Le modèle français du capitalisme de l’eau dans la compétition européenne et mondiale (depuis les années 1990)





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B. La révolution stratégique des sociétés de l’eau françaises



Cette révolution des deux dernières décennies du xxe siècle a concerné l’eau, mais aussi l’ensemble des services collectifs : gestion des déchets, réseaux d’énergie ou de transports en commun. Les groupes ont eu tendance à intensifier leur diversification vers l’ensemble de ces métiers, d’où la cristallisation de la notion de « groupe multiservices » (multiutilities). Alors qu’elle avait pâti d’une perception quelque peu « ringarde » par les analystes financiers et les stratèges économiques de la troisième révolution industrielle, la gestion de services collectifs s’est affirmée comme l’une des composantes clés de la croissance. Quand la direction historique de la Générale des eaux a laissé place à une équipe rajeunie qui militait pour un management stratégique moderne, autour de Jean-Marie Messier, les métiers des services collectifs ont été érigés en cœur de cible. Le groupe, renommé Vivendi, a placé les services collectifs à un niveau égal à celui des prestations qu’il entendait assurer au profit de la vie quotidienne et d’un mode de vie consumériste : l’entertainment de l’image, la téléphonie mobile et les services collectifs. L’eau est devenue l’un des leviers de la révolution du genre de vie qui accompagne la troisième révolution industrielle et qui se nourrit de l’offre de « services » en « réseaux » et en « bien-être domestique » aux consommateurs urbanisés. La crise managériale vécue par Vivendi Universal n’a pas brisé le mouvement puisque les activités de services collectifs autres que la téléphonie ont été regroupées en 2002 dans une société sœur, Veolia Environnement, qui s’affirme comme un géant mondial multiservices, notamment grâce à sa branche Eau, Veolia Waters. Celle-ci a préservé en France la structure juridique et le nom de Générale des eaux afin d’assurer la continuité juridique des concessions en cours.
Le groupe Suez a abandonné les activités financières et bancaires pour se redéployer dans les activités liées au genre de vie. Après avoir acquis la Générale de Belgique et ses filiales Tractebel et Electrabel qui sont de solides firmes énergéticiennes, il a fusionné en 1997 avec cette Générale de Belgique et surtout avec la Lyonnaise des eaux ; à partir de 2000, il a affirmé un recentrage stratégique sur les seuls services collectifs (Visuti, 2000) : énergie, déchets, gestion d’installations industrielles et eau. La branche eau, filialisée en février 2000 au sein de la firme Ondeo – nom adopté en 2001 par la filiale de Suez, qui a maintenu en France la société et la marque Lyonnaise des eaux – est devenue l’un des fers de lance de l’offensive lancée par Suez à l’échelle du monde au niveau du « développement durable ». Le groupe s’est voulu « vert », environnemental, tout comme Veolia Environnement.

C. La percée mondiale des deux groupes français



Forts d’une stratégie claire, Veolia Waters et Ondeo ont mené une politique de déploiement mondial : c’est « la ruée vers l’eau » (Cans, 2001). Ils ont profité du mouvement d’externalisation et de privatisation qui a surgi dans les pays développés. Si leur progression en Allemagne (Berlin pour Veolia sur la période 1998-2029 ; mais surtout dans l’ex-rda, avec 500 000 habitants desservis, pour Ondeo-Eurawasser en 2000) et en Italie (Pise et 800 000 habitants desservis, pour Ondeo, en 2003) manque d’ampleur, ils ont établi de solides têtes de pont au Royaume-Uni, en acquérant plusieurs grandes sociétés régionales (Southern Water pour Veolia ; Northumbrian, North East Water, Essex & Suffolk Water, réunis dans Ondeo Services uk, avec 4,3 millions d’habitants desservis pour l’eau potable et 2,6 pour l’assainissement). Ondeo a tiré parti d’une alliance historique avec le groupe espagnol agbar pour percer hors de Catalogne. Les peco attirent les investissements directs, comme en République tchèque (20 % de la population pour Ondeo) ou Budapest pour Ondeo (distribution en 1996) et Veolia (assainissement en 1997). Aux États-Unis, après les contrats de 1998 avec Atlanta, la première grande ville à privatiser l’exploitation de l’eau (1,5 million d’habitants concernés), et de Milwaukee (la première, pour le traitement des eaux usées, pour 1,2 million d’habitants), les Frenchies se sont érigés en acteurs essentiels de l’eau dans plusieurs régions (un million de clients en 2002 pour us Waters Resources, filiale d’Ondeo acquise en totalité en 2000 (Milwaukee, San Antonio, Gary, Indianapolis).
