Résumé : Cet article se propose de mettre en perspective les théories "traditionnelles" de la croissance régionale avec la théorie de l'entrepreneur





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Session : « Dynamiques entrepreneuriales et renouvellement des systèmes productifs »

(Rimouski, 25 – 26 et 27 août 2008)

Quelle place pour l’entrepreneur dans les théories de la croissance régionale ?
François Facchini, Université de Reims (OMI) et CES Paris 1

Martin Koning, Université de Paris 1, CES
Working papers


Résumé : Cet article se propose de mettre en perspective les théories "traditionnelles" de la croissance régionale avec la théorie de l'entrepreneur.

La revue de littérature que nous menons montre que, si la figure de l'entrepreneur n'est que très partiellement mobilisée dans les explications de la croissance régionale, il existe à la fois des similitudes et des moyens d'enrichir mutuellement les théories en présence.

Le premier apport de la théorie de l'entrepreneur est d'intégrer une variable entrepreneuriale dans la fonction de production du modèle de croissance endogène. Le deuxième apport de la théorie de l'entrepreneur est une contribution à la théorie de la base. En distinguant activités productives et improductives, on se donne les moyens de montrer que la rente et le profit n'ont pas les mêmes effets sur la croissance économique régionale. Le troisième apport de la théorie de l'entrepreneur est de contribuer à la théorie du développement endogène et à ses extensions : école de la régulation et école californienne de géographie économique. Ces courants présentent de nombreuses ressemblances avec la théorie autrichienne de l'entrepreneur, tant dans leurs approches conceptuelles que dans leurs méthodologies.

Pour toutes ces raisons, les théories de la croissance régionale devraient prendre plus en considération les figures de l'entrepreneur.

Introduction
Exposer les raisons de la croissance régionale est l’un des objectifs privilégiés de l’économie régionale (Aydalot 1985, p.107). Ce thème était déjà au coeur des articles publiés par les premiers colloques de l’Association de Science régionale de Langue Française de 1961 et 1962. A l’époque les régions françaises n’avaient aucune autonomie politique. Elles étaient des régions de programme et on en comptait vingt et une. Les publications du Cahiers de l’Institut de Science Economique Appliquée, numéro 130, avaient un objectif opérationnel. Il s’agissait de participer à la construction de comptes régionaux afin d’épauler le travail du Commissariat au Plan qui souhaitait, dans le cadre de sa politique d’Aménagement du territoire, mieux connaître les raisons des inégalités de développement entre les différentes régions composant le territoire national. Les critères sur lesquels le Plan dessinerait les régions de programme étaient l’enjeu d’un débat important pour les sciences régionales naissantes. Aujourd’hui les politiques de décentralisation ont fait des régions un niveau de décision politique reconnu. La publication et le calcul de PIB régionaux sont constitutives de la politique européenne des fonds structurels (Ouardighi 2006, p.84, Davezies 2005, p.14) et inspire des travaux de comptabilité régionale issus des sciences régionales. Les débats sur l’adéquation entre la région économique/fonctionnelle et la région administrative et la pertinence des indicateurs de bien être sociale restent d’actualité, mais l’histoire a institutionnalisé le niveau régional et ses indicateurs de performance.
Dans ce contexte et malgré ses efforts pour s’autonomiser des théories de la croissance nationale il est souvent affirmé que l’économie régionale en est restée finalement très dépendante (Catin 1995, p.2, Davezies 2005, pp.1-3). Les théories de la croissance régionale ne feraient que transposer le débat classique entre les keynésiens et les théoriciens de l’équilibre. Les tenants de la nouvelle économique géographique (NEG, majoritaires) et de leur synthèse avec les modèles de croissance endogène adoptent une vision productiviste centrée sur l’offre et sur le caractère cumulatif des phénomènes spatiaux d’agglomération (Krugman 1991, Thisse 20041, Martin Ottaviano 1999, Englmann Walz 1995, Riou 2003). Les adeptes de la théorie de la base (Cantillon 1725, Sombart 1916) axent quant à eux leurs réflexions sur les perspectives qu’offre la déconnexion spatiale entre création et consommation de richesses (Davezies 2008, Glaeser, Kolko, Saiz 2001, Markusen 2007).
