Calendrier Le travail des relecteurs revient entre 15 mars et 5 avril





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Avis sur 3 mesures : % surfaces d’intérêt écologique, diversification 3 cultures et maintien de prairies


André Pouzet sollicité

17-1-et-2-relectures à venir Sophie Devienne et Olivier Réchauchère


20 - Vous avez dit agronomie ?


Vous avez dit agronomie ?43 Version du texte annoté par F. K.

Benjamin BUISSON, doctorant en Histoire contemporaine à l’Université d’Angers, laboratoire de recherches CERHIO – UMR CNRS 6258 – benjamin.buisson@univ-angers.fr
Résumé

L’agronomie, en tant que communauté scientifique, se questionne sur son identité. Le vocable qui la désigne en tant que discipline a la particularité d'être à la fois polysémique et relativement atypique dans la nomenclature des sciences et techniques. Face à ce problème de terminologie, cet article se propose de porter un regard étymologique, doublé d’une perspective historique, sur le suffixe –nomie d’ « agronomie ». Cette approche sera également le support d’une réflexion sur les types de racines utilisées pour suffixer les noms de science. C’est à partir de ces éléments et d’une discussion plus épistémologique sur la notion de nomos (telle que définie par les sciences sociales) que nous arriverons à la conclusion qu’ « agronomie » est non seulement encore porteur de sens, mais riche de potentialités, par la définition d’un statut intermédiaire pour cette discipline, technique pour une part, théorique pour l’autre.
Mots-clés

Agronomie, étymologie, histoire des sciences, nomos, teminologie
Abstract

Agronomy as a scientific community has questions about its identity. The term used to refer to it in French has this special feature of having several meanings and being quite untypical, as far as sciences’ names are concerned. Faced with this problem of terminology, the purpose of this article will be to take an etymological as well as a historical look at the suffix -nomy in "agronomy". This perspective will also give us the opportunity of discussing the different types of stems used to suffix the names of sciences. Following these thoughts, we will take on a further discussion of the epistemological notion of nomos (as defined by Social Sciences). This will lead to the conclusion that "agronomy" not only still makes sense, but has rich potential in the definition of an intermediate status for this discipline, which appears to be technical on one hand, and theoretical on the other.
Introduction
Toujours en construction de son identité propre, l’agronomie, discipline encore jeune, est fondée à interpeller l’historien sur sa propre histoire, sur les contextes de son émergence, sur l’histoire des mots qui la façonnent et sur la manière dont ceux-ci ont fait l’objet de réflexions et d’évolutions.

