La chine et le monde au moyen âge : entre ouverture et fermeture





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date de publication03.10.2017
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LA CHINE ET LE MONDE AU MOYEN ÂGE : ENTRE OUVERTURE ET FERMETURE

La Chine est d’actualité en 2008 : pour le meilleur (les Jeux olympiques) et pour le pire (la répression politique dont a été victime le Tibet bouddhiste). Laissons de côté les caricatures : la Chine pèse aujourd’hui 20 % de la population mondiale, un habitant sur cinq de la planète ; la Chine, c’est aussi une histoire millénaire, sans aucun doute la plus longue de l’humanité, plus de 3 000 ans d’histoire consciente d’elle-même, de sa continuité, de l’originalité irréductible de sa civilisation, exprimée dans une langue et une écriture qui lui sont propres depuis le 2ème millénaire avant notre ère.

Le revers de cette continuité historique, c’est le sentiment d’éternité, d’immobilité de la Chine, qui a toujours été là : au temps des Romains, au temps des Croisades, au temps des Grandes découvertes, au temps des empires coloniaux. Une Chine qui a toujours été là et qui semble n’avoir changé que très lentement, de manière presque insensible. Il y a là, c’est évident, une illusion d’optique : vue de Chine, l’histoire du monde a longtemps été celle des assauts barbares menés inlassablement contre la civilisation chinoise ; vue de Chine, les autres civilisations paraissent aussi lointaines et aussi mal caractérisées, que la Chine elle-même telle que nous la percevons depuis l’Europe. Or, comme le reste du monde, la Chine a une histoire heurtée, faite de ruptures et de recompositions qui n’ont cessé de transformer profondément la société chinoise. De ce point de vue, tout le travail de l’historien est de ne pas se laisser prendre au piège de la continuité, de démentir le discours d’une société qui se raconte dans la fidélité au passé, dans le conservatisme et dans la vénération des classiques.

 

L’histoire de la Chine est sans doute celle qui met le plus à mal le découpage chronologique auquel nous sommes si familiers. De fait, notre millénaire médiéval, du VIe au XVe siècle, recouvre une rupture majeure intervenue dans l’histoire de la Chine au XIe siècle de notre ère, quand l’époque des empires guerriers laisse place à l’État mandarinal ; quand la domination des aristocraties guerrières, composées en partie de barbares sinisés, laisse place à la domination des élites civiles de fonctionnaires chinois ; quand la Chine ouverte sur le monde et ses influences laisse place à une civilisation tournée vers ses propres origines ; quand le bouddhisme triomphant est battu en brèche par un retour officiel au confucianisme.

Or, cette rupture du XIe siècle dépasse très largement le cadre chronologique de notre Moyen Âge : l’âge des empires guerriers commence au IIIe siècle avant notre ère, avec l’empereur Shi Huangdi (-221-210, littéralement : le Premier empereur), le fondateur de la dynastie Qin qui a donné son nom au pays, le premier également à fortifier la frontière du Fleuve jaune, jetant les bases de ce que nous appelons la Grande muraille ; Shi Huangdi, dont le mausolée découvert en 1974 a révélé une véritable armée de terre cuite [illustration]. De cet âge des empires guerriers, nous étudierons la dernière période, celle de la dynastie de Tang (618-907). Quant à la domination de l’État mandarinal établie au XIe siècle, elle se maintient malgré la conquête mongole du XIIIe siècle jusqu’au XVIIe siècle et les bouleversements introduits par les dynasties venues de Mandchourie. De ce deuxième âge, nous n’aborderons que la première période, celle de la brillante dynastie des Song (960-1279) qui marque l’un des apogées de l’histoire de la Chine.

