La ville au cœur des mutations sociales et technologiques : quels enjeux pour les politiques territoriales ?





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La ville au cœur des mutations sociales et technologiques : quels enjeux pour les politiques territoriales ?

Table ronde animée par Michel LUSSAULT, géographe, professeur d’études urbaines et d’urbanisme, président de l’Université de Lyon

Avec la participation de :

Paul BOINO, professeur, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, responsable de la mention du Master, responsable de la spécialité professionnelle Urbanisme Aménagement

Martin CHENOT, directeur de l’École d’Architecture de Saint Etienne

Philippe DUJARDIN, politologue, conseiller scientifique auprès de la direction prospective et stratégie d’agglomération du Grand Lyon

Jean FREBAULT, président du Conseil de développement de la Communauté urbaine de Lyon

Michel PHILIPPON, responsable du master espace public à l’École d’Art et Design de Saint Etienne
Michel Lussault

Pour cette table ronde, nous avons réuni des intervenants aux profils complémentaires qui essaieront d’expliquer en quoi les politiques urbaines sont concernées par la problématique de l’innovation à partir de leur expertise et de leurs compétences.

Paul Boino, directeur de l’Institut d’Urbanisme de Lyon, entamera cette discussion. Il a beaucoup réfléchi et écrit sur les politiques territoriales, en particulier dans une perspective de compréhension des dynamiques de l’intercommunalité et de ses effets. Il a également contribué, dans le cadre d’un programme d’observation des grands projets stratégiques urbains menés par le MEDEM, à un travail autour des politiques territoriales lyonnaises. Ce programme visait, en effet, à comprendre comment des politiques territoriales pouvaient se redéfinir en fonction de nouveaux enjeux et de nouveaux objets.
Paul Boino

Je partirai d’une question que Richard Florida pose dans son livre sur les classes créatives : Pourquoi les villes, qui n’ont ni groupes de rock ni communauté gay, perdent-elles la course au développement économique ?

La proposition est provocatrice et en cela, assurément séduisante. Elle a toutefois été vigoureusement critiquée dans le milieu scientifique, et cela disons-le, non pour des raisons de bienséance, mais quant à ses fondements empirique et théorique. Cette conjonction est-elle si systématique que cela ? De nombreux exemples montrent que non. Même dans les cas où elle se vérifie, est-ce la simple quantité de ce que R. Florida appelle les classes créatives (architectes, designers, stylistes, cinéastes, auteurs, écrivains, journalistes, etc.) qui suffit à expliquer la créativité et le développement d’une ville ? Là aussi, un certain nombre d’auteurs, comme par exemple Michael Storper, ont pu montrer que ce n’était pas tant la dotation factorielle d’un territoire, et en l’occurrence la quantité de classes créatives qu’il possède, qui explique son développement, mais bien davantage l’intensité des relations entre entreprises d’un même secteur d’activité et de secteurs différents ou plus globalement encore entre les différents groupes sociaux qui la composent. En d’autres termes, ce n’est pas tant la dotation factorielle d’une ville qui engendre mécaniquement sa croissance mais bien davantage son tissu organisationnel qui l’autorise pour reprendre les mots de Pierre Veltz. Ceci, R. Florida l’a admis par la suite.

Le double paradoxe qui est au cœur de l’économie contemporaine permet de saisir la nature et la portée de cet impératif organisationnel.

Le premier paradoxe tient à la spécialisation tendancielle des entreprises dans les domaines où elles sont les plus compétitives (ce qui se marque par exemple par la fin des grands trusts typiques des années 60) alors qu’elles sont engagées dans des processus de production de marchandises et de services finaux de plus en plus complexes. Que l’on songe ici à la multiplicité des technologies que nécessite aujourd’hui la production d’une voiture. Les firmes qui participent à la production automobile ont tout à la fois besoin de se spécialiser sur leur cœur de compétence (qui les boîtes de vitesse, qui la sellerie, qui la carrosserie, etc.) et de faire appel à des compétences externes de plus en plus nombreuses pour réussir au final à produire un bien commercialisable.

