Eléments pour une approche marxiste de l’intégration européenne





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Eléments pour une approche marxiste de l’intégration européenne

Christakis Georgiou

La crise que la Grèce a traversée au printemps dernier fait ressurgir sur le devant de la scène publique le débat sur l’Union Economique et Monétaire (UEM), les forces et les faiblesses de l’euro, de la zone euro et de la construction européenne plus généralement.

Au-delà des questions immédiates que soulève cette situation – comme les déséquilibres macroéconomiques au sein de la zone euro1 ou les mécanismes et la volonté dont celle-ci dispose pour y faire face – elle pose à nouveau une question cruciale, à savoir celle de la compréhension globale d’un processus inédit dans l’histoire du capitalisme, un processus de création de nouvelles structures étatiques à un niveau supérieur à celui des Etats-nation existants et de constitution tendancielle d’une nouvelle entité économico-politique régionale. La crise actuelle souligne, par ailleurs, les contradictions internes au processus telles que les désaccords entre « partenaires » européens sur l’attitude à adopter face à la crise ou le paradoxe d’une union monétaire qui ne s’appuie pas sur une union fiscale.

La question revêt un intérêt particulier pour le marxisme. Elle soulève indirectement le problème de la périodisation du développement historique du capitalisme. L’intégration européenne est-elle un phénomène aléatoire ou bien est-elle le résultat de certaines tendances fondamentales du capitalisme?

Cette communication se propose dans un premier temps de passer en revue la principale tradition marxiste sur cette question, à savoir celle des néo-gramsciens européens (école d’Amsterdam des relations internationales). Je tenterai de formuler une critique constructive de l’approche des néo-gramsciens en conservant ce qui me paraît être des apports de leurs travaux.

Dans un deuxième temps, j’essaierai de poser le cadre d’une théorie de l’intégration européenne dont le point de départ soit le suivant : l’intégration européenne est une des formes que prennent les tendances à la concentration et à la centralisation du capital au stade actuel du développement capitaliste. Je m’appuierai sur la théorie de l’impérialisme élaborée par Nikolai Bukharin dans son livre L’économie mondiale et l’impérialisme, pour qui ces tendances avaient un rôle primordial.

Néo-gramscisme et intégration européenne

Le néo-gramscisme est un courant de pensée marxiste qui émerge vers le début des années 80s. Deux écoles se développent, parallèlement et en lien l’une à l’autre. D’un côté, les néo-gramsciens nord-américains, autour de Robert Cox et un peu plus tard Stephen Gill2 et de l’autre, les néo-gramsciens de l’école d’Amsterdam, principalement autour des travaux de Kees van der Pijl3.

Ce sont les néo-gramsciens de l’école d’Amsterdam qui ont mené un travail systématique sur l’évolution des capitalismes européens et par conséquent du processus d’intégration européenne. Malgré des nuances dans les approches des différents représentants de cette école, il y a certaines constantes dans leurs analyses, et ce sont celles-ci que je vais présenter et aborder ici, notamment en examinant celui que je considère être le livre de référence néo-gramscien sur l’intégration européenne, écrit en 2002 par Bastiaan van Apeldoorn4, ainsi que le dernier ouvrage collectif sur la question qui réunit des contributions néo-gramsciennes5.

Dans son livre, van Apeldoorn se concentre sur le rôle joué par les grands groupes industriels européens dans la construction européenne en examinant l’action et les débats internes du lobby patronal ‘Table Ronde des Industriels Européens’ (ERT). Il montre comment dès 1983, date de création de l’ERT, les fractions les plus internationalisées du grand capital européen se sont organisées pour relancer et façonner le processus d’intégration européenne. Par le biais des activités de l’ERT et de chacun de ses membres, les multinationales européennes ont mis en avant un projet qui a abouti dans un premier temps dans l’Acte Unique de 1986 et ensuite dans l’Union Economique et Monétaire.

