Introduction : explorer le dépassement de la territorialité





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L’interterritorialité : pistes pour hâter l’émancipation spatiale.

Martin Vanier


professeur de géographie et aménagement

UMR PACTE 5194, laboratoire TERRITOIRES

Université de Grenoble I

Institut de Géographie Alpine


Introduction : explorer le dépassement de la territorialité



« Un peu de territorialité crée de la société et de la solidarité, beaucoup de territorialité les assassine » (Brunet, Ferras & Théry, 1992). A partir des années 1970 la société française - elle n’est certainement pas la seule dans ce cas - s’est livrée aux délices de la territorialité. D’abord vécue comme une revendication sociale, celle de groupes bousculés par des logiques englobantes et niant leur identité, la territorialité est devenu le sujet d’étude et d’observation de chercheurs bientôt réunis dans des « sciences du territoire » (Debernardy & Debarbieux, 2003), avant que l’acteur politique n’adopte avec ferveur le principe de territorialisation de toutes ses actions. Le « tout territorial » est un bel exemple de ces percolations fameuses qui, du social au scientifique, et du scientifique au politique, produit un paradigme, un référentiel, voire une idéologie.

L’idéologie territoriale, souvent opposée à une mondialisation qui serait aveugle des territoires, traverse et structure tous les champs de la société française et de ses actions. Le mot « territoires », qui rappelait une aventure coloniale faite de pénétrations armées, de tracés au cordeau et de cantonnements forcés, a endossé ensuite une belle panoplie de vertus, de la démocratie à l’authenticité, de la pertinence à l’efficacité, de la solidarité à la proximité. Parallèlement, on sait quel chemin le concept a parcouru en sortant relativement peu étoffé de ses disciplines originelles, le droit et l’aménagement (sans oublier l’éthologie), pour faire le bonheur des sociologues, des économistes, des urbanistes et des politistes, sous l’impulsion décisive des géographes, (Di Méo, 1998).

Que nous soyons, encore et toujours, des êtres territoriaux, nul ne peut en douter, à condition toutefois de laisser une large place à d’autres rapports à l’espace - selon les conditions sociales, économiques, culturelles, générationnelles des êtres en question. Territorialisés, nous l’étions déjà avant que le paradigme territorial soit forgé et occupe tout le terrain, et nous le serons sans doute encore lorsqu’il aura laissé la place à son successeur, construit par exemple à partir du concept rénové de lieu (Bourdin, 2000), à moins que le réseau n’ait pas dit son dernier mot (Ollivro, 2000).

Cependant, la société contemporaine ne saurait s’enfermer dans des représentations largement instrumentalisées et parvenues à une telle maturité qu'elles ont désormais la force de politiques publiques (Faure, 2002). Les politiques territoriales, quels que soient les domaines où elles s’affirment, ne précèdent pas la société, mais l’accouchent. Or, pendant que la territorialisation bat son plein, le laboratoire social déborde les territoires, non pas seulement dans leurs formes concrètes, mais dans leurs principes mêmes. C’est du moins l’hypothèse prospective dont on partira ici pour explorer le dépassement du principe de territoire et le renouvellement de la territorialité (Debarbieux, Vanier, 2002).

Ce dépassement et ce renouvellement, on se propose de les reconnaître d’abord dans les pratiques sociales, individuelles et collectives, lesquelles intègrent l’économique qui n’est après tout qu’une des formes de la phénoménologie sociale. L’observation sociologique conduit à défendre la thèse d’une ère nouvelle de l’interterritorialité sociale. Un ensemble de propositions interprétatives allant dans ce sens ont déjà été énoncées par différents auteurs, notamment sociologues (I).

Vient alors le processus de reconnaissance par le politique de ces nouveaux rapports à l’espace, qui prépare l’adaptation de ses dispositifs de contrôle et de régulation à un complexe socio-éco-spatial qui change vite. Ni l’internationalité, ni l’intercommunalité ne sont des formes nouvelles d’interterritorialité, loin s’en faut. Mais dans le fil d’une histoire politique de l’interterritorialité qu’il faudra rappeler à grands traits, on avancera qu’une nouvelle phase pourrait advenir qu’annoncent quelques objets institutionnels émergents (II).

