Résumé : l´article vise à montrer comment les îles Åland ont constitué une frontière historique et diplomatique entre la Suède et la Russie en mettant en jeu la neutralité suédoise.





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Géopolitique des espaces autonomes : le cas des îles Åland
Christophe Premat

Docteur en Sciences Politiques

Chercheur associé au laboratoire SPIRIT, UMR 5116 du CNRS, IEP Bordeaux

Résumé : l´article vise à montrer comment les îles Åland ont constitué une frontière historique et diplomatique entre la Suède et la Russie en mettant en jeu la neutralité suédoise. Les îles ne sont pas convoitées pour leurs ressources mais pour leur situation géographique. Elles sont par la suite devenues un objet de discussions entre la Finlande nouvellement indépendante et la Suède. Leur statut de région associée à l´Union Européenne ainsi que leur spécificité culturelle (le suédois comme langue officielle avec une dépendance politique du parlement finlandais) en font un espace autonome dont le statut a été régulièrement modifié.

Summary : the article points out how Åland islands were a historical and diplomatic border between Russia and Sweden. The status of this archipelago had an impact on the integrity of the Swedish neutrality; afterwards, Finland, which was independent, began to discuss with Sweden on the particularity of these islands. It is an autonomous region (associate partner to the European Union and political dependence to the Finnish parliament) whose status was regularly changed.

Lors d´une fête organisée en l´honneur des officiers suédois le 30 avril 1918 à Mariehamn, la ville principale des îles Åland, le président du conseil municipal déclara : « L´époque à laquelle je me reporte en ce moment est celle qui suivit le 16 février 1916. C´est alors que les loups envahirent ce pays par milliers, que nos îles eurent à faire les honneurs à un grand cantonnement militaire de différentes armes, que les Russes se mêlèrent à proprement parler à la population locale. Ce fut dès ce moment-là seulement que nous autres, habitants de Mariehamn, de Jomala, de Hammarland, de Finström, de Geta, de Saltvik et de Föglö, communes alandaises les plus exposées à la peste russe, eûmes un léger pressentiment de ce que c´est que d´assister au spectacle de la guerre mondiale du côté des Russes »1. Les îles Åland ont constitué un enjeu géopolitique majeur entre la Russie et la Scandinavie. Elles furent à la fois un lieu de passage et une frontière territoriale entre la Suède et la Russie avant de devenir une frontière entre la Finlande et la Suède. Nous souhaiterions interroger la spécificité géostratégique de ces îles situées entre la Finlande et la Suède afin d’analyser la portée de cette autonomie régionale. Notre approche est socio-historique, puisque nous montrerons comment à travers l´histoire, l´autonomie des îles Åland a été un produit des tensions géopolitiques entre les grandes puissances de la région. Ces îles ont à la fois permis de consolider la neutralité suédoise et l´indépendance de la Finlande tout en étant un objet permanent de négociations et de tensions entre les deux pays.

En premier lieu, nous nous intéresserons à la démilitarisation de l´archipel qui a été le résultat d´un long processus de pourparlers internationaux. Les îles d’Åland comprennent un archipel de 65 îles habitées2 dont l’une, Fasta Åland, est vaste de 640 km2. La mer d’Åland sépare la Suède de cet archipel dont la distance est de 40 km3. Cet archipel représente un enjeu stratégique majeur pour les pays scandinaves et nordiques comme en témoigne ce commentaire de Georges Chabot en 1939 : « la Suède et la Finlande se sont entendues pour réviser certaines clauses de la convention de 1921, notamment celle qui impose la démilitarisation des îles. L’occupation de ces îles permettrait, en effet, à une puissance étrangère de dominer tout le Nord de la Baltique, et il s’agit de les défendre contre un débarquement des troupes venues de l’Est et du Sud. Les négociations entre la Finlande et la Suède ont abouti au projet suivant : la Finlande serait autorisée à prendre toutes mesures militaires au Sud du parallèle de la pointe méridionale de l’île Lemland et certaines précautions dans le reste des îles. La population des îles serait soumise au service militaire obligatoire pour la défense de leur territoire »4. La Suède ne souhaite pas voir sa neutralité menacée tout comme la Finlande entend consolider son indépendance nouvellement acquise. Cet archipel est à 96% de langue suédoise ; il jouit d’une position privilégiée qui a suscité des négociations difficiles entre ces deux pays.