La partie la plus intéressante du livre est la documentation d’un conflit qui a divisé les grandes multinationales de l’ERT durant les années 80s entre une fraction que van Apeldoorn appelle « européaniste » et une autre qu’il appelle « globaliste ». La fraction « européaniste » portait un projet, que van Apeldoorn qualifie de « néo-mercantiliste », qui visait à la création d’un grand marché domestique pour les firmes européennes avec si nécessaire la mise en place d’une politique industrielle européenne et de tarifs extérieurs protectionnistes, le tout visant à permettre aux multinationales européennes de faire face à la concurrence américaine et japonaise. La fraction « globaliste » portait au contraire un projet qualifié comme « néolibéral », dans lequel le marché unique serait une grande zone de libre échange ouverte sur le marché mondial. Durant les années 80s, c’est la fraction « européaniste » qui a prévalut dans l’ERT, mais à partir de la fin de la décennie elle a cédé du terrain à la fraction « globaliste », se convertissant en grande partie au projet de celle-ci. C’est donc le projet « néolibéral » qui a façonné le traité de Maastricht. Du projet « néo-mercantiliste », il ne sera retenu que les aspects qui correspondaient aux préoccupations du projet néolibéral, à savoir l’offensive contre les acquis du mouvement ouvrier. Ni une politique industrielle européenne, ni une vraie politique européenne de recherche et développement, ni des mesures protectionnistes ne figureront dans le projet européen tel qu’il se développe durant les années 90s.

En revanche, le projet d’une monnaie unique (l’euro) a principalement été porté par la fraction « européaniste » laquelle a mis en place en 1987 l’Association for the Monetary Union of Europe (AMUE) parce que le consensus dans l’ERT en faveur de l’UEM n’était pas suffisamment fort6.

Van Apeldoorn finit le livre en concluant que le modèle de capitalisme qui a émergé en Europe après les restructurations des années 80s et 90s n’est pas entièrement « néolibéral ». Il utilise le terme « néolibéralisme enchâssé »7 pour désigner un modèle où des éléments de protection sociale persistent.

Le concept de « néolibéralisme enchâssé » renvoie à un projet hégémonique articulé autour des intérêts principalement du capital financier transnational mais incorporant aussi, au moins verbalement, les intérêts du capital industriel et d’une partie du mouvement ouvrier. Ces trois forces sociales forment le bloc historique qui porte ce projet. Celui-ci est un projet hégémonique transnational et il trouve son expression idéologique dans la stratégie de Lisbonne qui cherche à combiner les références aux objectifs de compétitivité et à la cohésion sociale. Mais dans ce projet hégémonique il est donné priorité à tout ce qui relève de la réorganisation « néolibérale » du capitalisme européen, et donc progressivement les éléments de protection sociale sont sapés. C’est pourquoi selon van Apeldoorn le capital industriel commence à se désolidariser de la tentative de la Commission d’unifier les marchés financiers européens et de favoriser le processus de fusions et acquisitions8, cette tentative étant vue comme la poursuite des intérêts du capital financier transnational.

Pour comprendre ce qui permet à van Apeldoorn d’arriver à ce concept pour caractériser le développement du processus d’intégration européenne, il faut faire un détour par la théorisation néo-gramscienne des différentes fractions existant au sein de la classe capitaliste. Pour les néo-gramsciens, il existe deux perspectives distinctes au sein de la classe capitaliste. D’un côté, la perspective du capital productif (industriel), qualifiée de « social-régulationiste », et qui est plus attachée à la nécessité de régulation du capitalisme et à la formation d’une main d’œuvre productive, et donc sensible à la nécessité de mesures de protection sociale. De l’autre, il y a la perspective du capital-argent (financier), dont la mobilité le rend indifférent à la régulation du capitalisme et clairement hostile à toute tentative d’entraver le libre fonctionnement du marché et donc au principe de protection sociale. Alors que la période d’avant l’Acte Unique était une période fondée sur un compromis entre ces deux perspectives (et aussi sur un compromis de classe entre le capital industriel et le mouvement ouvrier), la période du « néolibéralisme enchâssé » voit la rupture de ces compromis et le retour à la prééminence du capital financier (et du capital dans son ensemble sur le travail). Mais plus cette tendance se réalise, plus elle sape les bases du nouveau bloc historique articulé autour du capital financier.

Dans son livre de 2002, van Apeldoorn rajoute un degré de sophistication à cette typologie. Selon lui, la perspective du capital-industriel peut se rapprocher de celle du capital financier proportionnellement au degré de transnationalisation de ses activités9. C’est cette transnationalisation croissante du capital industriel européen (notamment de sa fraction « européaniste ») durant les années 80s et 90s qui explique le fait qu’au sein de l’ERT ce soit la fraction « globaliste » qui se soit imposée.

