1retour sur le modele social de l’urss





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Introduction Générale


Le mois de décembre 1991 marque l’effondrement du régime soviétique et la dislocation de l’URSS en quinze Etats indépendants. Si cette date correspond à la fin de la Guerre Froide, elle marque aussi la chute d’un régime qui, pendant plus de soixante dix ans, s’est posé en contrepoids aux démocraties occidentales et a profondément modifié le paysage économique et social des différentes Républiques constituant l’Union Soviétique. Ainsi, « les réalisations furent considérables : augmentation de la production, industrialisation, instruction de la population, généralisation des soins de santé, construction de logements, création d’emplois pour des populations entières (…) » [World Bank (1996), p. 1].
Occupant une position hégémonique au sein de l’espace soviétique, la Russie, Etat fédéral de plus de 140 millions d’habitants, rentre, sous l’autorité de Boris Eltsine, dans une phase de réformes qui doit la mener vers l’économie de marché. Pour les citoyens russes, la chute du système socialiste a favorisé l’émergence de libertés individuelles fondamentales (liberté d’expression, liberté de se déplacer, etc.), garanties par l’article 2 de la Constitution de 1993. Sur le plan économique, la libéralisation des prix, intervenue le 2 janvier 1992, lance le processus de transition. Les autorités, sous l’égide des institutions économiques internationales, mettent en place une thérapie de choc, sur le modèle des réformes menées dans la plupart des pays d’Europe de l’Est. Bien que les premières mesures aient signifié la fin des pénuries et des files d’attente et permis à la population d’accéder à un certain nombre de biens auparavant inexistants, la transition correspond surtout à une période de forte instabilité, caractérisée par de profonds bouleversements économiques et sociaux. Après presque quinze ans de réformes, la Russie semble avoir trouvé une certaine stabilité économique, en témoigne l’ampleur des taux de croissance depuis 2000. Ces performances ne doivent toutefois pas occulter les dérives récentes sur la question des droits de l’homme, en Tchétchénie notamment1. De plus, la plupart des problèmes sociaux nés pendant la transition sont loin d’être réglés, justifiant à bien des égards une analyse détaillée de l’impact des réformes sur le bien-être de la population.
L’étude des changements sociaux durant la période de transition exige, dans un premier temps, de faire un bref retour sur les spécificités du modèle social de l’URSS. Dans un deuxième temps, il importe de décrire le contexte économique de la transition russe, en précisant le contenu, l’orientation et les conséquences des réformes. Le troisième temps de cette introduction est consacrée à la présentation du cadre d’analyse et de la problématique de notre travail.


. 1RETOUR SUR LE MODELE SOCIAL DE L’URSS



La compréhension des changements sociaux qui accompagnent la transition vers l’économie de marché en Russie exige de faire un bref retour sur l’expérience soviétique et notamment de revenir sur les pratiques en termes de politique sociale. Dans cette optique, nous présentons les aspects idéologiques guidant la politique sociale soviétique, puis regardons comment ceux-ci se traduisent dans la pratique. Dans un second temps, nous proposons une revue de la littérature visant à mettre en évidence quelques faits stylisés sur les conditions de vie en URSS. Sachant que les autorités soviétiques ont toujours affirmé que le système socialiste, à l’inverse du système capitaliste, conduirait à l’éradication de la pauvreté et de l’inégalité, il s’agit plus précisément de discuter de l’ampleur de ces deux phénomènes.

. 1La politique sociale de l’Union Soviétique : de l’idéologie à la pratique



La politique sociale de l’URSS s’articulait autour de deux grands axes, à savoir, d’une part, la politique de l’emploi et la question sous-jacente des rémunérations, et d’autre part, la politique de protection sociale à travers l’Etat Providence.

