Manuel de psychologie sociale Intervenir en cas d'urgence





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La construction de l'intimité


Les siècles suivants, l'individualisme continue à s'affirmer et à se modifier : "Au tournant du XVIIIe siècle, quelque chose qui ressemble au moi moderne est en train de se former, du moins chez les élites sociales et spirituelles du nord de l'Europe occidentale et de son prolongement américain», note C. Taylor. L'histoire de l'individu passe par l'étude de l'intériorité, de l'intimité, dont C. Taylor cherche à suivre les linéaments à travers les textes de la philosophie classique.

Pour le sociologue Robert Castel, il faut, pour comprendre la «construction de l'individu moderne», se rapporter aussi aux muta­tions économiques, juridiques et sociales qui l'ont permise [3] (voir p. 143). L'avènement de l'individu ne peut être dissocié d'un mouve­ment plus général, qui passe par la propriété privée et la « propriété de soi » sur le plan juridique. Cette notion de « propriété de soi» a été développée par J. Locke, «/'un des premiers, si ce n'est le premier à développer une théorie de l'individu moderne ». Par «propriété de soi", J. Locke entend le fait qu'en devenant propriétaire, l'individu devient maître de lui-même, qu'il s'approprie son travail et ses moyens d'existence. En outre, à l'époque, les droits de l'individu sont en train de se constituer en Angleterre et se diffuseront ensuite dans toute l'Europe.

La subjectivité ne peut généralement prendre racine qu'à partir d'une base sociale telle que la propriété et les droits politiques. Sans la liberté de mouvement, la liberté de se marier librement, de disposer de son corps, de choisir son métier, la maîtrise de sa vie est impossible : l'individualisme ne peut exister sans "Support social" (R. Castel). Ce que Emmanuel Kant nomme « l'autonomie de la volonté » n'existerait pas sans longue histoire des conquêtes sociales (…)

2. F. de Singly « L’individualisme est un humanisme », Ed. de l’Aube, 2005 - pages 18 à 21 et 26

Un individualisme créateur

Le modèle de référence est plus celui de l'artiste ou du créateur que celui de l'entrepreneur. Il ne faut pas se méprendre sur le ternie « artiste ». Tout individu doit faire de sa vie une « œuvre.» (N. Bourriaud, 2003 ; J.-C. Kaufmann, 2001), en référence non pas à une légitimité culturelle (ce qui reviendrait à réintroduire l'inégalité sociale et culturelle au sein du processus), mais en fonction d'un projet personnel. Autrement dit, l'indépendance acquise par l'émancipation doit être associée à l'autonomie, à la capacité d'avoir son propre 'monde. La rupture avec les autorités, les appartenances, ne doit déboucher ni sur le vide, ni sur rhéréronomie. Elle doit se traduire par la construction d'un monde personnel, ayant ses propres règles. Cet individualisme créateur n'est pas spontané ; il demande une socialisation apprenant les règles de l'autonomie et la culture civique de l'individualité (M. Walser, 2003). Pour bien construire sa maison, un maçon peut avoir appris auparavant à repérer les différents styles de maisons, les contraintes propres à l'édification des murs, afin de pouvoir choisir en connaissance de cause le modèle qui lui convient et les adaptations nécessaires.

L'individualisme ne se confond pas avec les affirmations gratuites de soi, avec une indépendance vide de tout projet. Cette dernière peut exister, elle est une « déviation » de l'individualisme (G. Lasch, 2000 ; G. Lipovetsky, 1983) si elle n'est pas associée à un horizon de signification. L'indépendance doit servir à l'édification d'un monde personnel, autonome, mettant en œuvre des normes que l'individu se donne.
Vu individualisme reposant sur la reconnaissance et sur la justice

Au contraire, l'individu singulier acceptera cer­taines limites à sa propre liberté si et seulement si celles-ci soutiennent son autonomie. Il tente d'équilibrer indépendance et autonomie. Autrement dit, il ne suffit pas à l'individu de dire « je veux », « je suis libre » pour exister en tant que tel, il doit aussi donner un contenu à cette libre volonté. C'est un défi car de nombreux contenus proposés par la société de consommation le rendent trop hétéronome, trop , dépendant - c'est ce que veulent nous dire les hobos modernes. En effet, toutes les traductions en actes de l'individu libre ou indépendant ne sont pas équivalentes, jugées en référence à une certaine conception de l'humain. Reprenons le passage célèbre de l’oratio de de hominis dignitate de Jean Pic de la Mirandole : « Nous ne t'avons fait céleste ni terrestre, immortel ni mortel, pour que tel un statuaire qui reçoit la charge et l'honneur de sculpter ta propre personne, tu te donnes, toi-même, la forme que tu auras préférée. Tu pourras dégénérer en un de ces êtres inférieurs que sont les bêtes, tu pourras selon les vœux de ton cœur être régénéré en un de ces êtres supérieurs que l'on qualifie de divins3.» Au-delà de l'usage de certains termes contestables, on peut retenir deux idées de affirmation : toute personne est le sculpteur de sa vie, sans disposer de modèle faisant autorité ; et elle jugée selon, son œuvre, réussie ou non. Ainsi entendue, la valorisation de soi n'implique pas l’absence de jugement, le relativisme absolu. Toutes les statues ne se valent pas. Cependant lorsque le langage académique a été mis à mal, comment les évaluer ? La disparition de ces critères traditionnels laisse place plus grande aux publics dans l'estimation des œuvres. D'où le succès, par exemple, des « blogs », marqueurs d'une demande de reconnaissance extérieure. L'expression extérieure de son intimité n'est pas nécessairement une maladie de la modernité, elle signifie avant tout le fait que l’individu, sauf exception a besoin d'être reconnu (…).