De manière générale, les néo-gramsciens rapprochent le concept de modèle capitaliste « néolibéral » à l’idée d’un modèle anglo-saxon, où les éléments de protection sociale seraient quasi-inexistants et où dominerait le capital financier. L’intégration européenne se serait donc adaptée à ce qui est perçu comme l’extension du modèle américain à l’échelle planétaire depuis la fin des années 70s – ce que Peter Gowan appelle dans son livre The Global Gamble le « Dollar/Wall-Street régime »10.

La grande force de l’approche néo-gramscienne est d’avoir mis en relief le degré auquel le projet européen a été et continue d’être structuré autour des besoins et des stratégies du grand capital européen. Le livre de van Apeldoorn de 2002 en particulier a fourni une documentation détaillée du rôle et de l’influence cruciale exercée par les plus grandes multinationales européennes dans la relance du processus d’intégration européenne et son développement ultérieur. Il constitue, à mon sens, une contribution incontournable pour toute tentative de construire une théorie marxiste de l’intégration européenne.

En revanche, une série d’hypothèses de départ et de conceptualisations paraissent problématiques. Je vais me concentrer sur deux questions seulement, mais qui sont centrales. La première est celle du concept de ‘‘classes transnationales’’, un concept qui est quasiment constitutif de la tradition néo-gramscienne. La seconde est celle de la distinction entre perspective du capital industriel et celle du capital financier.

Alors qu’ils insistent sur le rôle du grand capital, les néo-gramsciens n’expliquent pas très clairement les raisons qui ont poussé celui-ci à chercher au début des années 80s la solution à ses problèmes à l’échelle européenne, par l’achèvement du marché intérieur, et non plus à l’échelle nationale, comme avait pu être le cas par le passé. C’est ce problème qui soulève la question de l’utilisation du concept de ‘‘classes transnationales’’. L’idée derrière ce concept est qu’il peut se constituer des classes sociales par delà les frontières nationales et qui peuvent élaborer collectivement des stratégies pour défendre et promouvoir leurs intérêts. C’est ce qui explique que les néo-gramsciens ont depuis longtemps porté leur attention à l’étude de forums comme la Trilateral Commission ou le Bilderberg Group dans lesquels des représentants des classes dirigeantes occidentales se réunissent régulièrement. L’un des premiers livres de Kees van der Pijl s’intitule, d’ailleurs, La création d’une classe dirigeante atlantique11.

Mais que des capitalistes, des bureaucrates ou autres membres des classes dirigeantes occidentales se réunissent pour discuter ne signifie pas qu’ils partagent les mêmes intérêts ou les mêmes liens avec les différents Etats nationaux qui composent le monde occidental. Ainsi, tant que les grands groupes capitalistes pouvaient se satisfaire des appuis qu’ils pouvaient trouver dans leurs Etats nationaux, il n’y avait pas besoin de chercher des solutions à leurs problèmes qui dépassent ce cadre. Or, l’objectif de l’ERT dans les années 80s était non seulement d’impulser une offensive contre les acquis du mouvement ouvrier, mais aussi et de manière toute aussi importante, de relancer la construction européenne et le marché intérieur. D’ailleurs, van Apeldoorn mentionne que la relance de la construction européenne a suivi l’échec des tentatives d’apporter des solutions nationales aux problèmes générés par la crise des années 70s12.

Claude Serfati a formulée une très bonne critique du concept de ‘‘classes transnationales’’ dans son livre Impérialisme et Militarisme : Actualité du XXI siècle. Le passage en question est un peu long mais mérite d’être cité :

Les rapports de production capitalistes sont des rapports politiques et historiquement territorialisés, et plus encore en Europe. C’est dans le cadre de relations à « leurs » salariés producteurs de valeur, et avec l’implication plus que jamais nécessaire des institutions étatiques, que les classes dominantes nationales doivent assurer la reproduction de ces rapports. Elles s’appuient sur ces institutions pour s’affronter sur le marché mondial. Il est d’ailleurs symptomatique que, dans son travail sur l’intégration européenne, van Apeldoorn ne mentionne absolument pas les questions de défense dans une région qui compte pour plus de 20% des dépenses militaires mondiales ...13

La question qui se pose donc est pourquoi à partir des années 70s il fallait au grand capital européen raisonner et déployer une stratégie à l’échelle européenne. Le concept de « classes transnationales » ne peut pas apporter la réponse.

