Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d'urgence





télécharger 176.23 Kb.
titreManuel de psychologie sociale Intervenir en cas d'urgence
page7/7
date de publication02.10.2017
taille176.23 Kb.
typeManuel
e.20-bal.com > loi > Manuel
1   2   3   4   5   6   7

18. Blanchet et A. Trognon : « La psychologie des groupes » - Nathan Université (Chap. 2) – 2002




L’Individuation


On appelle individuation le processus par lequel une personne acquiert une singularité sociale. L'individuation, qui repose sur la conscience de soi que nous avons décrite dans le précédent paragraphe, est. une composante importante de l'équilibre psychologique. Un manque d'individuation se traduit par de l'insatisfaction et des sentiments d'anxiété. Une trop grande individuation se traduit également par des sentiments négatifs. Ainsi le processus d'individuation consiste-t-il en la recherche d'un équilibre dynamique entre la ressemblance et la dissemblance avec autrui. Tout participant à un groupe "expérimente" ce processus d'individuation (Lipiansky 1992) et cette expérience est d'autant plus marquante pour la personne que le groupe ne possède pas de but et d'organisation préalable.

La participation à un groupe montre que le groupe joue un rôle fonctionnel dans la recherche de cet équilibre dynamique que constitue le processus d'individuation. Puisque nous vivons dans un environnement constitué par des groupes, il y a lieu de distinguer les groupes auxquels une personne appartient (appelés donc groupes d'appartenance), et ceux dont elle n’est pas membre (appelés groupes de non-appartenance). Nous allons voir qu'une relation dialectique entre les rapports qu'une personne entretient avec ces deux types de groupes gouverne le processus d'individuation.

2.1 Les groupes d'appartenance

Les travaux les plus significatifs consacrés à l'individuation dans le groupe d'appartenance sont dus à Codol (1984). Ce sont des travaux expérimentaux, mais l'observation des groupes naturels les confirme largement. Leur principale conclusion est que la personne cherche à se différencier des autres membres de son groupe d'appartenance si c'est par rapport à ce dernier qu'elle doit se situer. Codol a identifié plusieurs stratégies mise en œuvre à cet effet.

L'accentuation des différences soi-autrui au sein du groupe


Lorsque la personne doit se situer par rapport à son groupe d'appartenance elle aura tendance à se considérer à la fois comme un élément de différenciation et comme un centre de similitude. Le groupe ne lui apparaît plus différencié puisque elle y est incluse ; les membres du groupe se ressemblent entre eux parce qu'ils lui ressemblent. C'est ce qu'illustre l'expérience suivante :

Codol a posé à étudiants quatre questions. Les étudiants devraient répondre sur une échelle d’attitude graduée de 0 à 10. Dans le tableau suivant qui donne les moyennes obtenues, la première ligne définit un axe de similitude et la seconde un axe de dissemblance.


Pensez-vous que vous même, personnellement, vous ressemblez aux autres étudiants ?

(m = 4)

Pensez-vous que vous même, personnellement, vous êtes différents des autres étudiants ?

(m = 5,51)

Pensez-vous que les autres étudiants vous ressemblent à vous, personnellement ?

(m = 5,09)

Pensez-vous que les autres étudiants sont différents de vous, personnellement ?

(m = 4,53)


Comme l’indique les résultats moyens obtenus par ces questions : « je » ressemble moins aux autres qu’ils ne me ressemblent. « je » diffère plus des autres qu’ils ne diffèrent de moi, « je » diffère plus des autres que je ne leur ressemble et les autres me ressemblent plus qu’ils ne diffèrent de moi. (page 26)


19. Manuel de psychologie sociale



C. Intervenir en cas d'urgence

Dans le chapitre VIII, nous avons retracé les circonstances de l'assassinat de Kitty Genovese. On se rappellera que cette jeune fille a été attaquée, une demi-heure durant, sous les yeux de 38 témoins. Elle a fui par succomber à ses blessures sans qu'aucun des témoins ne soit intervenu ou n'ait prévenu la police. Pourquoi cette absence de réaction ? Plutôt que de crier à l'apathie, à l'indifférence ou au sadisme inconscient comme certains, journalistes et «savants», deux chercheurs, Latané et Darley (1970), ont mené une série impressionnante d'études pour comprendre le phénomène. Nous n'envisagerons ici qu'un aspect de ce dernier, à savoir le rôle du nombre de témoins susceptibles d'intervenir.