Dans un second temps, nous envisagerons les nouveaux équilibres géopolitiques résultant de l´indépendance de la Finlande. Les îles Åland ont été un territoire frontalier entre les deux pays avec une forme de méso-gouvernement (gouvernement intermédiaire entre le niveau régional et le niveau communal) dépendant partiellement du parlement finlandais5. De ce point de vue, on peut évoquer la notion de « région-île »6 pour caractériser ce territoire. En dernier lieu, nous analyserons la spécificité culturelle et linguistique de l´île pour comprendre l´insularité comme émergence d´un espace géopolitique autonome7.


  1. La démilitarisation des îles d´Åland et la neutralité suédoise


Les îles Åland ont été occupées à de maintes reprises, dans la mesure où elles constituaient un territoire stratégique permettant le contrôle du golfe de Botnie. Elles représentent un enjeu central pour le maintien de la neutralité suédoise. Selon Neal G. Jesse, cette dernière est une « neutralité armée »8, c´est-à-dire que le pays a consenti à diminuer son arsenal de guerre après les guerres napoléoniennes et est resté neutre pendant les deux guerres mondiales. Malgré le commerce d´armes avec l´Allemagne nazie, la ligne diplomatique a toujours été d´assurer une défense du territoire et de refuser toute alliance diplomatique. Il importe de partir de l´histoire de ces îles pour comprendre comment elles ont été au centre de négociations diplomatiques importantes pour la stabilité de la région.

Les recherches menées sur l´histoire de l´archipel ont été le fruit de nombreux débats9. Certains mentionnent la présence de populations suédophones sur l´archipel à partir du VIe siècle après Jésus-Christ alors que la Finlande a accueilli ce type des populations suédophones seulement vers 110010. On estime que c’est au 10e siècle que les Suédois s’établirent dans cet archipel en se défendant contre les Vikings11. Dans l’île de Fasta Åland, le château de Kastelholm fut construit et devint la résidence du père de Gustave Wasa qui avait reçu cet archipel à titre de fief et qui y surveillait la Finlande. L’archipel fut occupé par les Danois en 1507 et en 1510 avant d’y être chassés en 1521. En 1599, les îles furent occupées par les Polonais de Sigismond III. Elles ont été constamment l’objet de contentieux entre la Finlande et la Suède. Le chancelier Oxenstiern trancha la question en 1634 et les îles firent partie d’un des gouvernements de la Finlande, celui d’Åbo-Björneborg. Dans le même temps, la Finlande faisait partie des territoires que le tsar Pierre le Grand et ses successeurs souhaitaient acquérir pour le développement matériel et politique de la Russie12.