Le deuxième paradoxe découle du fait que le décloisonnement du monde a ouvert aux firmes de nouveaux débouchés commerciaux mais qu’il les a soumises aussi à une concurrence accrue : une concurrence par les prix, qui les confrontent par exemple aux pays à faible coût de main d’œuvre ; une concurrence également par la qualité des produits qui a permis aux consommateurs d’exprimer une demande plus diversifiée et au demeurant signé la fin de la consommation de masse au sens de la deuxième révolution industrielle : « que tout le monde puisse avoir une voiture du moment que ce soit une Ford T noire », pour paraphraser Henry Ford. Cette seconde tension a engagé les firmes à réduire leur coût de production (et en cela souvent à délocaliser ou alors à automatiser) mais aussi, bien souvent, à développer une stratégie d’innovation répétée, pour maintenir une avance technologique par rapport à leurs concurrents. De cela témoigne aussi bien l’industrie informatique jamais avare de nouveaux produits ou à défaut de nouvelles versions d’anciens produits que l’industrie des ustensiles ménagers avec ses tajines électriques, ses autocuiseurs électroniques et autres centrales vapeurs. Dans cette seconde tension, l’ouverture des marchés s’accompagne donc non pas tant de leur massification et de leur stabilisation, que de leur fragmentation (démultiplication des niches) et de leur instabilisation (versatilité de la demande).

Le fait métropolitain, cette concentration des richesses et des activités les plus complexes dans certaines villes seulement, nous montre comment les firmes ont répondu à ce double paradoxe. Elles tendent pour partie à se localiser dans les mêmes territoires car leur co-présence leur permet de nouer des relations que n’autorisent pas les communications à distance. Ceci leur permet en l’occurrence de développer des échanges qui vont au-delà du simple bon de commande : l’interconnaissance sur les réalités et les projets des uns et autres, ce qui permet des relations plus efficaces ; les rencontres aléatoires desquelles naissent bien souvent les innovations ; la fluidité des actifs (utilisations par une entreprise de nombreux prestataires externes ou encore passage des salariés d’une entreprise à l’autre) qui facilite le transfert des savoir-faire d’une entreprise à l’autre et d’un secteur d’activité à l’autre.

C’est la prise en compte de cette densité relationnelle qui a permis à Michael Storper d’expliquer pourquoi Los Angeles s’était plus rapidement et plus fortement développée en matière de NTIC que Boston alors que ces deux villes avaient au départ des dotations factorielles équivalentes (mêmes équipements, même profil de population active). Il a montré qu’à Los Angeles, le tissu était composé de firmes de tailles différentes qui entretenaient de nombreuses interactions entre elles. En revanche, à Boston, on trouvait de grandes firmes monolithiques et relativement autistes.

Si les thèses de R. Florida ont donc fait débat dans le milieu scientifique, si elles doivent être nuancées, elles ont rencontré en revanche, un écho extrêmement fort dans les milieux politiques. Les édiles et leurs techniciens s’en sont saisis, non pas pour impulser de nouvelles politiques, mais pour donner du sens aux politiques qu’ils ont mises en œuvre depuis les années 1990. Au cours de cette décennie, soit dix ans avant la publication de l’ouvrage de Florida, des politiques non plus strictement économiques comme autrefois la politique des industries industrialisantes, mais des politiques parfois d’apparence classique se sont en effet développées. Cherchant à améliorer le cadre de vie (embellir la ville), à développer l’animation de la cité (événementiel, nouveaux équipements culturels, …) ou encore les relations entre différents secteurs ou groupes sociaux, leur but avoué n’est pas de répondre aux seuls besoins des populations locales, mais aussi de servir à améliorer l’attractivité de la cité dans une course à l’internationalisation sur fond de concurrence interurbaine croissante. A bien des égards, elles ne cherchent pas seulement à accroître la dotation factorielle de leur ville, en captant en l’occurrence des entreprises High-tech et des actifs hautement qualifiés, mais aussi et de plus en plus souvent, à renforcer leur tissu organisationnel en développant des structures coopératives tout azimut (collectivités locales – recherche – entreprises, par exemple) voire de nouveaux lieux sensés favoriser les échanges entre groupes sociaux et entre secteurs d’activité : quartier de créateurs, cité de l’innovation, etc.