Les agronomes, en tous cas certains de ceux qui se reconnaissent dans ce terme, éprouvent le besoin de se rencontrer pour savoir s’ils sont toujours agronomes. L’une des dernières assemblées générales de l’Association Française d’Agronomie en témoigne : ne seraient-ils pas agroécologues ? Des rendez-vous comme les Entretiens du Pradel, biennaux, expriment aussi ce questionnement communautaire. Quant aux nombreux colloques scientifiques et techniques liés à l’agronomie et qui se tiennent chaque année, les problématiques qu’ils abordent défrichent des champs nouveaux pour l’agronomie en même temps qu’ils illustrent la nécessité permanente pour les agronomes d’actualiser les contours et la définition de leur discipline. Ceux-ci interrogent leurs pratiques, leurs objets de recherche, anciens ou nouveaux, et s’adjoignent le concours de chercheurs d’autres horizons pour ce faire. Car l’agronomie est entourée de disciplines diverses qui parfois la fondent, la complètent, la concurrencent ou la dépassent. C’est ainsi qu’après le décès, en 2010, de Michel Sebillotte, une communauté diversifiée de chercheurs, enseignants, professionnels, collègues, amis ou simples connaissances lui rend hommage à travers l’organisation d’un colloque qui vient de donner lieu à la publication d’un ouvrage (Boiffin et Doré, 2012). Au-delà de l’hommage, faire resurgir la trace de Michel Sebillotte est inévitablement se confronter à l’identité de l’agronomie. Du simple point de vue du vocable – le mot « agronomie » lui-même – un ensemble de choix ont jalonné son histoire, et on peut essayer d’en décrire les motivations. La recherche étymologique sera un support tout indiqué pour dresser un premier état des lieux, car « agronomie » repose sur deux racines grecques : agro- (du grec agros) et –nomie (du grec nomos). La réflexion que je mènerai se limitera pour le moment à l’étude du second terme, en partant du postulat que pour définir l’identité d’une discipline (quand son nom est composé de deux racines), les problèmes que pose le choix du suffixe sont d’une autre nature que ceux liés au choix du préfixe. Celui-ci porte en effet sur le domaine étudié, alors que le suffixe se rapporte plutôt au statut de la discipline dans l’ensemble des sciences et techniques. Pour l’agronomie, l’un et l’autre posent des questions existentielles. L’agronomie, on le sait, possède deux ensembles de significations, l’un plutôt vaste, qui couvre l’étude des problèmes liés à la pratique de l’agriculture, et l’autre plus restreint, centré sur l’étude des relations entre les climats, les sols, les plantes cultivées et les pratiques de l‘agriculteur. Cette dualité, qui crée une certaine difficulté pour la communauté des agronomes à s’identifier de façon stable, tient au moins en partie à un problème d’ordre historico-étymologique. Si l’agronomie a pour domaine d’étude l’ager, quelles catégories d’espaces choisissons-nous d’inclure dans cet ager ? Nous limitons-nous au sens latin strict, qui ne couvre que les champs cultivés (terres à céréales et jachère)? Y incluons-nous, comme sous le vocable agriculture, les terres de pâtures (saltus), les jardins et vergers (hortus), voire la forêt (silva) ? C’est cette flexibilité dans la délimitation de l’ager au fil du temps qui aboutit à l’extrême à ce « double sens » d’agronomie, et au potentiel d’ambiguïté si ce n’est d’incompréhension qu’il recèle. Cette préoccupation est exprimée dans le premier numéro inaugural d’Agronomie, Environnement et Sociétés, revue de la toute jeune Association Française d’Agronomie (Boiffin, 2011). Mais ce n’est pas uniquement par son préfixe qu’agronomie soulève des questions. Alors que l’agroécologie, nous l’avons mentionné, s’érige en alternative, il est crucial pour l’agronomie de savoir si elle continue à revendiquer son suffixe. Et cela commence par l’acquisition d’une connaissance consciente du contenu dont elle l’investit. C’est que l’agronomie n’est pas une agrologie, une agrographie ni une agrotechnie. Cette dénomination a une signification étymologique, une origine historique et peut-être une portée épistémologique. Sans prétendre résoudre tous les problèmes, l’approche proposée ici se présente comme une participation à la question de la construction identitaire de l’agronomie. Que peut-on savoir de soi-même en s’interrogeant sur les termes ? « Agronomie » est-il devenu un vocable obsolète et creux, nécessitant de se tourner vers d‘autres ressources, qui permettraient de mieux appréhender les objets auxquels elle est confrontée ?
1. Problèmes étymologiques

Pourquoi se poser la question de l’étymologie d’ « agronomie » ? Pourquoi même simplement se poser de la question de l’étymologie ? Hormis l’intérêt interdisciplinaire qu’il y a à inviter l’une des « humanités » (les lettres) auprès d’une science expérimentale, il faut savoir que l’attitude des linguistes vis-à-vis de l’étymologie est partagée. Depuis plus d’un demi-siècle, celle-ci fait l’objet de contestations fortes, au moins dans sa prétention scientifique (Paulhan, 1953). Des critiques convaincantes exigent son éradication de la linguistique, tandis que des sommes érudites, comme le beau Dictionnaire historique de la langue française, par Alain Rey, continuent à y recourir et à la défendre.