De la Chine des Tang à la Chine des Song, beaucoup de choses ont changé, nous le verrons, mais les changements les plus remarquables interviennent dans les rapports que la Chine entretient avec le monde. La Chine des Tang est ouverte sur le monde et rayonne loin vers l’ouest, jusqu’en Asie centrale, au Xinjiang, et vers l’est jusqu’au Japon ; la Chine des Song tourne au contraire le dos au continent asiatique et à ses influences. La Chine des Tang est encore centré sur la grande plaine du Nord, comme dans l’Antiquité, dans les terres semi-arides de la vallée du Flauve jaune (Huang He) et de la Wei, un espace ouvert à l’ouest sur les steppes de l’Asie centrale. La Chine des Song a basculé vers le sud, vers l’immense vallée du Fleuve bleu (Yangzi Jiang), dans les terres humides du sud de la Chine ouvertes davantage sur la façade maritime de l’océan Pacifique. La Chine des Tang couvre un immense territoire, comparable à celui de la République populaire de Chine, étendu vers l’ouest jusqu’au Xinjiang et occupé de manière très extensive. La Chine des Song couvre un vaste territoire certes, mais plus réduit que par le passé, plus intensément occupé. À son apogée démographique, la Chine des Tang comptait environ 50 millions d’habitants ; mais la Chine des Song, au XIIIe siècle dépasse les 120 millions d’habitants. Le pays a bien été profondément transformé.

  1. L’EXPANSION CHINOISE SOUS LA DYNASTIE DE S TANG (618-907)

Les premiers siècles de notre ère avaient été marqués, en Chine comme dans l’Occident romain, par la poussée des peuples nomades de la steppe. L’expansion des Xiongnu au IVe siècle [carte], un peuple turcophone établi en Mongolie, avait dévasté le nord de la Chine et repoussé vers l’ouest les autres peuples de la steppe : c’est ainsi que les Huns avaient fui l’Asie centrale et attaqué l’empire romain, laissant le souvenir terrible de ses dévastations, et poussant devant eux les peuples germaniques (Goths, Ostrogoths, Francs, Vandales) qui quittèrent la grande forêt germanique pour s’établir à l’intérieur du limes romain. En Chine, la menace des Barbares du nord (les Hou), les cavaliers de la steppe, n’a été écarté qu’au cours du VIe siècle. À leur avènement en 618, les Tang héritent d’un empire largement reconstitué et mieux protégé grâce à l’édification de nouvelles murailles au nord et au nord-ouest. C’est sous la conduite des premiers empereurs Tang que l’empire chinois réunifié connaît l’expansion territoriale la plus spectaculaire de son histoire [carte].

Vers l’est, les victoires militaires des Tang leur permettent d’intéger la péninsule de Corée à leur empire et d’y créer des préfectures dans les années 660 ; vers le sud, le bassin du Fleuve rouge qui traverse l’actuel Vietnâm est également sous domination chinoise ; les autres royaumes de l’Indochine reconnaissent la suzeraineté des Tang. Mais c’est surtout vers l’ouest que les succès chinois sont spectaculaires : en 630, une grande offensive militaire contre les Turcs, ce peuple de montagnards de l’Altaï qui avait établi sa domination sur la steppe asiatique au VIe siècle, permet aux Tang de prendre le contrôle de la région des Ordos (la boucle du Fleuve jaune, porte d’entrée des nomades de la steppe) et du sud de la Mongolie. Une fois l’obstacle turc levé, les armées chinoises peuvent pénétrer plus loin vers l’ouest, en Asie centrale, où les oasis du bassin du Tarim (Turfan, Kutcha) passe sous domination chinoise. À son apogée, l’empire chinois est devenu la puissance tutellaire de la Transoxiane, la région de Samarkand et Boukhara où sont également créées des préfectures. Les empereurs Tang interviennent même dans les querelles dynastiques des royaumes du nord de l’Inde, et tentent en vain de soutenir l’empire perse contre l’avancée arabe.

 

L’expansion chinoise de la Corée à l’Iran est conduite par une aristocratie militaire en partie d’origine barbare, très liée par ses origines et son mode de vie au monde de la steppe et disposant de vastes domaines agricoles dans la Chine du nord-ouest. Cette aristocratie militaire s’appuie sur une armée de milices, constituées de cavaliers, des professionnels de la guerre souvent eux-même d’origine nomade. C’est cette cavalerie très mobile qui permet l’expansion rapide de l’empire chinois à travers les steppes asiatiques, sur des distances colossales (5 000 km. entre la capitale, Chang’an de l’oasis de Kashgar) pour les systèmes de communication de l’époque médiévale.