  1. Le traité de 1856

Les guerres entre la Suède et la Russie se soldèrent par la cession de la Finlande à la Russie via le traité de Fredrikshamn de 1809 : les îles d’Åland, qui avaient combattu les troupes russes subirent le même sort13. Ayant utilisé les îles Åland comme base militaire contre les Suédois, les Russes étaient conscients de leur importance stratégique. Johan Richard Danielson-Kalmari (1853-1933), ancien professeur d´histoire universelle à l´université d´Helsinki et membre du sénat finlandais, a une vision critique de la question ảlandaise. Il rapporte le point de vue du Figaro du 1er novembre 1920 à propos de la position de la France eu égard au traité de Fredrikshamn. L´extrait concerne les instructions de Napoléon à son envoyé de Stockholm, le baron Alquier, en date du 30 mars 1811 : « L´assertion selon laquelle le gouvernement français aurait suggéré à la Russie le dessein de s´emparer de l´archipel d´Åland est absolument fausse. Alors que la France était en guerre avec la Suède, elle fit déclarer au gouvernement russe qu´elle ne s´opposerait pas à l´annexion de la Finlande, mais jamais le gouvernement français n´a pu avoir l´intention de mettre l´archipel d´Åland dans les mains de la Russie, et il a vu avec inquiétude sa cession par la Suède, encore que la politique et les engagements pris ne lui aient pas permis de s´y opposer »14. J.R. Danielson-Kalmari a l´intention de démontrer la manière dont la politique française a souhaité dissocier le cas de l´archipel d´Åland de la Finlande. Danielson-Kalmari soulignait ainsi le point de vue exprimé par le Figaro : « on voit donc que le rapt d´Åland par la Russie fut fait contre la volonté et les vues de la politique française, et l´on remarquera la distinction catégorique que fit Napoléon, comme tous les hommes d´État de son époque, entre Åland et la Finlande, et ceci d´une manière qui réfute absolument les prétentions actuelles de la République finlandaise, selon lesquelles Åland serait partie intégrante de son territoire »15. Selon le professeur finlandais, cette position officielle ne reflétait pas la réalité diplomatique, le comte russe Romantzoff, après s´être rendu à Paris pour rencontrer Napoléon, ayant rapporté les propos suivants dans une note à l´attention d´Alexandre 1er datant du 9 février 1809 : « à l´occasion de chacune de ces entrevues il m´a réitéré la déclaration qu´il est laissé à la discrétion de Votre Majesté d´en finir avec la Suède et de partager ce royaume entre Votre Majesté et le Danemark »16. Il y aurait un double discours politique français par rapport à la Suède et la question de l´archipel. Les îles Åland sont tant convoitées en raison de la défense de la Finlande et du contrôle de la Baltique qu´elles offrent. Les Russes commencèrent à ériger des fortifications dès 1834 sur l´île de Bomarsund, la plus grosse de l´archipel17. Les Suédois souhaitaient pour leur part sécuriser leur territoire, leurs intérêts convergeaient avec ceux d´autres nations telles que la Grande-Bretagne qui étaient soucieuses d´atteindre une situation équilibrée dans les pays entourant la mer Baltique.

La construction de fortifications par les Russes fut un sujet de tensions diplomatiques. Au début de l´année 1856, le roi Oscar présenta à Napoléon III les positions de la Suède : limiter le développement des forces navales russes dans la Baltique, exiger la restitution des îles Åland à la Suède ou leur neutralisation sous la garantie de la France, la Grande-Bretagne et la Suède et empêcher la construction de fortifications russes le long de la côte ouest de la Finlande. Le baron Ludwig Manderström fut le délégué suédois qui défendit cette vision lors de la conférence de Paris de février 1856. Les Britanniques soutinrent la Suède, mais pas la France qui s´était rapprochée de la Russie. Les Britanniques et les Suédois limitèrent leurs revendications à la simple démilitarisation des îles. Le traité du 30 mars 1856 qui mit fin à la guerre de Crimée, comportait un article 33 garantissant la démilitarisation de l´archipel. Même si la Suède n´était pas signataire du traité18, elle voyait l´une de ses revendications satisfaites alors même que la Russie la lui avait refusée en 1809.

