Transcription de l’intervention





télécharger 66.06 Kb.
titreTranscription de l’intervention
date de publication20.05.2017
taille66.06 Kb.
typeTranscription
e.20-bal.com > économie > Transcription




Session 3

Les frontières de l’économie et leurs conséquences pour l’économie de la connaissance


Michel FOUCHER

Le paradoxe des frontières dans la globalisation, le retour des frontières
Vendredi 20 novembre 2009. 08h30-10h00

Michel Foucher est professeur à l'Ecole normale supérieure (Ulm), membre du Conseil des affaires étrangères et directeur de la formation à l'Institut des hautes études de défense nationale

Géographe et diplomate, agrégé et docteur en sciences humaines, il a enseigné à l'université Lyon-II, à l'ENA, aux IEP de Paris et Dijon et au Collège d'Europe de Natolin (Pologne). Ses recherches portent sur les dynamiques frontalières dans le monde et l'impact territorial des mutations géopolitiques. Conseiller du ministre des affaires étrangères Hubert Védrine (1998-2002) et directeur du Centre d'analyse et de prévision, puis ambassadeur de France en Lettonie (2002-2006), il codirige le master 2 de géopolitique ENS-Paris-I. Michel Foucher est expert auprès de la commission de l'Union africaine. Il préside le festival culturel Des frontières et des hommes, (Thionville, Luxembourg, Sarrebruck en novembre prochain).

Il est l’auteur, entre autres, de : L’Europe et l’avenir du monde, Odile Jacob, 2009 ; Europe entre géopolitiques et géographies, direction, Armand Colin, 2009 ; L’obsession des frontières, Perrin, 2007 ; Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique, Fayard, 3° édition 2004 ; Frontière(s), images de vie entre les lignes, Glénat, 2007 (textes) ; Les arpenteurs de l’Europe, Actes sud, 2008 (œuvre collective dirigée par Renée Herbouze).
Résumé

Nous vivons sur une idée fausse et dangereuse : parce que le monde est devenu plus fluide et l’économie globalisée, les frontières seraient condamnées à disparaître. Or, depuis deux décennies, plus de 27.000 kilomètres de frontières terrestres ont été tracées, principalement en Europe et en Eurasie où la fragmentation géopolitique se poursuit (on ne relève que deux cas de nouvelles frontières en Afrique et en Asie dans la même période). Près de 24.000 kilomètres ont fait l’objet d’accords internationaux de délimitation et de démarcation et de règlements. Les murs et clôtures se multiplient et s’étendent sur 3% du kilométrage total des limites terrestres.

Les conflits les plus durables, dont certains datent des années 1940, portent tous sur le bornage des territoires. La territorialisation des espaces maritimes est en marche.

Alors se pose une question lancinante : à quoi servent-elles dans le monde actuel, supposé globalisé et « sans frontières » ?





Session 3 ● Collège des Bernardins ● 19-21 novembre 2009

Transcription de l’intervention


La frontière, objet géopolitique

La frontière est l’objet géopolitique par excellence car elle manifeste le plus clairement l’articulation entre le politique et le territoire. Friedrich Ratzel, géographe allemand du XIXe siècle, disait à ce propos que faire la guerre consistait à promener sa frontière sur les territoires d’autrui.
Les concepts de limite et de borne

Ma présentation s’appuiera sur deux concepts très importants : celui de limite et celui de borne. Ces concepts ont été introduits et distingués par Kant dans le champ de la connaissance scientifique, dans ses Prolégomènes à toute métaphysique future (1783). Selon Kant, la limite (die grenze) suppose que nous pouvons encore connaître ou découvrir quelque chose. Si on transpose cette définition en termes géopolitiques, poser une limite signifie que l’on sait que l’autre existe. La borne (die schranke), en revanche, est un marqueur territorial. Avoir une stratégie de bornage revient donc en termes géopolitiques à nier l’autre. Ainsi, un mur est une borne linéaire, tandis qu’une frontière est une limite qui peut être soit ouverte soit fermée.
Les manifestations du retour des frontières

J’aborderai dans cette présentation, ce que j’appelle, « le retour des frontières ». J’ai repris mon ouvrage Fronts et frontières : un tour du monde géopolitique (1ère édition en 1988) pour faire le point sur ce qui s’est passé depuis 20 ans. Quatre phénomènes me sont apparus frappants :

  • la permanence des contentieux territoriaux ;

  • la création de nouvelles frontières ;

  • les règlements frontaliers ;

  • Les phénomènes de durcissement, c'est-à-dire la transformation de limites en bornages linéaires.