En retour, la pérennité de la domination chinoise suppose une organisation administrative très développée, l’installation de colonies militaires sur les routes qui traversent l’Asie centrale, et surtout l’entretien d’immenses troupeaux de chevaux [illustration]. Jusqu’au VIe siècle, la Chine achetait ses chevaux aux nomades de la steppe, le plus souvent contre des étoffes de soie que les nomades repartaient écouler dans l’ouest du monde. À l’époque des Tang, en revanche, des haras impériaux sont crées, pour élever des chevaux dans les vastes pâturages du nord-ouest de la Chine, dans la haute vallée du Fleuve jaune (Gansu, Shenxi) : on estime que dans les années 660, à leur apogée, les haras impériaux comptent 700 000 chevaux, issus de croisement avec les chevaux arabes et iraniens. L’âge d’or du poney sauvage de Mongolie est pour plus tard, avec l’expansion mongole du XIIIe siècle. Ce n’est pas un hasard si c’est aussi à l’époque des Tang que l’aristocratie chinoise découvre les joies du polo, un sport équestre inventé en Iran.

 

La rapide expansion de l’empire chinois est cependant lourde de difficultés : elle est très coûteuse pour l’empire ; elle confère également un pouvoir exorbitant aux grands généraux d’origine barbare. Elle est aussi difficile à défendre, face à la menace toujours présente des peuples de la steppe et des peuples de la montagne : des Turcs, d’une part ; des Tibétains, d’autre part, qui s’attaquent aux oasis de l’Asie centrale et viennent également piller les haras du nord-ouest de la Chine. Enfin, la malchance de l’empire des Tang est d’avoir été l’exact contemporain d’un autre empire en expansion, l’empire de l’Islam dont les succès en Iran et en Transoxiane ont commencé à repousser l’influence chinoise. La grande offensive chinoise destinée à stopper l’avanvée des cavaliers arabes se solde par un échec retentissant à la bataille de la rivière Talas, en 751. La défaite du Talas fragilise l’empire : entre 755 et 763, la rebellion du général chinois An Lushan, parfait représentant de cette aristocratie militaire du nord-ouest d’origine barbare (il est lui-même de père sogdien et de mère turque), va mettre l’empire à feu et sang. Fort logiquement, les territoires périphériques de l’empire : l’Asie centrale, mais aussi la Corée et le Vietnâm échappent définitivement au pouvoir chinois dans la seconde moitié du VIIIe siècle. 

  1. LA CHINE DES TANG, DU RAYONNEMENT CULTUREL AU REPLI IDENTITAIRE

Si la Chine connaît sa plus grande expansion territoriale sous les empereurs Tang, elle connaît également aux VIIe et VIIIe siècle son plus grand rayonnement culturel au Moyen Âge. Paradoxalement, c’est une religion née hors de Chine qui va constituer le principal véhicule de l’influence chinoise : le bouddhisme.

On sait que le bouddhisme est né au VIe siècle avant notre ère, en Inde, dans la plaine du Gange, de l’enseignement de Siddhartha Gotama : pour faire très vite, le bouddhisme est d’abord une voie spirituelle vers l’éveil, cet état de sagesse et de détachement, de perfection humaine dans l’union avec l’univers, que l’on peut atteindre par différents moyens physiques et spirituels. Mais dans ses manifestations collectives, le bouddhisme est aussi plus simplement un culte de Bouddha, ou plutôt des Bouddhas : les Sept Bouddhas du passé, le Bouddha de l’avenir, le Bouddha de l’ouest, etc… Le culte rendu au Bouddha est pris en charge par des moines, des hommes déjà avancés dans la voie, qui commentent l’enseignement du Bouddha dans leurs monastères et guident les dévotions des fidèles dans les grands sanctuaires.

