Journal Gérard Leclerc 31 mars





titreJournal Gérard Leclerc 31 mars
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15 mars


Hier, obsèques, de Louis Delaroche, père de mon ami Philippe, à Ruille sur Loir. Voyage en voiture avec François Fleutot qui préfère les petites routes de campagne aux autoroutes. Nous empruntons quand même celle qui nous amène non loin de Chartres, pour nous engager ensuite dans la direction d'Illiers-Combray, le gros village cher à Marcel Proust, celui de sa tante Léonie. Nous y faisons étape, avec visite de l'église tout à fait intéressante de la fin du XVe et un déjeuner dans une auberge sympathique. Notre promenade à travers les villages finit par nous amener à destination, juste à l'heure de la cérémonie.

Celle-ci est belle, priante, présidée par Bruno Delaroche, un autre des quatre fils du défunt. Une importante délégation de prêtres l'entoure fraternellement. Au début, c'est Philippe qui retrace la vie de son père, magistrat, écrivain, poète, collectionneur... Rien ne vaut, évidemment, une liturgie pour exprimer le mystère du passage de la mort. J'ai apprécié qu'on puisse accompagner à pied, et avec le prêtre en chasuble, la dépouille mortelle jusqu'au cimetière, où Philippe, selon le vœu de son père a lu la prière de la fin de Charles Maurras. Quelques mots échangés avec Bruno après la cérémonie en disent long sur les difficultés des prêtres en milieu rural aujourd'hui. C'est peut-être plus dur qu'aux temps évoqués par Bernanos. Il faut une sacrée "trempe" spirituelle à des prêtres comme lui pour tenir ferme, se substituer à des collègues défaillants... Il est aussi professeur de patristique au séminaire régional où il enseigne notamment son cher Saint Augustin.

20 mars


Le bras de fer entre le premier ministre et les opposants au C.P.E. peut inquiéter, car la stratégie de la tension rend possibles les débordements. Je n'en suis pas moins frappé par le manque d'ampleur du débat, tout se ramenant à une sorte de point d'honneur : faire céder ou ne pas céder. C'est comme si tout l'arrière fond du désaccord, et donc sa vraie nature, était éludé. Oui ou non, le "modèle français" tel qu'il résulte de notre histoire est-il dépassé ? Faut-il faire table rase de notre législation sociale pour donner pleine satisfaction à la flexibilité libérale ? Ou encore, quel modèle économique est-il aujourd'hui pertinent ? N'y en a-t-il qu'un seul ?

Le supplément magazine du Monde (Le Monde 2) annonce en pleine page de couverture : "Homme-Femme. La confusion des genres." Avec deux lignes d'explication : "Etre un homme, une femme ne va pas de soi. C'est un jeu de rôle, un rituel quotidien, nous prévient la philosophe Judith Butler." Pour avoir lu cette philosophe cet été, je ne puis être surpris par ce type de formule. Mais quand même ! Un jeu de rôle ? Voilà des mois que je remue dans ma tête, non sans vertige, la pensée qui veut que tout soit construction, donc aléatoire, précaire, inessentiel. Je ne puis être d'accord, même si j'accorde la priorité à l'existence sur l'essence, à la liberté sur la nature. L'objectif de l'auteur de Trouble dans le genre est bien de troubler avant tout, pour aboutir à un relativisme généralisé, à un doute entretenu quant à la comédie qui nous constituerait. Comédie dont les rôles sont distribués par la société et que nous jouons par conformisme, souvent en "surjouant".

Cela déboucherait sur une éthique de tolérance, d'acceptation de tous les possibles dès lors qu'ils ne sont plus enfermés dans des formes canoniques à priori. L'arme de cette argumentation, c'est le scepticisme. Ce pourrait être aussi sa faiblesse. En même temps, Judith Butler ne se définit pas comme une constructiviste pure, elle évolue au milieu de signifiants qui ont leurs références dans la société actuelle. C'est dire la mobilité extrême de ces cercles militants qui défendent les droits des homosexuels et qui entretiennent entre eux de désaccords perpétuels.