. AEmploi et salaires



Le système économique de l’URSS était fondé sur deux grands principes : la propriété publique et collective des moyens de production et la gestion de l’allocation des ressources et de la production par une planification autoritaire et centralisée. En effet, compte tenu des volontés du parti communiste et des informations recueillies auprès des entreprises, le Gosplan, organisme chargé d’établir le plan, définissait les objectifs de production et les dotations en facteurs de production pour chaque branche et chaque région, la cohérence étant assurée par la méthode des balances2. Les ministères de branche étaient ensuite chargés de transmettre ces informations aux différentes entreprises. Ce fonctionnement centralisé et administré de l’économie, supposant l’absence de marchés concurrentiels, signifiait que la structure des prix internes était déterminée par le planificateur. L’absence de règles concurrentielles concernait notamment le marché du travail. Dans un système socialiste, la demande de travail est sous le contrôle des autorités centrales qui, en fonction des objectifs de production du plan, déterminent l’allocation des emplois entre les différentes branches. En URSS, la définition du travail reposait sur deux grands principes inscrits dans la Constitution de 1977 [Matthews (1986)]. D’une part, le travail étant considéré comme un droit, l’Etat soviétique s’engageait à garantir l’accès à un emploi à chaque citoyen. D’autre part, le travail était un devoir pour tous qui marquait l’adhésion de l’individu à l’idéologie socialiste et constituait en ce sens le premier vecteur de subordination des individus.
Du fait de l’absence de marché du travail où se confrontent librement une offre et une demande, la détermination des salaires était placée sous le contrôle de l’Etat. En conséquence, le salaire officiel est fixe, garanti et non négociable et donc le principe d’emploi garanti doit être assimilé à « l’assurance de percevoir un salaire d’un montant déterminé, fût-il faible » [Andreff (1993), p. 245]. En théorie, cette gestion administrée devrait également avoir une influence égalitaire sur la distribution des salaires. Pourtant, contrairement à une idée reçue, la structure des salaires de l’URSS ne reposait pas sur un principe égalitariste. Dans la « Critique du programme de Gotha » publiée en 1875, Marx présente les différences entre socialisme et communisme. Il distingue « le communisme gouverné par la règle "à chacun selon ses besoins", et le socialisme soumis au principe "à chacun selon son travail" que Lénine traduisait par "qui ne travaille pas ne mange pas" » [Seurot (1989), p. 229]. Selon ces principes idéologiques, une situation de véritable égalité n’est possible que dans un système communiste, c'est-à-dire à partir du moment où les problèmes de production ont été résolus et où les ressources sont suffisamment abondantes pour rémunérer chacun selon ses besoins. Le système socialiste n’étant en revanche qu’une étape intermédiaire dans la marche vers le communisme, la doctrine soviétique ne fait pas de la recherche de l’égalité un objectif fondamental. Ainsi, les salaires étaient, dans une certaine mesure, proportionnels au travail, justifiant par là même la persistance d’écarts dans les rémunérations [McAuley (1979)]. Le système salarial soviétique était fondé sur une échelle de salaires déterminée par les autorités centrales, articulée autour de trois composantes : (i) un taux de base spécifique à chaque branche de l’économie ; (ii) des multiplicateurs appliqués pour les tâches les plus complexes ; (iii) des coefficients spécifiques pour le travail de nuit, les tâches pénibles, les régions où le coût de la vie est plus élevé, etc. [Seurot (1989)]3. Cette rémunération de base pouvait être complétée par des primes accordées lorsque, par exemple, les objectifs de production ou de productivité prévus par le plan étaient dépassés4. Pour être complet, il convient de signaler que les impôts sur les revenus salariaux étaient très faibles, le taux de la tranche la plus élevée étant de 13 % seulement [Seurot (1989)]. En d’autres termes, l’outil fiscal ne jouait pas le rôle d’aplatissement des salaires, comme dans les pays occidentaux. Ainsi, la politique salariale en URSS dépendait plus de la stratégie de production que d’objectifs sociaux et l’échelle des salaires, fixée par le pouvoir central, tenait compte du niveau des qualifications, des secteurs prioritaires et, dans une certaine mesure, de la pénibilité des tâches. La politique sociale de l’URSS reposait donc davantage sur l’Etat Providence, chargé de la répartition secondaire, que sur le système de rémunération.