Entre le socio-économique et le politique, ou encore entre la production sociale et sa formalisation institutionnelle, comment faire l’économie d’une installation théorique qui, dans son effort de généralisation et de modélisation, facilite le renouvellement des représentations dont tout procède ? On tentera donc en conclusion l’énoncé des principales figures de l’interterritorialité, de avec l’objectif revendiqué de contribuer à sortir le politique du « tout territorial » et de hâter ainsi l’émancipation spatiale d’une société qui le précède toujours.

I. La société s’interterritorialise

L’interterritorialité comme pluralité

Il paraît que la prospective se nourrit de « signaux faibles » ; en voici un : durant la décennie 1990, la catégorie statistique des « communes multipolarisées » a connu la plus forte croissance, que ce soit en population totale (+ 50 %) ou en nombre de communes concernées (+ 60 %), , loin devant celle des « couronnes périurbaines » (respectivement + 35 % et + 37 %)1. Le phénomène statistique ne retient guère l’attention car les communes multipolarisées ne regroupent en 1999 encore qu’un peu plus de 10 % des communes, pour 5 % de la population totale et 3,1 % des emplois. Mais il y a bel et bien émergence vigoureuse d’un phénomène qui contredit discrètement le cadre conceptuel dans lequel on le mesure : dans une France urbaine en aires et en couronnes concentriques, s’esquisse comme une résille d’interterritorialité où résident des ménages soumis à des forces centrifuges. La métropolisation dessine, certes, des aires d’influence toujours plus intégratives, mais elle construit aussi des zones d’interface qui prennent de l’épaisseur et échappent à l’empire unique d’un bassin. Et si l’on veut parler de « territoires vécus », comme le titre la carte officielle2 des aires urbaines, c’est bien de cette pluralité de territorialités, au sein d’une population, au sein de ses ménages, voire même au sein des emplois du temps et de l’espace de ses différents individus, dont il faut alors rendre compte.

Jean Rémy l’a fait dès 1984, en proposant et explorant le concept de centration (Rémy, 1984) : « la centration suppose un lieu qui sert de point d’ancrage et de référence pour permettre à un groupe de se situer dans ses liens avec l’extérieur ». S’opposant à un modèle qui « comprend un rapport strict d’inclusion/exclusion, une frontière impliquant une fermeture, un emboîtement et une hiérarchisation, et qui correspond assez bien au quadrillage de l’espace par le politique » - on aura reconnu le modèle des places centrales - il y introduit le flou de l’interterritorialité, sans cependant en avancer le mot : « la limite, plutôt que d’être vue comme une frontière, peut être perçue comme un espace intermédiaire. Ce tiers espace est une intersection souple où l’on joue à la fois sur l’inclusion et l’exclusion… un lieu de transit et de médiation… à partir [duquel] on peut aller dans plusieurs directions à la fois… [et qui] permet de se définir par rapport à une pluralité de références extérieures ».

A partir de là, ne doit-on pas s’arrêter un instant sur ce renversement des valeurs sociétales de l’entre-deux ? Dans le paradigme d’une société industrielle, fondé sur la concentration et l’accumulation, et auquel la science de l’économie spatiale a, soit dit en passant, lourdement et précocement contribué, l’entre-deux est synonyme de périphérie, de marge, de lisière, voire de confins. Position productive résiduelle, elle ne vaut que dans un rapport de domination, de prédation ou de relégation, et les valeurs sociales qui l’ont assimilée n’investissent pas dans les vides . Toute différente est la valeur de l’entre-deux dans le paradigme transactionnel d’une société informationnelle, car alors, « il n’est plus possible de demeurer dans des territoires délimités, des cultures fermées, des identités closes » (Blanquart, 1997). En se référant à une autre épistémologie que celle de la toute puissante science économique, par exemple les sciences du vivant et les neurosciences, on trouve un tout autre intérêt au « travail synaptique » dans lequel l’entre-deux permet des émergences. Car « tel est l’entre : il lie et délie à la fois, il rend inter-essant. La vie et l’intelligence en dépendent. A la logique du trans- s’oppose celle de l’inter- » (id. page 148).

