Léon Walras et la conciliation des vérités





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Pierre Dockès

Université Lyon 2

Centre Walras



Léon Walras et la conciliation des vérités



(Version provisoire)
A publier in : Cahiers du CERAS. HS N°4 (avril 2005)

Selon Léon Walras, il est possible de définir la société idéale et, dans l'avenir, celle-ci se réalisera nécessairement. Cependant, un problème majeur se pose. L'Idéal social doit être conforme à la vérité pure, vérité économique pure et vérité morale pure, et il doit être à la fois un Idéal de justice et un Idéal d'intérêt. Quelle relation entre ces Idéaux ? Y-a-t-il harmonie ou antinomie ? S'ils ne sont pas un, s'ils sont pluriels, comment se concilient-ils ? L'Idéal social apparaît comme le résultat d'une synthèse, et même de synthèses.

La définition de l'Idéal social est l'objet de la science sociale, ou plutôt des sciences sociales ou morales. L. Walras considère comme socialiste sur le terrain de la science1 celui qui admet l’existence de cet Idéal et la capacité des hommes de science à le découvrir, puis à le définir au sens où le mathématicien définit une figure géométrique. Il y a plus. L'Idéal social est déjà là, sous-jacent aux sociétés historiques nécessairement imparfaites, dans la mesure où il est en l'essence. Partant de la société concrète, la science va en tirer par abstraction une "épure", en extraire l'Idée, et cette Idée est parfaite, elle est la Vérité, la Vérité sociale qui définit la société idéale, rationnelle que l'avenir réalisera, fatalement.

Si L. Walras est persuadé que l'Idéal social se réalisera nécessairement (une "fin de l'histoire" walrasienne ?), il refuse cependant deux positions extrêmes. D'une part, il récuse l'idée de rupture et la mise en œuvre d’une politique autoritaire de l’Etat pour arriver à l'Idéal social. Non seulement il craint les révolutions (il a quatorze ans en 1848 et garde le souvenir des excès et des échecs de la Révolution), mais il rejette la croyance des socialistes autoritaires en la possibilité d'instaurer par fiat les institutions idéales. Il se définit comme un socialiste libéral par opposition aux socialistes autoritaires dans la mesure où il n'admet qu'une transformation graduelle, une évolution historique dans la longue durée.

Mais d'autre part, il se refuse à abandonner la marche vers cet Idéal à la seule évolution spontanée produite par les actions individuelles. Walras est un réformiste. Son libéralisme récuse le spontanéisme évolutionnaire dans la mesure où les actions collectives, les réformes, s'inscrivent elles-mêmes dans la marche vers l'idéal. Une politique "rationnelle", donc fondée scientifiquement, permettra cet aboutissement.

Certes l'histoire n'est pas linéaire. Des "vents du nord" viendront geler les espérances, voire feront reculer temporairement l'humanité dans sa marche vers le progrès social, mais "fatalement", cette marche vers l'idéal reprendra. Certes les hommes sont libres, mais ils ne sont pas libres d'aller collectivement contre le sens de l'histoire : rationnels, ils ne peuvent que vouloir collectivement réaliser la société rationnelle, cette société idéale qui est l'épure des sociétés imparfaites de la réalité présente.

D'où l'importance de la science, et un scientisme walrasien en accord avec son époque. D'où le caractère décisif de ses réflexions sur la démarche scientifique. Celle-ci se présente sous deux faces, à la fois distinctes et imbriquées :

D'abord, la démarche scientifique proprement dite. Elle consiste, partant de la réalité concrète nécessairement imparfaite, à en tirer des types réels (synthèse a posteriori), puis à en abstraire l’essence idéelle qu'il nomme les types idéaux (sans rapport avec le concept weberien d'Idéal-type), à les définir et à raisonner sur eux pour déduire tous les théorèmes de la science (une synthèse a priori qu'il considère comme une démarche kantienne).

Ensuite, la méthode de conciliation et de synthèse. Celle-ci a une double signification :

En premier lieu, surtout dans les écrits de jeunesse, il s'agit de réaliser une synthèse entre des doctrines opposées. Dans "Méthode de conciliation et de synthèse"2 (1868), L. Walras explique que cette méthode est la seule possible lorsque la science n'est pas encore établie sur ses bases, lorsque l'on est encore en présence de paradigmes scientifiques irréductibles ("des théories entièrement opposées les unes aux autres" sans qu'il y ait un accord entre les savants "sur un grand nombre de faits anciens et de lois établies"3). Elle est donc inutile en physique ou en mathématique, inutile encore en économie politique pure. Cette méthode synthétique consiste à faire une analyse critique approfondie de chacune des doctrines opposées (instruire leur procès) pour éliminer les parties erronées et conserver les parties saines afin de construire une synthèse qui n'affadisse pas "le principe" de chacune des doctrines4. Cette méthode encore préscientifique s'oppose donc à la démarche de construction de la science à partir d'une "synthèse a posteriori" suivie de la démarche a priori. L. Walras n'abandonnera jamais complètement cette démarche de conciliation et de synthèse, il la conservera chaque fois qu'il a conscience de n'avoir pas abouti à bâtir les bases scientifiques, ainsi en économie sociale.

En second lieu, la démarche de conciliation va s'imposer pour concilier idéalement des Vérités. Des Vérités ? Comment est-ce possible dans l'optique walrasienne qui pose l'existence de la Vérité ? Là est le sujet de notre article. S'il existe des sciences sociales, dans la mesure où elles sont plurielles, elles peuvent aboutir à des vérités distinctes. Distinctes, mais non antinomiques dans la mesure où il s'agit de sciences. Comment des sciences pourraient-elles se contredire ? D'où la conciliation et / ou la synthèse. Mais des formes de conciliations ou de synthèses fort différentes, nous le verrons, selon que l'on considère les relations entre telle ou telle science.

Il s'agit d'abord de concilier le Vrai, le Juste et le Bien ou l'Utile. Il doit être entendu que le Juste et le Bien sont aussi des Vérités (vérité de justice et vérité d'intérêt) et qu'il s'agit donc de concilier des Vérités issues des diverses sciences. Pour L. Walras, si la Vérité est une (elle existe comme Idée), elle est une en trois « personnes », vérité pure, vérité d’intérêt et vérité de justice (une trinité qui n’est pas, non plus, sans mystère !). Et il n’y a ni contradiction ou antinomie (à la différence de Proudhon), ni fusion ou harmonie (à la différence de Bastiat, et de son école), mais forcément une concordance de ces trois Vérités, concordance qui peut prendre la forme de la coïncidence, de la compatibilité ou de la conciliation, voire de la hiérarchisation.

Cette démarche n'est pas pleinement séparable de la "méthode de conciliation et de synthèse" de sa jeunesse dans la mesure où :

1) les différentes doctrines épousent chacune un principe qu'il s'agissait de préserver : les économistes utilitaires, l'Utile, les spiritualistes, le Juste,

2) pour définir le Juste, il faut faire sa part à l'individu et sa part à la société (donc une synthèse entre des types sociaux idéaux), mais chacun de ces types sociaux a sa doctrine : la doctrine individualiste et la doctrine communiste. .

On comprend dès lors que pour saisir l'économie de L. Walras, on ne peut s'appuyer seulement sur les Éléments d'économie politique pure et les Études d'économie appliquée, mais qu'il faut aussi prendre en compte les Études d'économie sociale. De même, pour comprendre la justice selon Walras, on ne peut se contenter de ce dernier ouvrage.
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