Cette dépendance de l’économie régionale à l’égard des théories de la croissance n’est pas surprenante. Elle n’exclut pas, cependant, des apports de l’économie régionale à la théorie de la croissance à l’échelon national. L’importance accordée au territoire notamment est une caractéristique essentielle de l’économie régionale et un de ses apports à la théorie économique. Le territoire n’est pas neutre. A côté de la nouvelle économie géographique, de la théorie de la croissance endogène et de la théorie de la base se sont développées des théories alternatives, analytiquement plus proches de la géographie économique car rejetant dans une grande mesure le formalisme mathématique. On peut ainsi citer la théorie du développement endogène (Piore et Sabel 1984), l’école de la régulation ou bien encore l’école californienne de géographie. Ces théories placent le territoire et les arrangements institutionnels/organisationnels le caractérisant au cœur de leurs raisonnements. Elles rappellent à cette occasion que l’espace, comme le temps, est une condition nécessaire de l’action. La théorie du développement endogène traite plus spécifiquement du développement local à partir des petites entreprises (« small is beautifull »), de la densité du tissu local et de la « construction sociale du marché ». Elle rejoint à cette occasion un certain nombre d’analyses issues de la théorie de l’entrepreneur. Elle se situe hors équilibre et donne une place décisive à la créativité, à l’inventivité et à la réactivité des entrepreneurs. Dans la théorie des processus de marché, l’entrepreneur est celui qui découvre les opportunités d’échanges mutuellement avantageux non encore exploités par les agents sur les marchés. Il perçoit les déséquilibres de prix et/ou les inefficiences organisationnelles et réduit ainsi à chaque fois qu’il s’engage dans la création d’entreprise une poche d’ignorance. Il révèle à tous les acteurs du marché leurs erreurs.
Cette théorie processuelle de la coordination marchande issue des travaux d’un économiste comme Israel Kirzner (1973, 2005) n’est pas étrangère à des thèses comme celles de Jacobs (1969) ou Birch (1981). Pour ces auteurs le développement territorial est un processus de restructuration permanente dont la dynamique s’apparente à la logique schumpétérienne de destruction créatrice. On retrouve ainsi la grande tradition viennoise de Menger à Kirzner en passant par Schumpeter. L’objectif de cet article est de lire les théories de la croissance régionale à la lumière de la théorie de l’entrepreneur. Il s’agit de s’interroger sur la place que donne chaque théorie à la figure de l’entrepreneur et l’intérêt qu’il y a pour chaque théorie de la croissance régionale d’y introduire les conséquences de l’action entrepreneuriale dans ses explications. Il ne s’agit pas de présenter la théorie de la croissance régionale issue de la théorie de l’entrepreneur (Fritsch 2007), mais de montrer comment l’introduction de la figure de l’entrepreneur dans les théories en présence est utile à l’explication de la croissance régionale.
Une première section traite des théories néoclassiques de la croissance régionale issues du modèle de Solow (et sa fonction de production) et renouvelées par le succès académique de la NEG. Elle montre notamment le rôle essentiel de l’entrepreneur dans la transmission des effets de débordement cognitif mis en évidence par la théorie de la croissance endogène à partir des travaux d’Audretsch, Keilbach et Lehmann (2006). La deuxième section tente d’articuler la théorie de l’entrepreneur à la théorie de la base. Elle soutient l’idée que la théorie de la base pourrait s’enrichir en reprenant la distinction rente – profit, autrement dit la distinction revenus issus d’une activité productive - revenus issus d’une activité improductive (Baumol 1990). Il faudrait dans cette optique différencier les effets économiques des dépenses que ces revenus engendrent. Elle montre à cette occasion le rôle essentiel de l’entrepreneur politique et de la répartition de la rente publique dans le développement régional. La troisième section confronte les apports des théories hétérodoxes du développement local aux théories entrepreneuriales de la croissance régionale. Elle soutient qu’il existe, malgré des différences de contexte de découverte, une grande proximité entre les deux écoles de pensée.