21 mars


La bataille du C.P.E. a-t-elle trouvé son affaire Malik Oussekine ? Avec le drame de Cyril Ferez, place de la Nation, on retrouve un scénario assez identique, sauf que pour le moment les témoignages sont assez contradictoires. Tabassage par les C.R.S. ? Un photographe du Figaro qui a assisté aux événements, pris des clichés, n'est pas d'accord. Même dans l'hypothèse d'une bavure, est-il juste de rendre le gouvernement, le Premier Ministre d'abord, responsable ? La gestion de ce type de crise est toujours délicate. On peut aussi s'interroger, comme mon ancien directeur Philippe Tesson, sur ce qu'il y a d'absurde dans ce processus tordu. Cela me rappelle justement le précédent de 1987 qui m'a laissé un souvenir amer. Je suivais les questions universitaires à ce moment pour le Quotidien de Paris. La réforme Devaquet, sans m'enthousiasmer, ne me paraissait pas justifier un procès, qui, au demeurant virait à la mauvaise foi. Le mouvement de contestation s'amplifiait tous les jours. Chaque matin mon directeur de la rédaction, Jean-Michel Saint-Ouen me relançait : "C'est complètement manipulé, cette histoire." Evidemment que c'était manipulé. Mais ça l'est toujours en pareille circonstance. IL me semble que je ne lui avais pas mentionné la présence de Jack Lang auprès de l'état-major étudiant. Présence qui me sera confirmée plus tard par une amie, officier des renseignements généraux.

Lorsque Malik Oussékine fut tué par les fameux voltigeurs il était évident que Jacques Chirac avait perdu la partie. François Furet, de retour des Etats-Unis, découvrant cette mini-révolution était furieux : "Un seul mort... Et tout ce barouf !" Il trouvait tout cela absurde. Non seulement, en historien -comme spécialiste de la Révolution Française, il en avait vu d'autres ! Il n'admettait pas ce qu'il y avait d'absurde dans ce bras de fer. Lorsque je lui parlais d'un entretien que j'allais publier dans le Quotidien avec Marcel Gauchet sur le sujet, il me dit sa satisfaction : "Enfin, quelque chose qui va nous sortir de cette mélasse." Je ne suis plus sur de ce dernier mot, mais il correspondait à son état d'esprit.

Bien sûr, nous ne sommes plus dans le même contexte et le problème économique a remplacé la question universitaire (même si celle-ci n'est pas absente). Mais il y a quelques ressemblances dans le processus ainsi que le spectre d'une même fatalité

J'ai lu le court essai de Tzvetan Todorov l'esprit des Lumières (Robert Laffont) avec un certain bonheur. Le plaidoyer est habile, mieux que cela, séduisant. On peut, certes, objecter que l'écrivain opère son choix personnel, en offrant une synthèse qui conjugue tous les avantages et répond à toutes les objections. Il récuse les fruits empoisonnés, "les détournements modernes des acquis des Lumières, qui ont pour nom scientisme, individualisme, désacralisation radicale, perte de sens, relativisme généralisé..." Il est convaincant quand il montre comment nombre de penseurs du XVIIIe, tels Condorcet et même Rousseau, ont répondu par avance aux dangers inhérents à certaines tendances.

Il n'en reste pas moins qu'il y a une énorme carence dans cette vision du monde. C'est l'aveuglement impressionnant à l'égard du "génie du christianisme". Le regard voltairien semble persister pour réduire le phénomène chrétien à son expression la plus mesquine. J'ai toujours pensé que la valeur d'une philosophie -fut-elle antireligieuse- s'estimait à l'aune de sa théologie ou de sa contre-théologie. Refuser Dieu, c'est nécessairement s'en faire une certaine conception, en négatif. Une conception qui implique une connaissance plus ou moins profonde de la théologie "positive". Le test peut s'avérer cruel, en confirmant le fameux mot de Pacal : "Athéisme. Marque de force d'esprit, mais jusqu'à un certain degré seulement."

22 mars


Le talent de Franz-Olivier Giesbert m'est familier depuis son premier ouvrage sur Mitterrand. Témoin aux premières loges de la comédie du pouvoir, il ne laisse rien passer de tout ce qu'il a vu, entendu et surtout de ce qu'on lui a confié. Les confidences notées au long des années, lorsqu'elles prennent la forme d'un ouvrage comme la tragédie du président (Flammarion) démontrent comment la politique est une jungle où les fauves (et parfois les grands fauves) s'observent et se déchirent. Publié en pleine crise nationale, l'effet est redoutable pour Dominique de Villepin, qui apparaît sous son plus mauvais jour, tel que Bernadette Chirac l'aurait toujours détesté. Mais avec un peu de mémoire, il est possible de se rendre compte que les avis de FOG sont objets de variations. Comment, d'ailleurs le lui reprocher ? J'avais lu son premier Mitterrand d'une totale bienveillance à l'égard de celui qui n'était encore que le leader de la gauche. Plus tard, le jugement s'est singulièrement aigri. On pourrait en dire autant pour Chirac que FOG aimait beaucoup. -C'est le plus sympa, affirmait-il. Aujourd'hui, il le met en pièces. Je me souviens de propos assez dédaigneux à l'égard de Raymond Barre qu'il porte désormais au pinacle. Encore une fois, je ne lui reproche pas de changer d'avis. C'est la loi de la vie et de la politique.