L'individu n'existe que par les liens sociaux. La différence entre les sociétés individualistes et les sociétés non individualistes ne tient donc pas à la diminution des liens sociaux. Elle réside dans l'importance accordée aux liens plus personnels, plus électifs, plus contractuels. La reconnaissance interpersonnelle est centrale. Toutefois, les autres formes de reconnaissance - juridique, et plus largement statutaire - sont nécessaires à la construction de l'individu contemporain. Idéalement, l'individualisme est une forme de vie en société permettant à chacune, chacun, d'avoir les reconnaissances dont il a besoin pour écrire sa vie, d'avoir les moyens de réaliser, sur le temps de travail pu de loisir, ce qu'il veut produire. L'individualisme est créateur. Une politique de justice doit redis­tribuer les ressources de telle sorte que chacun puisse composer, recomposer son identité personnelle à tra­vers ses comportements et ses liens. Très concrète­ment, par exemple, des femmes, responsables de « familles monoparentales » de milieu populaire, sou­vent en banlieue lointaine, doivent avoir accès à des transports et. des services publics leur permettant de sortir pour reconstruire (si elles le souhaitent) une vie à deux, rencontrer des amies, pour se rendre à un cours de gymnastique ou de musique. Le rêve d'expression et d'épanouissement personnels ne peut pas être réalisé dans le cadre d'une société libérale avancée (au sens économique) pour tous. L'individualisme est, devrait être, aussi, un horizon politique.

La reconnaissance - expression de la liberté et d'une identité émancipée - et la redistribution - expression de l'égalité - sont, ou devraient être sœurs jumelles. Différentes donc, et idéalement inséparables.

Cette opposition, permet d'organiser les formes his­toriques de l'individualisme. D'un côté, un individualisme qui considère chez tous les .êtres humains ce qui les réunit, ce qui leur est commun, à savoir la raison et 'la commune humanité. C'est pourquoi je nomme cet individualisme « abstrait ». Il est universel. De l'autre côté, un individualisme qui recherche ce qui différencie chacun, son originalité, son caractère unique qui demande un. traitement différencié. On le nommera « individualisme concret »,

Il ne s'agit pas de hiérarchiser ; l'envers les deux manières de voir les individus. L'individualisme « abs­trait » et l'individualisme « concret » sont complé­mentaires. L'individualisme concret, peut très bien conduire, s'il n'est pas tempéré par de l'individua­lisme abstrait, à des limites, la sollicitude ne s'éten­dant seulement qu'aux proches. L'individualisme abstrait mérite, lui aussi, d'être tempéré par de l'indi­vidualisme concret, sinon il conduit à des impératifs généraux tels qu'il interdit, toute expression person­nelle et donc limite considérablement les formes de reconnaissance. L'individualisme est un humanisme si et seulement si il parvient à concilier abstrait et concret, universel et particulier, ce qui réunit tous les êtres humains et ce qui les sépare.

Avant de tracer à grands traits le portrait de ces individualismes, trois remarques :

Historiquement dans la construction de la pensée individualiste, la plupart des auteurs prennent une option l'une ou l'autre de ces orientations. L'individualisme « abstrait » relève surtout de la sphère publique, le « reste » relève de la sphère privée. Longtemps pensées comme dépourvues de la raison, les femmes sont reléguées dans cette sphère (G. Fraisse, 2000). Les ouvrages qu'elles apprécient vantant l'amour et l'attention à autrui - n'ont statut, ni théorique, ni moral, les grands romans d'amour étant à l'index jusqu'à la fin de la première modernité. L'individualisme concret: est invisible à tel point qu'il n'est même pas pensé comme « individualisme », il est rangé ailleurs avec les livres de moindre importance, avec non pas les « essais », mais les « livres de fiction" sur les rayons de l'imaginaire. La pensée abstraite est plus "sérieuse", plus politique que la pensée concrète. La première voit les choses de haut, la seconde prête attention aux « petites » choses. Les termes qui opposent les deux individualismes sont bien ceux qui servent aussi à caractériser le monde masculin et le monde féminin, tels qu'ils ont continué à exister la modernité occidentale. Ce livre rompt avec une telle hiérarchisation pour tendre à une réhabilitation de l'individualisme concret, ne serait-ce qu'en le mettant sur le même plan que l'individualisme abstrait, tout en souhaitant la fin d'une telle association entre le genre et les visions du monde et de l'individu.
3. D. Lebreton : « Anthropologie du corps et modernité » - PUF – Quadrige 2001 – pages 21 à 23

Mais cette notion de personne cristallisée autour du moi, c'est-à-dire l'individu, est elle-même d'une apparition récente au sein de l'histoire du monde occidental. Quelques réflexions s'imposent ici pour montrer la solidarité qui se noue entre les conceptions modernes de la personne et celles qui, corollairement, assignent au corps un sens et un statut. D'emblée, il importe de souligner le cheminement différentiel de l'individualisme au sein de divers groupes sociaux. Déjà, dans Le suicide, E. Durkheim montre bien que l'autonomie de l'acteur dans les choix qui se présentent à lui n'est pas le même selon le milieu social et culturel où il s'enracine. Dans certaines régions françaises, par exemple, la dimension communautaire n'a pas entière ment disparu, elle se vérifie même dans la survivance et la vivacité de certaines conceptions du corps mises en jeu par les traditions populaires du guérissage où la tutelle symbolique du cosmos, de la nature, est encore repérable. Elle se confirmé aussi, dans ces régions, par la méfiance témoignée envers une médecine tributaire d'une conception individualiste (...) (Page 21)