Comme Ernest Mandel et Chris Harman ont argumenté dès le début des années 70s14, la pression concurrentielle exercée par le capital américain sur le capital européen obligeait ce dernier à se regrouper afin de pouvoir mobiliser les ressources nécessaires pour pouvoir rester compétitif. L’achèvement du marché intérieur était une mesure qui permettrait aux grands groupes européens d’avoir accès à un marché de taille désormais continentale, comparable au marché intérieur américain. Aussi, abattre les barrières protectionnistes renforcerait l’intensité de la concurrence intra-européenne et accélérerait le processus de restructuration et de centralisation du capital européen, chose qui est effectivement arrivée. Une étude de 1993 sur les réseaux financiers européens par le spécialiste français le plus connu de ces questions, François Morin, et son collaborateur Claude Dupuy, conclut que

Tout se passe comme si pendant cette période [c’est-à-dire les années 80s et début des années 90s] les entreprises cherchaient à atteindre la taille critique d’abord à l’intérieur des frontières nationales, ou à défaut ensuite, à l’échelle communautaire.15

Les mots clés ici sont ‘‘ou à défaut ensuite’’. J’y reviendrai dans la seconde partie de cette communication sur Boukharine et les tendances à la concentration et la centralisation du capital. Mais on peut affirmer assez aisément que les capitaux qui voulaient que les mesures en faveur du marché unique soient prises étaient ceux qui sortiraient vainqueurs de ce processus, les groupes les plus compétitifs et les plus internationalisés. L’étude de van Apeldoorn permet de l’affirmer.

Cette observation nous amène à la deuxième question que j’ai soulevée plus haut. L’idée néo-gramscienne selon laquelle le capital industriel et le capital financier auraient des perspectives différentes en raison de leur nature (capital productif et capital-argent, chacun correspondant à un moment différent dans le processus de reproduction du capital) paraît injustifiée. Pour les néo-gramsciens, c’est la domination du capital financier sur le capital industriel qui expliquerait la volonté de la Commission d’aller vers un marché financier européen unifié. Or, comme d’ailleurs le montrent Bieling et Jäger dans leur contribution au dernier ouvrage collectif rassemblant des analyses néo-gramsciennes16, les mesures favorisant la restructuration du secteur bancaire et financier en Europe (il s’agit des mesures relevant des accords internationaux connus sous le nom de Bâle II), dans le sens de l’unification des différents marchés européens qui de fait aurait les mêmes effets que ceux décrits plus haut à propos de l’achèvement du marché intérieur, ont divisé les banques européennes. Celles de taille moyenne – essentiellement les banques allemandes – étaient réticentes alors que les grandes banques internationalisées, notamment britanniques, y étaient favorables. On voit donc aussi que même dans le secteur financier, le clivage est entre les capitaux compétitifs et internationalisés – qui souvent sont ceux d’une grande taille – et les capitaux qui auraient du mal à maintenir le cap d’une concurrence désormais à l’échelle continentale.

Par ailleurs, la volonté de la Commission d’aller vers un marché financier européen unifié relève de la même dynamique décrite par Mandel et Harman. La fragmentation des marchés financiers européens confère un avantage aux marchés financiers américains. Puisque ceux-ci sont unifiés, ils sont plus profonds, plus liquides et plus centralisés. Tout cela veut dire qu’ils sont beaucoup plus attractifs pour les investisseurs financiers et que les institutions financières américaines opèrent à des coûts plus bas. L’objectif de la Commission est de pallier à cela en accélérant la restructuration du secteur financier européen et en renforçant le degré de centralisation dans le secteur17. Ce qui par ailleurs se fait aujourd’hui au niveau européen s’est déjà fait au niveau national dans les années 80s.

Si donc le développement du processus d’intégration européenne ne peut être le fait d’une classe capitaliste transnationale ni le résultat de l’ascendant d’une fraction du capital sur les autres, il faut chercher la tendance de fond – si l’on croit qu’il en existe une – ailleurs. Et c’est ici qu’intervient la théorie de l’impérialisme développée par Boukharine en 1915.

La théorie de Boukharine et l’intégration européenne

Le livre de Boukharine sur l’impérialisme est resté méconnu et surtout dans l’ombre du livre contemporain de Lénine sur la même question. Les deux livres offrent des versions assez proches de la théorie classique de l’impérialisme, mais celui de Boukharine est plus rigoureux et évite certaines erreurs qu’on peut trouver chez Lénine18.