Imaginez la situation suivante. Un étudiant se présente dans un bâtiment universi­taire pour prendre part à un entretien sur les problèmes de la vie urbaine. Il est conduit dans une salle d'attente où il doit remplir des questionnaires. Au bout de quelques minutes, une fumée acre et suffisamment dense que pour faire croire à un incendie se dégage d'une bouche de ventilation. Que va faire l’étudiant ? va-t-il intervenir, chercher à prévenir les occupants de l'immeuble ou, au contraire, restera-t-il sans autres réactions que tousser et ouvrir la fenêtre ? Dans certains cas, l'étudiant était seul dans la salle d’attente ; dans d'autres, il s'y trouvait avec 2 autres personnes qui étaient, soit des sujets naïfs comme lui, soit des comparses qui avaient reçu pour instruction de ne pas réagir.

75 % des sujets solitaires sont intervenus, généralement en signalant la fumée aux personnes qu'ils rencontraient dans le couloir, contre 10 % seulement des sujets qui avaient en face d'eux les comparses impassibles. Ces derniers ont sans doute joué le rôle de modèles de non-intervention. Que se passe-t-il maintenant : dans les groupes de 3 sujets naïfs ? Etant donné que la probabilité d'intervention d'un individu solitaire est de 75 %, la probabilité qu'un individu au moins sur les 3 réagisse est légèrement supérieure à 98 %. En réalité, 38 % des groupes seulement ont eu une réaction et celle-ci fut également plus tardive que celle des sujets solitaires (figure 22). Mais peut-être ces résultats sont-ils dus au fait que les individus en groupe, plongés dans leur questionnaire pour ne pas paraître indiscrets, furent plus lents à remarquer la fumée que ceux qui avaient la salle d'attente à leur seule disposition ?

Remarquer la situation ne suffit pas ; encore faut-il la percevoir comme un cas d'urgence. Dans une autre recherche, des sujets sont accueilli ; par une prétendue secrétaire qui leur donne des questionnaires à remplir pendant qu'elle va chercher du matériel dans son bureau qui se trouve à côté. On l'entend ouvrir et fermer des tiroirs, monter sur un escabeau, tomber et crier de douleur. A nouveau, les sujets seuls venaient en aide plus fréquemment (70 %) et plus rapidement que des groupes de 2 personnes qui ne se connaissaient pas (40 % alors que la probabilité théorique est de 9l %). Toutefois, beaucoup de ceux qui ne vinrent pas au secours de la secrétaire rapportèrent ultérieurement qu'ils n'avaient pas cru la chute sérieuse au point d'intervenir et d'embarrasser, éventuellement, la secrétaire. Evidemment, ceci peut être une justification a posteriori de leur manque de réaction et Latané et Darley ont d'ailleurs remarqué qu'elle a d'autant moins de chances d'être invoquée que les sujets savent qu'ils ne doivent pas intervenir, en d'autres mots, lorsque les gens savent qu'ils n'ont pas à venir en aide dans un cas d'urgence, ils définissent plus facilement cette situation comme nécessitant du secours.

Figure. Intervention en cas d’urgence : influence de la présence de témoins susceptibles d'intervenir.



Dans l'expérience suivante, toutes les précautions furent prises pour qu'il soit impossible de ne pas remarquer l'incident et de ne pas le percevoir comme exigeant une assistance. Dans le cadre d'une recherche sur les problèmes universitaires, un sujet est invité à discuter avec d'autres ses problèmes personnels au niveau de l'Université. Pour éviter la gêne du face-à-face que peut susciter le thème de cette discussion, les participants sont placés clans des chambres individuelles et ils doivent se parler au moyen d'un interphone. Chacun à tour de rôle, ils doivent d'abord exposer leurs problèmes et ensuite réagir à ceux des autres - l'expérimentateur n'écoutera pas ces conversations. Dans une condition, il n'y a que 2 participants : le sujet et celui que nous appellerons la victime ; dans une deuxième, il y en a 3 : le sujet et 2 comparses dont la victime ; dans la troisième, enfin, il y en a 6 : le sujet, la victime et 4 autres comparses.

Lors du premier tour de parole, la victime se présente et, avec hésitation, avoue qu'elle est sujette à des crises d'épilepsie, surtout lorsqu'elle étudie et passe des examens. Au deuxième tour, le débit de parole de la victime, d'abord normal, devient de plus en plus saccadé : balbutiant, bégayant, haletant, la victime signale qu'elle a une crise et appelle à l'aide'. Ensuite, c'est le silence.

Le sujet ne peut pas ne pas avoir entendu ces cris de détresse. Comment réagira-t-il ? Lorsqu'il sait qu'il est le seul à avoir entendu la victime, il lui porte secours dans tous les cas et prend en moyenne 52 secondes pour se décider. Lorsqu'il sait qu'il y a un autre participant susceptible de venir en aide, mais dont il ne connaît pas la réaction, il intervient dans 85 % des cas, avec une rapidité moyenne de 93 secondes. Enfin, quand il y a 4 autres personnes, il ne réagit plus que 62 fois sur 100 et après 166 secondes seulement.