Les pays émergents ont été intégrés à cette stratégie d’essaimage : leurs agglomérations géantes sont devenues des cibles pour un transfert d’expertise juridique et financière et de technologie de la gestion des flux liquides. Une ligne de pensée portée par les organisations économiques et financières mondiales (Banque mondiale, fmi) argue que, dans nombre de pays émergents ou en développement, la privatisation de la gestion de l’eau constitue un facteur d’assainissement de la gestion des finances publiques : elle concentrerait les revenus de l’eau sur les investissements et la maintenance des réseaux et des installations, sans prélèvements abusifs pour d’autres usages et sans « kleptocratie » : la privatisation constituerait un palliatif de l’absence d’un appareil économique public solide et sain ; les revenus procurés par la gestion des réseaux d’eau iraient aux dépenses nécessaires à leur entretien et à leur extension, alors que l’intermédiation des caisses publiques favorise leur détournement vers d’autres postes de dépenses dans les pays qui manquent d’une armature budgétaire transparente.
Les deux firmes ont séduit les autorités de Sydney pour obtenir toutes deux un vaste contrat. L’Asie a été leur priorité ; le boum chinois a permis à Ondeo de fédérer un pôle consistant : en sus de Macao, « Chongqing, Shanghai et Quindao figurent parmi les quinze villes où le groupe Suez gère les services d’eau potable et d’assainissement pour un total de 12 millions d’habitants à travers Sino-French Water Development, une joint venture avec des partenaires chinois. Plus de 20 % de la population urbaine sont desservis par les 132 usines de traitement d’eau conçues et construites par Degrémont à travers le pays »4. Veolia Water y a obtenu en 2002-2003 la gestion de l’eau dans la ville de Shenzhen (2,2 millions d’habitants) près de Hong Kong et dans le quartier de Pudong (Shanghai) et la gestion de plusieurs usines d’épuration. Toutes deux utilisent elles aussi l’association avec des collectivités ou des sociétés locales.
Les groupes ont affirmé leur volonté de devenir des acteurs du développement durable, pour démontrer la viabilité de l’intervention capitaliste dans la gestion de l’eau dans l’ensemble des quartiers des agglomérations en cours de reconquête urbaine, y compris dans les quartiers défavorisés, marqués par un habitat précaire. L’Afrique du Sud (10 millions d’habitants desservis en 2002 dans l’Eastern Cape, la Limpopo Province et Johannesburg), le Maroc (Casablanca en 1997, avec 4 millions d’habitants) (El Faïz, 1999), le Mexique (7,5 millions d’habitants desservis en 2002, dont 5 millions dans la moitié de l’agglomération de Mexico), le Chili (Santiago en 1997), l’Argentine (Buenos Aires en 1993, alors la plus grande concession du monde dans le domaine de l’eau avec 9 millions d’habitants) et le Brésil – au total, 9 000 salariés réunis en Amérique latine –, les Philippines (Manille en 1997), le Proche-Orient (Amman et Gaza, en 1999), ont procuré à Ondeo plusieurs occasions de concessions. Le capitalisme français de l’eau a conquis des positions solides sur le marché : Ondeo rassemble 112 millions d’habitants couverts par sa clientèle en 2002, complétés par 60 000 clients industriels, puisque la firme fournit la gestion des fluides au sein d’installations productives. Elle s’appuie sur Degrémont, une filiale qui lui procure les technologies en traitement de l’eau et assure l’ingénierie pour la construction de ses équipements d’assainissement. Les deux géants français figurent au sein du peloton des quelque 178 sociétés qui consacrent au moins un cinquième de leur chiffre d’affaires à l’économie de l’eau et ont une capitalisation boursière cumulée de presque 300 milliards de dollars (en novembre 2002).