Pour Boukharine, le « problème de l’étude de l’impérialisme, de ses caractéristiques économiques et de son avenir se réduit au problème de l’analyse des tendances du développement de l’économie mondiale, et des changements probables de sa structure interne »19. Il identifie deux grandes tendances dont l’interaction crée la base des antagonismes interétatiques de l’époque impérialiste (ce que les marxistes ont appelé pendant des décennies les « rivalités inter-impérialistes »). La première est la tendance à l’internationalisation du capital – un processus qu’aujourd’hui est couramment nommé « mondialisation » ou « globalisation ». Cette tendance crée le marché mondial en tant qu’arène au sein de laquelle les différents blocs nationaux de capitaux se livrent une concurrence aigüe pour des parts de marché, des zones d’investissement et des sources de matières premières. Au niveau politique, cela se traduit par une lutte pour des zones d’influence – soit par la colonisation à l’époque de Boukharine, soit par les alliances asymétriques depuis la décolonisation.

Parallèlement à cette première tendance, il y a une deuxième qui est, d’une certaine manière, son exact opposé, à savoir la nationalisation ou consolidation nationale20 du capital. C’est ici qu’interviennent les tendances à la concentration et à la centralisation du capital, que Boukharine emprunte à Marx et qui sont à l’origine de la tendance à la consolidation nationale du capital. Par concentration, Boukharine entend la croissance progressive du volume de moyens de production qui sont regroupés au sein d’une entreprise et qui est due à l’accumulation de la plus-value appropriée par cette même entreprise. En d’autres termes, c’est le processus par lequel un capital grandit. Par centralisation, Boukharine entend la fusion de deux ou plusieurs entreprises en une seule, ce qui a deux conséquences : créer des capitaux plus grands et simultanément réduire le nombre des capitaux. Ces tendances conduisent à la fusion, non seulement entre le capital industriel et le capital bancaire ce qui conduit à l’émergence du capital financier au sens de Hilferding21, mais aussi entre le capital et l’Etat ce qui conduit à l’émergence de ce que Boukharine appelle les ‘‘trusts étatiques capitalistes’’. Voici comment Boukharine décrit le processus :

Les branches de production individuelles sont de plusieurs manières entrelacées en un corps collectif, organisé à une grande échelle. Le capital financier saisit avec une force de fer le pays entier. L’ ‘‘économie nationale’’ se transforme en un trust diversifié gigantesque dont les partenaires sont les groupes financiers et l’Etat. Nous appelons ces formations trusts étatiques capitalistes.22

Comment est-ce que cette théorie peut-elle être utilisée pour comprendre l’intégration européenne aujourd’hui ? Si nous examinons la réalité contemporaine des tendances à la concentration et à la centralisation du capital, nous observerons que depuis le début des années 80s, le processus de fusions et acquisitions se scinde en trois tendances distinctes. La première reste la tendance à des concentrations nationales. La deuxième tendance est celle à des concentrations régionales – pour ce qui nous intéresse ici européennes – et la troisième celle à des fusions, acquisitions ou alliances internationales. Mais le poids relatif de chacune évolue avec le temps. Comme le suggère la citation par Morin et Dupuy reproduite plus haut, la tendance à la consolidation régionale/européenne prend progressivement le dessus sur la tendance à la consolidation nationale du capital en raison de l’étroitesse des différentes économies nationales en Europe (c’est le sens de la phrase « ou à défaut ensuite »). La réalisation des tendances à la concentration et à la centralisation du capital à l’époque actuelle nécessitent, donc, la fusion progressive des différentes classes capitalistes européennes.