Je partagerai donc avec vous des analyses sur ces quatre points.
« Globalisation » et monde sans frontière

J’emploie le moins possible le terme de « globalisation » dans la mesure où c’est un concept creux s’il n’est pas préciser ce qui se globalise. Ce terme, créé en 1983 par Théodore Levitt, servait à conseiller les managers des grandes firmes américaines dans le sens de l’élaboration de produits industriels capables d’être standardisés et consommés à l’identique dans le monde entier. Pour un géographe, qui travaille avec des échelles et des ordres de grandeur, la globalisation désigne l’ensemble des phénomènes qui se déploient à l’échelle mondiale et qui ont un impact à d’autres échelles.

L’idée que nous vivons dans un monde sans frontières est paradoxale. Les théoriciens du concept de globalisation ont ainsi pu écrire des ouvrages titrant « Borderless world » à destination d’entreprises voulant vendre des produits globaux. On s’est depuis rendu compte que les marchés n’étaient pas globaux car demeuraient des aires culturelles, linguistiques, etc. dont découlait une nécessaire adaptation des produits.

Néanmoins, l’idée d’un monde sans frontière, partagée par les banquiers d’investissement et curieusement par les altermondialistes, est devenue ces deux dernières décennies un véritable slogan. Nous vivrions dans un monde sans frontières et internet serait le symptôme et le symbole de cette situation. Toutefois, internet est parfaitement contrôlé par les polices culturelles de nombreux États et ne peut donc suffire à faire la preuve que nous vivons dans un monde sans frontière. Ce qui est certain, c’est que nous vivons dans un monde de circulation, de flux ; la globalisation n’étant pour une entreprise, que la capacité d’agir, de produire ou d’investir en temps réel à l’échelle du globe.

1/ Chroniques frontalières dans le monde en 2009

Je vous livre ma chronique frontalière des derniers mois qui illustre parfaitement le fait qu’il se passe pratiquement tous les jours quelque chose en matière de frontière.

  • 21 novembre : bruits de bottes à la frontière entre la Colombie et le Venezuela. Chavez vient d’appeler à la mobilisation générale. Deux policiers vénézuéliens et dix colombiens ont été tués.

  • 8 novembre : Fermeture de la frontière du Nigéria avec le Niger. Alors que ce sont les mêmes populations Haoussa des deux côtés de la frontière, le Nigéria a suivi une décision de l’Union africaine afin de faire pression sur le président nigérien Tandja qui veut se représenter pour la troisième fois et qui est en train de manipuler la constitution.

  • 4 novembre : la présidence suédoise de l’Union européenne a réussi à débloquer un contentieux entre la Croatie et la Slovénie concernant une affaire de limite des eaux territoriales dans une baie de l’Adriatique. Les revendications slovènes d’accéder aux eaux territoriales étaient refusées par la Croatie. En représailles, la Slovénie bloquait le processus de négociation d’adhésion à l’Union européenne de la Croatie qui a déjà perdu deux ans. Les suédois ont trouvé une solution imposant aux croates un arbitrage international qu’ils avaient refusé précédemment. Cette affaire s’inscrit dans la liquidation de la succession yougoslave.

  • 16 octobre : Tensions frontalières entre l’Inde et la Chine : des soldats chinois s’infiltrent. La Chine n’a pas d’accords frontaliers avec l’Inde (sauf dans une petite partie centrale) et elle revendique des provinces du nord-est de l’Inde parce qu’elle est intéressée par l’accès à l’océan indien. Dans un blog chinois, on peut lire : pas de place pour deux soleils dans le même ciel. Autrement dit, il n’y a pas de place pour deux leaders en Asie. Géopolitiquement, ces états sont en rivalité.

  • 10 octobre : projet de réouverture de la frontière entre la Turquie et l’Arménie

  • 14 mai : Benoît XVI déclare à Bethléem : « Il est tragique de voir des murs continuer à être construits. (…). Nous savons que les murs ne subsistent pas toujours. Ils peuvent être abattus ». Message en direction des palestiniens qui sont d’ailleurs, en ce moment, tenter de procéder à une déclaration unilatérale d’indépendance.

  • 13 mai : 70 États sur 128 ont déposé leurs dossiers à la Commission des Limites du Plateau Continental de l’ONU concernant la possibilité de revendiquer une extension de la zone économique exclusive au-delà des 200 000 miles nautiques. Une territorialisation des océans est donc actuellement en cours.

  • 29 avril : problème de délimitation entre l’Ouganda et le Kenya sur le lac Victoria, dû à l’interprétation d’un arrêté britannique de 1926. On retrouve constamment en Afrique le problème de l’interprétation de décisions très anciennes prises par des administrateurs locaux à l’intérieur de la fédération est-africaine.

  • 28 avril : Le Paraguay et la Bolivie reçoivent à Buenos Aires le rapport final de la démarcation de leur frontière commune (750 km) 74 ans après la guerre du Chaco, 70 ans après le traité de paix. Les affaires de frontières peuvent donc durer très longtemps.