-1-

Fonction de production régionale et théories de l’entrepreneur
La théorie néoclassique traite de la croissance régionale à partir d’une fonction de production du type de celle proposée par Solow dans son modèle de croissance. Le déterminant principal de la croissance est l’obtention de gains de productivité. Tous les développements issus de cette tradition consistent alors à préciser la manière dont les nations obtiennent ces gains. -1- La théorie de la croissance endogène réhabilite l’Etat et fait de la connaissance ou des innovations les principales causes de la croissance. -2- La NEG donne un rôle à l’espace dans les différentiels de productivité (Krugman 1991, 1995, Lafourcade et Thisse 20082). C’est en s’inspirant de cette base théorique que les travaux d’Audretsch, Keilbach et Lehman (2006) introduisent la figure de l’entrepreneur (1.2).
-1.1- Les développements du modèle de Solow et les apports de la croissance endogène
Le modèle de Solow formalise la croissance sous la forme d’une fonction de production du type  Cobb-Douglas :

 (1-)

(1) Y = K (A.Ly),
Avec Y la production, K le stock de capital, Ly la place du facteur travail dans la production et A le stock de connaissance.
Il fait ensuite l’hypothèse de mobilité sur le long terme des facteurs de production et propose sa théorie de la convergence. Les inégalités régionales seraient, dans ce cadre, temporaires. La mobilité des facteurs travail et capital ainsi que la décroissance de leurs rendements seraient dans cette perspective à l’origine d’un mouvement de convergence des niveaux de développement (Vernon 1966, Flam et Helpman 1987, Grossman et Helpman 1991). Il y a dé-spécialisation des pays innovateurs et spécialisation des pays imitateurs. Les régions les plus riches vont voir leur niveau de croissance baisser alors que les régions les plus pauvres vont s’engager progressivement dans un mouvement de rattrapage. Les écarts économiques entre les régions vont ainsi se resserrer. La théorie du commerce international (où le facteur unificateur est la mobilité des biens), la théorie des migrations, la théorie néoclassique de la croissance régionale soutiennent cette hypothèse (Aydalot 1985, p.110 – 111).
La théorie de la croissance endogène est issue de l’insatisfaction rencontrée par les universitaires et le milieu politique face à la non validation empirico-historique du modèle de Solow (Dimou 2002). Il s’agit alors de dépasser la décroissance des rendements factoriels en introduisant le jeu des externalités. Celles-ci peuvent avoir quatre origines : l’investissement privé et la formation du capital physique (Romer 1986, Rebelo 1991), le capital humain (Lucas 1988), les infrastructures d’état (Barro 1990, Barro et Sala-i-Martin 1995) et enfin le progrès technique et l’innovation (Romer 1990, Grossman et Helpman 1991). Fondés sur la théorie de l’équilibre, ces modèles expliquent que l’introduction des externalités a pour conséquence d’améliorer la productivité totale des facteurs. Ce nouveau paramètre influe sur le sentier de croissance et donne une justification à la non convergence des économies. Appliquée au niveau régional, elle crée un point d’accord autour des effets positifs de l’action publique. Les dépenses d’éducation (capital humain), de R&D (capital technique) et d’infrastructures (Fritsch 1995, Charlot et Schmitt 1999, Prudhomme 2000) joueraient, dans cette perspective, un rôle positif sur la croissance régionale et atténueraient les disparités régionales. Enfin, même si ce n’était pas là leur objectif initial de recherche, ces modèles de croissance endogène donnent comme principales raisons à la polarisation des activités économiques (notamment celles liées à l’innovation) l’existence d’externalités d’échelle et technologiques.
La NEG, bien qu’adoptant un cadre analytique différent3, approfondit cet effet. Son programme de recherche peut ainsi se résumer aux deux questions suivantes : 1- Quels sont les facteurs rendant un équilibre spatial symétrique instable ? 2- Quels sont les facteurs qui permettent à une concentration spatiale de perdurer ? (Dimou 2002). Elle accorde donc un réel rôle à l’espace dans les différentiels de productivité et tente de comprendre l’endogénéité des processus d’agglomération (Riou 2003). De sa formulation mathématique initiale ressortent trois effets façonnant l’équilibre spatial : l’effet de demande, l’effet indice de prix et l’effet concurrence. Conjuguées aux coûts de transport et aux mouvements migratoires inter-régionaux ou inter-sectoriels, les économies d’agglomération résultantes permettent de théoriser les gains de productivité et de décrire les différentiels de croissance entre les régions (Catin 1994, 1991, Derycke, Huriot et Pumain 1996). Le jeu des forces centrifuges et centripètes peut alors conduire à la formation d’une structure spatiale « centre-périphérie » (Krugman 1991). Celle-ci n’est pas pour autant figée et son endogénéité peut la conduire soit à retrouver sa situation initiale (« bell shaped curve », Puga 1999), soit à atteindre des situations intermédiaires de centres multiples (Krugman et Venables 1997), ou d’agglomérations métropolitaines intégrées (Ricci 1999).