Allant dans le sens préconisé par Michael Storper et Pierre Veltz, parfois comme monsieur Jourdain, ces nouvelles politiques d’amélioration des villes pour les rendre attractives connaissent plus ou moins de succès. Pourquoi ces différences ?

Une première explication met en avant la qualité des personnes qui dirigent les villes. Telle ville réussirait mieux parce que son maire serait un meilleur gestionnaire. Ce type d’explication nous laisse sur notre faim. Est-ce toujours le cas ? Est-ce du fait qu’il y ait eu un bon maire que la ville s’est développée ? Telle ville ne se serait-elle pas de toute façon développée ? Impossible de répondre avec certitude. Par ailleurs, le fait d’attribuer le développement d’une ville à la seule qualité de son maire n’aide en rien les autres villes (le mercato des maires n’existant pas encore !).

Une deuxième explication se fonde sur le génie des lieux. Elle m’agace car je n’ai jamais rencontré de « génie des lieux » si ce n’est dans les films de Walt Disney ! Elle m’agace aussi, surtout, car cette explication est en dernière analyse déterministe, si ce n’est fataliste. Si le génie des lieux existe, pourquoi agir ? Et comment expliquer aussi les retournements de tendance comme entre Boston et Los Angeles pour reprendre le même exemple ? Si Michael Storper a pu montrer en effet la prééminence de la seconde sur la première en matière de NTIC au cours des années 1990, la situation s’est aujourd’hui inversée. Le génie des lieux serait-il en définitif nomade ?

Si les différences de succès ne peuvent s’expliquer, par le génie d’un seul, fusse-t-il maire, ou le génie des lieux, elle tient sans doute davantage à la « portée » des politiques mises en place. En la matière, si toute vise à améliorer le cadre de vie, l’animation urbaine, la culture, la créativité et l’innovation pour gagner la course à l’internationalisation, une frontière se dessine cependant entre celles qui soutiennent le dynamisme de leur cité, comme la corde soutient le pendu – c’est-à-dire l’étrangle – et celles qui la sous-tendent.

Certaines sont en effet tellement dirigistes qu’elles font des choix à la place des gens, des choix qui hypothèquent aussi l’avenir. Elles décrètent qu’ici, maintenant et pour toujours, l’innovation et l’attractivité de la ville naîtront de tel ou tel style musical, de tel ou tel art plastique, de tel ou tel équipement, telle ou telle forme d’espace public, de tel ou tel secteur d’activité au risque de passer à côté des croisements inhabituels qui donnent naissance aux innovations, au risque d’étouffer dans l’œuf celles qui seraient nées en dehors des pistes qu’elles ont balisées.

A l’opposé, on trouve des politiques qui cherchent à soutenir la formation de villes que j’appelle 2.0, à l’image du monde interactif du web. En effet, le web propose une infrastructure à partir de laquelle ses utilisateurs peuvent soit consommer soit apporter des choses, mais aussi naviguer de façon aléatoire ou au gré de leurs envies et de leurs besoins. Dans certaines villes (Berlin par exemple avec ses quartiers interactifs), des politiques sont menées dans cette perspective non pour obliger et contraindre mais pour autoriser et faciliter la diversité d’expressions culturelles et des métissages. C’est sans doute davantage ce type de politiques publiques assez permissives qui favoriseront les villes créatives de demain.
Michel Lussault

Merci pour cet exposé où il a été de nouveau question de musique. Cela surprend les français mais les sciences sociales américaines, en particulier la géographie, parlent beaucoup de musique. Nashville, principale ville de production musicale aux États-Unis, a d’ailleurs été très étudiée. La musique apparaît comme un bon marqueur des évolutions urbaines contemporaines.