  • 14 avril : L’Union Européenne exhorte la Turquie à rouvrir la frontière arménienne, fermée depuis 1993.

  • 6 avril : Barack Obama déclare à Istanbul : « Les dirigeants turcs et arméniens ont fait des pas courageux. Une frontière ouverte rendrait les populations à une coexistence prospère ». On attend du gouvernement turque de faire preuve de bonne volonté ce qui permettrait à l’Arménie d’être désenclavée et de doper le nord-est turc. Cela va de pair avec un début de restauration des églises arméniennes que l’état turc considère comme des musées et non des églises.

  • 5 avril : la zone démilitarisée de 3 km de large entre les deux Corées se prolonge en mer (on a toujours tendance à oublier les frontières maritimes). Les coréens du sud considèrent que la limite nord de cette zone démilitarisée maritime est la limite internationale des deux pays ce que refusent les nord-coréens qui font des incursions.

  • 4 avril : poursuite des tensions entre le Cambodge et la Thaïlande à propos du temple de Preah Vihar qu’un officier français avait attribué au Cambodge. Le problème tient au fait que ce temple a été classé patrimoine de l’UNESCO, d’où des enjeux économiques. La voie d’accès pour monter au temple passe par la Thaïlande. Mais cette question de frontière est avant tout instrumentalisée pour créer des tensions et fabriquer du sentiment national alors que la Thaïlande est en pleine crise politique.

  • 3 avril : un budget de 400 millions de dollars pour des technologies de surveillance de la frontière US-Mexique a été décidé par Mme Janet Napolitano, ministre de l’intérieur du gouvernement Obama, ancienne gouverneur de l’Arizona, Etat frontalier où il y a le plus d’immigration illégale en provenance du Mexique et d’Amérique centrale. Ces technologies visent notamment à lutter contre les trafics d’armes et de drogues. Mme Janet Napolitano reste malgré tout consciente « qu’une clôture de 51 pouces sera toujours franchie par une échelle de 51 pouces » et réfléchit donc à la politique des visas.

  • 27 mars : déclaration extrêmement dure de Lawrence Cannon, Ministre canadien des affaires étrangères, à propos de l’Arctique et de la remise en cause de la souveraineté canadienne sur la terre de Baffin et tous les archipels canadiens. Il y a un conflit entre les États-Unis associés à l’Union européenne, qui contestent la souveraineté canadienne sur les passages, et les canadiens associés aux russes.

  • 25 février : ratification par le Parlement Ouzbek de l’accord de démarcation avec le Tadjikistan de 2002 (15% encore en dispute)

  • 23 février : Burkina Faso et Niger, qui ont un conflit territorial suite à un arrêté français de 1922, décident d’une saisine de la Cour Internationale de Justice


2/ A quoi servent les frontières ?

Une frontière est une ligne de partage de souverainetés : c’est là qu’expire une souveraineté et qu’en commence une autre. Même si l’on passe de Strasbourg à Kehl sans s’arrêter, lorsqu’on arrive en Allemagne, on se trouve dans un pays décentralisé qui a une autre histoire, une autre culture, etc. Les frontières et les discontinuités territoriales ne disparaissent pas. Ce sont les fonctions des frontières qui changent. Ainsi, en Europe, s’effacent certaines fonctions de barrières.

Fondamentalement, les frontières ont une fonction légale (le juge), une fonction de contrôle (la police) et une fonction fiscale (la douane). Dans les états en formation, les frontières sont valorisées. Dans les ensembles ouverts, comme l’Union européenne, on est plus dans la métaphore du pont et souvent la frontière sert de point de départ à une construction régionale.
3/ Géopolitique des frontières en 2009

Je défends la thèse que les limites deviennent plus visibles.

Notre monde est composé de 193 États auxquels s’ajoutent des territoires. On recense 271 dyades, frontières terrestres communes à deux États contigus, ce qui représente 248 000 km soit un demi-million de km à gérer puisqu’il faut être deux pour gérer une frontière.

Les tendances :

  • 27.000 km de frontières nouvelles depuis 1991 essentiellement en Europe et en Eurasie

  • 24.000 km de frontières ayant fait l’objet d’accords de délimitation et de démarcation

  • 18.000 km (?) de programmes annoncés de murs, clôtures et barrières métalliques et électroniques

  • Territorialisation des espaces maritimes (39% des 450 limites potentielles en zones de chevauchement sont agréés)


Les nouveaux États souverains depuis 1991 :

L’ouverture du mur ne marque pas seulement l’échec de la tentative de mondialisation communiste mais aussi et avant tout une espèce d’automne des peuples. Quand les centres s’affaiblissent, les périphéries s’émancipent.