Le mot « étymologie » lui-même a son étymologie. On le fait dériver des mots grecs etumos et logos, qu’on pourrait traduire par « vrai sens » ou « théorie véritable ». Cela posé, on pénètre de front dans ce qui fait la controverse étymologique. C’est que, quelle que soit sa prétention, l’étymologie implique à un moment ou un autre une traduction, et que comme le veut l’expression bien connue des traducteurs littéraires, « traduire, c’est trahir ». La traduction établit une correspondance plus ou moins arbitraire entre deux univers linguistiques et par conséquent deux réalités vécues. Elle résulte en effet de choix pas totalement explicites et logiques, dans lesquels la sensibilité propre du traducteur entre en ligne de compte. Le sémiologue et érudit Umberto Eco indique ainsi que le travail du traducteur ne consiste jamais à traduire mot à mot, mais « monde à monde » (Eco, 2007). Un second problème se pose lorsque les mots dont on cherche l’étymologie s’avèrent avoir été créés de toutes pièces dans des temps où la langue des racines utilisées pour les former n’existe déjà plus (le grec ancien typiquement). On ignore parfois que la grande majorité des termes scientifiques utilisés de nos jours a été créée entre le 17ème et le 20ème siècles. C’est même seulement à partir du rationaliste 19ème siècle que ce procédé prend toute son ampleur. Ainsi, « biologie » n’existe pas avant 1802, et il faut attendre 1874 pour que l’on ait l’idée d’inventer le terme « écologie ». Le type de problème que l’on rencontre à étudier l’étymologie de ces mots est qu’ils n’ont pas fait l’objet d’une longue macération temporelle, contrairement à ceux qui du grec sont passés presque inchangés en latin, bas-latin, roman, ancien-français et français contemporain. Ceux-ci ont l’épaisseur des siècles pour justifier leur signification. Ceux-là sont de jeunes objets érudits et sont sujets à toutes les controverses imaginables sur leur interprétation. L’écologie serait un « discours sur la maison », mais peut-on s’arrêter à ça, peut-on affirmer que logos veut dire discours (et la réponse est clairement non) ? Doit-on considérer oikos comme la maison au sens planétaire, ou écosystémique, ou autre ? Rien n’est vraiment assuré, sinon un début d’usage qui, en se répandant, finit par faire plus ou moins autorité.

L’étymologie ne renferme pas vraiment de savoir prédéfini. Elle est plutôt une méthode, et peut être bien ou mal appliquée. Elle est mal employée quand on y fait appel pour démontrer l’autorité de quelque chose (un point de vue) en se basant sur des traductions réputées connues et bien établies (processus de répétition), c’est-à-dire quand elle vise à l’incontestabilité, car elle est toujours contestable (du fait de son caractère intrinsèque d’incertitude). On en fait un bon usage, en revanche, lorsqu’elle sert de support à une réflexion innovante, et dans la mesure où elle interroge le « bien-établi ». On parle alors d’usage conceptif, c’est-à-dire propre à concevoir (processus de création). Mais même indépendamment de ce caractère conceptif, le recours à l’étymologie peut se justifier pour deux raisons : elle est une trace historique, et elle révèle la profondeur de la langue. Nous nous exprimons et pensons généralement dans notre langue maternelle, et cette langue résulte d’une évolution historique. La trace étymologique aide à mesurer cette profondeur et peut nous épargner des erreurs, des contresens. D’autre part, dans le cas des noms de science par exemple, le fait qu’ils aient été inventés a posteriori, c’est-à-dire en utilisant les racines de langues mortes, ouvre un horizon supplémentaire à l’historien et au linguiste : celui de la motivation de l’inventeur, toujours cette question du choix.
2. Traces historiques