Anthropologie du corps et modernité

réduit à posséder an corps à la manière d'un attribut, alors en effet la mort elle-même n'a plus de sens ; elle n'est que la disparition d'un avoir, c'est-à-dire peu de chose (...) (Page 22)
Polysémie du corps

D'une société à une autre, les images se succèdent qui tentent de réduire culturellement le mystère du corps. Une myriade d'images insolites dessinent la présence en pointillés d'un objet fugace, insaisissable et pourtant en apparence incontestable12. La formulation du mot corps comme fragment en quelque sorte autonome de l'homme dont il porte le visage présuppose une distinction étrangère à nombre de communautés humaines. Dans les sociétés traditionnelles, à composante holiste, communautaire, où l'individu est indiscernable, le corps n'est pas l'objet d'une scission, et l'homme est mêlé au cosmos, à la nature, à la communauté. Dans ces sociétés, les représentations du corps sont en fait des représentations de l'homme, de la personne. L'image du corps est une image de soi, nourrie des matières premières qui composent la nature, le cosmos dans une sorte d'indistinction. (Page 23)

Les prémices de l'apparition de l'individu sur une échelle sociale significativement .repérables dans la mosaïque italienne du Trecento et du Quattrocento où le commerce et les banque jouent un rôle économique et social d'une grande importance. Le marchand est le prototype de l'individu moderne, l'homme dont les ambitions débordent les cadres établis, l'homme cosmopolite par excellence, faisant de son intérêt personnel le mobile de ses actions, fût-ce au détriment «bien général». L'Eglise ne s'y trompe pas, qui essaie de s'opposer à son influence croissante avant de céder du terrain au fur et à mesure que la nécessité sociale du commerce se fait plus saillante. Malgré certaines lacunes, J. Bwrekhardt montre l'avènement de cette notion nouvelle d'individu qui manifeste pour certaines couches sociales privilégiées au plan économique et politique l'amorce d'une distension du continuum des valeurs et des liens entre les acteurs. Au sein de ces groupes, l'individu tend à devenir le foyer autonome de ses choix et de ses valeurs. Il n'est plus porté par le souci de la communauté et le respect des traditions. Certes, cette prise de conscience qui accorde une marge d'action presque illimitée à l'homme ne touche qu'une fraction de la collectivité. Essentiellement des hommes de la :ville, des marchands, des banquiers. La précarité du pouvoir politique dans ces Etats italiens amène également le prince à développer un esprit de calcul, d'insensibilité, d'ambition, de volontarisme bien propre à mettre en avant son individualité. Louis Dumont souligne à juste titre que la pensée de Machiavel, expression politique de cet individualisme naissant, marque une "émancipation du réseau holiste des fins humaines »ta. (Page 41)

de l'individualisme naissant, celle de l'artiste. Le sentiment d'appartenir au monde et non plus à sa seule communauté d'origine est intensifié par la situation d'exil où se trouvent plongés des milliers d'hommes du fait des vicissitudes poli tiques ou économiques des différents Etats. D'imposantes colonies d'exilés se créent dans les villes italiennes, celle des Florentins à Ferrare, par exemple. Loin de s'abandonner à la tristesse, ces hommes écartés, de leurs villes natales, de leurs familles, développent le sentiment neuf de leur appartenance à un monde plus largo. L'espace communautaire est devenu trop étroit à leurs yeux pour prétendre enfermer leurs ambitions à l'intérieur de ses seules limites. L'unique frontière admise par ces hommes de la Renaissance est celle du monde. Ce sont déjà des individus, même s'ils continuent à maints égards à appartenir à une société où les liens communautaires demeurent puissants. Ils ont acquis an regard des liens antérieurs un degré de liberté auparavant impensable.

Au XVe siècle, le portrait individuel, détaché de toute référence religieuse, prend son essor dans la peinture aussi bien à Florence ou à Venise qu’en Flandre ou en Allemagne. Le portrait devient un tableau à lui seul support d'une mémoire, une célébration personnelle sans autre justification. Le souci du portrait, et donc essentiellement du visage, prendra une importance grandissante au fil des siècles (la photographie relayant la peinture ; ainsi le nombre de papiers d'identité, chacun agrémenté d'une photo, dont nous disposons aujourd'hui. L'individuation par le corps s'affinant ici par l'individuation par le visage.

Pour comprendre cette donnée, il faut rappeler que le visage est la partie du corps la plus individualisée, la plus singularisée. Le visage est le chiffre de la personne. d'où son usage social dans une société où l'individu commence lentement à s'affirmer. La promotion historique de l'individu signe parallèlement celle du corps et surtout du visage.

La montée de l'individualisme

Corollaire à ce développement de l'individualisme en Europe occidentale, la glaire s'attache à des hommes de plus en plus nombreux : Ies poètes jouissent de leur vivant d une renommée considérable. Dante ou Pétrarque en sont l'illustration. Autre trait révélateur, l'apparition de la signature sur les œuvres peintres .Les créateurs du Moyen Age demeurent dans l'anonymat, fondus dans la communauté des hommes, tels les constructeurs de cathédrales. En revanche, les artistes de la .Renaissance impriment leurs œuvres de leur sceau personnel. Dans son ouvrage sur Le grand atelier d'Italie, André Chaste note que « dans la seconde moitié du xve siècle, l'auteur de tableaux tend à se présenter lui-même avec moins de discrétion qu'autrefois. C'est le moment où la signature commença à être proprement affichée sous la forme du cartellino (feuille ou tablette présentant le nom de l'artiste ou d'autres indications sur l'exécution de l’œuvre). On trouve aussi l'insertion fréquente du portrait de l'auteur dans l'angle droit de la composition, comme le fit Botticelli dans L''Adoration, des Mages, des Médicis (1476, environ). Ces traits nouveaux qui abondent après 1460 révèlent apparemment une conscience plus nette de la personnalité"17.
L'homme anatomisé