Lorsque Gorbatchev a aboli l’article 6 de la constitution, c'est-à-dire le monopole du parti, il pensait trouver en face de lui des soviets comme Lénine, mais il a trouvé en face de lui les nations. Ce sont les dirigeants russes, ukrainiens et biélorusses qui ont décidés de mettre fin à l’Union soviétique le 8 décembre 1991 pour tirer le tapis sous les pieds de Gorbatchev, secrétaire général du parti communiste, qui a démissionné le 21 décembre. Ensuite, les fédérations inégalitaires ont explosé soit pacifiquement (Slovaquie, république Tchèque) soit dans la tragédie (Yougoslavie). Nulle part ailleurs dans le monde (sauf en Érythrée), on a créé de nouvelles frontières.

Nous étions dans une période qui a favorisé cette fragmentation géopolitique de l’Europe et de l’Eurasie. Je ne porte pas de jugement mais il faudra que l’Union européenne se débrouille avec les conséquences de cette fragmentation. Quand tout le monde sera autour de la table, nous ne serons plus 27 mais 40 ou 45 (sans compter l’Europe orientale, l’Asie centrale et le Caucase), ce qui sera assez complexe à gérer. Lorsque je me rends en Afrique, j’explique aux africains qu’il ne faut surtout pas suivre le modèle européen. Chaque fois que nous avons un problème en Europe, nous créons un État nouveau et je ne suis pas sûr que cela soit la meilleure façon de viabiliser les ensembles.
Les frontières sont en réaffirmation sur deux registres :

  • Au plan économique : pour entrer dans le jeu global, les Etats hors Europe, ont besoin de réaffirmer leur contrôle sur leur périmètre, leurs minorités, leurs ressources, et de s’accorder ne serait-ce que pour décider des points de passage. Les frontières sont toujours des lignes de contrôle et des portes. Il en est d’ailleurs de même pour les murs. Un mur sert à filtrer le passage. Avec le jeu des échanges qui se développe considérablement (le commerce a été multiplié par 4 depuis 20 ans), les frontières ne disparaissent pas ; elles sont plus visibles, c’est la condition de leur ouverture. Leur fonction de barrière s’efface.

Un exemple : en mai 2008, au col de Nathu La entre l’Inde et la Chine, un convoi de camions chinois chargés de marchandises franchit une frontière qui était fermée depuis la guerre de 1962. Les échanges entre la Chine et l’Inde augmentent et passent par des routes maritimes ou terrestres. Il faut donc qu’il y ait un accord sur l’ouverture de la frontière. Ceci se passe partout dans le monde.

  • Face aux défis de contrôle des territoires : nombreux sont les enjeux de sécurité aujourd’hui. On se rend compte qu’une partie du monde est sous peuplée et peu contrôlée (Saël, sud du Sahara, piémonts colombiens, nord du Yémen, forêts de Birmanie, etc.) laissant place à des zones de non droit, des zones non gouvernées. Beaucoup d’États ne contrôlent pas grand-chose. En Centre-Afrique, on m’a expliqué qu’au-delà d’un km autour de la présidence, le gouvernement ne contrôlait rien. La sécurité internationale est aujourd’hui menacée du fait de l’absence de capacité de contrôles des États sur leur territoire. Il y a donc des enjeux de territorialisation.


Les règlements frontaliers

Il s’agit d’accords passés entre les États pour conclure de longues négociations. En général, ils ne règlent pas un contentieux mais fixent les choses une fois pour toute et permettent de moderniser la démarcation. Quelques exemples :

  • la Chine après l’effondrement du bloc soviétique a renégocié toutes ses frontières avec la Russie. Il n’y a plus de contentieux territorial entre la Chine et la Russie.

  • l’Arabie Saoudite a enfin accepté de négocier ses frontières. Les Etats du golf sont indépendants depuis 1971. Les britanniques avaient laissé des tracés qui n’étaient pas matérialisés. Une stratégie de matérialisation se met maintenant en place.

  • En Afrique, l’Algérie, la Lybie, le Nigéria, le Burkina, le Mali, l’Éthiopie et le Soudan ont des politiques frontalières très actives.

La multiplication des accords et des règlements frontaliers a été pour moi une vraie découverte. Ils consistent à stabiliser les choses, à négocier, à délimiter, à démarquer, à matérialiser sur le terrain et à ouvrir pour les échanges.
4/ Délimiter et démarquer
En dehors de la guerre, il y a 4 options civilisées pour régler les différends :

  • Recourir à la cour internationale de justice : le fait que les décisions de la cour s’imposent aux parties constitue un avantage. Néanmoins, les décisions sont souvent impopulaires et ont un impact sur les populations. Le Nigéria vient ainsi de perdre toute une péninsule au profit du Cameroun et il a fallu déplacer les populations qui avaient la nationalité nigérienne mais qui s’étaient installées du côté camerounais. Les compagnies pétrolières faisaient en effet pression pour qu’il y ait un règlement parce qu’on ne savait pas si les lots offerts dans les appels d’offre se trouvaient du côté du Nigéria ou du Cameroun.