Graduellement perfectionnés, les premiers modèles de la NEG se sont pourtant vus reprocher (entre autres) de ne tenir compte que des uniques externalités pécuniaires (ou marshaliennes) pour expliquer les phénomènes d’agglomération (Martin et Sunley 1997). Ils ignorent dans ce cas les mécanismes vertueux provenant des débordements cognitifs ou des externalités technologiques, mécanismes centraux dans les modèles de la croissance endogène (Riou 2003). S’est alors opérée une synthèse progressive entre les deux champs théoriques. Les modèles initiaux de Martin Ottaviano (1999) ou d’Englmann Walz (1995) constituent les deux exemples les plus probants de ce rapprochement. Ils étudient, dans un cadre analytique de NEG, les effets conjoints des coûts de transports et de la diffusion de la connaissance (externalités technologiques locales ou globales) sur la trajectoire des régions. Forte de ses succès académiques, la NEG renouvelle aujourd’hui la science régionale (Benko 2008). Ses prédictions quant au développement économique des régions européennes sont notamment utilisées pour juger la pertinence des politiques de la Commission Européenne censées corriger les « défaillances » générées par l’intégration économique (Riou 2003). Notons enfin le souffle nouveau qu’elle a pu insuffler à l’économie des villes, lieux premiers de l’agglomération des hommes et des activités économiques (Fujita Thisse 2002, Glaeser 2008 avec une approche alternative et un intérêt particulier pour les externalités dynamiques).
Bien qu’empruntant des outils de formalisation différents, les modèles de croissance endogène et ceux issus de la NEG expliquent la croissance régionale par les gains de productivité provenant du jeu des externalités. Celles-ci ont d’autant plus de chances d’apparaître que les activités économiques sont concentrées et donnent lieu à d’intenses échanges (marchands ou non). Ces modèles ne s’accordent pourtant pas sur l’hypothèse de convergence. La convergence s’explique par l’attractivité des régions à bas salaires, alors que la divergence est renforcée par les effets d’agglomération qui peuvent croître plus vite dans certaines régions que dans d’autres (Gauthier, Lapointe et Laurin 2001, p.3). L’hypothèse d’une courbe en cloche ou en U inversée (Williamson 1965) a, dans ce contexte été un moyen de faire coexister convergence et renforcement des disparités. Cette courbe suppose qu’une première étape du développement génère des différentiels de production croissants (Nord – Sud, centre - périphérie par exemple) mais qu’une seconde phase réduit les déséquilibres. L’hypothèse est classique, depuis Kuznets, et permet généralement de concilier des hypothèses contradictoires sur l’effet négatif ou positif d’une variable sur une autre. Cette hypothèse de courbe en cloche donne aux études empiriques le devoir de trancher en situant dans le temps et l’espace les cas où il y a convergence et les cas où il y a plutôt disparités. Notre propos ne porte que sur le cas français. Il s’agit donc de savoir où la France se situe sur cette courbe aujourd’hui.