Indice fondamental de ce changement de mentalité qui autonomise l'individu et projette une lumière particulière sur le corps humain : la constitution du savoir anatomique dans l'Italie du Quatgocenlo, dans les Universités de Padoue, de Venise, de Florence' essentiellement, marque une mutation anthropologique saisissante. Avec les premières dissections officielles, au début du XVe siècle, puis la banalisation relative de cette pratique dans le XVI - XVIIe européen se joue l'un des moments clés de l'individualisme occidental. Dans l'ordre de la connaissance, la distinction faite entre le corps et la personne humaine traduit simultanément une mutation ontologique décisive. C'est à l'invention du corps, dans l'épistémè occidental qu'aboutissent ces différentes procédures19.

Auparavant le corps n'est pas singularisé du sujet auquel il prête un visage. L'homme est indissociable de son corps, il n'est pas encore soumis à ce singulier paradoxe d'avoir un corps. Pendant toute la durée du Moyen Age, les dissections sont interdites, impensables même.
4. Louis Chauvel : « Les classes moyennes à la dérives » - Le Seuil – 2006

C'est ici que se révèle la contradiction profonde des valeurs de l'individualisme cométhéen des classes moyennes, dès lors que l'affaissement de la courbe de la croissance économique ne permet plus d'entretenir son expansion démographique : en proposant un modèle d’émancipation sans les moyens de l'assumer, il produit au sein des classes populaires une déstabilisation profonde, voire génère des envies sans souvissement possible, ou de profonds ressentiments. A l'alliance des classes moyennes et populaires possible dans la phase d'expansion - une configuration qui permit à François Mitterrand d'être deux fois le premier candidat ouvrier et employé dès le premier tour des présidentielles — succède une autre où les classes moyennes l'«individualisme humaniste» se trouvent bien seules avec des idées généreuses qu'elles semblent paradoxalement bien incapables de partager. D'une certaine façon, il a été assez criminel de faire croire à la plupart des employés et ouvriers qu'ils seraient bientôt eux aussi membres des classes moyennes, alors qu'ils continuent à ne disposer que de 1300 euros de salaire mensuel net pour un emploi à temps plein pour satisfaire des aspirations de classes moyennes. Ainsi, de nombreuses innovations des classes moyennes particulièrement pertinentes pour ceux qui ont les moyens d'en assumer les choix n'ont en rien servi le bonheur des groupes sociaux plus modestes lorsqu'elles se sont diffusées vers eux. Il en est ainsi des nouvelles formes familiales, comme par exemple la fondation de familles recomposées. Pour les inventeurs de cette nouvelle structure complexe où au bout du compte les enfants peuvent disposer à la limite de plusieurs pères et mères et d'un réseau familial d'autant plus étendu et diversifié, il peut s'agir d'un véritable enrichissement, à condition de disposer des moyens permettant d'entretenir ce réseau: résidences secondaires accessibles et vastes, personnel de service, de garde et d'éducation de la progéniture, d'automobiles monospaces, sans compter l'assurance et la créativité nécessaires à stabiliser et à reconstituer des repères fluctuants. Une telle innovation sociétale dans ces contextes socioéconomiques : psychologiques moins affermis peut au contraire avoir des effets délétères, en raison des souffrances et des frustrations permanentes liées à l'incapacité à vivre au jour le jour une structure exigeant un luxe de moyens. Démocratiser les aspirations des classes moyennes sans donner les moyens qui vont avec est ainsi une source majeure de déstabilisation sociale. Nous payerons longtemps cette erreur.

Il en résulte un malaise profond au sein des catégories situées en deçà du niveau des classes moyennes inférieures, dont les frustrations exacerbées produisent un champ de tensions très ambivalent. Ce nœud de contradictions atteint la crédibilité même du nouveau modèle d'individualisme promu par les nouvelles classes moyennes, notamment dans leur capacité à convaincre les classes populaires du bien-fondé des intentions sous-jacentes.

Qu'il s'agisse des goûts musicaux, des modes de vie, des modèles vestimentaires ou alimentaires (du Jean's au barbecue)3, de la libération des femmes et de leur reconnaissance dans l'ensemble des aspects de la vie sociale (exception faite de leur participation à la vie politique au plus haut niveau, qui leur est toujours refusée), mais aussi des normes morales et comportementales (de la contraception à la libération de la sexualité) ou des transformations de la structure familiale permises par le divorce et les diverses recompositions, les classes moyennes ont inventé un tout nouveau rapport au monde et des formes sociales nouvelles, destinées d'emblée à se diffuser vers les catégories les plus élevées, mais aussi les plus modestes. Ce modèle de valeurs et de comportements des classes moyennes est fondé avant tout sur une représentation libératoire de l'individu en continuité avec la « critique artiste » 4 qui avait caractérisé 1968. Chacun a le devoir, dorénavant, de faire fi des pressions sociales externes exercées par quelque pouvoir que ce soit, pour mener sa vie comme l'artiste compose son oeuvre. (...) ceux qui ne se réaliseraient pas de la sorte seraient des ratés de l'existence, à commencer par les bourgeois conservateurs, (…) aliénés dans le corset des anciennes valeurs que d'autres - les parents, le curé, les voisins - avaient choisies pour eux. Ce modèle relevait pas simplement d'un choix personnel : il comporte encore aujourd'hui une dimension d'injonction collective à portée universelle, qui reflète un univers politique demeuré 25 ans après 10 mai 1981 d'une grande spécificité. L'antiracisme, l'antiho-mophobie, la tolérance généralisée, l'ouverture mentale à toutes influences nouvelles, voilà autant d'éléments spécifiques du nouveau modèle d'ouverture culturelle qu'il s'agissait d'offrir à tous.