Le statut des îles Åland fut rediscuté à partir des années 1906-1908. En effet, en 1905, l´Union suédoise-norvégienne existante depuis 1814, fut dissoute ; le ministre des affaires étrangères russe de l´époque, Alexander Isvolsky, saisit l´opportunité pour remettre en question le statut de la péninsule scandinave établi par les traités à la fin de la guerre de Crimée19. Des troupes russes furent déployées sur l´archipel ainsi que des unités navales ; officiellement, ces hommes devaient surveiller la contrebande d´armes. Les protestations françaises et anglaises ne furent pas très intenses, mais la Russie savait qu´elle ne pouvait pas poser la seule question du statut des îles Åland sans remettre en question les équilibres géopolitiques de la région. En réalité, Isvolsky souhaitait abroger le traité de 1856 sur le statut de l´archipel et voulait s´assurer du soutien allemand20. Les Allemands ne montrèrent pas d´objection à cette abrogation, en témoigne l´accord secret signé à Saint-Pétersbourg entre les deux puissances le 29 octobre 190721. La question des îles Åland apparaît comme l´un des prétextes stratégiques à favoriser de nouvelles ententes entre puissances autour de la Baltique. Il ne faut pas oublier qu´en 1907, les cinquième et treizième conventions de La Haye ont affirmé le respect des territoires neutres22. C´est dans ce contexte que la Suède espérait annexer ces îles ou éviter qu´elles ne menacent l´intégrité de son territoire. Le ministre des affaires étrangères anglais, Sir Edward Grey, était prêt à renégocier ce statut d´autant plus que son homologue suédois, Eric de Trolle, avait manifesté son désir de se rapprocher de l´Allemagne. La Déclaration de la Baltique signée le 23 avril 1908 par l´Allemagne, le Danemark, la Russie et la Suède, n´a fait que confirmer le statu quo antérieur. Par ailleurs, cette déclaration ne pouvait d´autant moins remettre en question le traité de 1856 que la France et l´Angleterre n´étaient pas partie prenante de cette signature. Les tentatives d´Isvolsky pour abroger le statut de l´archipel ont eu pour conséquence le refroidissement des relations russo-suédoises. Lors de la visite du tsar à Stockholm en juin 1909, des manifestations d´hostilité furent organisées par les socialistes suédois, elles eurent beaucoup de soutien dans la population23. À cette époque, les Suédois espéraient régler le statut de ces îles et éviter qu´elles ne tombent sous le giron russe.


  1. Les débats sur le statut des îles Åland pendant la première guerre mondiale

La première guerre mondiale fut un chassé-croisé de déclarations et de contacts diplomatiques concernant le statut des îles Åland sans que les positions des Russes et des Suédois changent sur ce point. Il n´y a pas eu de renégociations du traité de 1856, Paris craignant un rapprochement entre l´Allemagne et la Suède24. En octobre 1917, une coalition libérale-socialiste arriva au gouvernement suédois avec Nils Edén comme premier ministre et Johannes Hellner comme ministre des affaires étrangères. Le 11 novembre 1917, le roi de Suède reçut un message personnel et confidentiel de la part de l´empereur allemand et de son ministre des affaires étrangères, le baron Richard von Kühlmann. Le ministre allemand des affaires étrangères aurait fait la proposition d´une occupation de l´archipel par les troupes allemandes25. Cette dernière n´était pas compatible avec la neutralité suédoise et était de nature à provoquer un casus belli avec la Russie et les forces de l´Entente. Von Kühlmann avait également émis l´hypothèse par la suite d´une neutralité de l´archipel, mais Hellner n´avait aucune confiance en son homologue. La position de Nils Edén était de favoriser des bonnes relations avec la Finlande devenue indépendante le 6 décembre 1917.