Plusieurs études montrent que durant les années 80s, après le retour des crises au milieu des années 70s, un processus de restructuration se met en marche en Europe. Au début de la décennie les consolidations nationales restent la forme principale de consolidation, mais à mesure que le processus avance le nombre de fusions et acquisitions européennes dépasse son équivalent national23. Durant les années 80s, les fusions et acquisitions internationales – c’est-à-dire extra-européennes – semblent rester à un niveau stable mais s’accélèrent dans la décennie suivante24. Pourtant, le phénomène de consolidation régionale prend une telle ampleur – et ce pas seulement en Europe – qu’il existe désormais plusieurs études par des spécialistes d’économie politique internationale sur ce qui dans la littérature spécialisée s’appelle « régionalisation ». Pour ce qui est de l’Union Européenne, Chris Harman note dans son livre Zombie Capitalism, en se basant sur des statistiques fournies par Eurostat, que « la plupart des firmes étrangères opérant dans des pays de l’Union Européenne avaient leur base dans d’autres pays de l’UE, où la forme principale de propriété multinationale était ‘régionale’ et non pas globale »25. Et une étude de 2004 sur les flux commerciaux internationaux, citée par Harman aussi, concluait que « la réalité émergeante est plus un processus d’approfondissement de l’intégration régionale (régionalisation) de groupes/blocs particuliers de pays plutôt qu’une augmentation globale des flux commerciaux transfrontaliers et de l’interdépendance de la production »26.

Prendre la tendance à la consolidation régionale/européenne comme la base du processus d’intégration européenne semble également pouvoir expliquer le caractère « inachevé » on pourrait dire de cette intégration. Même si la tendance de fond est la consolidation régionale/européenne, les possibilités de consolidation nationale ne sont pas épuisées, comme en témoigne l’intervention du gouvernement italien en 2008 contre l’acquisition d’Alitalia par Air-France/KLM et en faveur de l’acquisition de celle-ci par un groupe financier italien. Et aussi, même si les grandes multinationales européennes sont désormais des acteurs économiques régionaux, les grands groupes européens dont la propriété et les actifs se distribuent plus ou moins de façon égale sur deux ou plusieurs pays européens restent peu nombreux – les exceptions étant des groupes comme EADS, STMicroelectronics ou Sanofi-Aventis.

Globalement, le moment où la consolidation régionale/européenne prend le dessus sur la consolidation nationale coïncide avec la relance de l’intégration européenne dans les années 80s et l’Union Economique et Monétaire des années 90s.

Il y a évidemment le danger de tomber ici dans un réductionnisme économique qui ne ferait de l’intégration politique qu’un simple reflet de l’intégration économique. Ce danger peut néanmoins être évacué à partir du moment où l’on considère que le temps de l’intégration économique et celui de l’intégration politique ne sont pas accordés mais qu’en revanche l’intégration économique augmente la pression en faveur de l’intégration politique, de la façon dont Boukharine décrit la création des « trusts étatiques capitalistes » à partir de l’émergence d’un capital financier national, le parallèle ici étant avec l’émergence d’un capital financier régional/européen. On peut également observer que la détermination peut aussi fonctionner dans l’autre sens. Ainsi, l’Acte Unique en 1986 – qui était un pas en avant dans l’intégration politique puisqu’il signifiait la fin du compromis dit de Luxemburg et étendait le domaine des décisions prises à la majorité qualifiée – a stimulé le processus de consolidation régionale/européenne.

Conclusion

J’ai essayé d’esquisser dans ce papier, en partant d’une critique du courant néo-gramscien, les bases d’une théorie marxiste de l’intégration européenne. Il y a une série de données dont le rassemblement pourrait aider à vérifier la validité de l’hypothèse énoncée ici. Par exemple, dans quels pays et dans quels secteurs y a-t-il encore du potentiel pour une consolidation purement nationale du capital et est-ce que cela correspond à des tentatives de « patriotisme économique » – comme celui pratiqué en France par tous les gouvernements y compris de droite, jusqu’à celui de Nicolas Sarkozy, pourtant vu par la gauche française comme un ultralibéral. Enfin, on peut observer que les travaux des néo-gramsciens appuient l’hypothèse élaborée dans ce papier. La création d’un lobby des multinationales européennes et son élargissement progressif suggèrent un processus de création d’une « classe pour soi » à l’échelle européenne qui correspond à l’approfondissement du processus de consolidation régionale/européenne. De même, les travaux de van der Pijl sur les réseaux financiers27 suggèrent l’émergence des réseaux européens qui lient les groupes financiers par-dessus les frontières nationales.

1 Voir par rapport à ce sujet, le rapport préparé par les économistes de Research on Money and Finance « Eurozone Crisis: Beggar Thyself and Thy Neighbour », disponible en ligne http://researchonmoneyandfinance.org/media/reports/eurocrisis/fullreport.pdf

2 Leur texte fondateur est l’article de Robert Cox, datant de 1983, « Gramsci, Hegemony and International Relations : An Essay in Method » Millennium Journal of International Studies, 1983, 12: 162-175.