Martin Chenot va maintenant nous livrer sa réflexion. Il est architecte et dirige l’école d’architecture de Saint-Etienne, école en plein renouveau dans une ville qui a du faire face au démembrement de ses activités économiques traditionnelles. Depuis une vingtaine d’années, Saint-Etienne se pose toute une série de questions sur la manière de sortir de cette crise des bases économiques. Comment faire pour que Saint-Etienne sorte de son état de ville industrielle en déliquescence pour devenir une véritable métropole ?
Martin Chenot

Je ne me limiterai pas au cas stéphanois même s’il est intéressant à approfondir puisqu’on est passé d’une concentration de production assez monolithique, liée aux politiques publiques nationales mises en œuvre depuis deux siècles, à une période de crise qui a montré que ce dispositif de concentration productif n’était pas durable. Les stéphanois ont donc été obligés de rebondir sur la question de la créativité à partir de la dynamique du design, dont l’expression récurrente se tiendra ces prochains jours à travers la biennale du design.

Je souhaitais avant tout réagir en décalage en ne posant pas simplement la question de la ville créative et en insistant sur l’importance de développer une pensée complémentaire sur l’apport des territoires « ruraux » par rapport à la dynamique de développement des villes.

Dans notre école, nous formons des architectes, membres demain de cette classe créative qui aura à penser, avec d’autres, l’aménagement des villes et des territoires dans un souci de composition de plus en plus complexe de l’espace et de la matière.

La question de l’innovation est centrale pour les architectes qui travaillent toujours à la conception de prototypes via un processus d’intégration et de synthèse basé sur une vision de ce qui pourrait être un mieux pour demain. Aujourd’hui, les architectes doivent intégrer une nouveauté : la prise de conscience collective que le monde est fini et que nous devons faire face à des enjeux de développement durable. Les précédents exposés ont mis en lumière que la ville était un enjeu central à l’échelle planétaire. En Europe, nous avons répondu à l’enjeu de développement durable avec le concept de ville compacte. Plus on « compacifie » la ville, plus on permet une économie de moyens et une proximité des interactions. Si les villes abritent 80 % de la population française et 50 % de la population mondiale, on ne doit pas pour autant négliger la nécessité de développer une pensée durable des territoires, en parallèle de la pensée durable des villes.

Il me semble que dans ce domaine nous devons avancer sur deux points. Tout d’abord, dans le champ des idées. Le développement du concept de ville compacte créé un certain nombre de principes qui peuvent nous conduire à des fausses routes si nous ne disons rien parallèlement sur les territoires durables. Dès que l’on parle des campagnes, qui sont aussi le lieu de naissance de la richesse de la ville, on s’aperçoit que les principes classiques d’aménagement durable ne sont pas applicables en territoire rural. Par exemple, la question de la mobilité ne se pose pas dans les mêmes termes en ville (où la compacité permet la mise en place des transports en commun) et dans un grand territoire rural. De même pour les questions d’énergie, de production alimentaire, de filières courtes de construction, etc. Il apparaît donc nécessaire de développer simultanément à la pensée des villes compactes, une pensée de ce qu’est un territoire durable compatible et complémentaire de la ville.

En développant ce principe d’aménagement du territoire autour de villes compactes, les villes ont pris les devants. Elles ont appris à maîtriser l’espace, se sont organisées dans ce sens faisant peser sur les grands territoires une pression, notamment spatiale. Or, ces territoires n’ont pas construit les outils leur permettant de résister à cette pression spatiale. Vouloir une ville compacte revient à fermer la consommation de l’espace et cette fermeture se reporte sur les territoires périphériques qui n’ont ni pris conscience de cet état de fait ni les outils pour y répondre.

Il ne faut donc pas simplement se limiter au constat que l’avenir de l’humanité se trouve dans les villes. L’avenir de l’humanité dépend plutôt de l’organisation des villes par rapport à leurs territoires. Il convient donc de développer davantage une pensée de l’organisation d’un territoire durable. C’est pour cette raison qu’avec d’autres écoles d’architectures, nous essayons de nous intéresser à la question du rural. Ce n’est pas évident puisque dans la culture des architectes, le rural renvoie d’une part la question de l’architecture vernaculaire et d’autre part à la question du régionalisme en architecture. Notre collectif essaie néanmoins de poser des bases qui permettront d’avancer sur la question du rôle des territoires ruraux dans le phénomène d’urbanisation à l’échelle française.