D. Le capitalisme de l’eau en quête d’une légitimité géopolitique
Cette succession de percées contractuelles ne doit pas seulement être perçue comme une sorte de consécration pour un capitalisme occidental en cours de déploiement mondial. Au-delà du mouvement stratégique porté par ces firmes, sans aucune originalité d’ailleurs puisque la mondialisation des groupes et leur installation sur les marchés des pays émergents sont devenues banales, de tels contrats ont permis d’enrichir le capital de savoir-faire hérité du mode de gestion « à la française ». Ces opérations ont été autant de cas d’étude de la faisabilité de projets de gestion privée de l’eau dans le cadre du régime de la concession. Les firmes ont investi pour remettre à niveau les réseaux ou pour les édifier ; elles ont acquis des savoir-faire puisqu’elles devaient « conquérir » les quartiers déshérités, voire les bidonvilles. À Manaus (1,6 million d’habitants), Aguas do Amazonas (Ondeo) a depuis 2000 renouvelé l’adduction en eau (forage de puits, réseaux, etc.) et apporté l’eau à 300 000 nouveaux usagers, tandis que 600 000 attendent d’être raccordés ; les trois quarts des zones d’intervention d’Ondeo en Afrique du Sud concernent des quartiers défavorisés. À Buenos Aires, Ondeo a multiplié les réseaux de canalisations et le taux de raccordement dans les barrios, les quartiers d’habitat précaire, devenus autant de quartiers pilotes de cette contribution au processus d’urbanisation durable : l’accès à un titre d’abonnement individualisé constitue parfois le premier titre officiel de droit à l’occupation du logement. Des solutions innovantes ont été définies pour lutter contre les branchements clandestins ou l’atteinte aux réseaux par des prédateurs : embauche de chômeurs par les entreprises de travaux publics, cogestion des réseaux de quartier par des associations d’usagers, avance du prix de raccordement par les autorités, le tout avec le parrainage des banques de développement internationales, qui octroient des prêts à bas taux aux autorités pour accélérer le processus5.
Elles ont mis sur pied des systèmes de mobilisation sociale autour de l’instauration des réseaux d’eau, par la mobilisation d’associations de quartier pour recruter la main-d’œuvre des chantiers et des équipes de maintenance ; et pour convaincre les « usagers » des fontaines publiques de devenir des « clients » de réseaux d’adduction ramifiés dans chaque foyer et de payer une facture. La difficulté a consisté à faire payer les clients pauvres continuant à résider massivement dans des logements précaires individuels – contrairement aux grandes agglomérations asiatiques où le boum immobilier fait surgir des myriades d’immeubles collectifs –, puisque ceux-ci n’avaient pas accès à la bancarisation propice au prélèvement automatique ou à un payement par chèque : des procédures de cartes d’abonnement prépayées ont été introduites, qui donnaient droit à une quantité d’eau mensuelle par foyer. Cet enracinement est une priorité pour mêler citoyenneté locale – et éviter d’apparaître entretenir le bon vieil « impérialisme » néocolonial – et efficacité. Pour obtenir le contrat de Johannesburg, Ondeo s’est associée à des partenaires sud-africains issus du monde des affaires noir représentant le « black economic empowerment » au sein de wssa (Water & Sanitation Services South Africa).
