Les identités ouvrières après la privatisation





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Les identités ouvrières après la privatisation:

La privatisation d'ENTel en Argentine
Damian Pierbattisti

GREITD-IEDES Paris I

Vous êtes sociologue, donc, vous pourriez peut-être répondre à cette question: pendant la dernière dictature militaire nous risquions notre vie en faisant une grève, en luttant contre un licenciement injustifié, en organisant une manifestation quelconque. Mais maintenant, en démocratie, nous ne sommes plus capables de lutter ni pour la journée de 8hs, ni pour la Convention Collective de travail, et dites-moi ce que je vais faire si je deviens chômeur avec deux filles, à quarante ans et en étant une « ex-ENT el »?”.1

Cette question a préparé le chemin que parcourt ce travail. Et, c’est, à mon sens, celle à laquelle il faut répondre dans l’Argentine de ces dernières années.

La travailleuse qui m’avait dit cela était une travailleuse comptant plus de vingt ans d’ancienneté dans l’entreprise, qui était péroniste, qui avait travaillé dans le syndicat et qui avait réussi à « recycler » ses anciennes représentations de la notion de travail ainsi que son identité en tant que travailleuse.

Le travail n’est plus, depuis le dernier gouvernement « péroniste », pour « toute la vie ». La source de légitimité et d’intégration sociale par excellence de l’ancien modèle étatique se dissipe dans l’air.

Les nouveaux collègues sont des jeunes qui ne reconnaissent ni les autres, ni les anciens modèles de reconnaissance entre les travailleurs. Ceux-ci sont animés par un discours que les « anciens » travailleurs de l’Etat ne « comprennent » pas, mais dont ils savent qu’il ne leur est pas favorable.

La situation dans le pays est très loin de rendre aisée le changement de travail. Les anciens collègues qui ont obtenu le « renvoi volontaire » ont échoué rapidement2. Que faire?

Ce travail se propose d'analyser les conséquences de la privatisation d’une entreprise publique, sur les identités des travailleurs qui ont acquis leur expérience et leur connaissances professionnelles dans le domaine étatique. Mais, il faut aussi observer de très près la conjoncture dans laquelle s’impose ce que nous appelons une « nouvelle identité » dans le travail.

Menace de chômage, donc, d’exclusion dans un pays où la taux de chômage a été multiplié par trois pendant la période étudiée (1991-1995); modifications des lois de protection du travail et renoncement aux droits du travail acquis depuis une cinquantaine d’années. C’est un gouvernement péroniste qui démantèle le modèle étatique construit il y a cinquante ans, rendant ainsi possible le changement radical de la société argentine. L’identité péroniste, une identité liée directement au travail, a changé en même temps que l’identité requise pour les nouvelles conditions de travail, pour laisser la place à la « culture de la compétence et de la concurrence».

Face à cette caractérisation de la conjoncture qui sera soumise à notre analyse, nous nous demanderons: est-on devant l’imposition d’une certaine logique à comprendre, ou: ces éléments isolés sont-ils indissociables?

Nous pensons que nous sommes face à une logique qu’il faut découvrir, éclaircir, et l’arracher de son apparente obscurité. De l’obscurité qui règne sous le rideau néo-libéral.

Mais pourquoi analyser la privatisation d’une entreprise à partir du problème des identités au travail ? Nous allons donc essayer de développer la réponse à cette question.

Depuis le premier gouvernement conservateur du président Menem, la réforme de l’Etat de bien-être a été l’un des buts les plus importants à atteindre. Et dans ce sens, la privatisation de l’Entreprise Nationale de Télécommunications (Empresa Nacional de Telecomunicaciones, “ENTel”) a constitué la première privatisation d’importance des entreprises qui faisaient partie des actifs de l’Etat argentin.

Ce qui constituait le cœur de l’offensive conservatrice atteignait une certaine conception de l’Etat. Un modèle d’insertion sociale était mis au centre du débat politique. La curiosité que présente le cas argentine est que cela a été possible à partir d’une identité politique, le péronisme, qui s’est chargée de bouleverser ce modèle d’intégration sociale construit, il y a cinquante ans par le péronisme lui-même.

C’est-à-dire que c’est la même identité politique qui s’est occupé de déconstruire ce qu’elle avait construit il y a cinquante ans.

Nous commençons à voir un premier niveau du problème que posent les identités. Dans ce cas, les identités politiques. Mais en revenant à la question initiale, pourquoi pour nous est-il si important d’analyser cette privatisation en particulier depuis la problématique que posent les identités au travail ?

Nous allons essayer de donner une première réponse : la nouvelle identité au travail qui sera imposée par la nouvelle entreprise “Telefonica de Argentina” va être liée a la nouvelle conception de l’Etat en Argentine. La confrontation, que nous allons décrire, entre les “vieux” travailleurs et les attributs qu’ils présentent et les “nouveaux” travailleurs, représente aussi la confrontation entre un type d’intégration sociale périmée et son exact opposé.

Les nouveaux, ainsi que le vieux ne seront que l’incarnation de deux conceptions opposées de l’Etat et la chose publique en Argentine ainsi que la conception des biens publics.

Ce que nous essayerons de démontrer c’est la mise en scène d’un dispositif de pouvoir qui a deux buts spécifiques :

  1. La modification de conduites sociales à l’intérieur de l’espace du travail et qui poursuit comme but central de construire des corps les plus productifs que possible, à partir de l’imposition d’une certaine identité avec des attributs très précis.

  2. L’imposition d’une identité homogène à l’intérieur de l’entreprise privatisée qui va supposer le bouleversement des identités au travail construites sous le modèle de l’Etat de bien-être en Argentine.

Tout cela dans un contexte économique très particulier, qui va constituer la garantie de la nouvelle entreprise pour atteindre ses buts.

Mais, au-delà de tout cela, comment l’entreprise a-t-elle réussi à imposer une nouvelle identité au travail tout en effaçant les différences entre les nouveaux et les anciens travailleurs ? Y a-t-il eu des résistances ? Comment l’entreprise a-t-elle obtenu l’adhésion des travailleurs ? A travers la violence, ou à partir d’une adhésion avant tout volontaire ?

Avant de nous plonger sur ces questions, il faudra que l’on trace quelques repères historiques.
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