Contradictions et déstabilisation du nouvel individualisme

Si ce modèle d'individualisme présente un intérêt en termes d'ouverture à l'autre, de tolérance, d'inventivité, s'il est susceptible de faire émerger de nouveaux modèles sociaux (dont l'homoparentalité et le mariage gay sont au nombre des développements les plus récents), il se confronte aussi à de profondes contradictions, d'autant plus insupportables que le ralentissement économique ne peut le les exacerber. On connaît la critique conservatrice qui porte pourtant tout sur le rôle de l'autorité dans la culture 1968 : si chacun est maître de déterminer seul les valeurs permettant de juger de son propre destin, on saisit mal de qui peut provenir l'autorité de juger de ce qui est bon ou mauvais dans l'absolu, d'où un relativisme généralisé où chacun reconstruit en permanence le piédestal sur lequel il pourra poser sa propre statue. Le désordre social serait l'aboutissement naturel de cette indétermination : comment «tenir" une classe d'école en posant de tels principes ? Telle n'est certainement pas la plus forte contradiction, car nous pourrions imaginer qu'au niveau supérieur de développement social et humain où nous entraîne le nouveau modèle, nous serons en mesure de mettre en adéquation nos actions et une forme plus élaborée d'ordre social.

Un problème plus profond est celui de la déhiérarchisation supposée par le modèle, et nous affrontons là une réelle contradiction, dès lors que la croissance et l'expansion des classes moyennes ont disparu et ne permettent plus d'honorer la promesse d'une moyennisation ouverte à 80 % ou plus encore de privilégiés potentiels. Le vrai problème apparaît lorsque les nouvelles classes moyennes salariées prétendent émanciper les classes populaires en imposant la vision de l'égalitarisme et de l'individualisme qui leur est propre, dans un contexte économique où les places au sein des classes moyennes sont, pour les enfants des classes populaires, déplus en plus chères. Lorsque les classes moyennes n'ont plus la légitimité intrinsèque de ceux qui incarnent le « sens de l'histoire » comme au temps de l'expansion, la contradiction est tout aussi bru tale.

Toutefois la pire des contradictions est ailleurs. Elle n'est pas vécue par les classes moyennes elles-mêmes, mais par les catégories situées en dessous d'elles, dès lors qu'elles ont adopté le système de représentations de l'individualisme radical élaboré par les groupes intermédiaires sans recevoir pour autant les moyens qui allaient avec. Des frustrations qui en résultent découle une incapacité croissante des classes moyennes à convaincre le peuple et à le maîtriser. Une typologie des individualismes permet de le comprendre, en généralisant les visions de l'individualisme proposé par Robert Castel.



5. François de Singly, professeur de sociologie à la Sorbonne

Une régression anti-individualiste

Souvent, il y a confusion entre le libéralisme économique et l'individualisme. Cela est de nouveau perceptible par exemple dans les propos de Thierry Lefebvre lorsqu’il affirme que le mouvement contre le CPE est une «résistance à l'individualisme des sociétés modernes» (le Monde, 18 mars 2006). Se tromper ainsi dans le nom de l'ennemi n'est un service à rendre ni à ceux et celles qui luttent contre l'extension des contrats précaires ni à ceux et celles qui veulent comprendre le monde actuel. Si l'individualisme était à ce point un ennemi, pourquoi Jean Jaurès aurait écrit dans Socialisme et liberté en 1898 : «Rien n'est au-dessus de l'individu. Le socialisme est l'individualisme logique et complet.».

La question n'est pas d'opposer le collectif et l’individu ; elle porte sur la conception de l'individu. Pour nous, à la suite de Jaurès et de toute l'histoire de la philosophie occidentale, une «bonne société» est une société qui permet à tous ses membres, et pas seulement aux plus riches et aux mieux dotés, de pouvoir développer toutes leurs capacités. Ainsi entendu, «l'individualisme est un humanisme». "N'est-ce pas ce que Bernard Thibault défend aussi, lorsqu'il dessine une des cent raisons d'être optimiste (Le Monde 2, 14 janvier 2006) : «La CGT souhaite permettre à chacun de réaliser ses propres espoirs. C'est déjà beaucoup. Cela, pour moi, s'appelle l'humanisme.»

Or le CPE n'est pas compatible avec une telle conception d'un individualisme humaniste. La logique du marché et du capitalisme tend à imposer aux individus des contrats peu équilibrés. Beaucoup de jeune sont l'impression qu'ils vont «être à la merci» de l'arbitraire des patrons ou des chefs. Et ils refusent. Ils ne veulent pas être considérés comme des objets, des produits jetables, avec raison. Ils le font donc - en référence, explicite ou non, à une autre conception de l'individu, qui a le droit pour se construire à une certaine stabilité identitaire. La «sécurité ontologique» à laquelle aspire tout individu requiert des conditions objectives. On le voit avec le CPE, la lutte contre l'insécurité n'est pas du côté du Premier ministre, ni de son ministre de l'Intérieur. Elle est de l'autre côté, avec des jeunes (et des moins jeunes) qui ont le droit à un travail avec une certaine stabilité.