Durant cette période, les Ålandais furent particulièrement actifs avec la préparation d´une pétition en faveur du retour de l´archipel sous le giron suédois. Hellner consulta son homologue français Thiébaut pour avoir son assentiment sur cette question. Selon Thiébaut, la Suède devait se montrer prudente et ne rien promettre aux Ålandais, d´autant plus que la Russie bolchevique allait devenir une grande puissance avec laquelle il faudrait compter. Il pensait même que la future Assemblée Constituante russe pouvait choisir un système de type fédéral dans lequel la Finlande aurait sa place. Si la Finlande restait indépendante, la Suède devait s´efforcer de l´intégrer au sein d´une association des pays scandinaves26. Le 23 décembre 1918, la Suède adressa une note à l´Allemagne, l´Autriche et la Turquie par laquelle elle faisait part de son souhait de voir la question des îles Åland discutée pendant les négociations de paix avec les Russes à Brest-Litovsk. Léon Trotsky avait fait part au ministre allemand Kühlmann du fait que la proclamation de l´indépendance de la Finlande ne remettait pas en cause le statut de l´archipel. Les Britanniques dissuadèrent la Suède d´envoyer une délégation à Brest-Litovsk, d´une part parce que la Suède n´avait pas reconnu le gouvernement bolchevique et d´autre part parce que la question des îles Åland ne pouvait pas être traitée en temps de guerre. Pourtant, malgré l´absence de cette délégation, le cas des îles Åland fut abordé durant ces négociations et ce furent les Allemands en la personne de Kühlmann qui proposèrent aux Russes l´idée d´une neutralité de l´archipel en accord avec les pays voisins de la Baltique. L´article 6 du traité de Brest-Litovsk du 3 mars 1918 mentionna simplement le fait que les îles Åland ne devaient pas héberger de troupes militaires russes ; les fortifications construites pendant la guerre devaient être détruites le plus rapidement possible. Selon les vœux allemands, les pays autour de la Baltique seraient consultés ultérieurement sur ce statut27. Un article similaire fut introduit dans le traité entre la Finlande et l´Allemagne signé quatre jours après Brest-Litovsk le 7 mars 191828. La Russie a par la suite ajourné les négociations sur la démilitarisation et la destruction des fortifications des îles ; les Allemands n´étaient plus en position de force pour faire imposer leur vision du statut territorial de l´archipel. La Suède a tenté de sensibiliser toutes les puissances importantes à la question ålandaise sans jamais se compromettre par dans une alliance qui remettrait en cause sa neutralité.


  1. Les îles Åland au centre de nouvelles relations géopolitiques


Le sortir de la première guerre mondiale est marqué par une phase intense de recomposition territoriale. Dans ce contexte, les îles Åland sont au centre de négociations entre la Russie, la Finlande et la Suède.


  1. Les tentatives de rattachement à la Suède à la fin de la première guerre mondiale

Lors de son discours d´ouverture des sessions du parlement du 16 janvier 1918, le roi Gustave a rappelé les efforts de la Suède pour reconnaître le plus vite possible la Finlande indépendante. La politique du premier ministre Edén avait été attaquée par les conservateurs sous la houlette de Trygger qui remettaient en cause le traité de 185629 ; selon eux, Edén ne garantissait pas les intérêts de la Suède. Ils lui reprochaient d´abandonner les îles au prix de relations pacifiques avec la Finlande30. À cette époque, les résultats du plébiscite de décembre tenu dans l´archipel où la majorité des votants avaient exprimé leur souhait de se voir rattachés à la Suède, furent tenus secrets par le gouvernement suédois. Le professeur J.R. Danielson-Kalmari attire l´attention sur le fait que, en se référant au rapport sur les événements d´Åland intitulé « Exposé sommaire des plus importants événements se rapportant à la question des îles d´Åland »31 du pasteur de Mariehamn, les conditions d´organisation du plébiscite aient été très secrètes : « Sur des feuilles de papier, on avait fait imprimer : "les personnes qui, par une assemblée générale des Ålandais, pourront être choisies à cet effet, sont autorisées à présenter au roi et au peuple de Suède le vœu de la population ålandaise au sujet de l´incorporation des îles d´Åland au royaume de Suède" »32. Le plébiscite n´a pas été un vote véritable et surtout pas un référendum : les signatures ont été récoltées pour appuyer la demande de rattachement à la Suède qui a été présentée au roi Gustave le 2 février33. Pendant ce temps, la guerre civile en Finlande éclata et posa de manière plus nette la question du statut des îles et de leur rôle dans l´acheminement des armes. Le professeur J.R. Danielson-Kalmari évoque pour sa part la manière dont la diplomatie suédoise a œuvré en faveur du rattachement des îles : « le transport d´armes et de munitions de la Suède et à travers la Suède en Finlande fut interdit et on faisait des difficultés pour permettre d´en faire parvenir de l´Åland à l´armée de Mannerheim, tandis que les Russes les transportaient en toute liberté des îles d´Åland à Åbo à l´usage des masses d´insurgés rouges. Par le soi-disant plébiscite effectué à l´aide de ses partisans, par une propagande énergétique dans la presse des puissances centrales et par une influence directe exercée sur les politiciens de ces puissances, la diplomatie officielle et officieuse de Suède essaya de réaliser ses aspirations pour gagner les îles d´Åland »34. Le professeur émet la thèse selon laquelle la volonté de rattachement des îles Åland à la Suède a été une fiction construite par les Suédois pour légitimer leur entreprise d´annexion en cours35. Les Suédois ont occupé les îles au printemps 1918, mais furent contraints de les quitter. Les négociations avec la Finlande étaient la seule issue pour pouvoir espérer acquérir les îles.


