Introduction- economie politique ou science économique ?





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Pour citer cet article : Jérôme Maucourant, « La pensée économique à l’épreuve de la crise de 2008 », pp. 465-492 dans J. P. Potier dir., Les marmites de l’histoire - mélanges en hommage à Pierre Dockès, Classique Garnier, 2014.

Jérôme Maucourant1, le 17 février 2011
La pensée économique à l’épreuve de la crise de 2008


Introduction- Economie politique ou science économique ?-




La perpétuation, spécialement en Europe, des logiques libérales au sein des politiques économiques, deux années après la crise de 2008, peut surprendre. À côté d’une façon de « keynésianisme du désastre », que l’on tente d’occulter ou d’abandonner, parce que le fétiche de la « reprise » semble paraître ou que les dettes publiques semblent excessives désormais, les offensives visant à la réduction des sphères publiques ont repris de la vigueur. Le FMI reprend son rôle de syndic de la banque internationale et les velléités de réglementation de la finance sont presque oubliées. À la déflation du public s’ajoute l’amoindrissement du commun : comme jamais, les lieux du commun se réduisent à mesure que s’utilisent à l’excès les ressources naturelles et que se constatent les irréversibilités environnementales. Tel est, sans doute, le prix à payer pour que la croissance des pays « émergents » ranime le Capital défaillant. Sans doute, mais pas seulement.

Il est essentiel de prendre en compte un effet de rémanence idéologique. Le libéralisme, comme culture, s’est enraciné depuis deux siècles ; il possède, à l’image du discours religieux, une capacité étonnante à immuniser les consciences collectives des chaos du monde réel qu’il contribue à produire et entretenir. Sans ce ciment qui unit les consciences, le capitalisme ne tiendrait pas longtemps. Un aspect de cette culture nous concerne précisément : la croyance en une « science économique », fiction qui rationalise, organise et justifie notre monde à partir de la référence centrale au « marché ». En ce sens, une part des productions savantes a une fonction mythopoiétique. D’où l’effet en retour que l’on doit signaler : si des mythes économiques contribuent à construire le monde, il faut les identifier comme tels et, finalement, alimenter la controverse sur le soubassement d’une science construite sur la centralité du marché. Cette place occupée par le marché a un avantage important dans le champ académique : négliger la puissance structurante du Capital. L’obsession du marché, en effet, revient à méconnaître la force d’un rapport social spécifique de séparation, ce qui est la marque de fabrique de l’idéologie ordinaire unissant dans le règne de l’idéel ce qui est séparé dans l’empire du matériel.

Nous ferons donc, en premier lieu, une brève esquisse de ce qui fut « l’impérialisme de l’économie » des années 1970-1990, mouvement poussant l’économie « hors d’elle-même »2 et approfondissant l’autonomie supposée de celle-ci vis-à-vis des autres sciences sociales. En conséquence, il s’est constitué une clôture de la théorie, qui s’est immunisée contre nombre de faits : on prétend encore que la solution à la crise actuelle est l’institution de nouveaux marchés et la liquidation de tout ce qui peut s’apparenter à des garanties de l’Etat. Ces mécanisme de défense surgissent avec une vigueur qu’on ne lui avait pas connue depuis les années 1930, même s’il faisait quelques années que les crises mineures du capital mondialisé, celles des années 1990, suscitaient semblable tropisme.

Ensuite, nous aborderons, successivement, l’étude de fragments révélateurs de trois importants économistes contemporains, dans le dessein d’illustrer que l’occultation du Capital, au profit du marché ou de ses simulacres, implique des impasses. Comme le prix « en mémoire d’Alfred Nobel » (offert par la Banque de Suède) est la distinction qu’affectionnent les économistes du courant dominant, nous choisirons donc d’évoquer quelques aspects des travaux de North, Stiglitz et Krugman. Bien que le triomphe de la « mentalité de marché »3 ait durablement ossifié le travail de nombreux économistes, ces économistes de renom se sont autorisés quelques émancipations révélatrices vis-à-vis de carcans longtemps respectés. Ce sont les graves dérives de la science économique qui les ont conduits à prendre leur distance vis-à-vis de discours ou de pratiques, lesquels, risquaient, à terme, de discréditer leur idéal scientifique. Stiglitz et Krugman sont assurément les plus critiques sur l’idéologie dominante imprégnant la grande majorité de leurs collègues4, North prétendant, de façon moins hérétique, construire un cadre qui englobe la théorie néoclassique, de façon à rendre compte du changement. Néanmoins, le fait est que tous, à leur façon, redécouvrent la question politique, sans s’engager réellement sur la voie de l’économie politique qu’il nous faut distinguer de la science économique, structurée par une logique formaliste5.