C'est nécessaire pour qu'ils puissent avoir par exemple, s'ils le veulent, une vie découplé, une vie de famille. Les mêmes groupes qui se désolent que ces jeunes aient reculé l'âge du premier enfant font tout pour que ces hommes et ces femmes, au nom de la

Devenir responsable d'un enfant demande une certaine stabilité...

Défendre des individus déplaçâmes à souhait ne dessine aucun projet positif pour ces individus, ballottés et insécurisés.

flexibilité, n'aient pas un «vrai» travail. Qui est alors responsable de ce faible engagement dans la parentalité ? Devenir responsable d'un enfant demande des conditions d'une certaine stabilité, y compris professionnelle, ce qu'on nommait il y a peu encore une «installation» dans la vie. Défendre des individus déplaçables à souhait ne dessine aucun projet positif pour ces individus, ballottés et insécurisés. Contrairement au sociologue Zygmunt Bauman, je pense que les individus ne rêvent pas de n'importe quelle «liquidité». Ils n'apprécient pas tout ce qui est fugace, éphémère. L'individualisme positif, c'est l'idéal d’un monde où les engagements, les liens seraient choisis et non imposés. C'est la conception aussi bien de l'amour que de l'élection démocratique. Or qui pourrait affirmer que le CPE est un «lien choisi» par les jeunes ? Non, ces derniers le vivent, dans l'anticipation, comme un lien obligé, un «mariage forcé» des jeunes avec l'entreprise, mariage avec droit de répudiation pour le plus fort. C'est un projet contraire à l'histoire occidentale de l'individu et aux idéaux de la Révolution française : faire en sorte que chacun soit maître de son destin personnel. C’est une régression anti-individualiste. Mais, comme Jaurès pourrait nous le rappeler, étant, donné les rapports de force à l'intérieur d'une société capitaliste, les individus ne peuvent se défendre en tant qu'individus que par la médiation de luttes collectives. Les féministes n'ont obtenu que les femmes aient enfin la maîtrisé de leur corps (et non pas l'Etat, et leur mari) qu'en se re­groupant et en luttant ensemble. A leur tour, les jeunes défilent en réclamant : «Notre avenir nous appartient» Ils demandent seulement les conditions pour pouvoir exister à titre personnel, pour ne pas rester dépendants encore et encore de leurs parents(et encore pour ceux qui peuvent avoir ce support). Ces luttes défendent une conception d'un individu qui refuse d'être sous la coupe d'un pouvoir arbitraire. L'insécurité du CPE, c'est la restauration de « la loi de certains contre presque tous», de la loi de la jungle. Cela semble être le principe du libéralisme. Ce n'est pas celui, répétons-le de nouveau tant la confusion est forte, de l'individualisme humaniste.

Dernier ouvrage paru : L'individu est un humanisme, éditions de l'Aube, 2005.

II – INDIVIDUALISME(S) EN EUROPE


6. Pierre Brechon : « Les individualismes en Europe » - Projet n° 271 – 2002 – pages 54 à 59
L' individualisme est souvent identifié avec l’égoïsme et avec une attitude consistant à ne penser qu'à soi, à toujours agir en fonction, de son intérêt immédiat. Je voudrais montrer que la tendance dominante dans les sociétés européennes ne réside pas d'abord dans la montée d'un individualisme égoïste, calculateur, étroit, mais plutôt dans là montée de l'individualisation. La place de l'individu comme acteur autonome, comme personne ayant prise sur sa vie devient centrale. On passe d'une situation où les individus étaient, contraints, sous des institutions diverses et variées, à une situation où les personnes sont davantage maîtres de décider de leur devenir.

Il n'est cependant pas simple de repérer les tendances lourdes d'évolution de la société européenne, très complexe et composite. Les divers groupes et milieux n'évoluent pas tous dans le même sens. Les différences nationales restent très fortes en Europe. S'il y a des évolutions que l’on retrouve dans presque tous les pays, les cultures gardent des spécificités. Chaque pays connaît aussi des différences régionales, des écarts selon le genre, les classes d'âge et les générations : hommes et femmes., jeunes et vieux ne partagent pas en tous domaines les mêmes valeurs. Il y a des groupes sociaux très contrastés : des riches et des pauvres, des gens qui ont fait des éludes universitaires et des illettrés, des fonctionnaires dont l'emploi est garanti jusqu'à la retraite, des personnes en situation d'emploi précaire et des chômeurs, des travailleurs indépendants, des cadres supérieure, des employés et des ouvriers. On peut encore ajouter les gens de droite et ceux de gauche, les catholiques plus ou moins fervents, les membres d'autres religions, les indifférents et les athées, Tous ces groupes n'ont pas le même rapport à l'individualisation et à l'individualisme. Entre un jeune des banlieues, sans beaucoup d'espoir de futur professionnel et un jeune de « bon milieu », étudiant, dans une grande école, les différences sont multiples dans leur vie quotidienne, leurs cultures et leurs valeurs.

Pour interpréter les évolutions contemporaines, je m'appuie notamment sur les résultats des enquêtes sur les valeurs des Européens, à partir d'échantillons représentatifs de population, Elles tentent de mesurer ce que les gens croient, quelles sont leurs valeurs, ce qui les fait vivre. Dans les principaux domaines de valeurs, quelles formes d'individualisme peut-on repérer aujourd'hui ?
En fait, le sens de la famille a changé. Elle n'est pas perçue comme une institution, elle est construite par les membres du couple, fondée sur l’amour mutuel que se portent deux personnes, que l’on appelle époux, conjoints, partenaires, amis, compagnon et compagne, ou parents. Le vocabulaire est flottant à l’image des situations familiales vécues, beaucoup plus plurielles. Partout en Europe, la première préoccupation est de réussir son couple et sa vie familiale. Chaque individu doit y trouver son compte, la femme aussi bien que l'homme. L'idéal du partage des tâches entre hommes et femme est clairement affirmé, sinon vécu. Hommes et femmes veulent partager les rôles professionnels mais aussi les tâches ménagères et éducatives.