En association avec des écoles d’architectures et d’ingénieurs, nous essayons également d’avancer sur la question du bâtiment, sachant que l’enjeu porte aujourd’hui davantage sur la rénovation et la transformation du bâti existant que sur les bâtiments neufs. Dans ce domaine, les solutions techniques existent (isolation, production d’énergie, traitement des eaux) mais il reste à déterminer comment assembler ces éléments et comment l’homme peut y prendre sa place.

Pour répondre à cette question de la complexité, il nous a semblé important de décloisonner en mettant en relation les architectes qui ont une vocation d’ensemblier, les ingénieurs d’autres disciplines et les artistes. Cette démarche a pris la forme d’un projet unique en Europe : les grands ateliers de L’Isle d’Abeau. Dans ce lieu d’expérimentation, ingénieurs, artistes et architectes réfléchissent aux moyens de produire un habitat durable social à faible coût.
Michel Lussault

Merci d’avoir rappelé que la focalisation sur la créativité urbaine, l’innovation et l’effet d’entraînement, nous conduisaient à nous concentrer sur les parties les plus denses des espaces urbanisés. Il ne faudrait pas oublier les autres espaces, qui peuvent sembler plus marginaux, mais qui constituent des espaces de vie importants pour un grand nombre de personnes.

Par ailleurs, la question posée à travers les grands ateliers de L’Isle d’Abeau me semble être la formulation générique de la question qu’il faudrait poser quand on traite d’innovation : comment cela s’assemble et comment l’homme y prend sa place ? Une petite anecdote à ce propos. A Grenoble, le grand débat sur les nanotechnologies a tourné court. On est alors venu trouver les chercheurs en sciences sociales pour leur demander de faire en sorte d’améliorer l’acceptabilité sociale des nanotechnologies. Dès que l’on aborde la relation science/société sous l’angle de l’innovation, on pose toujours cette question aux sciences sociales. Je refuse aujourd’hui de répondre à ce genre de sollicitations. Parler d’acceptabilité sociale des technologies trahit une incompréhension totale de ce qu’est la société et la diffusion de l’innovation à travers les circuits complexes de la société. Il faut se demander en amont comment cela pourrait s’assembler et quelle place pourraient y prendre les humains. On ne peut pas intervenir en fin de course pour dire aux gens qu’ils n’ont rien compris et leur expliquer qu’ils n’ont pas de raison d’avoir peur !

Philippe Dujardin occupe une position assez particulière. Cet universitaire, politologue, chercheur au CNRS accompagne le Grand Lyon depuis de longues années. Il est aujourd’hui le conseiller scientifique de la direction de la prospective et de la stratégie du Grand Lyon. Son rôle consiste donc à veiller pour éviter d’arriver à l’impasse de l’acceptabilité sociale. Il essaie de voir comment l’humain peut trouver sa place dans les évolutions que les politiques publiques ont à traiter.
Philippe Dujardin

En qualité de politologue je me suis donné pour tâche de travailler sur l’histoire politique de Lyon. Les circonstances ont voulu que je puisse occuper, en 2004, la fonction de conseiller scientifique de la direction de la prospective de la communauté urbaine de Lyon. Je vais donc rendre compte de transformations dont j’ai été le témoin, l’analyste, et parfois l’acteur. Ces modifications concernent la relation entre le public et le privé, la relation entre experts et profanes, et enfin la notion même de prospective.
Modification de la relation public/privé