Avant de conclure sur la nécessité d’aller au-delà de l’offre et de la demande, nous évoquerons une pensée française dans la mondialisation : Pierre Dockès s’inquiète de ce que la peur de la mondialisation ne soit que l’expression d’une peur régressive de l’altérité. Cette crainte sérieuse ne devrait-elle pas, pourtant, nous faire oublier que le « protectionnisme social et écologique » a des forts arguments en sa faveur, notamment dans l’Europe de ce début de siècle ?
[…]
Conclusion - Par-delà l’offre et la demande -

Stiglitz et Krugman, solidaires généralement de la politique de Clinton (1992-2000), ont concentré le feu de leurs critiques sur les dérives du Parti Républicain au pouvoir après 2000. Pourtant, la déréglementation avait connu une accélération durant les deux mandats de Clinton, notamment au moment où Lawrence Summers est aux affaires6. Ces remarques n’enlèvent rien aux travaux remarquables de Stiglitz et Krugman, mais visent simplement à faire remarquer que ceux-ci font l’impasse sur des points essentiels, comme la capacité des marchés, fussent-ils « bons », à remédier aux contradictions essentielles du capitalisme, comme l’assimilation des subventions à un mal « faussant » le jeu de la concurrence, etc. Ce qui fait problème dans les conceptions de Krugman et Stiglitz, c’est l’idée implicite que le marché est fondamentalement régulateur, même s’ils reconnaissent que les conditions d’un bon fonctionnement des marchés ne sont que rarement réunies. Le cas de North est très semblable, à cet égard. Ce faisant, leur focalisation sur la question du marché occulte efficacement une vraie question, celle de l’appropriation capitaliste de l’homme, de la société et de la nature.

De ce point de vue, la mentalité de marché est une expression du règne du Capital qui empêche de penser un au-delà de l’offre et de la demande, un au-delà de marchés dont on organiserait la perfection. Prisonniers de cette croyance irénique, selon laquelle le marché est l’institution formellement neutre organisant le monde économique, de la même façon que la démocratie parlementaire structure l’univers politique, les meilleurs des économistes de l’école dominante rêvent l’oxymore d’un capitalisme démocratique. Nous avons ici affaire, finalement, à un fantasme légitimant, à son corps défendant, à la machine inégalitaire du Capital, car ces économistes oublient que le capitalisme est un système de démesure et que l’égale liberté de tous est la vraie condition de la liberté de chacun. Comme l’inégalité peut atteindre au principe même de la liberté, comme l’égale liberté de tous est la vraie condition de la liberté de chacun, comme il faut tendre vers ce point où liberté et égalité se confondent, il s’en suit que le principe du marché ne peut être qu’une pièce d’un dessein commun qui établit la pluralité principielle des modes d’appropriation : le commun et ses modalités associatives, le public et le privé. C’est, ainsi, que l’on peut économiquement donner du corps à la domination de la domination7, exigence fondatrice du Pacte Social d’une bonne société. La question du rôle des économistes, notamment ceux des économistes attachés à l’histoire des idées et des faits économiques, peut être éclairée par cette perspective générale.