« Agronomie » semble (mais nous verrons qu’il n’en est rien) plus simple à aborder que la majorité des noms de science, et la raison en est que contrairement à ceux-ci, son nom existe déjà au 4ème siècle avant J.-C., et nous provient sans contestation possible de textes connus de Platon. « Agronome » du moins. Nous disposerions donc d’une source plus assurée, d’une base de recherche déjà un peu définie, puisqu’il suffirait de relire Platon pour comprendre ce qu’est un agronome. Risquons-nous à essayer. L’agronome platonicien (agronomos dans le texte) est parfois désigné comme un « intendant de la campagne » (trad. Luc Brisson), traduction qui épouse bien la fonction mais ne fait pas strictement référence aux racines. Agros, le champ, nomos, la loi (toujours en traduisant – on n’y échappe pas…). L’agronomos de la cité grecque a un rôle effectif de garde-champêtre aux pouvoirs étendus. C’est un magistrat dont l’autorité s’incarne dans un ressort géographique, et qui commande à une troupe de subalternes. Ses fonctions sont d’ordre judiciaire, policier, mais touchent aussi à l’aménagement du territoire et à la défense militaire. D’une manière générale, l’agronomos est chargé de veiller à ce que les exploitations agricoles de son ressort puissent produire dans les meilleures conditions. On y verrait bien un lien distant avec le sens actuel et on pourrait s’arrêter là… Mais comment agronomos en grec devient-il agronome en français ? D’une façon à laquelle on ne s’attend pas : le 4ème siècle athénien le voit apparaître, et le voit disparaître. Agronomos (ou son dérivé) n’existe pas en latin et ne ressort en français que vers 1370. On notera toutefois que le latin médiéval possède « agronomus » (Niermeyer, 1954-1976 et Hoven, 1994). C’est un de ces génies médiévaux du nom de Nicole Oresme qui, à l’occasion d’une traduction de Platon, transpose littéralement l’agronomos en français. Cela ne nous enseigne pas grand-chose car pour la seconde fois de son histoire, le mot tombe dans l’oubli. Dans un article consacré à l’histoire des définitions de l‘agronomie, Gilles Denis montre que la fonction agronomique précède le mot. Avant d’être agronome, ce qu’il ne devient précisément qu’en 1760, le gestionnaire d’un domaine rural est « économe » ou « mesnager ». Ainsi d’Olivier de Serres. A partir de 1787 au plus tard, il se spécialise et devient un théoricien de l’agriculture. Mais pourquoi l’agronome apparaît-il ainsi brusquement, en 1760 ? Ce vocable est l’œuvre d’un homme, un unique érudit montpelliérain44 : Pons-Augustin Alletz. Cette année-là, Alletz publie la première édition d’un traité de vie à la campagne en préface duquel peut se lire la proclamation qu’il est le premier à inventer et utiliser ce terme dans toute la littérature française. Outre que cette affirmation soit fausse – mais excusable45 - son motif n’est pas indiqué. On peut cependant formuler l’hypothèse suivante : le vocable « économe » commence à prendre un sens nouveau, son sens moderne de « regardant à la dépense », au tournant des années 1690. Devant la fortune de cette acception au cours des décennies suivantes, l’économe classique perd du terrain. En 1760, pour intituler un ouvrage que 30 ou 40 ans plus tôt il aurait baptisé « L’économe », Alletz juge inacceptable (on doit le supposer) la confusion inévitable que ce terme engendre. Acte de (re)naissance d’ « agronome », linguistiquement calqué sur son ancêtre « économe ». « Agronome » est donc plus un héritage qu’une formation consciente basée sur une réflexion autour des notions d’agro- et de -nome. Alletz en tous cas ne nous en dit rien. A partir de cette réintroduction pérenne du terme dans la langue française, celui-ci entame son processus d’évolution, sa signification pouvant connaître des variations ou susciter des questionnements.
3. Du bon usage des suffixes