La courbe en U inversé a fait l’objet d’une importante littérature empirique, rappelée dans l’article de Catin et Van Huffel (2003, pp.5- 7). Elle a conduit à proposer la règle dite des « 5000 dollars ». Dans un pays, au-delà de 5000 $ de revenu par habitant (Rev/h) la concentration de la population tendrait à diminuer ou du moins à se ralentir. Catin et van Huffel (2003, pp.7 – 14) appliquent cette hypothèse à l’observation des inégalités entre les régions françaises. Il est important de noter ici que les inégalités sont démographiques. Il s’agit d’observer les disparités démographiques et de s’assurer d’un renversement des mouvements migratoires à partir du moment où la France a atteint un revenu moyen par habitant de 5000 $. Sur la période 1851 – 1950 ils observent un fort mouvement de concentration de la population autour de Paris. La raison principale de ce mouvement est le choix de Paris comme « capitale du Royaume de France » (Catin et van Huffel 2003, p.9). Sur la période suivante, 1950 – 2000 la population de la région parisienne a augmenté plus vite que celle des régions de province de 1950 à 1975 pour ensuite croître à un rythme quasi-équivalent. Parallèlement l’évolution du PIB réel par habitant a eu tendance à favoriser une réduction des inégalités régionales. Il est possible, en ce sens, de parler d’un mouvement de convergence ou de rattrapage. Ils concluent leur étude en affirmant que la courbe en cloche semble globalement confirmée pour la France (Catin et van Huffel 2003, p.15). Une étude à venir de Thisse, Combes, Toutain et Lafourcade (2008) portant sur la longue période (1860-2000) et sur la concentration des activités économiques entre les régions françaises (grandeur plus en rapport avec la modélisation de la NEG) arrivent aux mêmes conclusions et valident l’existence de la « bell shaped curve ».
Une étude de Davezies (2005, p.9) pousse à relativiser cette conclusion et à prolonger l’analyse. Si la courbe en cloche est vérifiée sur le long terme, il convient de regarder son évolution récente. On assisterait selon lui à une résurgence des disparités régionales de PIB/h depuis le milieu des années 80. Cette nouvelle inflexion de la courbe en cloche s’explique par le rôle renouvelé joué par les grandes agglomérations. Pensons ainsi que la part de l’Ile-de-France dans le PIB national est passé de 27% en 1980 à 29% en 1990. A l’aménagement volontariste du territoire mené par la DATAR ont succédé deux récessions économiques, l’intensification de la mondialisation et la raréfaction des ressources publiques, limitant par là même le fameux aménagement, ou « déménagement » du territoire pour reprendre Lipietz (2001). Il n’est pas étonnant que le thème des « villes globales » (Sassen, 1991) concorde alors avec le succès académique de la NEG. Les inégalités territoriales productives s’expliquent en effet par la recherche des économies d’agglomération de la part des firmes, recherche se concrétisant dans leurs choix de localisation, et ce d’autant plus qu’elles évoluent dans une atmosphère marquée par les externalités technologiques. Rousseau (1998) a étudié cette « sur-productivité » des grandes villes. L’agglomération parisienne est ainsi 35 % plus productive que le reste de la France, ce phénomène étant perceptible dans de nombreux autres pays développés. Dans leurs travaux issus du cadre de la NEG, Martin (2000) et Crozet (2000) cherchent à savoir où se situent les économies régionales européennes par rapport à cette courbe en cloche. Ils confirment l’observation de Davezies et valident la remontée des disparités régionales. En s’intéressant à la concentration des emplois en France entre 1984-1995, Combes (2000) arrive aux mêmes conclusions et précise même qu’existent des externalités de diversité dans le secteur des hautes technologiques. Les économies régionales sont actuellement dans une phase intermédiaire de baisse des coûts de transport telle que les activités à rendements constants doivent encore se concentrer (Riou, 2003). Après avoir décru, les inégalités régionales sont donc en phase ascendante et le spectre des grandes agglomérations déstabilisatrices de la cohésion nationale (et régionale) réapparaît.
-1.2- La place de l’entrepreneur dans le modèle de Solow et ses prolongements
La théorie des gains de productivité est sans doute la plus facile à commenter à la lumière des apports de la théorie de l’entrepreneur, car elle permet de mobiliser les critiques habituelles que l’on fait à une théorie a institutionnelle de la croissance et où l’action de l’entrepreneur est ignorée.