Une société d’archipel (Viard, 1994) n’est certes pas faite que de ces liens qui lui sont indispensables. On ferait une erreur par excès si l’on défendait l’idée d’une sorte de retournement du territoire, les entre-deux devenant les nouvelles places centrales de l’intermédiation. L’interterritorialité les valorise, mais la polarisation, même complexe, des métropoles l’emporte. Pourtant, même et peut-être surtout dans ces contextes de quasi monocentrisme, la pluralité des territorialités est devenu une des conditions de l’épanouissement des individus.

Elle s’exerce par exemple à travers les pratiques récréatives, touristiques, sportives de pleine nature (Bourdeau, 2004), de découverte ou d’expérience d’un exotisme de plus en plus familier, voire d’une pseudo-aventure, qui sont devenus si centrales dans les programmes de vie de catégories croissantes de la population occidentale. Ces temps récréatifs conduisent « ailleurs  pour la consommation, fut-elle factice, d’autres paysages, d’autres cadres de séjour, d’autres contextes géo-affectifs, recherchés pour leur diversité et leur complémentarité du quotidien urbain. Ces pratiques ne donneront pas toutes lieu à une telle densité de relations qu’on puisse parler automatiquement de territorialités, mais le principe de pluralité est une quête répandue. Par les liens familiaux entre des générations de plus en plus dispersées, y compris dans plusieurs pays, par les nécessités professionnelles, par les voyages et les traces qu’ils accumulent, nous prenons désormais plaisir à nous sentir chez nous dans – sinon appartenir à – plusieurs lieux ou territoires.

L’interterritorialité comme mouvement

La pluralité des expériences quotidiennes de références territoriales, qu’elles soient résidentielles, professionnelles, « servicielles », récréatives, ou autres, s’accompagne de plus en plus d’une pluralité des échelles. A la dissociation entre le domicile et le travail qui constitue une des grandes mutations socio-spatiales contemporaines3, s’ajoute désormais, depuis une ou deux décennies, l’accès massif à la grande vitesse, ferroviaire et aussi aérienne. Les migrations alternantes à grand battement ou les déplacements professionnels à grande distance, qu’ils conservent une fréquence quotidienne ou qu’ils en adoptent une autre, accentuent le bouleversement des horizons familiers, même si l’on peut débattre de la familiarité des lieux ainsi successivement vécus (Augé, 1992). « Dans une seule journée, nous sommes de plus en plus susceptibles d’être confrontés à des vitesses de déplacement extrêmement contrastées… La mutation effective de nos rapports à l’espace réside dans cette explosion du va-et-vient territorial… On constate d’une part l’instauration et la quotidienneté de territoires différents, d’autre part l’effondrement de la relation logique et unitaire qui existait entre l’espace et le temps » (Ollivro, 2000). (Aurais tu la page ?)

L’œil s’est habitué aux cartes chiffonnées dont les contours sont déformés par la rétraction des distances-temps, qui représentent notre nouvel espace-temps : Lyon, qui continue à ressentir l’effet TGV d’insertion dans l’espace quotidien de Paris (1h50) aussi bien que n’importe quelle grande banlieue (mal desservie) d’Ile-de-France, se découvre méditerranéenne avec Marseille à 1h30, et se prépare à se révéler alpine et piémontaise avec Turin à peine plus loin. L’espace-temps du TGV, qui plus est en voie d’européanisation, fait franchir un cap décisif à la discontinuité de l’interterritorialité. Mais elle y introduit surtout l’expérience de la mobilité. Jean Rémy en a fait le paramètre structurant d’une nouvelle définition de la ville et de l’urbanisation (Rémy, Voye, 1992), défendant ainsi le paradoxe de la ville non urbanisée et du rural en voie d’urbanisation. Mais il faut prêter attention au parcours même, et la territorialisation de la circulation, aussi éphémère et discontinue soit-elle.