Dans le paysage des noms de sciences, « agronomie » se démarque. Astronomie, taxonomie, économie et ergonomie sont pratiquement ses seuls collègues étymologiques. La plupart des sciences sont affublées du suffixe –logie. Pourrions-nous alors trouver à l’agronomie une sorte de spécificité par rapport aux autres sciences, une spécificité que l’emploi du suffixe –nomie viendrait pointer du doigt ? L’emploi de tel ou tel suffixe pour nommer une science permet-il d’établir une classification ? Cette classification est-elle généralisable ? Pour le déterminer, il serait nécessaire de connaître à fond le contenu de chacune des disciplines auxquelles s’étendrait ce raisonnement, ce qui dépasse les attributions de l’historien. Limitons-nous à notre propos étymologique. Dans un article de 1988 paru dans la revue Enquête (Passeron, 1988), Jean-Claude Passeron étudie dans le domaine des sciences humaines et sociales la fécondité d’une différenciation entre les suffixes –graphie, –logie et –nomie dans la formation des noms de sciences. Dans une démonstration qui (de son propre aveu) n’a rien de généralisable, il établit la possibilité d’une différence de degré entre les trois suffixes. Le suffixe –graphie servirait à désigner les sciences « descriptives », celles dont l’objet est de dresser des inventaires, de relever des faits, de mesurer des données. La théorisation, l’interprétation, par le biais d’une approche comparative serait l’apanage des sciences en –logie. Il y aurait ici différence de niveau dans l’intelligibilité de l’objet de recherche. D’une certaine manière, les sciences en –graphie seraient le support de celles suffixées en –logie. Etymologiquement parlant, l’hypothèse est séduisante. Au-delà de simplement « discours », « science », « étude » ou même « raison », logos désigne avant tout une faculté de connexion, de rapport entre les choses. Plus qu’un simple mot, le Logos est à ce titre un composant de la cosmogonie grecque, en tant que principe organisateur, structurant le Chaos originel46. Les sciences en –logie pourraient donc, si leur construction s’était bâtie sur une telle rigueur philosophique et étymologique, entretenir ce genre de rapport avec les sciences « –graphiques ». Les sciences « -logiques » auraient donc une vocation synthétique. Quant aux –nomies, Jean-Claude Passeron leur identifie un statut tout à fait particulier. Se fondant sur l’exemple d’astronomie, exemple selon lui archétypal de toute science « –nomique », il énonce la possibilité d’une suprématie quasi religieuse de ce suffixe sur les deux autres – et par voie de conséquence, des sciences qui le portent sur toutes les autres. La particularité des sciences en –nomie serait pour Jean-Claude Passeron leur capacité à établir « un savoir capable d’énoncer des lois » (Passeron, 1988). La loi (au sens scientifique du terme) vue par ce chercheur en sciences humaines est comme l’expression idéale de la connaissance scientifique, le statut le plus noble auquel celle-ci peut accéder. La réduction (au sens algébrique) du réel à des termes mathématiques ayant une vocation d’universalité possède ce caractère mystico-religieux susceptible de fasciner les disciplines qui ne peuvent y prétendre (comme les sciences humaines par exemple). Hermétique d’une certaine manière (les symboles des équations ne sont pas accessibles au commun) et visant à l’universel, voilà de tout temps les deux ingrédients du sacré. Mais comme indiqué plus haut, ce raisonnement s’applique plutôt plus aux sciences sociales qu’aux sciences expérimentales, et si l’on tâche de l’étendre à l’agronomie, on peut douter de sa pertinence. Certes délicate pour l’ego de la communauté agronomique, cette hypothèse ne me semble pas correspondre à la discipline. Il est bien évident que l’agronomie n’est pas la seule discipline à énoncer des lois. Mathématiques, physique, chimie et autres en énoncent à profusion. Mais nous avons toutefois là une recherche étymologique du type vertueux dont j’ai parlé, c’est-à-dire conceptive. Ce que nous en retiendrons surtout sur le versant –nomie est qu’il est probablement intéressant et nécessaire de se pencher sur cette racine.