Autres inconvénients : la durée (minimum 4 ans) et le coût élevé de cette procédure.

  • Négocier de manière bilatérale : on a pu assister à des négociations massives dans le cas de la Russie et de la Chine, de la Chine et du Kazakhstan, de la Chine et du Vietnam. La France procède à des échanges réguliers avec l’Italie, la Suisse ou le Luxembourg. Ces échanges portent sur quelques hectares pour faire passer un échangeur, créer une zone industrielle, etc.

  • Recourir à la nature : on utilise les parcs naturels, les parcs nationaux, les parcs animaliers pour, dans les régions dépeuplées, gérer les frontières et s’accorder sur des limites. Plus de 10 % des tracés frontaliers terrestres sont gérés par des parcs nationaux transfrontaliers. Cela est très fréquemment utilisé en Amérique centrale, en Autriche, en Biélorussie-Pologne, et en Afrique australe. Autrefois les parcs naturels animaliers étaient utilisés par l’armée africaine pour lutter contre les incursions militaires de l’ANC, aujourd’hui il y a des parcs de paix. J’ai découvert en Israël l’importance des stratégies de reforestation autour de la ligne verte dans les régions peu peuplées. Ces forêts frontières fixent dans le paysage et sur le territoire la limite finale.

  • L’option économique : il s’agit de mettre en place des mécanismes d’exploitation conjointe lorsqu’il y a des ressources communes. Parallèlement à des négociations diplomatiques, il est tout à fait possible de construire des sociétés mixtes binationales qui exploitent en commun les ressources disponibles. Cela demande beaucoup de sagesse mais, dans la mesure où cela se pratique pour les ressources hydrauliques, pourquoi cela ne pourrait-il pas s’appliquer aussi aux ressources énergétiques ?


5/ Une tendance au durcissement

Des limites dures (Corée par exemple) existaient avant l’ouverture du mur de Berlin. Depuis d’autres se sont installées. Il s’agit là de la catégorie kantienne de la borne. Le mur est la métaphore de la clôture, de la fermeture, de la négation de l’autre visible. Je vous propose une typologie de la barriérisation en fonction de quatre situations géopolitiques :

  • Dans les territoires disputés : dans ce cas, l’État le plus fort décide de créer une clôture de sécurité ou un mur pour que la ligne de cesser le feu devienne la limite future d’un règlement définitif. C’est la méthode du Maroc après l’annexion du Sahara occidental ; c’est aussi la méthode israélienne en Cisjordanie (sauf que le mur israélien ne suit pas la ligne d’armistice de 1967) ou encore la méthode indienne au Cachemire (derrière la ligne de contrôle, les indiens ont construit une clôture de sécurité qui est un message politique signifiant qu’ils considèrent que le Cachemire doit être partagé).

  • Dans les territoires qui ne sont pas disputés mais où il y a des tensions : en Irlande du nord, même après les accords de la paix du Vendredi Saint, les communautés catholiques et protestantes ont continué à être séparées par des peace lag. Le mur est alors une figure d’interdiction, interdiction d’entrer ou de sortir. Ces communautés séparées craignent d’affronter l’ouverture que représente la paix.

  • Les barrières post-conflits : c’est le cas de la ligne démilitarisée en Corée. A Chypre, les Nations Unies ont décidé de construire un mur à la place du no man’s land car soldats turcs et chypriotes se provoquaient. Le Koweït et l’Arabie Saoudite clôturent leurs frontières avec l’Irak pour éviter les incursions djihadistes et l’émigration des tribus non contrôlées.

  • Les barrières anti-migratoires : on peut citer Ceuta, Melilla, les États-Unis avec le Mexique, Schengen parce qu’il y a des endroits où il y a de vraies pressions migratoires qui supposent des contrôles impliquant des moyens militaires. C’est le cas aux Canaries ou en Grèce complètement débordés par le laxisme turque.