Lorsque j’arrive à la direction de la prospective en octobre 2004, le gouvernement Raffarin vient de lancer la procédure de constitution des pôles de compétitivité. J’ai été très étonné par la nature de cette procédure et ce vocabulaire neuf. Étonnement, aussi, devant la réussite de la Région Rhône-Alpes et du Grand Lyon, puisque 20 % des pôles de compétitivité français se concentrent sur ce territoire. Avec les pôles de compétitivité, un formatage différent de l’action publique est apparu sous la forme de ce que je nomme une « triangulation » : triangulation entre une collectivité territoriale, une entreprise ou un consortium d’entreprises, et un laboratoire ou un groupement de laboratoires. Cette triangulation remet en cause la dualité public/privé qui a été éminemment structurante en France. On ne trouve pas de pensée libérale forte en France (on la trouve, par contre, en Angleterre chez Locke, Smith ou Ricardo). En revanche, la France a été l’épicentre d’une pensée très élaborée du droit public et du service public. Souvenons-nous de ces écoles du droit public des 19e et 20e siècles, qui se sont illustrées à Bordeaux ou Toulouse, notamment. Souvenons-nous de cette instance très originale, qui conseille le gouvernement tout en étant son juge - le Conseil d’État, et du rôle qu’a pu jouer celui-ci dans la promotion d’une idéologie du service public. Cette idéologie du service public s’est avérée extrêmement puissante, au point qu’elle a diffusé en direction des services publics industriels et commerciaux et fourni le support juridique des nationalisations « à la française ». Avec les pôles de compétitivité, le dualisme structurant public-privé se détricote au profit d’un dispositif neuf répondant à la procédure dite de «  triangulation ».

Parmi les services publics «  à la française », il faut placer, notons-le, la recherche elle-même. La recherche française est très largement publique. Le CNRS en est l’acteur principal et il a pu se poser comme le garant de la recherche dite fondamentale. Où trouver la recherche appliquée ou impliquée ? Pour une bonne part, ailleurs que dans la sphère publique… Mais dès lors qu’un laboratoire se trouve en prise avec une collectivité territoriale et un entreprise, l’enjeu de la distinction entre le fondamental et l’appliqué tombe ou se recompose. A cet égard, dans ces années 2004-2005, nous avons changé d’ère et connu, dans notre pays, un mouvement que j’apparente à un véritable mouvement de plaques tectoniques.

Le génie du lieu, c’est-à-dire les propriétés suffisamment stables que l’on peut rapporter à une entité urbaine ou à une agglomération a, quant à lui, incontestablement servi cette procédure de « triangulation ». Lyon n’ayant eu une université qu’en 1896 (sept siècles après Montpellier !), le génie du lieu ne s’est pas condensé dans l’activité spéculative mais dans les savoir-faire techniques et scientifiques. L’école des Mines de Saint-Etienne, l’institut polytechnique de Grenoble, ou l’INSA de Lyon, sont emblématiques de ce pouvoir d’élaboration et de capitalisation de tels savoir-faire. L’esprit du lieu a pu entrer en résonance avec et servir la cause de la  « triangulation ».
Modification de la relation expert/profane

Cette relation a été éminemment structurante dans les champs politique, aussi bien que scientifique ou artistique. Dans la sphère politique, elle se rapporte au couple mandant/mandataire, configurant la relation du citoyen et son représentant élu. L’irruption de ladite «  société civile » dans les rapports entre le politique et les techniciens a, là encore, conduit à une relation triangulée. Lorsque Raymond Barre, en 2001, a institué le premier conseil de développement du Grand Lyon, 500 personnes se sont portées candidates pour intégrer cette instance. L’engouement pour cette nouvelle instance avait été alimenté par l’opération Millénaire 3, qui avait permis d’identifier les acteurs, les réseaux et les institutions « fabriquant » l’agglomération au jour le jour.

Mais on peut noter que la présence de la société civile se remarque également dans les domaines culturel ou artistique, avec le défilé de la biennale de la danse, notamment. En septembre, tous les deux ans, 4 000 amateurs se produisent devant près de 300 000 personnes. Il suffit d’être amateur pour participer à l’événement. Notez, en sus, que les chorégraphes professionnels sont également placés en situation de quasi-amateurs : l’espace urbain n’avait jamais été travaillé de manière à permettre ce type de parade ambulatoire. Sous ce registre, les professionnels ont eu tout à apprendre.