Pour le succès du couple et du mariage, l’important est, selon les Européens, de se respecter, d'être tolérant, s'apprécier, être fidèle à l’autre, discuter les problèmes lorsqu'il y en a tout est dans la communication. A l'inverse, ce qui est matériel, le revenu, les conditions de logement, être de même milieu social, avoir les mêmes idées politiques ou religieuses, tout cela est considéré comme secondaire. Chacun s'affirme autonome et original. Si on s’aime, il n'y pas besoin d’être identique, l’essentiel est de faire l’effort de se rencontrer, d'éprouver qu'on a envie de rester ensemble malgré des différences. Celte vision du succès du couple, fondée sur la communication interpersonnelle, se retrouve dans tous les pays européens.

Un véritable culte de l'épanouissement s'est développé aujourd'hui. Du coup. dans le domaine familial, on ne reste ensemble que si on réussit à trouver le bonheur dans sa vie de couple ; si au contraire la vie commune devient trop conflictuelle, peu épanouissante, on se séparera. Non pour rester célibataire mais pour former un nouveau couple, une nouvelle famille, en espérant enfin accéder au bonheur auquel on estime avoir droit, Cette famille idéalisée contemporaine, qui don faire le bonheur d’ego, est une réalité très fragile. Les déceptions sont parfois à la hauteur des attentes très fortes, peut-être trop fortes. L’individualisme fait à la fois la grandeur des sociétés contemporaines et leur fragilité.

En matière de vie privée, chacun revendique de vivre comme il l'entend. La tolérance s’impose. La société n'a pas à nous imposer nos choix. « Le mariage, si je veux, quand je veux », et mon voisin peut vivre aussi comme il l'entend, marié ou célibataire, volage ou pas, homo, bi ou hétéro ; ses pratiques sexuelles ne me regardent pas. Tout est permis en matière de vie privée et de sexualité tant que cela n'a pas de conséquence sur les autres. Chacun adopte la morale qu’il veut. Cela ne signifie pas que l'individu vive sans valeurs et sans idéal. Dans leur propre vie privée, les Européens, qui croient beaucoup, comme on l’a vu, à la vie familiale, se donnent des valeurs. 84 % trouvent que la fidélité conjugale très importante pour la réussite du couple. Cette valeur fidélité remonte même chez tes jeunes dans la plupart des pays européens. Ils ne croient pas à la sexualité la plus débridée, sans affection et sans amour. Ils veulent construire un couple sur des interrelations riches, sur un dialogue fort, qui suppose la fidélité. L’infidélité, si elle survient, doit aussi pouvoir se dire. Elle risque fort de conduire au constat qu’il vaut mieux se séparer ; l’infidélité sera sou­vent considérée comme la marque de l'échec du couple.

Recherche de l'épanouissement professionnel, sans oublier les loisirs

Après la famille, le second domaine qui apparaît dans le palmarès des valeurs est celui du travail. Il faut réussir et sa famille et sa vie profession­nelle pour être pleinement comblé. Dans une « société de consommation » où les individus ont davantage qu'avant des moyens de vivre et de consommer, y compris des produits considérés autrefois comme futiles, le salaire reste un élément important de la réussite professionnelle. Mais les attentes ne se résument pas à un travail gagne-pain. Le bon travail doit épanouir l'individu, permettre le développement de la personne et la prise de responsabilités. Les cinq attentes les plus fortes qui ressortent des enquêtes, à des niveaux voisins, sont un bon salaire (davantage attendu dans les pays les moins riches de l'Europe de l'Est qu'à l'Ouest), une bonne ambiance de travail, un travail qui donne le sentiment de réussir quelque chose, la sécurité de l'emploi et un travail intéressant. Curieusement, les Européens sont assez, satisfaits de leur travail.

Malgré l'intensité des attentes professionnelles, le travail n'est pas le tout de la vie. Les loisirs se sont fortement développés. Beaucoup affirment que le travail ne doit pas tout envahir. Il faut préserver du temps pour la réalisation de soi, pour les loisirs, la culture. Il semble important de s'occuper non seulement de développer son intellect, de se cultiver, mais aussi d'entretenir son corps, de chercher à rester jeune dans son apparence. Le culte de la réalisation personnelle - que l'on vit à plusieurs, dans une sociabilité amicale - s'exerce à la fois dans la famille, dans le travail, dans les loisirs. Les gens souhaitent trouver des liens sociaux, des petits groupes amicaux, des relations cordiales.

Morale et relations sociales

Pour savoir ce qui est bien ou mal, 61 % des Européens considèrent surtout les circonstances et seulement 28 % se décident selon des lignes directrices intangibles. Beaucoup veulent juger dans chaque cas, en fonction du concret et non pas des grands principes. Le jugement moral s'individualise. La morale est relativiste, chacun « se la concocte ». La société ne saurait me l'imposer. D'où l'importance d'être tolérant face à des choix très différents des miens, sinon la société serait très conflictuelle. Dans le palmarès des qualités à inculquer aux enfants, ce qui vient en tête des réponses européennes, c'est la tolérance et respect des autres, le sens des responsabilités et, quand même, les « bonnes manières » qui présentent l'avantage aux yeux des parents de faire des êtres adaptés à une société.