. BL’Etat Providence soviétique



Dans la « Critique du Programme de Gotha », Marx distinguait le « fonds nécessaire à l’entretien de ceux qui sont incapables de travailler » et « ce qui est destiné à satisfaire les besoins de la communauté : écoles, installations sanitaires, etc. » [Marx, Engels (1966), pp. ]. L’Etat Providence soviétique, que les autorités assimilaient aux dépenses de consommation sociale, reprenait en grande partie cette distinction en s’articulant autour de deux grandes composantes, à savoir un système d’assurance sociale accordant des transferts monétaires à des catégories d’individus particulières et toute une panoplie de services subventionnés ou gratuits [McAuley (1979)].
La loi de 1956 structurant le système de transferts publics prévoyait un ensemble de transferts monétaires tels que les pensions (vieillesse, invalidité et réversion notamment), les congés maladie, les primes de naissance et de décès, une allocation étudiants, une allocation familiale, un supplément de revenu familial. En 1970, la part des dépenses allouées aux transferts publics dans le PIB s’élevait à 7,8 %, soit à un niveau inférieur à celui de la plupart des pays occidentaux. A titre de comparaison, à la même date, cette proportion était de 10 % pour le Royaume Uni et de 9,7 % pour les Etats-Unis [George, Manning (1980)]. En fait, cet écart s’explique par l’absence de mécanisme d’assistance sociale en Union Soviétique,
c’est-à-dire de transferts délibérément ciblés sur les plus démunis. En effet, le système de transferts répondait davantage à une logique d’assurance sociale puisqu’il visait essentiellement à fournir des aides pour les personnes qui étaient dans l’incapacité de travailler, du fait d’une situation de vieillesse, de maternité, d’invalidité, de maladie, de veuvage, etc. [Matthews (1986)]. La politique de transferts monétaires ne reposait donc pas sur une idée d’assistance ayant pour objectif d’accroître les moyens de subsistance des plus familles les plus modestes5, mais cherchait davantage à accorder une aide aux familles dans des circonstances spécifiques, nécessitant l’interruption du travail. Autrement dit, le système d’assurance sociale s’inscrivait dans le prolongement du système salarial et répondait à ce titre au principe socialiste « à chacun selon son travail ».
La logique était différente pour l’accès aux services, le principe d’attribution intégrant davantage les besoins des individus [Seurot (1989)]. D’une part, certains services collectifs publics, tels que l’éducation et la santé6, étaient gratuits et pris en charge intégralement par l’Etat. Ainsi, les dépenses sociales liées à l’éducation et à la santé représentaient 10,1 % du PIB de l’URSS en 1970. Le poids de ces dépenses dans le PIB du Royaume Uni, à la même date, s’établissait à seulement 9 % [George, Manning (1980)]. D’autre part, de nombreux services étaient subventionnés par les entreprises d’Etat, et il s’agit là d’une spécificité des pays socialistes. En effet, celles-ci exerçaient un certain nombre de fonctions sociales, sous forme notamment de prestations en nature, et permettaient aux salariés et à leur famille un accès privilégié à de nombreux services : logement, crèches et garderies, chauffage, approvisionnement à prix subventionnés, transport, etc. [Crosnier (1993), Klugman (1997)]. Si ces prestations en nature participaient à la protection sociale, elles constituaient également, du fait des pénuries de main-d’œuvre, un mécanisme de rétention des employés, en renforçant leur attachement à l’entreprise [Grosfeld et al. (1999)]. L’évaluation du poids de ces avantages pendant la période soviétique est pour le moins délicate. Pour donner un ordre de grandeur, on estime qu’au tout début de la transition, en 1992-1993, les dépenses sociales des entreprises représentaient 4 % du PIB [Commander et al. (1996)]. En tout cas, les entreprises d’Etat soviétiques se voient conférer un rôle bien plus large que dans les pays à économie de marché, en participant activement à la politique sociale.

. 2Inégalité et pauvreté en URSS : une revue de la littérature



Si la situation de l’URSS en termes de niveau de développement économique se rapprochait de celle des pays occidentaux, il y a consensus pour affirmer que le niveau de vie moyen de la population soviétique restait à un niveau bien inférieur. A titre d’exemple, en 1990, le PIB par tête de l’URSS en parité des pouvoirs d’achat s’élevait à 6 440 dollars, alors que la moyenne de l’OCDE s’établissait à environ 15 600 dollars [World Bank (1996)]. Sur le plan du développement humain, par contre, l’URSS se rapproche des pays occidentaux. Sur la base de l’Indicateur de Développement Humain (IDH) du PNUD, l’Union Soviétique se classe au 33ème rang en 1990, soit à un niveau proche du Portugal, de la Grèce voire même de l’Espagne. Mais ce sont les aspects monétaires qui ont suscité le plus de débats dans la littérature économique. En effet, la hiérarchie entre pays socialistes et pays occidentaux en termes d’inégalité et de pauvreté semble beaucoup plus incertaine. Les autorités soviétiques se sont en permanence placées en rupture par rapport aux pays à économie de marché et n’ont eu de cesse d’affirmer que le socialisme et le communisme mèneraient à davantage d’égalité et permettraient d’éradiquer la pauvreté, cette dernière étant l’un des maux chroniques des économies capitalistes. Qu’en est-il dans la réalité ?