-1- Le modèle de Solow, qu’il s’applique à une région ou à une nation, ignore la dimension institutionnelle. Il fait comme si les institutions régionales étaient les mêmes ce qui n’est pas vrai pour tous les pays qui ont adopté un régime fédéral. Ce point a en revanche plus de sens pour des pays centralisés comme la France. L’absence de dimension institutionnelle dans l’explication peut alors apparaître comme moins rédhibitoire qu’au niveau national. Dans un pays fédéral comme les Etats-Unis, en revanche, les différences institutionnelles sont beaucoup plus marquées et permettent d’étudier l’effet des différences institutionnelles sur les différentiels de croissance entre les Etats constituant les Etats-Unis (Sobel, 2006). Chaque région française possède cependant, selon la théorie de l’entrepreneur, un espace cognitif qui lui est propre et qui discrimine les agents. Elle crée des mondes des possibles distincts entre les agents. Elle les prépare à le voir différemment.
-2- Les modèles néoclassiques ne donnent ensuite aucune place à l’entrepreneur dans son explication de la croissance. Une importante littérature montre pourtant que les différentiels d’activité productive des entrepreneurs peuvent expliquer les différentiels de croissance (Audretsch et Fritsch 2002, Fritsch et Mueller 2004, Fritsch 2007, Audretsch et Keilbach 2004, Audretsch et Keilbach 2005). D’un point de vue analytique ces travaux ne renient pas le modèle de Solow mais le complètent en y introduisant une variable de capital entrepreneurial (« capital entrepreneurship »). Ce faisant ils se rapprochent plus des modèles issus de la croissance endogène et offrent une voie alternative.
Audretsch et Keilbach (2004) soutiennent qu’il existe un écart entre connaissance et connaissance exploitable ou connaissance économique. La connaissance économique émerge d’un processus de sélection. L’entrepreneur est l’acteur qui dirige ce processus et entretient la diversité de la connaissance et facilite ainsi les effets de débordement (« spillover effects »). Ils montrent que les régions qui ont un taux d’entrepreneur (« selfemployement ») élevé ont aussi les taux de croissance de la productivité du travail les plus forts. Leur théorie se réfère aux travaux de Nelson et Winter (1982) et se place donc dans le cadre de la théorie évolutionniste. Pour distinguer connaissance et connaissance économique ils mobilisent l’article d’Arrow (1962). La connaissance est caractérisée par des asymétries, de l’incertitude et de hauts coûts de transaction. Cela implique que les firmes qui investissent en R&D et en capital humain n’ont pas forcément les résultats escomptés. Cela conduit à penser que la valeur des nouvelles idées n’est pas distribuée de manière égale entre les acteurs. Les individus qui donnent une grande valeur aux informations nouvelles seront généralement incités à devenir entrepreneur et à créer une « start-up ». Ils voient, enfin, dans les institutions le contexte qui favorise la découverte et la valeur des nouvelles informations. Le droit du travail, l’accès au financement et l’absence de barrières à l’entrée créent des conditions favorables à la transformation de la connaissance en connaissance économique. L’entrepreneur est ainsi une source de diversité parce qu’il transforme la connaissance en connaissance économique. Les régions qui ont le plus d’entrepreneurs par rapport à leur population active auront alors le plus haut degré de diversité et in fine de croissance (Audretsch et Keilbach 2004, p.608).
La théorie de l’entrepreneur est ici parfaitement articulée au modèle de Solow. Il s’agit juste d’introduire une variable entrepreneur dans les variables explicatives. Les différentiels de performance entre les régions s’expliquent, dans cette perspective, par des différentiels de capital entrepreneurial. Pour leur article de 2004, par exemple, Audretsch et Keilbach (2004, pp.611 – 613) proposent d’évaluer l’effet de l’activité productive des entrepreneurs sur la croissance régionale en deux étapes.
La première étape mesure l’effet de l’ « entrepreneurship capital » sur la dynamique de la productivité du travail. Ils estiment une première équation qui explique les performances économiques d’une région. La variable à expliquer de leur modèle est la productivité du travail régionale. La productivité du travail par région est l’indicateur qu’ils utilisent pour évaluer les performances économiques du pays. Elle se substitue à l’évolution du PIB régionale. Ils expliquent l’évolution de la productivité du travail par un effet retard (productivité du travail en 1992), par le niveau des dépenses en R&D, le niveau de l’activité des entrepreneurs (« General entrepreneurship »), le niveau d’activité des entrepreneurs dans les secteurs à haute technologie et des secteurs de l’information.