Le bouddhisme est introduit en Chine au IIe siècle de notre ère, sous la dynastie des Han. Sa diffusion a suivi les routes du commerce qui, de l’Inde du nord, atteignent l’Asie centrale par la Transoxiane, puis traversent l’intérieur du continent par les oasis du Xinjiang avant d’arriver au nord-ouest de la Chine. C’est d’abord dans les oasis de l’Asie centrale que le bouddhisme indien rencontre la culture chinoise, donnant naissance à de vastes sanctuaires rupestres, aménagés dans des grottes, comme celles de l’oasis de Dunhuang, ornées de peintures murales et de milliers de satues du Bouddha à partir du IVe siècle de notre ère. À l’époque des empereurs Tang, le bouddhisme a développé ses monastères et ses sanctuaires au cœur de l’empire chinois, dans la vallée du fleuve Jaune. Le plus grand sanctuaire rupestre est alors celui de Longmen [illustration], non loin de Luoyang, l’une des deux capitales de la Chine du nord, célèbre pour ses milliers niches creusées dans la roche et pour son Bouddha monumental haut de 17 m. Le bouddhisme chinois se dote ainsi de ses propres lieux saints et d’une architecture religieuse originale : en Chine, le stupa, ce tumulus sensé conserver les reliques du Bouddha, prend la forme d’une tour à étages, que l’on appelle une pagode, qui devait prendre différentes formes au cours des siècles [illustration]. Le bouddhisme chinois se dote également de voies spirituelles originales : l’immense corpus de textes bouddhiques est en grande partie traduit en chinois au cours du VIIe siècle ; c’est l’œuvre de pèlerins célèbres comme Xuanzang, parti étudier de longues années en Inde et en Asie centrale. De ces traductions et de l’enseignement de maîtres chinois naissent des voies originales, comme le chan, qui vise l’illumination subite et immédiate.

Or, ce sont précisément ces voies spirituelles chinoises qui vont essaimer et contribuer à diffuser le bouddhisme dans de nouvelles régions du monde, comme le Japon où le zen n’est autre que le chan chinois ; mais aussi au Tibet, dont les rudes montagnards n’auraient jamais découvert le bouddhisme sans l’intermédiaire de la Chine. Le Dalaï Lama est le lointain héritier des pélerins chinois de l’époque des Tang partis en Inde chercher l’enseignement du Bouddha. Mais l’influence de la Chine sur les autres sociétés asiatiques dépasse le seul cadre du bouddhisme : au VIIIe siècle, la cour impériale japonaise va ainsi mener une politique systématique d’imitation des institutions chinoises, dont les codes juridiques et administratifs de l’époque ont gardé la trace.

 

Le bouddhisme chinois est à l’apogée de sa puissance sociale et économique sous la dynastie des Tang : ses monastères comptent alors parmi les plus grands propriétaires fonciers du pays. Cet épanouissement témoigne de l’ouverture culturelle de la société chinoise à l’époque des Tang, tournée vers l’Asie centrale et ouverte aux nombreuses influences qui se répandent sur les routes d’Asie centrale (ce qu’un savant allemand du XIXe siècle a appelé la Route de la Soie). Sur ses routes, l’influence de la civilisation iranienne de langue sogdienne est très forte également : c’est par l’intermédiaire de la civilisation iranienne que deux autres religions pénètrent en Chine : le manichéisme, qui s’y maintient jusqu’au XIIe siècle et le christianisme nestorien, qui est désigné en chinois de manière très significative comme la religion des textes sacrés de la Perse. Les écritures saintes des chrétiens auraient été traduites en chinois dès les années 630 ; au VIIIe siècle, des églises sont construites dans les grandes villes de l’empire. Enfin, l’expansion de l’empire de l’Islam, qui entre en contact avec la Chine au VIIIe siècle, suscite d’importants échanges entre les deux mondes : des techniques chinoises, comme la fabrication du papier, vont se diffuser dans l’ouest du monde par l’intermédiaire de la société islamique ; les marchands musulmans, iraniens et arabes, sont nombreux dans certains ports de la Chine comme Canton. La religion musulmane est également adoptée par une frange de la société chinoise.

 

Cette remarquable ouverture culturelle ne résiste pas aux défaites militaires de la seconde moitié du VIIIe siècle. Les difficultés politiques et militaires dans lesquelles sombre l’empire des Tang provoque une réaction de repli spectaculaire. La richesse des grands marchands étrangers suscite des réactions xénophobes dans la population : le massacre de marchands arabes et iraniens en 760, la mise à sac du port de Canton en 879. Mais dans les élites lettrées, également, l’idée se fait jour que les difficultés de la Chine sont le résultat de ces influences étrangères ; l’idée que l’intrusion des Barbares, commencée au IVe siècle de notre ère, a corrompu la culture chinoise et affaibli la société. Il y a là le signe d’une méfiance croissante des milieux lettrés civils envers l’aristocratie militaire d’origine en partie barbare. C’est dans ce contexte de fermeture culturelle qu’il faut replacer les prémices d’un retour aux classiques, tant dans l’art que dans la littérature chinoise. C’est également dans ce contexte qu’il faut replacer les mesures prises au milieu du IXe siècle pour limiter l’influence étrangère.