. ADes sources statistiques questionnées



En URSS et dans les pays d’Europe de l’Est, les données sur les salaires et le revenu des ménages étaient collectées très régulièrement dans le cadre des « Enquêtes sur le Budget des Familles » (Family Budget Survey). Toutefois, la censure d’Etat et l’absence d’institutions de recherche indépendantes expliquaient que les informations recueillies ne soient pas mises à la disposition des chercheurs extérieurs, les contraignant à estimer le niveau de vie des familles Russes par des moyens détournés. A l’instar de Wiles (1978), McAuley (1979) ou Morrisson (1984), une première alternative consiste à utiliser les résultats de quelques études publiées par des auteurs soviétiques, afin de reconstruire la distribution des revenus à partir de mesures agrégées de dispersion, telles que la part des déciles dans la population. Une seconde alternative, adoptée notamment par Ofer, Vinokur (1992), consiste à raisonner sur des enquêtes auprès d’émigrés soviétiques à l’étranger, comme cela a pu être fait aux Etats-Unis ou en Israël. Dans tous les cas, il ne s’agit que d’approches indirectes qui ne peuvent en aucun cas prétendre à la représentativité et qui nous permettent uniquement d’avoir quelques idées sur les ordres de grandeur.
Cette situation a considérablement évolué avec la politique de transparence (Glasnost) instaurée par Gorbatchev. Ainsi, depuis la fin des années 80, les chercheurs ont à leur disposition d’importantes bases de données sur les conditions de vie des ménages publiées par le Goskomstat, l’institut de statistique soviétique. C’est alors un problème tout autre qui a suscité de nombreuses interrogations, celui de la qualité des données. Les Enquêtes sur le Budget des Familles ne répondent pas rigoureusement à l’objectif de représentativité. En effet, il s’agissait, dans le cadre de ces enquêtes, de déterminer un échantillon représentatif d’entreprises reflétant la structure industrielle du pays, puis parmi ces entreprises de retenir un échantillon d’employés, ces employés et leur famille étant interrogés sur leurs revenus et leurs dépenses de consommation [McAuley (1979)]. Cette méthode d’échantillonnage un peu particulière conduisait d’une part, à l’exclusion de certaines catégories sociales (militaires, employés du parti communiste) et d’autre part, à la sous représentation de certains secteurs de la population active (travailleurs du secteur des services, employés des petites entreprises, retraités, employés des Sovkhozes)7.