Prendre au sérieux, par exemple, ces aires d’autoroute où l’on peut se restaurer, se récréer, faire des achats imprévus, donner des rendez-vous, faire sa toilette, dormir, prendre ses habitudes, appréhender un patrimoine local, visiter une exposition, tout en n’étant finalement que de passage. Prendre au sérieux les espaces de l’intermodalité, non seulement à travers les qualités techniques de leur aménagement et leur offre de services, mais aussi comme espaces sociaux. Prendre au sérieux alors les liens sociaux qui se tissent dans ces lieux dédiés à la mobilité parce qu’interterritoriaux, et les groupes qui peuvent s’organiser, comme les comités d’usagers sur les lignes de transport express régional de la grande région marseillaise. Prendre au sérieux les territorialités mouvantes qui s’exercent lorsque les densités résidentielles ne se superposent plus aux densités d’échange, et que le principe de formation de la ville est « non plus le bout à bout, l’adjonction locale du plein au plein, mais l’intercalation à distance, aux lieux de plus grande vacance territoriale […]. Comme si donc, au lieu de se présenter dans ses pleins, [la ville] advenait à distance d’elle-même, dans les écarts et les circulations, comme autant d’attestations de sa réalité encore mal vue d’être un espace de rapports  » (Bordreuil, 1995). (Aurais tu la page ?)

D’ailleurs, le phénomène n’est pas tant postmoderne et hyperurbain, que profondément ancré dans les pratiques spatiales les plus anciennes et les plus essentielles. Par exemple, avec Denis Retaillé (Retaillé, 1993) on comprend que le Sahel, loin des mutations contemporaines de la société française, est lui aussi un assemblage de lieux qui ne font « territoire » que dans la circulation, laquelle donne existence éphémère aux pistes et aux points de rencontre. Assemblage fragile, précieux, totalement étranger aux notions territoriales de limite, de périmètre et de surface, et moins de l’ordre du réseau, qui demanderait un minimum de matérialité, que de la « circulation faite espace ». Cet « espace mobile », selon les mots de Denis Retaillé, n’existe que par ses liens, y compris les plus lointains, comme ceux qui font dépendre les villages de la région de Kayes (Mali) des communautés immigrées à Paris (Lima, 2003). Quand on sait que le Mali, comme d’autres pays d’Afrique noire francophone, vit aujourd’hui à l’heure d’une paradoxale « recomposition territoriale » et du découpage de nouvelles entités administratives, on mesure à quel point les défis de l’interterritorialité, qui émanent de toutes sortes de phénomènes de mobilité, sont universels.

L’interterritorialité comme connexion

La mobilité n’est plus le seul moyen de résoudre les écarts et de vaincre les distances. Depuis le début du XXème siècle, la télécommunication ouvre les horizons. En la matière, chacun vit le saut considérable réalisé depuis une décennie du fait de l’Internet et la téléphonie mobile (Dupuy, 2002). En quoi ce saut nourrit-il l’interterritorialité ?

On est ici tout prêt de la figure spatiale du réseau, qu’il est courant de présenter comme une sorte d’alternative au territoire, plus ou moins transgressante des caractéristiques de ce dernier (Lévy & Lussaut, 2003). Le réseau connecte des lieux, donc des hommes, et tisse des liens, donc des « voies ». Organisation parfois discrète, au sens où elle supporte la discontinuité, et toujours sélective, puisque procédant dans l’étendue seulement à partir de lignes et de points, elle est vite soupçonnée de tendre à s’exonérer de l’espace : l’Internet serait virtuel, les infrastructures lourdes créeraient des « effets tunnel », la fracture numérique serait territoriale. Somme toute, le réseau jouerait souvent contre le territoire, et sa vertu première, la connexion, ne servirait donc pas la territorialité.