Entre 842 et 845, les autorités décident de proscrire, d’interdire les religions étrangères en Chine. C’est avant tout le bouddhisme et la puissance de ses monastères qui sont visés. Le clergé bouddhiste est sécularisé de force ; les biens des monastères sont confisqués ; d’innombrables statues sont fondues pour récupérer les métaux précieux ; des milliers de lieux de culte sont détruits. Le bouddhisme chinois ne disparaît pas, mais il a perdu alors l’essentiel de son rayonnement. Quant aux religions d’origine iranienne, elles sont tout simplement interdites.

On aurait tendance à penser que le recul territorial de l’empire chinois et le repli culturel de la société chinoise à la fin de l’époque des Tang allaient marquer un déclin de la civilisation chinoise. Or, il n’en est rien. C’est dans un cadre territorial plus resserré et dans un contexte de retour à la culture chinoise classique que la Chine va connaître le développement économique et scientifique le plus spectaculaire de son histoire, sous la dynastie des Song (960-1279).

 

  1. LA RÉFORME DE L’ÉTAT CHINOIS SOUS LA DYNASTIE DES SONG (960-1279)

Après un demi-siècle de divisions politiques, une nouvelle dynastie est fondée en 960 par un général chinois (Zhao Kuangyin), porté par ses troupes au trône impérial, dans la nouvelle capitale chinoise, Kaifeng. Les reconquêtes territoriales accomplies par la dynastie des Song dans la seconde moitié du Xe siècle ne dépassent pas les pays chinois : l’immense empire des Tang appartient définitivement au passé. À l’inverse, la Chine des Song est pendant trois siècles un espace assiégé, un espace en recul, sous la pression des Barbares du Nord. En 1126, c’est toute la Chine du nord qui est occupée par les Jürchen, une population venue de Mandchourie : les Song doivent abandonner Kaifeng et se réfugier plus au sud, dans la vallée du Fleuve bleu (Yangzi Jiang) et installent leur nouvelle capitale à Hangzhou. Commence alors la période dite des Song du sud, qui s’achève en 1279 quand l’ensemble de la Chine, du nord au sud, passe entièrement pour la première fois de son histoire sous la domination d’un peuple étranger : les Mongols.

Malgré la pression militaire des peuples du nord, malgré le fardeau des tributs que la Chine doit désormais payer pour acheter la sécurité de ses frontières, ou peut-être en raison même de ces difficultés, l’État connaît une profonde mutation sous la dynastie des Song. L’aristocratie militaire qui avait dominé l’empire à l’époque des Tang est désormais plus étroitement contrôlée par l’administration centrale. L’empereur lui-même, le Fils du Ciel, joue désormais un rôle plus réduit que le chef de l’administration, ces grands Premiers ministres (comme Qin Gui ou Jia Sidao) qui aux XIIe et XIIIe siècles exercent un pouvoir presque absolu sur l’empire. La centralisation du pouvoir s’est en effet renforcée à l’époque des Song, au point de faire de la Chine l’espace le plus densément administré au monde, jusque dans les campagnes les plus reculées. La Chine des Song est l’âge d’or des mandarins, ces fonctionnaires impériaux qui forment aussi l’élite lettrée de la société.

Le recrutement des mandarins repose sur un système de concours, né à l’époque des Tang, qui proposait aux candidats différentes disciplines : l’érudition classique, le droit, l’histoire de l’écriture, les mathématiques, les capacités militaires et le plus prestigieux d’entre eux, un concours de culture générale et de rédaction qui ouvrait aux lauréats les postes dans la haute administration. Sous la dynastie des Song, le système des concours est réformé de manière à élargir la base sociale des recrutements, qui s’effectuent désormais à trois niveaux : concours de préfecture, concours de la capitale, concours du Palais en présence de l’empereur. Autre initiative destinée à garantir l’objectivité des épreuves : les copies sont désormais anonymes. Le développement du système des concours assure une mobilité sociale non négligeable dans la Chine des Song, où des éléments méritants issus de milieux relativement modestes peuvent accéder aux plus hautes charges.