3 Voir son Transnational Classes and International Relations, London, Routledge, 1998, pour une introduction à sa version du néo-gramscisme.

4 Bastiaan van Apeldoorn Transnational Capitalism and the Struggle over European Integration, London, Routledge, 2002.

5 Bastiaan van Apeldoorn, Jan Drahokoupil et Laura Horn (eds) Contradictions and Limits of Neoliberal European Governance, London, Palgrave, 2009.

6 Van Apeldoorn, Transnational Capitalism ..., p155.

7 « Embedded neoliberalism ». La traduction ne rend pas très bien compte du sens du mot « embedded ». Le terme est inspiré par les travaux de Karl Polanyi, surtout son livre La Grande Transformation, Paris, Gallimard, 1983.

8 Voir la section « Limits to the Incorporation of Industrial Capital », pp. 33-35, Contradictions and Limits … .La création d’un marché financier unique en Europe avait une place d’honneur dans la stratégie de Lisbonne. En 1999 la Commission a mis en place le Financial Services Action Plan et par la suite a tenté de favoriser les OPAs par le biais de directives.

9 Van Apeldoorn, Transnational Capitalism ..., pp29-30.

10 Peter Gowan, The Global Gamble: Washington’s Faustian Bid for Global Dominance, London, Verso, 1999.

11 Kees van der Pijl The Making of an Atlantic Ruling Class, London, Verso, 1984, disponible en ligne ici http://www.theglobalsite.ac.uk/atlanticrulingclass/.

12 Transnational Capitalism ..., p69.

13 Claude Serfati, Impérialisme et Militarisme: Actualité du XXI siècle, Lausanne, Page Deux, p211.

14 Ernest Mandel Europe versus America : Contradictions of Imperialism, New York, Monthly Review Press, 1970 et Chris Harman « The Common market », International Socialism, 1/48, pp6-16.

15 Dupuy, Claude et Morin, François Le Cœur Financier Européen, Paris, Economica, 1993.

16 « Global Finance and the European Economy: The Struggle over Banking Regulation », Contradictions and Limits ..., pp87-105.

17 Sur ces questions, voir le livre édité par John Grahl Global Finance and Social Europe, London, Edward Elgar, 2009, les chapitres 3 et 4.

18 Je renvoie ici le lecteur intéressé au récent livre d’Alex Callinicos Imperialism and Global Political Economy, Cambridge, Polity, 2009, pp41-52.

19 Nikolai Boukharine Imperialism and World Economy, London, Bookmarks, 2003, p19.

20 Boukharine lui-même utilise le terme ‘‘nationalisation’’. Je préfère le terme de ‘‘consolidation nationale’’ pour deux raisons : d’abord, cela évite la confusion avec les situations où le propriétaire des moyens de production regroupés au sein d’une entreprise est l’Etat et ensuite parce que le terme ‘‘consolidation’’ est analytiquement plus précis puisque il sous-entend que cette ‘‘nationalisation’’ du capital est, comme on va le voir, le résultat des processus de concentration et de centralisation du capital.

21 Sur ce point Boukharine s’inspire de Hilferding et de son analyse développée dans son livre Le Capital Financier. A noter que le capital financier tel que défini par Hilferding diffère du capital financier tel que défini par les néo-gramsciens.

22 Nikolai Boukharine Imperialism and ..., p125.

23 Voir à propos des fusions et acquisitions au niveau des mille plus grandes firmes européennes l’étude de Andrew Cox et Glyn Watson « The European Community and the Restructuring of Europe’s National Champions » in J. Hayward (ed) Industrial Enterprise and European Integration: From National to International Champions in Europe, Oxford, Oxford University Press, 1995, pp304-333.

24 Voir l’étude de Michel Dietsch, Edouard Mathieu, Moustanshire Chopra et Alain Etchegoyen Mondialisation et recomposition du capital des entreprises européennes, Paris, La Documentation Française, 2004.

25 Chris Harman Zombie Capitalism: Global Crisis and the Relevance of Marx, London, Bookmarks, 2009, pp262-263.

26 Georgios Chortareas et Theodore Pelagidis Trade Flows: A Facet of Regionalism or Globalisation? » in Cambridge Journal of Economics, vol. 28, 2004, pp263.

27 Kees van der Pijl Global Rivalries from the Cold War to Iraq, London, Pluto, 2006, pp283-286.

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