. BAmpleur de l’inégalité des revenus



Traditionnellement, les pays socialistes, au premier rang desquels l’URSS, étaient considérés comme moins inégalitaires que les pays occidentaux. En effet, même si les arguments idéologiques à la base du socialisme ne prônent pas l’égalité totale, les écarts de salaires sont restés modérés8. De plus, l’accès aux transferts publics, aux services subventionnés et l’obtention de revenus privés liés à la production domestique ou à un éventuel emploi secondaire, permettaient aux familles les plus démunies d’obtenir un complément de revenu9. Pourtant, il n’y a aucun consensus au sujet de l’ampleur de l’inégalité en URSS et plus généralement dans les pays socialistes. A ce sujet, deux visions antagonistes s’opposent.
Une première thèse stipule que l’inégalité serait moins importante dans les pays socialistes que dans les pays à économie de marché, plusieurs travaux empiriques venant valider cette hypothèse. Wiles (1978), par exemple, calcule le ratio inter-décile10 pour quelques pays socialistes et occidentaux, entre le milieu des années 60 et le milieu des années 70. D’après ces estimations, celui-ci s’élevait à 2,62 en Bulgarie, 2,88 en Pologne, 3,11 en URSS, 3,93 au Royaume Uni et 6,25 aux Etats-Unis. Autrement dit, l’URSS, quoique plus inégalitaire que les pays d’Europe de l’Est, présentait des niveaux d’inégalité plus faibles que les pays occidentaux, la différence avec les Etats-Unis étant particulièrement prononcée. McAuley (1979) aboutit à des conclusions similaires. En 1967-1968, le ratio inter-décile pour l’URSS se situait entre 3,12 et 3,2111, soit à un niveau inférieur que celui du Royaume Uni (3,4), de l’Italie (5,9) ou des Etats-Unis (6,4). A partir d’une enquête auprès d’émigrés soviétiques en Israël, Ofer et Vinokur (1992) parviennent à une hiérarchie très proche. Selon eux, le niveau d’inégalité en URSS était sensiblement identique à celui prévalant en Norvège et très nettement inférieure à celui de pays comme la France, le Canada ou les Etats-Unis. Pour les années 80, enfin, citons l’étude de Atkinson et Micklewright (1992). Ces derniers estiment qu’en 1985, l’indice de Gini, mesure standard du niveau d’inégalité, s’élevait à 0,256 en URSS, soit à un niveau nettement moins élevé qu’aux Etats-Unis (0,297).
A l’opposé de cette vision, plusieurs auteurs, dont Bergson (1984), avancent l’hypothèse que l’inégalité ne serait pas moins élevée dans les pays socialistes. De leur point de vue, le manque d’informations sur certaines sources de revenu explique que les études évoquées précédemment sous-estiment le degré d’inégalité. Les privilèges de la Nomenklatura12, en particulier, pose un réel problème de mesure. Apparus pendant la période stalinienne, ces avantages, accordés sur critère politique, correspondaient en fait à des biens et services, souvent inaccessibles au reste de la population, tels que l’accès aux biens importés, aux restaurants et hôtels, aux hôpitaux et enseignements de qualité, à des facilités pour les voyages à l’étranger, etc. Ces privilèges en nature pouvaient représenter une part très importante du revenu monétaire officiel [Matthews (1978), Bergson (1984), Morrison (1984)]. L’apport de l’étude de Morrison (1984) est de montrer que sans la prise en compte de ces avantages, l’Union Soviétique est effectivement un pays moins inégalitaire que la plupart des pays occidentaux. Si l’on se réfère au tableau A-I-1 reporté en annexes, seule la Suède, parmi les pays occidentaux, présentait un niveau d’inégalité plus faible que l’URSS13. Mais le recours à une distribution corrigée, essayant d’intégrer les privilèges de la Nomenklatura, fait nettement évoluer la position de l’URSS. Les modifications apportées par Morrisson reposent sur deux hypothèses, à savoir, d’une part, que les membres de la Nomenklatura représentent 1,5 % de la population active et, d’autre part, que les avantages qui leur sont accordés doublent leur revenu monétaire officiel. Compte tenu de ces deux éléments, le niveau d’inégalité prévalant en URSS excède largement celui de la Suède et se rapproche davantage de pays comme le Canada ou la RFA. Il reste néanmoins inférieur à celui des Etats-Unis.
Finalement, si la question de l’ampleur de l’inégalité en URSS n’est pas vraiment tranchée, il semble raisonnable de considérer, à l’instar de Milanovic (1998), que le degré d’inégalité de revenu en URSS se rapproche de celui des pays occidentaux les plus égalitaires. L’URSS occuperait ainsi une position intermédiaire entre les pays Scandinaves, traditionnellement moins inégalitaires, et les pays d’Europe du Nord ou le Canada.