On s’accorde à traduire nomos par « loi ». Ce seul mot français n’en épuise pourtant pas le sens, puisque nomos est aussi bien la loi de la cité que la loi divine, autant la loi gravée dans la pierre que la loi coutumière. Nomos selon son accentuation peut aussi désigner deux réalités distinctes, à savoir la loi telle que nous venons de l’évoquer et le nome, division territoriale administrative typiquement grecque, surtout connue pour sa fortune dans l’Egypte hellénistique. Comme le décrit Jean-Claude Passeron, il y a peut-être une différence de niveau entre les deux suffixes, mais « étymologico-philosophiquement parlant », elle serait plutôt inverse, le nomos se présentant comme une déclinaison ou une application du logos. Des siècles de culture grecque puis gréco-romaine ont façonné un logos mouvant, mais toujours fondamental. Ce concept est en effet au cœur des réflexions de la plupart des écoles de philosophie aux époques classique et tardive. Bien que sa définition change profondément entre l’aristotélisme et le stoïcisme par exemple, le logos conserve cette portée structurante, organisatrice. D’un point de vue cosmogonique, le logos précède les dieux ou les hommes. Par conséquent, quoi qu’il en soit de sa définition, il est antérieur au nomos, antérieur aux lois, que celles-ci soient divines ou humaines. De façon très imparfaite, on pourrait dire que le logos est une sorte de loi universelle, quand le nomos est une loi plus simplement divine (c’est-à-dire humaine bien sûr) ou humaine restrictivement. Pour aller plus loin, il faut indiquer que l’invention de lois pour la cité est une réalisation à l’échelle humaine du logos à l’œuvre dans l’univers, c’est-à-dire cette entreprise de mise en ordre de ce qui est désordonné. De là le statut quasiment mythique attribué aux grands législateurs de Sparte et d’Athènes.

Appliqué aux sciences sociales, le raisonnement de Jean-Claude Passeron n’évoque en toute logique pas un quatrième suffixe, qui serait à même d’éclairer différemment le statut de l’agronomie : le suffixe –technie. En toute logique donc, car –technie, (du grec technè, l’art manuel, l’habileté, l’industrie au sens premier) fait référence aux applications « techniques », « technologiques », absentes des sciences sociales. Prenons un exemple : jadis considérée comme très proche de la phytotechnie, l’agronomie s’est consciemment et vigoureusement distinguée de celle-ci, sous l’impulsion notamment de Michel Sebillotte. On pourrait interpréter cette volonté de séparation comme un refus des agronomes de voir leur discipline devenir un « livre de recettes » à appliquer sans réflexion. Reste que cette proximité faisait pourtant apparaître un malaise au sein de la communauté agronomique, dans la mesure où cette science vise tout de même à produire des savoirs applicables dans la parcelle. Dans un schéma peut-être un peu simpliste de gradation, entre -logie, la loi dans toute sa grandeur universelle, et -technie, le procédé terre-à-terre, une place pourrait se faire pour –nomie, en tant que loi pragmatique pour la société. La position actuelle de l’agronomie au sein de l’enseignement agricole, technique et supérieur, et de la recherche est en cohérence avec cette interprétation. Se revendiquant à la fois de la position scientifique la plus fondamentale, par l’assimilation qu’elle fait des concepts et lois scientifiques d’autres disciplines47, mais aussi d’une proximité incontestable avec le terrain, dans son rôle d’accompagnement des agriculteurs et de leurs pratiques, l’agronomie refuse48 pourtant de se laisser réduire à l’un ou à l’autre : pure –logie, pure –technie. D’où cette « voie du milieu », qu’une lecture étymologique peut, non pas justifier, mais admettre, et sans travestissement. L’agronomie, en tant que –nomie, assume ce statut intermédiaire.
4. Points de vue épistémologiques