En réalité, à y regarder de plus près, l’espace transactionnel est profondément territorialisé, ou plutôt interterritorialisé (Beauchard, 2000). Non seulement il produit des lieux dans lesquels l’accumulation des échanges et des pratiques donne vie à un véritable patrimoine transactionnel dont l’identité finit vite par faire territoire, mais il exige la régulation et la gestion – fut-ce au nom de la gouvernance – qui organisent le contrôle et l’articulation de ces « plaques » : patrimoine, identité, appropriation, contrôle… bien des ingrédients de la territorialité sont donc réunis, même si d’autres sont évidemment contestés, comme le bornage et la finitude du système. Une société en réseau n’est donc pas une société a-territoriale, mais une société qui réinvente sa territorialité en la faisant entrer dans l’âge de la complexité : l’ubiquité virtuelle, l’expérience « locale-planétaire » (Beauchard, 2001), la reconnaissance interpersonnelle par affiliation et non plus par ancrage partagé, sont quelques-unes de ces nouvelles formes de territorialité que suscite la connexion aux réseaux en général, et aux réseaux d’information en particulier.

Formes nouvelles ? Même sans suivre entièrement Pierre Musso dans sa lecture saint-simonienne d’un « territoire invisible et artificiel de réseaux créés par les ingénieurs et les industriels, superposé au territoire visible et naturel des géographes et des historiens », on le rejoindra dans sa rétrospective qui nous rappelle que dès les années 1830 et le lancement de l’aventure ferroviaire, la métamorphose des territoires était engagée (Crozet & Musso, 2003). Depuis lors, c’est bien « d’articulation de flux et de lieux » dont il s’agit, produisant des territoires toujours plus « flous et glocaux », dans une logique d’ensemble qui mérite d’être qualifiée ici d’interterritorialité. La prospective qui en est proposée ne peut faire l’économie des territoires, si tant est qu’elle en soit tentée : « trois pistes sont esquissées ; la première viserait à créer des hubs socioculturels, c’est-à-dire à inventer des lieux de vie connectés à partir de projets intégrateurs ; la deuxième consiste à accompagner les hubs commerciaux ou logistiques afin de transformer des non-lieux en lieux de vie ; enfin une troisième piste s’ouvre notamment grâce aux réseaux de communication à haut débit : il s’agit de connecter les hyperlieux identitaires (les terroirs) pour leur donner la plus forte attractivité économique et une large ouverture par la connexion avec d’autres territoires, y compris lointains » (op. cit., p. 256).

L’émancipation interterritoriale

Plurielle, mobile, connectée : pourquoi parler d’émancipation à propos de l’interterritorialité ? En quoi ces qualités nouvelles de nos rapports à l’espace signifient-elles une émancipation sociale ? On s’autorisera ici un très rapide détour par l’évocation de l’histoire du tourisme et du temps de loisir, pour dire le sens de cette émancipation.

Le principe du tourisme et l’idée de loisir émergent, comme on le sait, d’une nouvelle division des temps sociaux structurée au cours du XIXème siècle par la révolution industrielle. Ils sont issus de l’idéal romantique et nourris de l’héritage des Lumières, avec la quête de l’universalisme, de la connaissance par l’expérience concrète, de l’accomplissement rousseauiste de la personnalité et son idéal de nature. Ils naissent d’aspirations nouvelles d’une classe d’aristocrates rentiers et de grands bourgeois éclairés, qui signent ainsi à la fois leur désir de différence en tant que groupe – et les conditions de la reproduction de cette différence – et leur volonté d’épanouissement individuel, selon les valeurs mobilisées.

