Et il est vrai que ce fut longtemps un bastion CGT, progressivement détrôné par la CFDT qui devint largement majoritaire à la fermeture de l’usine. Il fallut néanmoins attendre l’arrêt de travail du 30 janvier 1968 pour que se renouvelle une « grande grève », suivie d’une seconde le lundi 20 mai où elle fut votée avec occupation par 1600 voix contre 1100 (Leroy 2001 p.47) Durant les 10 années qui suivirent, alors que le taux de conflictualité national était important, les ouvriers de la SMN ne se sont pas distingués par une combativité particulière. Les grèves d’alors sont soit très localisées sur un secteur de l’usine, soit répondant à un mot d’ordre national.
Liste des conflits SMN :


Date de début

Date de fin

Nombre de grévistes/au total

Journées ou heures non travaillées

1969

3/2

4/2

480/5491

5000

5/3

18/3

100/5600

6350

21/4

23/4

303/1680

1680

22/7

22/7

21/41 service entretien

2

3/10

4/10

250/5500 laminoirs

2000 h

17/10

22/10

250/5500 laminoirs

8000 h

21/10

22/10

800/5500 entretien

6400 h

28/10

29/10

2000/5600 générale

16000 h

29/10 de 6h à 22h




70/5600 chemin de fer

560 h

1970

12/8

13/8

30 sal (fours pits)

240 h

14/9

16/9

17

544 h

16/9

17/9

45

1080 h

22/9

23/9

10/poste

212 h

26/9

28/9

100

1500 h

1971

6/4

6/4(journée nationale)

4920/5600

4920 jint

14/5

Journée nationale métallurgie

5080/5700

5080 jint

4/10

11/10

60/5700

120 jint

1972

12/1




30 machinistes




17/4

25/4

128/5700

960 jint

1973

12/4

14/5







16/8










28/8

26/10







7/9

8/9

4500/6020

4500jint

21/9

22/9

4500/6020

4500 jint

10/10

11/10

4500/6020

4500 jint

1974

19/9

10/10

100/6237 service gare

1500 jint

16/10

Grève de 24 h avec piquets de grève

6267/6237

6237 jint

1975

24/11

9/12

43/6270

473 jint

2/12




2049/6268

2049 jint

1976

29/4

8/5

63/6284 (fondeurs)

1928 jint

10/6




Grève perlée




18/11











Les militants syndicaux sont généralement  d’ « hérédité SMN » (Terrail 1990) et sont généralement des professionnels (personnels qualifiés) de l’entretien.

De 1972 à 1985, le taux de participation aux élections professionnelles diminue et tombe sous les 70%. La proportion de syndiqués est divisé par trois.

4. Caractéristiques ouvrières.



4.1. Les clivages .
La société ouvrière s’affiche doublement clivée. Clivée entre l’intérieur et l’extérieur, tout d’abord : selon Gérard Noiriel, « les sidérurgistes de la SMN, après le melting pot des années 20, constituent la communauté la plus intégrée, peu tournée vers ces milliers de travailleurs d’origine rurale peuplant les HLM de la ZUP et qui fournissent les bataillons d’OS de la Saviem ou de Moulinex ». (Noiriel 1986 p. 229.) C’est ce que confirme le cabinet de Sciences Humaines et Sociales Etchegoyen dans son rapport réalisé en 1990 à la demande de la SMN : « Caen se distingue de Montereau par une faible présence de l’environnement : peu de mentions dans le journal interne, peu d’échanges avec l’extérieur. » (Etchegoyen 1991 p.4)
Clivée à l’intérieur, ensuite. Selon le sociologue Jean-Pierre Terrail, il s’agit ici d’un clivage selon deux critères: selon la fonction productive d’abord, selon l’hérédité ensuite.

Ainsi, ceux qui sont issus d’une famille SMN sont plus souvent affectés à l’entretien, où les tâches sont plus qualifiées, les conditions de travail meilleures et les salaires plus élevés ; à l’inverse, ceux dont l’ascendance n’est pas SMN sont affectés à la production, aux conditions de travail plus difficiles et aux salaires moins élevés.

C’est dans la première catégorie que se recrutent essentiellement les effectifs syndicaux :

« … la contestation organisée de la direction patronale est d’abord le fait des salariés les plus intégrés à l’entreprise : elle surgit du sein même du dispositif paternaliste.[…] à la CGT […] l’hérédité SMN paraît […] très largement majoritaire ».(Terrail 1990)
Le clivage des « professionnalités » selon Jean-Pierre Terrail
La fabrication : 70% des effectifs.

4 catégories :

Travaux de nettoiement et de manutention à la « cour ».(OS 2 ou OS3).

Les pontonniers, les caristes, plus spécialisés (OS 3 ou P1F).

Les couleurs, fondeurs, lamineurs (OS2 à P2 ou P3).

Agents de maîtrise : 10%.
11% ont un CAP, mais tous sont systématiquement embauchés comme OS. Ce sont les postes qui sont classés, non les individus. Leur qualification est intransférable hors de l’usine ; logiquement, ce sont donc aussi les plus difficiles à reclasser.
L’entretien :

La moitié est affectée dans les services centraux : usinage, modelage, fonderie, production et distribution d’énergie.

L’autre moitié est affectée aux équipes chargées de la maintenance courante des matériels de production.
Leur qualification est moins spécifique à la branche, plus théorique. Les jeunes issus de l’école technique SMN sont directement embauchés comme P1. le déroulement de carrière se fait à l’ancienneté et à la compétence. Elle se termine normalement en P3 ou en maîtrise.

Source : JP Terrail, op. Cité.
Ce clivage, qui recouvrait souvent la distinction filiation SMN/hors SMN, a été remis en cause par des travaux plus récents. Le cabinet de Sciences humaines et sociales Etchegoyen signale dans son rapport réalisé en 1990 à la demande de la SMN le « rapprochement des fonctions de production et de maintenance : alors qu’autrefois quand il y avait une panne, les ouvriers allaient attendre au vestiaire qu’elle soit réparée, ils travaillent aujourd’hui aux côtés des dépanneurs ».( Etchegoyen 1991 p.12)Ce que confirme Stéphane Valognes (Valognes, 1992) citant Alain Leménorel  pour qui « Jean-Pierre Terrail insiste beaucoup, peut-être avec exagération d’après les témoignages recueillis » sur les clivages fabrication/entretien.
4.2. Qualification et classifications
Un dossier de la CFDT décrit les salariés comme étant classés à un niveau moins élevé que dans l’ensemble de la société, mais en revanche plus jeunes : 50 % avait moins de 41 ans. L’ancienneté moyenne est moins grande pour les cadres (environ 14 ans en moyenne) dont plus de la moitié (57%) sont arrivés après mars 86 ; les ouvriers et les ETAM ont respectivement 18,5 ans et 20,5 ans d’ancienneté en moyenne.

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