La deuxième étape explique l’ « entrepreneurship capital » d’une région i comme une fonction de la productivité du travail de cette région et son niveau de capital humain (Hi) : Ei = f ( yi, t0, Hi). En spécifiant explicitement ces équations dans un modèle récursif Audretsch et Keilbar (2004, p.611) souhaitent éliminer le biais d’endogénéité qui pourrait s’expliquer par le fait que les « start-up » peuvent dépendre de la dynamique de croissance de la région. Ils testent leurs deux équations pour 327 régions Ouest-Allemandes pour l’année 1992.
-1- Lorsqu’ils estiment leur première équation ils trouvent que l’impact de la R&D est positif et significatif pour toutes les estimations, ce qui implique que l’activité de R&D exerce un effet positif sur le taux de croissance de la productivité du travail de la région. Toutes les autres mesures d’ « entrepreneurship capital » exercent une influence positive sur les variables dépendantes. Ils constatent que leur variable niveau d’activité entrepreneuriale (générale) est moins significative que la variable taux d’activité des entrepreneurs dans les activités de haute technologie (Audretsch et Keilbach 2004, p.614). Les « start-ups » qui ont l’effet le plus positif sur la croissance régionale sont donc celles qui évoluant dans des domaines innovants.
-2- Lorsqu’ils estiment leur deuxième équation (Ei = f(yi, t0, Hi) ils ont pour objectif de corriger le biais d’endogénéité entre la mesure de l’ « entrepreneurship capital » et le taux de croissance de la productivité. Ils trouvent que le taux d’activité des « start-up » est plus élevé dans les régions qui ont le niveau de productivité du travail le plus fort et dans les régions fortement dotées en capital humain. Ils concluent alors en disant que leurs hypothèses théoriques sont confirmées par leurs observations statistiques. L’activité productive des entrepreneurs dans les domaines de haute technologie favorise la croissance de l’économie régionale. Cela renforcerait la thèse de Romer selon laquelle le capital de connaissance est à la fois nécessaire et suffisant pour avoir des effets de débordement cognitifs (« knowledge spillovers ») et confirmerait que c’est l’entrepreneur qui transforme la connaissance en diversité. Il est à l’origine de la diversité et de la richesse d’une région (Audretsch et Keilbar 2004, p.615). Cet effet différencié des entreprises de haute technologie sur la croissance régionale n’est pas mis en valeur de cette manière pour la France, mais semble exister. A l’instar de l’étude de Combes (2000), le travail de Autant-Bernard, Manematin et Massard (2006) montre par exemple que la localisation des entreprises de haute technologie et de biotechnologie est très concentrée en France et dépend de l’environnement local (étendue du marché local pour les produits et services de biotechnologie).
L’apport de la théorie de l’entrepreneur aux modèles de croissance néoclassiques est donc d’introduire une nouvelle variable explicative et de faire des entrepreneurs le canal de transmission des effets de débordement cognitif. Il semble plus difficile d’insérer une telle variable au sein d’une modélisation de NEG et il n’existe, à notre connaissance, aucun travail empirique abordant la figure de l’entrepreneur d’une manière analogue à Audretsch et Keilbach. Nous pensons que cette absence dans la formalisation ne remet nullement en cause la possibilité de compléter la NEG par les résultats de la théorie de l’entrepreneur. Sans trop nous attarder, nous osons même avancer que cette dernière ne conceptualise pas l’entrepreneur car il est inscrit dans sa dynamique propre et en constitue un des moteurs principaux. Rappelons ainsi que le cadre de la NEG repose sur la maximisation de la fonction objectif d’une firme représentative. Il y a un entrepreneur derrière la perception des opportunités de profits et le choix de la localisation spatiale. C’est bien lui qui capte l’information découlant de l’ « atmosphère industrielle » des différentes régions ou de la taille des marchés respectifs, jaugeant l’intensité des forces centrifuges et centripètes en présence. Les hypothèses de libre-entrée des entreprises et d’égalisation des taux de profits simplifient la compréhension des causes régissant la création d’entreprises en théorisant la création d’entreprise dans une logique d’équilibre. L’introduction de la figure de l’entrepreneur dans une théorie hors-équilibre des marchés complète l’apport de la NEG sans vraiment la contredire.
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