. CIncidence de la pauvreté



La question de l’existence de pauvreté en URSS a également entretenu de nombreux débats parmi les économistes et sociologues occidentaux. Officiellement, la pauvreté n’était pas reconnue comme un problème en URSS ; le terme (bednost) ne sera d’ailleurs pas utilisé jusqu’à la fin des années 80. La position des autorités soviétiques est que le système offre de réelles chances à chacun pour vivre une vie décente. La pauvreté est donc associée à un comportement pathologique, dû à un manque d’effort ou à une attitude anti-sociale ; on parle à ce sujet de parasitisme social [Ruminska-Zimmy (1997)]. Après la période stalinienne, les autorités soviétiques reconnaissent toutefois l’existence de problèmes sociaux et recourent alors au concept de « sous approvisionnement » (maloobespechennost’). Ce relâchement dans la position officielle a conduit à la construction d’un seuil minimum de subsistance. Dès 1918, le code du travail faisait référence à un salaire de subsistance, mais celui-ci n’était plus calculé durant toute la période stalinienne. Il faut attendre le milieu des années 50 et l’assouplissement voulu par Khrouchtchev pour qu’un minimum de subsistance soit réintroduit. Les chercheurs ont alors été mobilisés pour construire des budgets normatifs, qui correspondent à la quantité de biens et services jugée nécessaire pour qu’un ménage ayant une composition spécifique atteigne un niveau de vie socialement acceptable [McAuley (1979)]. Ces budgets, estimés pour 1956-1958 et 1965-1967, sont détaillés dans l’ouvrage de Sarkisyan et Kuznetsova, publié en 1967. En 1965-1967, le minimum de subsistance calculé pour une famille standard (un couple, un garçon de 13 ans et une fille de 8 ans) s’élevait à 205,6 roubles par mois, soit 51,4 roubles par tête14. La part destinée aux produits alimentaires atteignait environ 59 %, celle consacrée à l’habillement, aux meubles et autres biens, 27 %. Les 14 % restants concernaient le loyer et les autres services15. Si la structure du budget était caractéristique d’une société avancée, les pénuries sur les biens de consommation impliquaient que la plupart des biens retenus ne pouvaient pas toujours être achetés ou alors à des prix plus élevés16. Par conséquent, le minimum de subsistance de Sarkisyan et Kuznetsova doit être considéré comme un seuil théorique [Matthews (1986)].
Avant le milieu des années 80, la non publication des données sur le revenu des ménages explique la quasi-inexistence d’études évaluant l’ampleur de la pauvreté en URSS. McAuley (1979) propose néanmoins une estimation pour l’ensemble de l’URSS en 1967, en essayant de tenir compte de la contribution de la production domestique au revenu. En fonction des différentes hypothèses formulées quant à l’apport de la production domestique, la part des individus présentant un niveau de revenu inférieur à 50 roubles par mois s’établirait entre 33,3 % et 36,5 %, cette proportion étant sensiblement plus élevée parmi les travailleurs des kolkhozes que parmi les employés d’Etat. Par contre, la proportion de pauvres diminue fortement si l’on retient un seuil de subsistance de 30 roubles par mois ; elle se situerait alors entre 6,7 % et 7,6 %, traduisant ainsi la faiblesse de l’extrême pauvreté. Compte tenu du caractère limité des données mobilisées par McAuley (1979)17, Ofer Vinokur (1992) préfèrent utiliser des échantillons d’émigrés soviétiques18. Ils restreignent leur échantillon aux familles qui, en URSS, résidaient dans les zones urbaines. Un ménage est alors considéré comme pauvre si son revenu global net est inférieur à 60 roubles par mois et « pauvre extrême » s’il est inférieur à 50 roubles. D’après leurs estimations et selon l’échantillon, la proportion de ménages en situation de pauvreté était comprise entre 14,5 % et 17 % environ. De manière symétrique, la part de la population urbaine en situation d’extrême pauvreté s’établissait entre 7 % et 10 % environ. Matthews (1986) ne se risque pas à mesurer l’ampleur de la pauvreté à l’échelle de l’URSS mais propose en revanche une synthèse d’études locales, portant sur la fin des années 70. Nous avons reporté ces estimations dans le tableau A-I-2 présenté en annexe. En fonction de la localisation, la proportion de pauvres varie de 12 % à 56,9 % traduisant par là même la forte variabilité interrégionale de la pauvreté. Bien que ces différentes études confirment l’existence de pauvreté en URSS pendant les années 60-70, les données sur lesquelles elles reposent sont trop soumises à critiques pour accorder une réelle signification aux valeurs en tant que telles. La publication d’informations relatives au revenu des ménages à partir des années 80 a permis de proposer des estimations plus robustes. Pour l’année 1980, le Goskomstat estime à 69 millions le nombre d’individus présentant un niveau de revenu inférieur à 75 roubles par mois en URSS, soit une proportion de 25,8 %. Jusqu’en 1990 ce nombre a décliné pour atteindre 22,3 millions, soient 7,7, % de la population soviétique totale. Et, pour la seule Russie, cette proportion s’établissait à 3,2 % [Sipos (1992)]. Cette estimation officielle sous-évalue vraisemblablement l’ampleur de la pauvreté. Ainsi, les travaux de Klugman (1997), menés à partir des enquêtes sur le budget des familles, indiquent que le ratio de pauvreté, évalué pour les individus, se situait entre 10 et 14 % durant les années 80, et qu’en 1991, à la veille de la période de transition, il s’élevait à 11,4 %. Finalement, afin de fixer les idées, Milanovic (1998) propose un comparatif international sur l’ampleur de la pauvreté en 1987-1988. Si la proportion de pauvres en Russie est légèrement supérieure à celle prévalant au Royaume Uni (2 % contre 1 %), le phénomène de pauvreté semble limité, notamment par rapport aux pays en développement. Il estime en effet qu’à la même date, l’incidence de la pauvreté atteignait 33 % au Brésil et 31 % en Turquie.
En définitive, contrairement aux assertions des autorités soviétiques, et malgré le caractère limité des données sur le revenu, l’existence de pauvreté en Union Soviétique ne fait aucun doute. Cependant, son ampleur a sensiblement diminué entre le début des années 50 et 1980. Puis elle est demeurée à un niveau relativement limité jusqu’à la veille de l’effondrement de l’URSS et du début de la transition économique [Klugman (1997)].


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