La recherche de l’équité, qui préside au système des concours, s’étend à d’autres aspects de l’administration. Les sujets de l’empereur peuvent désormais adresser à la capitale leurs plaintes et leurs avis, qui sont examinées par des commissions indépendantes du pouvoir impérial. Mais l’époque des Song est également marquée par des tentatives de réforme très ambitieuses de la société, comme les « nouvelles lois » de Wang Anshi, prises entre 1069 et 1073, pour soulager la paysannerie des nombreuses charges qui pesait sur elle dans un contexte d’inégalité croissante dans les campagnes : l’impôt foncier est allégé ; certaines corvées sont transformées en taxes ; des mesures sont prises contre les spéculateurs qui stockent de grandes quantités de céréales pour faire monter les prix. Dans le même temps, Wang Anshi cherche à accroître les ressources de l’État par la taxation du commerce. De manière générale, les grandes réformes du XIe siècle cherchent à lutter contre l’immobilité de l’économie, contre la thésaurisation des richesses, à favoriser la circulation des biens et des richesses — vue comme une solution à la misère des plus pauvres comme aux besoins financiers de l’État.

Enfin, l’époque des Song consacre la prise en charge de la charité publique par l’État. Sur le modèle des fondations charitables créées par les monastères bouddhiques avant les mesures de proscription de 845, l’État multiplie les orphelinats, les hospices, les hopitaux, les greniers de prévoyance. L’investissement de l’État dans la charité publique est à la mesure de la misère nouvelle, qui s’exacerbe dans les campagnes et dans les villes, dans le temps même où la société connaît un développement économique sans précédent.

Ces politiques nouvelles ne sont pas sans lien avec l’idéologie néo-confucianiste des mandarins. L’enseignement de Kongfuzi, Maître Kong, le Confucius des Latins (551-479) a donné naissance à une école philosophique, morale et politique, devenue idéologie officielle de l’empire chinois à l’époque des Han (IIe siècle avant-IIe siècle après). L’idée centrale du confucianisme est que le comportement individuel des hommes a un lien avec l’ordre général de l’univers ou, pour le dire autrement, que l’harmonie de la société et de l’univers tout entière repose sur le respect par chacun des devoirs qui lui incombent : devoirs vis-à-vis des divinités, vis-à-vis des ancêtres, vis-à-vis de ses supérieurs et de sa famille. Le confucianisme inspire ainsi tout autant une règle de vie qu’un mode de gouvernement des hommes.

Relégué au second plan par l’essor du bouddhisme et du taoïsme, le confucianisme opère un retour en force chez certains penseurs de la fin de l’époque Tang. Ce néo-confucianisme triomphe avec le repli culturel de la Chine au cours du IXe siècle, tout en intégrant certaines conceptions bouddhistes sur la destinée humaine. Il n’est pas étranger à la philosophie naturaliste et au rationalisme qui caractérisent les lettrés de l’époque Song, tournés vers l’observation concrète du monde, l’expérimentation et la synthèse des connaissances. L’essor scientifique et technique de l’époque Song, dans les mathématiques, l’astronomie, la géographie, n’est pas sans lien avec le recul du bouddhisme et du taoïsme, et avec eux, le recul d’une vision encore enchantée du monde.

  1. L’ESSOR ÉCONOMIQUE DE LA CHINE DES SONG

Les transformations les plus spectaculaires affectent l’économie chinoise, qui connaît à l’époque des Song un essor sans précédent dans l’histoire mondiale. Les fondements de cet essor remontent certes au VIIe siècle, quand fut creusé l’immense réseau de canaux qui permettent de relier par voie naviguable la vallée du Fleuve bleu à la vallée du Fleuve jaune, et quand furent mises au point les techniques du repiquage du riz, assurant une croissance spectaculaire des surfaces mises en culture. Au XIe siècle, le progrès dans la sélection des espèces de riz permet de faire désormais deux récoltes par an et de produire les plus gros rendements céréaliers à l’hectare : la riziculture est devenue à l’époque des Song l’une des techniques agricoles les plus savantes au monde.

La prospérité agricole de la Chine des Song repose sur l’essor de la riziculture et, plus largement, des différentes productions de la basse vallée du Fleuve bleu, comme le thé et le sel, exportés en Asie centrale par les pasteurs de la steppe. La culture du coton se diffuse également à partir du XIIIe siècle. Cette prospérité agricole ne bénéficie pas à la masse de la paysannerie, mais à une classe de propriétaires terriens beaucoup plus étendue socialement que ne l’était l’aristocratie des grands propriétaires à l’époque des Tang. C’est cette classe de propriétaires terriens, établis en ville, qui va contribuer par sa demande et ses investissements à l’essor sans précédent de la production artisanale et du commerce.