@Foucher 10/2009



Ces murs représentent actuellement 3 % de la longueur totale des frontières terrestres. On réinvente le modèle romain du limes, c'est-à-dire qu’on clôture pour filtrer et non pour fermer. Même le mur israélien contient 31 passages.
Exemple du mur entre San Diego et à Tijuana


@Foucher 10/2009


A gauche de la photo, on voit la ville de Tijuana (2 millions d’habitants) ; au milieu, dans les parties plates, les 36 zones industrielles. Tijuana est la capitale mondiale de l’écran plasma. Toutes les entreprises importantes sur ce marché sont implantées à Tijuana en raison des zones franches, des différentiels salariaux importants et de la quasi absence d’impôts. Ces activités industrielles servent à fixer l’emploi au Mexique pour diminuer la pression migratoire. Elles donnent également lieu à d’importants passages, l’assemblage des produits étant effectué du côté mexicain et leur finalisation du côté américain. La clôture classique qui suit la frontière internationale de 1849 a été doublée par un mur. Même s’il y a des tentatives de passage la nuit, cette frontière est en réalité la plus franchie du monde en toute légalité (53 à 60 millions de passages dans chaque sens). Vous avez donc un mur visant à diminuer l’immigration illégale qui constitue en réalité un immense péage permettant le passage des piétons, des voitures et des camions.

La deuxième clôture a pour effet de diminuer d’environ 25 % les passages clandestins qui ne sont rien par rapport à la masse des passages légaux.
6/ La résistance des États ou des bureaucraties
Le temps d’attente à la frontière

Des études menées par la banque mondiale, l’OCDE, la CNUCED, mettent en évidence les obstacles à la fluidité des échanges. Le concept de « temps d’attente à la frontière » correspond au nombre de papiers devant être signés pour un export auquel s’ajoute le nombre de signatures et le temps de franchissement et de route depuis l’usine jusqu’au port. Il n’inclut pas le temps de transport maritime.

Quelques exemples : Singapour/Danemark : 6 jours ; Finlande/ Portugal : 7 jours ; Bolivie/Pérou : 49 jours ; Afrique : 35 jours à l’export ; 60 jours à l’import. Plus les pays sont pauvres, plus ils dépendent des ressources douanières et plus le temps d’attente est élevé.


Nous ne sommes donc pas dans le monde de l’économie financière virtuelle où il suffit d’appuyer sur un bouton pour investir à Tokyo ou à Séoul. Il y a une rugosité de l’espace géographique.

Les résistances symboliques

Lorsque la Pologne est entrée dans l’espace Schengen le 21 décembre 2007, les douaniers et les policiers allemands ont protesté : « frontière ouverte oui, mais pas de liberté pour le terrorisme et la criminalité ». Cela témoigne d’une part de fantasme car je ne crois pas que la Pologne soit un foyer terroriste (pas plus que le Mexique n’est responsable du 11 septembre). Les gardiens des portes résistent ; ils sauvent leur emploi. La solution a été de créer des patrouilles mixtes (donc bilingues) pour élargir le rayon des douanes. Au fond, l’ouverture des frontières dans l’Union européenne suppose un effort d’apprentissage de la langue de l’autre pour exercer des contrôles conjoints.


Frontières impossibles ?


@Foucher 10/2009


Cette photo du bout de la frontière Mexique/États-Unis résume bien notre monde. Nous vivons maintenant dans un monde où nous savons qu’ailleurs l’herbe est plus verte. Même si les États mettent en scène leur volonté de contrôle, dans le fond, ils ne contrôlent pas grand-chose.

Toute l’histoire des murs est l’histoire des stratégies de leur contournement.


Questions / Réponses


  • Pourriez-vous revenir sur la situation en Arctique ? Cette zone est extrêmement importante, notamment dans le cadre du réchauffement climatique. Peut-être y a-t-il un lien entre les frontières maritimes, les routes polaires maritimes et la fonte des glaciers terrestres ?





Concernant les frontières maritimes

Les frontières maritimes sont déterminées à partir des lignes de bases. Le débat porte donc sur le fait que les canadiens défendent la ligne de base en jaune, au-delà de laquelle il y a une revendication sur 200 miles nautiques. De même, les russes défendent la ligne de base en rouge incluant les îles. Ceci est contesté par les États-Unis, le Danemark et l’Union européenne. Il y a un désaccord fondamental sur la ligne de base car les États-Unis considèrent que certains passages entre les îles sont des eaux internationales.

Concernant les passages du nord-ouest et du nord-est

Le passage du nord-ouest est un vieux fantasme sur lequel les compagnies maritimes ont travaillé. En réalité, en dehors de quelques bateaux de tourisme, ce passage est peu fréquentable pour des raisons très simples : présence de glace même quand la banquise se retire, vents violents, courants, et tirants d’eau. Ce passage du nord-ouest ne serait donc utile que pendant quelques semaines pour des produits en vrac, qui n’ont pas besoin d’être livrés en temps réel et pourraient être transportés sur des bateaux de petite taille. La rentabilité n’est absolument pas établie.

Le passage du nord-est est un peu plus longtemps libre de glaces mais là aussi la rentabilité est relativement faible.