La tolérance doit particulièrement se manifester à l'égard du respect de la vie privée des individus. La permissivité s'impose en matière de mœurs. L'homosexualité, par exemple, est considérée comme une forme de relation sexuelle que l'on n'a pas à condamner par principe, du fait de la liberté de comportement des individus. Par contre, pour tout ce qui concerne l'ordre public, des règles sont nécessaires, on veut de l'ordre. Le vivre ensemble doit être régulé. La police, dont l'image est bonne dans pratiquement tous les pays européens, doit intervenir pour éviter la petite délinquance et contrôler les incivilités.

Quasiment tous très tolérants « en principe », les Européens sont moins nombreux à accepter concrètement les « autrui dérangeants ». Nombre d'entre eux ne veulent pas avoir comme voisins des gens déviants, des drogués (56 % de rejet), des alcooliques (46 %), des personnes ayant un casier judiciaire (34 %), qui pourraient troubler leur vie privée. Les déviants ne sont pas rejetés pour des raisons de principe, mais par crainte des nuisances. Tolérants mais sélectifs dans leurs relations de voisinage, les Européens veulent pouvoir se faire des amis, se choisir un cercle de relations. Ils sont d'ailleurs prêts à se déplacer assez loin de leur habitation pour rencontrer des amis ou pratiquer en petit groupe leurs loisirs, alors qu'autrefois on se limitait aux solidarités de voisinage, quasi imposées.
7. Michel Bozon : « sociologie de la sexualité » - Nathan Université – 2002

peut-on parler de révolution sexuelle ?

Deux discours contradictoires et complices coexistent sur les changements sexuels des dernières décennies, qualifiés pour des raisons différentes de « révolution sexuelle ». D'un côté, la sexualité contemporaine est dénoncée car elle entraînerait le nomadisme sexuel des individus, la tyrannie du plaisir et du désir, la permissivité et la promiscuité. L'affirmation de soi des femmes, qui ne sauraient plus rester à leur place et ne respecteraient plus les rôles naturels des hommes, entraînerait la « dévirilisation » de ces derniers. Ce discours conservateur est particulièrement fréquent dans les pays anglo-saxons, où la défense de la morale sexuelle et des valeurs traditionnelles de la famille sert d'étendard politique et religieux : le simple usage des termes de permissivité et promiscuité, difficiles à traduire en français, illustre la réprobation à l'égard des changements.

En renversant la grille de lecture, on peut au contraire lire positivement les transformations contemporaines et y voir une révolution sexuelle, consacrant enfin le droit au plaisir, la libération des minorités sexuelles et l'égalité sexuelle entre femmes et hommes dans le cadre d'un accès généralisé à la contraception ; selon cette interprétation quelque peu « messianique », c'est au contraire la période précédente qui doit être considérée comme un âge de répression, d'hypocrisie et de tabou. Les tenants de cette interprétation sont prompts à qualifier de révolutionnaire toute nouveauté comme le viagra, échangisme ou le cybersexe.
8. Desplanques G., Saboulin (de) M. : « Mariage et premier enfant : un lien qui se défait », Economie et statistique (INSEE), n° 187, avril 1986
9. S. Baugam : « Les formes élémentaires de la pauvreté » PUF.

C'est plutôt le relativisme religieux qui progresse, dans une ouverture aux religions, exotiques. Les valeurs religieuses se transmettent de plus en plus mal, parce que les parents ressentent moins la nécessité d'une telle éducation religieuse. Beaucoup ont, pour tout bagage religieux, ces bribes de connaissances données par l’école ou les médias. Dans cette situation de faible connaissance, chacun se bricole ses propres références, une grande incertitude. La méconnaissance des systèmes religieux, la que chacun prend aussi avec les discours religieux officiels, tout cela conduit au grand bricolage individualisé, incertain et possibiliste.

Si l’on assiste partout à un mouvement d’individualisation, celui-ci n’induit pas nécessairement le développement d’un individualisme. Nos sociétés ne sont pas plus égoïstes qu’autrefois, il y a autant de solidarités vécues, peut-être davantage du fait des systèmes de Sécurité sociale et de correction des inégalités, certes très imparfaits, mais qui n’existaient pas il y a un siècle. Les Européens ne veulent pas faire « tout ce qu’ils veulent » en ne pensant qu’à leur intérêt strictement personnel. Très ouverts à autrui en principe, ils sont en pratique assez sélectifs dans leurs relations familiales et amicales.

Mais la grande nouveauté est la distance prise avec les institutions, qu’on ne veut plus suivre de façon conformiste, pour pouvoir choisir son avenir et son destin sans qu’une société, un Etat ou une religion ne l’imposent de l’extérieur. Nous entrons dans l’ère des bricolages individualisés, dans des sociétés où la régulation se fait moins par de grandes institutions imposées, mais par la richesse des interrelations sociales. C’est dans l’expérimentation collective que désormais notre société vit ses transformations, sur la base de quelques repères provisoires. L’ère de l’individualisation est aussi celle des institutions fragiles, qui se doivent d’être modestes si elles veulent encore sens.

10. DONNEES STATISTIQUES

Sur l’évolution des valeurs et normes sociales (fidélité, respect de l’ordre, tolérance à l’égard de l’homosexualité, .. en Europe)

Revue FUTURIBLES n° 277 – Juillet-Août 2002

III – CONSTRUIRE L’INDIVIDU : EXEMPLES

11. D. Riesman : « La foule solitaire » - Arthaud, 1964 – pages 151 à 153

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