La métallurgie du fer se développe rapidement, grâce au perfectionnement des techniques, comme l’usage de la houille plutôt que du charbon de bois ; l’ensemble des productions minières (fer, cuivre, plomb, étain) connaissent une forte croissance, avec l’ouverture de nouvelles mines dans le sud de la Chine. Mais la Chine, c’est aussi et surtout la céramique et la technique de la porcelaine, mise au point au XIIe siècle (mélange d’argiles et de kaolin, plusieurs cuissons à haute température), et dont les productions s’exportent à grands frais dans le monde entier : les porcelaines chinoises ornent l’intérieur des palais dans l’ensemble du monde islamique, de l’Asie centrale à la côte orientale de l’Afrique, où elle sert même à décorer les façades.

L’essor spectaculaire des productions artisanales et proto-industrielles (pour la métallurgie et le textile par exemple) alimente des courants d’échanges commerciaux à l’intérieur et à l’extérieur de l’espace chinois : à l’intérieur, sur les 50 000 km de voies navigables qui permettent de silloner le pays ; à l’extérieur, grâce aux progrès décisifs de la navigation maritime. Les jonques chinoises de haute mer utilisent depuis le début de notre ère le gouvernail d’étambot ; au XIe siècle, elles adoptent l’usage de la boussole. Les plus grosses jonques de l’époque Song comptent quatre ponts, douze mats et peuvent transporter un millier d’hommes. L’essor du commerce chinois s’appuie également sur des innovations techniques en matière de transfert de la valeur, les effets de commerce comme la lettre de change (ordre de paiement) et le billet à ordre (reconnaissance de dette et ordre de paiement émis par le débiteur), qui apparaissent en Chine au XIe siècle.

Pour répondre à l’essor du commerce, l’État doit assurer une circulation monétaire dont la croissance dépasse bientôt les capacités minières du pays. Or, les nombreuses importations de produits de luxe privent également l’économie chinoise d’une part croissante de sa monnaie de cuivre, que l’on retrouve partout en Asie. Aussi, les autorités chinoises ont-elles recours au papier-monnaie, dont la production est rendue possible par les progrès de la xylographie : les premiers billets de banque sont imprimés en 1028 ; ils resteront en usage jusqu’au XIVe siècle. L’État chinois va chercher lui aussi à profiter de l’essor du commerce en développant la fiscalité indirecte sur les transactions et en instituant des monopoles d’État sur le commerce du sel, du thé, des alcools et des parfums. Sous les Song du sud, les revenus des monopoles et des taxes sur le commerce dépassent désormais les revenus des impôts fonciers.

L’essor du commerce transforme enfin le paysage urbain de la Chine, où de nouvelles villes se développent. Les grandes villes de l’époque Tang (comme Changan et Luoyang sur la vallée du Fleuve jaune) étaient des villes aristocratiques et administratives, organisées par le pouvoir impérial en quartiers fermés, en maintenant les activités artisanales et commerciales hors de l’enceinte sous le contrôle des autorités. Les nouvelles agglomérations, comme Hangzhou, sont beaucoup plus ouvertes : les activités de production et de commerce sont désormais au cœur de l’espace urbain, qui est désormais moins structuré par ses quartiers que par ses rues. Le couvre-feu est aboli à Kaifeng en 1063 : désormais, commerces et lieux de distraction sont ouverts toute la nuit.

À Hangzhou, le développement économique, la misère des campagnes qui pousse à l’exode rural, les défaites militaires qui jettent les réfugiés par milliers sur les routes, ont entraîné une croissance vertigineuse de la population. À son apogée à la veille de la conquête mongole, la population a sans doute atteint un demi-million d’habitants, qui trouvent à se loger dans des immeubles construits sur cinq à six étages. Hangzhou, qui est sans doute la première ville chinoise sur laquelle nos connaissances sont assez précises, grâce à la documentation chinoise sur la dernière capitale des Song du sud, grâce également au témoignage de Marco Polo. Jacques Gernet lui a consacré un beau livre sur La Vie quotidienne en Chine à la veille de l’invasion mongole.

 

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