Je trouve donc que l’on tire des conséquences un peu hâtives des constats du GIEC. Je ne crois pas à l’avenir économique de ces zones. En revanche, il y a vraiment des enjeux de souveraineté et une volonté russe de s’approprier le pôle nord. L’offensive stratégique russe est très claire en Arctique et les norvégiens viennent de déplacer leur état major 1000 km plus au nord pour surveiller ce qui se passe dans cette zone.


  • La Franche-Comté a 250 km de frontières avec la Suisse, un pays hors Union européenne. Comment voyez-vous la question du devenir de cette frontière ?

La Suisse vient d’entrer dans l’espace Schengen. La Suisse n’est pas et ne sera pas avant longtemps dans l’Union européenne car certains cantons résisteront toujours. Néanmoins, la Suisse suit de très près ce qui se passe à Bruxelles et s’adapte en permanence aux législations européennes. Elle fait donc comme si elle était dans l’Union européenne mais elle garde sa souveraineté. La Suisse est probablement le premier client de l’Union européenne. C’est un grand partenaire commercial et industriel.

Les frontières suisses constituent des pôles d’attraction (Cf. Bâle et le canton de Genève qui sont des pôles d’emplois très importants).

Concernant les frontières françaises en général, je suis frappé par la dissymétrie qui existe entre pays frontaliers et la France. Tous les pays voisins, sauf l’Espagne, ont des niveaux de vie plus importants. 300 000 frontaliers français vont travailler de l’autre côté de la frontière chaque jour. Le premier pôle d’emplois est aujourd’hui le Luxembourg. Il y a une espèce de faiblesse française. Il est vrai que nos régions frontalières étaient des zones de charbon et d’acier qui ont donc subi toutes ces phases de restructurations industrielles dont on a l’impression qu’elles n’aboutiront jamais.

J’avais également été frappé, lors du référendum de 2005 sur le projet de constitution, par le fait qu’en dehors de grandes villes frontalières (Lille, Strasbourg, Mulhouse), la plupart des circonscriptions avec des villes moyennes ou petites avaient voté non. Ces lieux qui devraient être des laboratoires d’européanisation ne le sont pas. La situation est différente à Strasbourg parce que l’État français proclame chaque jour que Strasbourg a une vocation européenne. Ce n’est pas le cas pour Thionville ou Metz. A Lille, la situation est en train d’évoluer suite à la saison culturelle européenne de 2004 et à la possibilité de souplesses législatives sous la forme des GECT (groupement européen de coopération territoriale). Le GECT Lille-Courtrai-Tournai ouvre la voie. Peut-être verra-t-on un GECT Thionville-Luxembourg mais ce sera plus compliqué dans la mesure où les luxembourgeois polarisent tout parce qu’ils sont riches et dans une phase de reconversion économique. Ils ont bien compris que la banque classique défiscalisée n’était pas l’avenir et ils investissent dans l’université et la recherche avec des moyens très importants.

Tous ces échanges frontaliers sont bien étudiés par la mission opérationnelle transfrontalière. Il y a globalement une faiblesse française à la fois à cause de l’histoire industrielle de ces régions du nord et de la Lorraine mais, je crois aussi, à cause de la centralisation et du manque de confiance que l’État accorde aux acteurs locaux et régionaux. Le développement transfrontalier se joue d’abord localement. Le Président de la République a lancé, pour le pôle européen de Longwy, une opération d’intérêt national afin de créer du côté français des activités branchées sur l’université du Luxembourg. Il est temps de réinventer une politique d’aménagement du territoire en France en faveur des régions frontalières en considérant la frontière comme une ressource, un atout.


  • N’y a-t-il pas un paradoxe, voire une contradiction, entre le développement de ces territoires limités à l’échelle des nations et, dans le même temps, le développement d’entités régionales supranationales destinées soit à faire reconnaître un groupement de pays vis-à-vis de l’extérieur soit à bénéficier de complémentarité ou de subsidiarité à l’intérieur du groupement ? Je pense à la CEDEAO, à l’UEMOA, la CEMAC, etc.

La CEDEAO ne marche pas parce qu’elle est basée au Nigéria et qu’il est compliqué de gérer les choses depuis Abuja. L’UEMOA joue son rôle parce qu’il s’agit d’une union monétaire.

Ces structures sont sous-équipées humainement et sous-utilisées ce qui fait que les sommes considérables qui sont disponibles dans l’Union européenne, notamment via le fond européen de développement, ne trouvent pas d’utilité.

Les groupements régionaux dans la corne de l’Afrique ne marchent pas. En Afrique australe, la SADC fonctionne bien mais c’est une espèce d’habillage pour la domination sud-africaine. Elle fonctionne en raison des intérêts communs. C’est dans cette zone (et peut-être en Afrique de l’ouest) que les coopérations sont les plus avancées. En revanche, en Afrique centrale, il n’y a pratiquement pas de coopération. Le Tchad et la République Centrafricaine sont des états en crise. La République démocratique du Congo se reconstruit progressivement. Alors que ce pays est un grand bassin minier qui dispose de nombreuses ressources, il est 48e sur 53 au classement jeune Afrique du PIB total. C’est un pays complètement sous-administré.