Faire une recherche étymologique sur le suffixe –nomie, c’est parler de nomos. Nous avons noté la polysémie de ce terme dans la langue grecque ancienne, et indiqué qu’il n’était pas simplement opposable à logos. Une gradation pourrait être étymologiquement envisageable, mais la réalité pourrait refuser de s’y plier. Il nous faut maintenant envisager quel usage en a été fait plus récemment, et quels usages nouveaux on peut encore en faire, et principalement du point de vue de la discipline agronomique. Encore une fois, c’est du récent ouvrage réalisé en hommage à Michel Sebillotte que je partirai pour mener cette réflexion. Je me baserai plus particulièrement sur l’une des contributions, celle d’Armand Hatchuel, chercheur en sciences de gestion à MinesParisTech. Pour l’historien de formation que je suis, l’intervention d’Armand Hatchuel, qui met en lumière une structuration théorique possible de la discipline agronomique, agit comme un stimulant. Appuyé sur les éléments étymologiques exposés plus haut, on se proposera d’en donner une lecture philosophique cohérente avec les recherches récentes sur ce sujet. Dans la réflexion contemporaine française, le nomos a été réinventé par Pierre Bourdieu, dans le cadre de ses recherches sociologiques. « Nomos vient du verbe némo qui veut dire opérer une division, un partage ; on le traduit d’ordinaire par « la loi », mais c’est aussi, plus précisément, ce que j’appelle le principe de vision et de division fondamental qui est caractéristique de chaque champ » (Bourdieu, 1999). Pour situer le contexte, je rappellerai ici quelques notions de la « théorie des champs » de Pierre Bourdieu, théorie structurant sa vision de la société. Le nomos n'est que rarement nommé par Bourdieu, mais il est évoqué sous d'autres expressions, comme un élément fondamental du « champ ». Le nomos est donc ce « principe de vision et de division » qui permet de définir un champ par deux choses : les objectifs et aspirations communs de la population (des acteurs) de ce champ, et les limites que reconnaissent ces acteurs à leur champ et qui sont inclusives ou exclusives. Le nomos, dans son acception bourdieusienne, est donc porteur de construction identitaire (self-definition). Il détermine l'ouverture et la fermeture d'un champ donné aux autres acteurs sociaux. Par exemple, le champ politique, le champ religieux ou le champ littéraire sont considérés par Bourdieu comme des champs plutôt fermés, c'est-à-dire qui se dotent d'une sorte d'autonomie (auto + nomos : qui contient sa propre loi...) fonctionnelle : le champ est comme un monde séparé, qui répond à ses règles propres, en fonction d'intérêts propres à ses membres, et moins il rend de comptes ou se donne à comprendre au reste de la société, plus il est considéré comme fermé. Il est un espace social délimité, et son nomos en constitue les frontières, par une action interne de définition.