Les firmes ont enclenché un processus d’insertion de millions d’habitants jusqu’alors « exclus de l’eau » dans « la civilisation de l’eau » : comme elles se sentent renforcées dans leur légitimité, leur politique de communication institutionnelle met en valeur cette contribution au fameux « développement durable ». La revue interne du groupe Suez, Terre Bleue, et les interventions des dirigeants de l’entreprise structurent un discours cohérent autour de thèmes comme « Éthique et développement durable », tandis que la société se dote d’un Comité pour l’éthique, l’environnement & le développement durable. Elle finance à l’Université Louis Lumière-Lyon 2 une chaire de géopolitique car elle place sa stratégie d’essaimage de ses métiers dans une logique de contribution au « rattrapage » des niveaux de développement et de vie à l’échelle mondiale. En se posant comme une actrice d’une « géopolitique de l’eau », elle entend affirmer la légitimité de son action, en cohérence avec sa communication institutionnelle. Suez a participé au Sommet de la Terre contre la pauvreté qui s’est tenu à Johannesburg en août-septembre 2002 et s’est joint dès le départ au programme Global Compact for sustainable development conçu par le secrétaire général de l’onu en 1999 dans la ligne du sommet de Rio de 1992. La Banque mondiale et les diverses institutions de financement du tiers-monde (Banque interaméricaine de développement, Banque africaine de développement) – mais aussi des peco, par le biais de la berd – parrainent les efforts humanitaires des firmes, qu’elles associent à leurs programmes – comme Business Partners for Development, lancé par la Banque mondiale en 1998, auquel participent Veolia et l’association Water Aid), ou comme les réunions Water Supply & Wastewater Summits qui précèdent l’assemblée annuelle de la Banque mondiale (Basini, 1999).
Les entreprises prônent, avec une efficacité apparente, une stratégie mondiale de mise en valeur de l’eau, par exemple lors du troisième Forum mondial de l’eau de Kyoto en mars 2003, organisé par le Conseil mondial de l’eau, qui réunit la Banque mondiale, le fmi et des sociétés multinationales multiservices. Les systèmes de la concession et du partenariat public-privé constituent des leviers du programme à long terme qui, d’ici la date objectif de 2015, est destiné à réduire la pauvreté et à favoriser une croissance plus respectueuse des ressources naturelles. Une estimation chiffre à 17 % la part de la population mondiale qui serait desservie par un réseau géré par le secteur privé ou semi-privé en 2015 au lieu de 7 % en 2000 alors que la demande en eau augmente deux fois plus vite que la population. Cet effort d’insertion au sein des instances actives dans le modelage des contours du monde en développement procure une légitimité aux firmes qui promeuvent « le modèle français de l’eau ».
Elles sont devenues des vecteurs de l’influence française dans le domaine des services et des productrices de revenus invisibles pour la balance des comptes. L’on comprend « l’enjeu national » de leur préservation dans la mouvance capitalistique de la place de Paris. Si, comme pour toute entreprise cotée, les investisseurs institutionnels internationalisés détiennent une bonne part de leur « flottant », le capital qui s’échange en Bourse, l’ancrage capitalistique doit rester parisien. Suez est contrôlée subtilement par une alliance d’intérêts franco-belges. Quand la crise du groupe Vivendi Universal a fragilisé les bases de sa filiale à 55 %, Vivendi Environnement, la Place a discrètement milité pour sa sauvegarde face à d’éventuels prédateurs, comme les groupes allemands. edf, alliée de Vivendi dans une filiale spécialisée dans la gestion d’installations collectives et industrielles a pris 5 % du capital de Veolia. Légitimité nationale et légitimité internationale ont convergé parce que ces sociétés sont des clés de voûte des « avantages comparatifs » du capitalisme français au sein de la configuration de la division internationale du travail héritée de la Grande Crise des années 1970-1990.
3. Les obstacles rencontrés par les groupes multiservices
Au tournant du xxe siècle, la logique de croissance des deux groupes est mise en doute : leur légitimité internationale est contestée par les altermondialistes ; leur légitimité nationale est dénoncée par des élus critiques ; leur engagement dans l’économie de l’eau est mis en cause par les investisseurs boursiers.

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