La coopération régionale marche mieux en Afrique de l’ouest parce qu’il y a une meilleure administration que ce soit au Ghana, au Mali ou au Burkina. Mais regardez la Guinée qui est en crise. Il y a une sorte de malédiction de la ressource minière en Afrique. Les pays les plus riches de l’Afrique sont les pays les plus en crises politiquement.

Pour revenir à votre question, je crois que la viabilisation de ces structures régionales devrait être une des priorités de l’Union européenne.

Qu’en est-il des structures de coopération dans les autres régions du monde ?

En Asie du sud, la coopération ne marche pas.

En Asie du sud-est, elle fonctionne pour faire face à la pression chinoise. L’ASEAN est probablement la structure d’intégration régionale la plus avancée (projets de monnaie, banque asiatique de développement à Manille, etc.).

Le Mercosur ne concerne que le Brésil et sa zone d’influence. Le Brésil est trop fort pour qu’il y ait un équilibre, contrairement à l’Europe où les États peuvent plus ou moins s’équilibrer.

Notre intérêt est de promouvoir une organisation pluraliste du monde et sa viabilité est régionale au sens de regroupement d’États.


  • A-t-on une idée des pourcentages que les politiques de frontière représentent dans le budget des États ?

Les pays qui auraient le plus besoin de consacrer des budgets importants à l’équipement et au contrôle des régions frontalières souvent éloignées, marginales, n’en disposent pas. En dehors des pays du nord, l’Algérie, la Libye, le Maroc, le Brésil, les pays du golf, Israël, l’Inde, le Pakistan et la Chine ont les moyens d’avoir une politique frontalière. Les brésiliens viennent d’ailleurs de mettre en place un système de surveillance satellitaire. Ils ont de vraies capacités dans ce domaine. Nous devons nous méfier car Kourou n’est pas la seule base située sur l’équateur et nous avons avec les brésiliens des relations d’amitié assez complexes. Les algériens ont une vraie politique frontalière. Les libyens aussi. Les saoudiens et les américains sont ceux qui dépensent le plus pour leur sécurité frontalière. Les israéliens ont freiné leur construction de mur parce qu’elle coûtait beaucoup trop cher. Les mexicains n’ont pas de politique de contrôle, non par manque de budgets mais parce qu’ils laissent passer.

L’Union européenne est en train de développer le budget de Frontex, basé à Varsovie, qui organise la coordination des moyens nationaux de surveillance aux frontières terrestres et maritimes de l’Union.

Il y a un vrai marché de la surveillance des territoires que Thales, EADS et Safran commencent à découvrir. C’est intéressant au niveau industriel car ce sont des technologies duales : il faut exercer des contrôles démocratiques. On pourrait presque faire un travail spécifique sur l’économie de la frontière qui reste un luxe de riches. Que voulez-vous que les maliens fassent pour contrôler les incursions d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ? A ce propos, en tant que géographe, je suis frappé par le fait que le Sahara ne soit plus une frontière migratoire et que ces espaces vides non contrôlés soient utilisés par des groupes qui ne nous veulent pas forcément du bien.

Ce monde, où les frontières sont de plus en plus ouvertes, est un monde où il y a de plus en plus de bornes.


Cycle national 2009-2010

La société face aux frontières de la science et de l’innovation

Nouvelles ruptures, nouvelles cohésions

similaire:

Transcription de l’intervention iconThème 5 : régulations et déséquilibres macroéconomiques
«le cadre réglementaire dans lequel s’exercent les activités économiques»; l’intervention, publique passe par le budget mais aussi...

Transcription de l’intervention iconSynthèse de l’intervention de François Xavier Ferrari
Séminaire Développement Durable, après avoir assisté et participé au séminaire de 3 jours en janvier 2014. J’ai choisi l’intervention...

Transcription de l’intervention iconRésumé de l’intervention
«révolutionner» les habitudes de consommation et/ou de modes de vie des individus. L’innovation incrémentale quant à elle qui vise...

Transcription de l’intervention iconTranscription des enquêtes

Transcription de l’intervention iconTranscription Motte séquence b

Transcription de l’intervention iconTranscription, avec les

Transcription de l’intervention iconTranscription telle séquence a

Transcription de l’intervention iconTranscription Grand séquence b

Transcription de l’intervention iconTranscription Sommaires abrégés rbdj

Transcription de l’intervention iconTranscription wa frey kpf séquence 1






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com