Pierre Dockès, justifiant son intérêt pour l’histoire économique, a fort justement écrit ceci : « Pourquoi rechercher les causes de la fin de l’esclavage antique ? Parce que comment et pourquoi finit l’esclavage au Haut-Moyen Age n’est pas indifférent pour qui croit possible la fin du salariat »8. Cette formule, qui peut sembler très radicale, a néanmoins l’avantage d’expliciter l’intérêt qui guide la volonté de connaître. C’est d’ailleurs, exactement, la démarche de Polanyi, qui concevait l’histoire économique comme une immense réserve d’outils permettant de nous libérer de ces évidences aliénantes que constituent, par exemple, la mentalité de marché, l’idée que le pouvoir en soi est un mal, ou encore le préjugé qui veut qu’il n’est pas d’alternative à la folie totalitaire et au néolibéralisme9. Par ailleurs, Pierre Dockès estimait aussi, avec raison, dans le même ouvrage, que les luttes sociales étaient déterminantes pour la genèse de nouveaux rapports sociaux ; en effet, l’air du temps des années 1970, qui pouvait trouver sa traduction dans une langue libérale ou néoclassique, voulait que les conflits sociaux fussent, au mieux une catalyse permettant le développement des « forces productives », périodiquement entravées par des « rapports sociaux de production » obsolètes. Il ne s’agissait pas, bien sûr, de refuser l’exigence théorique de comprendre les conséquences des déterminations techniques mais de mettre justement en cause une vision de la société fondée sur le déterminisme technique, qui ne ferait que rendre fonctionnel les rapports sociaux10.

On peut penser que ce type de considération n’a rien perdu de son actualité : ne faut-il pas remettre en cause ce doublet ravageur « spontanéité du marché – naturalité de la technique », qui hante trop souvent l’arrière-fond des préoccupations en économie, comme le montre ce que Krugman dit, maintenant, de l’origine des inégalités aux Etats-Unis ? Toutefois, on peut être plus réservé que Pierre Dockès, trop confiant dans la capacité de certains « nouveaux » outils de la science économique à résoudre les grands problèmes théoriques11. Et l’on doit craindre que perdure un économicisme, qui alimente des débats que l’on devrait dépasser12. Mais, en vertu de la persévérance de recherches post ou néo-marxiennes, de celles qui sont issues d’un retour à la problématique de l’institutionnalisme des origines, en général, et de l’œuvre de Polanyi, en particulier, il est possible de retravailler sur des chantiers, qui sont loin d'être achevés. Les trois décennies difficiles (1980-2010) pourront, de ce point de vue, être rétrospectivement pensées comme une parenthèse prévisible, après des années 1960-1970 qui furent si florissantes pour la pensée critique. En ce qui nous concerne, cela renvoie à deux questions : quel est le rôle des marchés dans l'histoire et dans les diverses sociétés ? Contre l’école néoinstitutionnaliste, ne faut-il pas écrire une histoire économique qui ne soit pas un récit des simulacres du Marché13 ?
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1 Jérôme Maucourant - Université de Lyon, 42023 Saint-Etienne - Université Jean Monnet - UMR 5206 Triangle - Référence électronique : http://triangle.ens-lyon.fr/spip.php?article232

2 Annie Cot (1988), L’économie hors d’elle-même – essai sur le néo-utilitarisme, deux tomes, thèse d’état dirigée par H. Brochier, Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne).

3 Karl Polanyi, (1947) « La mentalité de marché est obsolète », pp. 505-519, dans M. Cangiani, J. Maucourant eds., Essais de Karl Polanyi, Paris, Seuil, 2008. Titre original anglais : « Our obsolete market mentality ».

4 Ce fait doit être noté, même si la vigueur de leur opposition aux intérêts établis s’est manifestée à un moment où ceux-ci s’étaient largement distingués dans le monde académique. Comme si la critique de l’orthodoxie ne pouvait se faire que dans la gratuité : ces deux grands économistes n’avaient plus grand chose à perdre. Veblen, en revanche, avait déjà refusé une grande distinction américaine en 1926, à la fin de sa carrière, arguant qu’il était trop tard : il ne fut jamais que professeur assistant. À l’époque, la liberté de la parole se payait déjà cher. Comment ne pas penser que le biais idéologique, pesant sur le travail savant, aujourd’hui comme hier, n’aurait pas d’impact sur la production intellectuelle ? S’agissant de la création d’une nouvelle association professionnelle, née en France après la crise de 2008 (Association Française d’Économie Politique, AFEP), on peut se référer à André Orléan : «  Pourquoi cette association ? Nous nous sommes réunis parce que, tous, nous partageons une même conception de ce que doit être le travail de l’économiste : une conception qui met au premier plan le pluralisme et l’ouverture intellectuelle, autrement dit la nécessité du débat contradictoire. Au cours des dernières années, nous avons tous vécu ce sentiment angoissant d’une fermeture progressive de la réflexion économique autour de propositions et de méthodes devenues dogmes ; ce que certains étudiants n’avaient pas hésité à qualifier d’autisme ». Cf. http://www.assoeconomiepolitique.org/spip.php?article35

5 Cf. Karl Polanyi, (1947), « L’économie en tant que procès institutionnalisé », pp. 53-77, dans M. Cangiani, J. Maucourant eds., Essais de Karl Polanyi, Paris, Seuil, 2008. Titre original anglais : « The economy as instituted process ».