Sans reprendre strictement la conception du nomos de Bourdieu, Armand Hatchuel semble, dans la définition qu’il en donne, s’inspirer du travail du sociologue. Reprenons-la in extenso : « dans l’idée d’une agro-nomie, ce n'est pas l' « agri » qui pose problème, c'est le « nomos » : c’est-à-dire l’ordre de l’action du sujet et celui du monde qui reçoit cette action » (Hatchuel, 2012). A. Hatchuel ne place pas sa réflexion sur le nomos dans le contexte des champs sociaux, mais dans celui de l’épistémologie des différentes disciplines. Toute discipline possède selon lui un nomos, qui – si l’on tâche de synthétiser sa contribution – est constitué des processus de normalisation internes à la discipline, et qui permettent de la mettre en forme. Notons d’ailleurs que ces normes sont établies par les acteurs de la discipline et que, tout comme dans la définition de Pierre Bourdieu, il faut les accepter pour « voir » la discipline. Le nomos, en tant que condition sine qua non d’existence d’une discipline, est également sa condition d’action sur le monde. C’est seulement après s’être structurée dans une formalisation qu’une discipline (ou un sujet49) devient apte à concevoir et opérer une action, et une action qui a un impact sur le réel, sur le monde. De là les deux pans de la définition que nous livre Hatchuel : le rôle du sujet / l’interaction avec le monde-objet. Le nomos donne ainsi corps et forme à un projet qui lui est antérieur. Mais cette incarnation (au sens littéral) implique un nécessaire second niveau d’existence. Le monde n’est pas le simple réceptacle de l’action pure du sujet, pour la raison que ce monde sur lequel nous agissons, nous y vivons aussi, nous en sommes une des parties constitutives. Par conséquent, et quelle que soit la chaîne des causes et des effets mis en branle, chacune de nos actions induit un contrecoup, une action en retour qui s’effectue sur nous-mêmes. D’où « ordre de l’action du sujet et […] du monde qui reçoit cette action » mais aussi rétroaction du monde sur le sujet et mutation évolutive du sujet50. Pour transposer de façon très schématique dans le domaine qui nous intéresse, lorsqu’ils sont au stade du projet, les agronomes ne sont pas constitués. Ils peuvent être des agriculteurs, des chercheurs, des techniciens, sans structuration disciplinaire. L’agronomie n’est encore que potentielle. Mais leur aspiration commune, leurs intérêts communs les poussent à se regrouper. Peu à peu, leur groupe, toujours informel, se dote de « statuts » ou de « règles » ou de « codes » pour s’organiser, pour dire qui ils sont et ce qu’ils font, et pour acquérir une visibilité interne (se reconnaître entre eux) et externe (être reconnus par la société). C’est le début de la constitution du nomos. Du stade de projet, la communauté des agronomes, qui s’est maintenant dotée d’un nom pour être identifiable51, devient sujet, c’est-à-dire qu’elle devient apte à produire des actions ayant des conséquences sur des objets – en particulier sur l’objet spécifique qu’est l’ager. Au regard de la réalité de la structuration de la discipline, cette analyse pourrait être affinée en la poussant à un niveau de détail plus subtil. Cette approche succincte résume malgré tout le schéma sociologique en jeu. Ces considérations peuvent paraître bien théoriques, pourtant un retour à l’étymologie nous encourage à poursuivre dans cette direction. Ce à quoi nous avons affaire en l’espèce, c’est à un principe organisateur, celui que les philosophes grecs appelaient logos. Mais ce principe organisateur dont il est question dans notre cas n’a pas vocation à régir l’univers entier, il en est l’application dans le cadre plus restreint des entreprises humaines (en l’occurrence la mise en valeur de l’ager). Et chez les Grecs anciens, l’archétype du principe organisateur quand il s’applique aux desseins des hommes, c’est bien le nomos. Réemployées dans des perspectives renouvelées, ce sont toujours les mêmes conceptions millénaires qui affleurent, des conceptions qui, singulièrement, ne se limitent pas à la culture gréco-occidentale, mais trouvent des échos notamment dans la pensée chinoise antique.
Conclusion
A la lumière des éléments que nous avons pu disposer ici, il n’apparaît pas d’emblée qu’il soit indispensable pour l’agronomie de chercher à se redéfinir de fond en comble dans de nouveaux paradigmes. Si les agronomes veulent marquer plus fortement la part de savoirs fondamentaux que comporte leur discipline, l’écologie leur tend les bras. S’ils veulent plus de technique, différents organismes sont conçus pour exprimer cette aspiration nécessaire. S’ils souhaitent conserver un mélange des deux, parce qu’ils estiment que c’est dans ce creuset que se trouve leur identité, le vocable « agronomie » est tout trouvé. Car même du point de vue étymologique, le besoin d’innover dans la dénomination n’est pas évident. « Agronomie » n’est pas à bout de course, il reste épistémologiquement satisfaisant pour décrire une réalité bien spécifique à cette communauté. Remplacer « agronomie » par « agroécologie » par exemple serait-il avantageux ? Il faut se poser la question des pertes et profits, par anticipation. La dénomination a en effet un impact profond sur les conceptions que peuvent se faire les membres d’une communauté de leur communauté, car elle est tout simplement un facteur de stabilité, comme un repère vers lequel se tourner. Sans avoir pris part moi-même aux débats liés à cette nouvelle position – et sans vouloir m’attirer les foudres de ceux qui en sont les tenants – mon propos est simplement parvenu à la conclusion qu’historiquement et linguistiquement, « agronomie » n’a pas épuisé son potentiel. Ce vocable exprime des notions qui sont propres à une communauté qui peut encore s’y reconnaître, pourvu qu’elles soient réactualisées.
Bibliographie
Boiffin, J., 2011. Revivifier le lien entre l’agronomie et les agronomes. Agronomie, Environnement et Sociétés, n°0, juin 2011, pp. 3-10

Boiffin, J., Doré, T. (coord.), 2012. Penser et agir en agronome. Hommages à Michel Sebillotte, Editions Quae, Versailles, 264 p.

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