A la suite de leurs expériences, Latané et Darley ont construit un modèle pour rendre compte de l'assistance en cas d'urgence. Comme celui qui a déjà été invoqué pour l'altruisme, il s'agit d'un modèle de prise de décision (…)

D’abord, il faut que les gens remarquent l'incident et, l'ayant remarqué, qu'ils le définissent comme une situation d'urgence nécessitant une intervention. Ensuite, il s'agira de décider s'ils veulent bien engager leur responsabilité dans l'action, s'ils ont les moyens d'intervenir et enfin, comment ils interviendront.

Ainsi qu'on l'avait déjà vu pour l'altruisme, de nombreux facteurs sont susceptibles d'orienter la décision lors de chaque étape du processus, notamment en ce qui concerne la reconnaissance du besoin et de la responsabilité. Si l'on ne considère que le nombre d'intervenants potentiels, on s'aperçoit, et c'est paradoxal, que plus il est grand, moins il y a de chances que le secours soit effectif et rapide. Si une personne plutôt que 38 avait été témoin de l’attaque de Kitty Genovese, peut-être celle-ci ne serait-elle pas morte ! On rétorquera que ces personnes n'ont pas cru avoir à leur disposition les moyens d'intervenir : elles auraient craint d'être elles-mêmes poignardées si elles venaient directement au secours de Kitty Genovese, ou d’être harcelées par les tracasseries judiciaires si elles prévenaient la police. Ici encore, on aurait pu croire que le nombre jouerait en faveur de l'aide et que plusieurs témoins auraient eu moins peur qu'un seul. Ce n'est pas ce qui se produit de fait, nous disent Latané et Darley : selon leurs expériences, un vol a plus de chance d'être signalé s'il y a un seul témoin que s'il y en a deux.

II est probable que l'influence du nombre de témoins intervient surtout au % niveau de la reconnaissance de responsabilité, la présence de plusieurs personnes créant ce que les psychologues appellent une diffusion de responsabilité : «Pourquoi moi ? Pourquoi pas lui ?». C'est un phénomène que nous avions déjà rencontré à propos des expériences de Milgram sur la soumission à l'autorité. Du moins dans les cas d'urgence, cette diffusion de responsabilité se produit plus facilement entre inconnus qu'entre amis : sans doute sommes-nous moins embarrassés d'intervenir en présence d'amis et dès lors moins enclins à reporter la responsabilité sur d’autres ? Il n'est donc pas toujours vrai qu'un grand nombre de témoins constitue dans la vie quotidienne un handicap pour la victime (Piliavin et al., 1969) : peut-être certains se connaissent-ils et, d'autre part, il reste toujours que, même si elle est inférieure à ce qu'elle aurait dû être d'un point de vue statistique, la probabilité que l'un des témoins au moins intervienne puisse être plus grande que s'il n'y en avait eu qu'un seul.

Comme les études sur le conformisme et la soumission à l'autorité, pour ne prendre que deux exemples, les expériences de Latané et Darley ont l'immense mérite de mettre en exergue l'importance des facteurs situationnels sur le comportement. Non, les témoins du meurtre de Kitty Genovese n'avaient pas une personnalité perverse ; ils n'étaient ni sadiques, ni indifférents, ni déshumanisés ; ils étaient 38, chacun dans leur appartement de grande ville, ne se connaissant pas ou guère.



1   2   3   4   5   6   7

similaire:

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\2) La sociologie est une discipline ayant un contact étroit avec...

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\J. P. Leyens et J. L. Beauvoir (1997) L’ère de la cognition. Grenoble. Pug
«cognitive». C’est tout un courant en psychologie qui dépasse les sous disciplines. La psychologie sociale a toujours intégrée une...

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Numéros de téléphone en cas d’urgence

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Soutien aux projets de solidarite internationale appel a projets note explicative
...

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Programme leed «Développement économique et création d'emplois locaux»
«promouvoir les projets innovants faisant intervenir le savoir faire manuel, technique ou artisanal» : cliquez ici

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\2014-2019 Volet 3
«mesures exceptionnelles» est prévue notamment en cas de risque important de perturbation des marchés. La Commission européenne s’est...

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Manuel la notion d’interface à partir d’une étude de cas

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\V la mort, un acte de l’Ego (Âme)
«Conciles» qui ont lieu 4 fois par an, mais qui, selon l’urgence peuvent être modifiés, comme ce fût le cas en 1939 et 1945

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Rapport d’activité du conseil syndical: juin 2016/juin 2017
«cahier chauffage» déposé à la loge, que Prochalor visionne lors de chacune de ses visites. En cas d’urgence: s’adresser directement...

Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d\Ch 1 : la psychologie sociale : approche et theories
«l’âme collective». IL explique ceci par le fait que les émotions et les opinions se communiquent, et par là se multiplient et se...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com