Je rappellerai, enfin, que l’amateurisme est la condition même de notre espace public. Aucune condition de naissance, de richesse ou de compétence n’est nécessaire pour être citoyen. La définition même de la citoyenneté repose sur l’amateurisme puisque est citoyen celui qui goûte assez la chose publique pour lui prêter sa « voix ». La notion d’amateur, qu’elle s’actualise dans un conseil de développement ou le défilé de la biennale de la danse, touche donc au principe même de l’espace public que nous disons « démocratique ».

Modification de la notion de prospective

Au Grand Lyon, la « mission » de la prospective créée par Raymond Barre est devenue « direction » de la prospective, à l’initiative de son successeur. Mais ce n’est pas ce changement de statut qui importe ici. C’est la notion même de prospective qui importe. En effet, dans ce domaine, les choses ont également changé de manière significative. La prospective, liée au modèle de la planification à la française - la planification souple, consistait en l’élaboration de scénarios de préfiguration d’un futur prévisible et donc aménageable. La prospective actuelle, du moins à l’échelle où je la vois opérer, ne relève plus de cet exercice. Je dirais que la direction de la prospective du Grand Lyon ausculte le présent très finement. Elle le « scanne », en essayant de prélever un maximum d’informations et de relever les indices des changements en cours. Mais la « révolution culturelle » à laquelle j’ai assisté, et dont j’ai pu être l’acteur, tient au fait d’avoir introduit dans le vocabulaire même d’une mission de la prospective, la formule des débats « rétro-prospectifs ». C’est une « révolution culturelle », au sens où un service prospectif acceptait de rentrer dans un rapport au temps, donné comme le temps long de la cité. Le rapport au passé, ordinairement conçu comme un rapport de désaliénation (se libérer du passé), se renversait complètement. Le temps long s’est vu considérer comme le propulseur et non plus comme le boulet qu’il fallait tirer ou l’ornière dont il fallait s’extraire. Cette prise en considération du temps long a, par ailleurs, eu pour effet de permettre de penser le rapport spatial aux autres entités urbaines, françaises ou étrangères, non plus en termes de mimétisme et/ou de différenciation, mais en termes de singularités spatio-temporelles. C’est à ces singularités que s’attache la propriété propulsive du passé.
Michel Lussault

Merci pour cette présentation qui a introduit le terme de prospective, parfois considéré comme désuet, voire daté, alors qu’il continue de poser bien des questions.

J’ai partagé avec Jean Frebault, notre prochain intervenant, une expérience de prospective à la DATAR sur l’avenir des métropoles françaises, qui nous a laissés à la fois enthousiastes, épuisés et perplexes. Une des manières de penser l’innovation et son rôle dans la dynamique des sociétés est peut-être de ne pas renoncer à la prospective quelle que soit la façon dont on l’articule. Nous ne devons pas substituer à la prospective des pensées de la prédiction, de la prévention ou de la précaution car ce ne sont pas des pensées prospectives mais des pensées de la protection ou de l’assurance. Prédire c’est s’assurer ; prospecter, ouvrir des possibles. Je ne sais pas ce qu’en pensera Jean Frebault, qui est une mémoire vivante de l’urbanisme français en même temps qu’un acteur toujours impliqué, puisqu’il est président du conseil de développement du Grand Lyon. Au cours de sa carrière, il a occupé des positions de directeur d’administration centrale, de responsable d’établissement public de villes nouvelles, de responsable d’agence d’urbanisme. Il a considérablement œuvré pour les politiques territoriales françaises et a été, en particulier, le maître d’œuvre de Lyon 2010, une opération de prospective très originale, qui a permis de renouveler la manière de considérer l’insertion de la société civile dans une réflexion sur son propre avenir.
Jean Frebault

Bien que souvent critique à leur égard, Michel Lussault m’a demandé d’illustrer le fait que les politiques publiques pouvaient aussi parfois être des champs d’innovation. Je témoignerai sur Lyon 2010 et ses suites, à savoir Millénaire 3 et l’instauration du conseil de développement.
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