Je suis depuis la première semaine, grâce à KTO, les conférences de carême à Notre Dame de Paris. Le thème choisi Voici l'homme est décliné par deux conférenciers, à chaque fois, qui présentent deux points de vue, l'un humaniste, l'autre explicitement chrétien. Je ne suis pas sûr que Michel Serres parlant avec Marguerite Lena représentait un point de vue extérieur à la foi. J'ai eu, au contraire, le sentiment que les deux interventions convergeaient étroitement et que les convictions étaient très proches. Dimanche dernier, Julia Kristeva parlant de la souffrance n'était pas très loin non plus, d'Anne-Marie Pelletier, bien qu'explicitement non croyante. Je trouve tout ce que j'ai entendu juqu'ici d'une qualité assez exceptionnelle. Bertrand Delanoé, présent au premier rang, semblait extrêmement intéressé, prenant même des notes. Voilà qui est plutôt réconfortant, si du moins l'audience suit en nombre et en qualité.

L'Eglise propose ainsi une confrontation sur les grands sujets, en les mettant au centre de la vie publique. C'était l'intention de Lacordaire au dix-neuvième siècle. Elle me semble se réactualiser de la façon la plus pertinente. Contrairement aux préjugés les mieux en cour, son message n'est pas réservé à des initiés qui ne s'en occupent que dans leur espace privé. Il s'adresse à tous, parce qu'il concerne ce qui, en tous et en chacun, rejoint les interrogations les plus fortes. N'est-ce pas aussi la raison du succès des Conversations essentielles qui viennent de rassembler un millier de jeunes à la Cigale ?

23 mars


Bel hommage de Jean Baudrillard à Philippe Muray au Nouvel Observateur. Je n'en suis pas étonné, les affinités entre les deux penseurs m'étant évidentes depuis longtemps. D'ailleurs, François L'Yvonnet avait interrogé Muray sur cette complicité dans le cahier de l'Herne consacré à ce sociologue supérieur. Un aveu ? Je regrette beaucoup que Baudrillard ait abandonné ses chroniques régulières à Libération. Qui a décidé d'arrêter ? Lui ou le journal ? C'était toujours intéressant, impertinent, à contre-courant. Ça m'amusait que l'avant-gardisme intellectuel se retourne contre le culte du moderne. Plus sérieusement, des penseurs comme ces deux là, nous obligent à dépasser les progressismes béats, la célébration d'une modernité qui se confond avec la sociolâtrie : l'évolution sociale est forcément bonne, elle nous amène à un état supérieur de promotion et d'épanouissement. Muray et Baudrillard sont des rebelles, suspects d'être réactionnaires -et ils le sont, mais dans une acception particulière par rapport à celle du dix-neuvième siècle. En marge des courants structurés, ils ont toute liberté pour réfléchir et analyser, sans être impressionnés par le sur-moi progressiste et moderniste. Et nous mettent sur le chemin de vérités anthropologiques profondes. J'y reviens, car c'est décisif : ils voient bien, comme Péguy l'a vu, comment l'évolution progressisante peut défaire l'humanité selon des procédures apparemment humanisantes et libératoires. Un certain monde chrétien qui a été largement parasité par l'hérésie moderne est souvent ahuri d'un tel discours qui bouscule allègrement les illusions de "l'ouverture au monde".

Mais Muray aussi bien que Baudrillard ont compris que l'Eglise catholique demeurait le lieu irremplaçable de la résistance à "l'Empire du Bien", à la domination sociolâtrique. Il leur suffisait de voir à l'œuvre un Jean-Paul II, et que lui succède un Benoît XVI pourtant frappé d'interdit par le progressisme universel. Une institution qui résiste de pareille façon, qui est aussi insensible aux diktats du magistère de l'opinion, ne pouvait être qu'une institution sérieuse. Alain Finkielkraut fait d'ailleurs le même constat, en se demandant si Benoît XVI ne serait pas bien seul dans sa propre Eglise. A cela je réponds par l'unanimité des cardinaux et leur promptitude à le désigner lui, et lui seul, comme l'héritier obligé de la charge de Pierre.

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