6 Il est symptomatique de noter que Stiglitz, parfois très dur envers le FMI, évoque le cas de Summers avec une économie de mots. Et pourtant, ce démocrate craignait, alors qu’il était aux affaires sous l’administration Clinton, que la « fonction de découverte du prix » ne fût affectée par la réglementation, comme le rappelle si justement Stiglitz lui-même. Pour ne pas amoindrir ces «  incitations à la collecte d’information », Summers « résista aux appels de rendre plus transparents (les fonds spéculatifs et les centres bancaires extraterritoriaux) ». Il fut l’artisan en 1999 de l’abrogation d’une mesure emblématique du New Deal (si cher à Obama), le Glass-Steagall Act, qui « interdit aux banques de dépôts d'intervenir sur les marchés financiers ». On connaît la suite : « l'interconnexion généralisée qui transforme un choc d'ampleur limitée, les subprimes, en une crise majeure via la propagation du marché immobilier aux marchés de dettes titrisées puis aux bourses de valeurs jusqu'au marché interbancaire » (André Orléan, « Au-delà de la transparence de l’information, - contrôler la liquidité », Esprit, Novembre 2008 : http://www.esprit.presse.fr/review/article.php?code=14657). Le paradoxe savoureux est qu’Obama, qui n’a eu de cesse que de dénoncer l’ère Bush, a fait un temps de Summers l’un de ces conseillers, comme si les promoteurs du « fanatisme du marché » (pour reprendre la belle expression Stiglitz) devaient être nécessairement chargés de réparer les dégâts des monstres qu’ils ont eux-mêmes enfantés … Pour une mise en perspective théorique de la question du capitalisme financier et de la liquidité, cf. André Orléan, Le pouvoir de la finance, Paris, Odile Jacob, 1999.

7 Comme l’écrit Miguel Abensour, « Lire Saint-Just », pp. 9-100 dans A. Saint-Just, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 2004, p. 48.

8 Pierre Dockès, La Libération médiévale, Flammarion, 1979, p. 7.

9 Or, celui-ci, atomisant les liens sociaux et les consciences, pave la voie des totalitarismes.

10 Dans un texte ultérieur, Pierre Dockès, en collaboration avec Bernard Rosier, a précisé sa conception du développement socioéconomique selon une dialectique “ innovation-conflit ”, laquelle pourrait être intégrée, aujourd’hui, dans une vision institutionnaliste (en intégrant les représentations collectives) : « Alors, comme aujourd’hui, les changements techniques ne représentent pas le progrès technique, mais une des formes contingentes que celui-ci peut prendre pour un état donné des connaissances scientifiques : l’innovation est une production sociale et la nouvelle domination du groupe des entrepreneurs fit que ses besoins façonnèrent l’offre de produits nouveaux » (soulignés par les auteurs). Cf. Pierre Dockès P. & Bernard Rosier, L’histoire ambiguë – croissance et développement en question, Paris, PUF, p. 127.

11 Voir P. Dockès, « La nouvelle économie institutionnelle, l'évolutionnisme et l'histoire », Revue Européenne de sciences sociales, n°110, 1998, pp. 77-96 et P. Dockès, Pouvoir et autorité en économie, Paris, Economica, 1999.

12 Jérôme Maucourant, « Le néoinstitutionnalisme à l'épreuve de quelques faits historiques », Economie Appliquée (56), 3, septembre 2003, pp. 111-131.

13 Voir J. Maucourant J. et Tinel, « Le capital et la question nationale », Actuel Marx, 2008, 43, pp. 140-153.

14 http://colloquegide2010.univ-paris1.fr/IMG/pdf/Brisset.pdf

15 http://formation.ac-clermont.fr/paf/cadres/doc/programme-colloque-4-2-2011.pdf

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