Un siècle et demi plus tard, dans les sociétés industrielles avancées, le tourisme et les loisirs sont devenus des activités sociales de masse, développant des économies régionales exclusives, et structurant tous les temps de la vie (quotidien, hebdomadaire, saisonnier, etc.), au point d’avoir provoqué un vaste (et faux ?) débat sur « la fin de la société du travail ». Ce qui était l’apanage d’une élite et le signe de sa supériorité sociale a été conquis par la majeure partie de la société, et demeure une aspiration supérieure pour ses exclus. On parle généralement de « démocratisation » du tourisme et des loisirs, mais la présenter comme une émancipation sociale permet de mieux dire la conquête de libertés nouvelles par rapport aux contraintes du temps industriel. Peu importe que le tourisme et les loisirs représentent ou non des formes plus accomplies et plus épanouissantes de temps libre par rapport à celles que connaissaient antérieurement les sociétés agraires et rurales si souvent en fêtes. Il y a bel et bien eu émancipation par rapport aux hiérarchies d’usage des temps et des lieux voulues par la société bourgeoise industrielle (Viard, 2000 ; Huet & Saez, 2002).

On peut suivre la même logique à propos de la territorialité – à laquelle les pratiques de tourisme et de loisir contribuent d’ailleurs de plus en plus comme on l’a dit. Les territorialités multiples et plurielles, le voyage comme expérience territoriale, la connexion à divers réseaux sociaux permettant d’échapper aux limites d’un milieu donné, ne sont pas à proprement parler des innovations sociales. La multirésidentialité est vieille comme l’aristocratie terrienne ; l’exotisme est son luxe ; la capacité d’ouverture aux références étrangères, voire au métissage (ce n’est pas de la censure, tu peux le remettre, mais je crois que ce n’est pas si exclusif, car la pratique du parrainage personnalisé via des ONG et celle des adoptions lointaines vient justement de ces milieux), est une griffe indispensable pour les grandes familles éclairées. « Locale-planétaire », la grande bourgeoisie issue des mondes de la finance, du négoce, de la diplomatie et de l’armée, a su l’être depuis bien longtemps ! D’un côté, l’ancrage terrien et patrimonial, de l’autre, le réseau des appuis et des alliances : l’interterritorialité est, historiquement, la forme la plus aboutie de spatialité des groupes dominants. En anticipant un peu sur la réflexion politique, on devine pourquoi les classes dirigeantes ont construit, en parallèle à leur épanouissement social interterritorial, un cadre de contrôle et de gestion hyperterritorialisé et périmétré, du local au national : il ne suffit pas de vivre l’interterritorialité, encore faut-il en priver les autres pour en garantir l’effet de distinction4.

Il demeure aujourd’hui dans une société comme la société française, une part significative, mais minoritaire, de groupes sociaux enfermés dans une territorialité restreinte et unique, voire quasiment assignés à résidence. Issus de groupes productifs marginalisés par la nouvelle division mondiale du travail, comme les catégories les moins qualifiées de l’ex-classe ouvrière ou de la défunte paysannerie, mais aussi nourris par une génération de sans-travail qui survit tant bien que mal dans différents contextes régionaux ou sociologiques (régions industrielles en crise, espaces ruraux en déshérence, banlieues stigmatisées…), ils sont la preuve inverse que l’interterritorialité libère. De même, à d’autres échelles d’espace et de temps, on sait bien, que c’est en se mettant en mouvement pour de grandes migrations internationales que des ressortissants des groupes parmi les plus pauvres de la planète finissent souvent par trouver les conditions de leur survie matérielle, et par la suite de leur émancipationndividuelle.

Pour la majeure partie des catégories sociales de ce qu’il est convenu d’appeler un peu trop facilement les classes moyennes, l’interterritorialité est désormais une réalité émancipatrice, ou est en passe de le devenir. Non pas qu’en vivant une pluralité de territoires, une accentuation des mobilités, et une intensification des connexions, on juge que ces classes moyennes se portent mieux, ce qui prête à débat sur le sens de cette nouvelle étape de la vie des individus en société (Ascher, 2002). Mais parce que ce faisant, elles bousculent les cadres impartis par des dominants qui avaient su jusqu’à présent se réserver le monopole de l’interterritorialité. Commence alors, un moment de réinvention politique, car il faut bien donner raison à la société, mais aussi recréer les conditions de son contrôle, et sans doute préparer les bases futures d’une nouvelle distinction en son sein.
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