  1. Les rapports de la Société des Nations

Entre 1917 et 1919, la question de l´autonomie de l´archipel a été défendue avec vigueur par les hommes politiques d´Åland et notamment les efforts d´une délégation composée de Johan Jansson, Carl Björkman, Johannes Eriksson, Erik Karlsson et Emil Nordström36. La conférence de paix n´a pas permis d´avancer sur la voie de l´autonomie. Pour préparer la résolution de la Société des Nations, une commission de juristes s´était réunie autour du professeur et diplomate français Fernand Larnaude, le professeur et juge suisse Max Huber ainsi que l´expert néerlandais du droit constitutionnel Antonius Struycken37. Leur rapport datant du 5 septembre 1920 soulignait que si le droit des peuples à disposer d´eux-mêmes ne pouvait pas être considéré comme une règle constitutionnelle établie, les mouvements réclamant ce principe ne devaient pas être négligés et pouvaient mener à une nouvelle situation juridique38. Les conclusions de cette commission furent les suivantes : « 1. Le différend suédois-finlandais ne porte pas sur une situation politique définitivement établie dépendant exclusivement de la souveraineté territoriale d´un État. 2. Le différend a pris, bien au contraire, naissance dans une situation de fait créée par l´état de transformation politique des îles d´Åland, transformation qui a sa cause et prend sa source dans les manifestations séparatistes de la population, invoquant le principe que les peuples doivent pouvoir disposer d´eux-mêmes, et dans certains événements militaires qui ont accompagné et suivi la séparation de la Finlande et de l´empire russe à un moment où la Finlande n´avait pas encore acquis le caractère d´un État définitivement constitué. 3. Il en résulte de là que le différend ne porte pas sur une question que le droit international laisse à la compétence exclusive de la Finlande »39. Si ce rapport a connu un accueil très favorable par les responsables des communes et du district de l´archipel, la résolution de la société des nations a établi le 27 juin 1920 un compromis garantissant la souveraineté finlandaise, la démilitarisation et la neutralité de l´archipel sous un statut d´autonomie. L´identité culturelle de l´archipel était affirmée grâce à la reconnaissance de sa spécificité linguistique40.

Lors de la conférence de la Société des Nations du 27 juin 1921 à Genève, le premier ministre suédois Hjalmar Branting protesta contre la décision de rattacher l´archipel à la Finlande41. Le compromis trouvé faisait de l´archipel un espace autonome, démilitarisé et neutre. Le contexte politique de la fin des années 1930 était propice à remettre en question le principe de la démilitarisation. En effet, le ministre suédois des affaires étrangères de l´époque, Richard Sandler, souhaitait une révision du statut des îles Åland. Selon les plans de 1938, les îles Lågskär, Björkör et Kökars devaient assurer la défense de la Suède et de la Finlande. Le 31 octobre 1938, une manifestation fut organisée sur l´archipel contre ce projet, elle rassembla 4 000 personnes environ. Une pétition contre la révision du statut fut signée par 96,2% des habitants de l´archipel. La libre administration des communes et l´autonomie des organes administratifs jouèrent un rôle important dans ce combat qui prit fin lorsque l´Union Soviétique s´opposa en 1939 à la révision du statut de 192142. Durant ces années, Julius Sundblom (1865-1945), l´un des leaders locaux des îles surnommé le roi d´Åland (
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