Discours de la méthode





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Pierre-Noël Giraud

L’homme inutile

Du bon usage de l’économie
Odile Jacob





Introduction

C’est proprement ne valoir rien que de n’être utile à personne.

René Descartes, Discours de la méthode
Nombreux sont aujourd’hui les hommes superflus, inexploitables, exclus, rejetés dans des trappes, en un mot inutiles aux autres et à eux-mêmes, et donc sans valeur, comme le dit Descartes. D’inutiles à « en trop », il n’y a qu’un pas, qui conduit à leur destruction. Les évolutions économiques des quarante dernières années sont largement responsables de cet état de fait. En quoi ? Comment y remédier ? C’est l’objet de cet essai.

Quoique triomphante, peut-être pour cette raison même, l’économie n’a pas bonne réputation. Je veux montrer qu’un « bon usage » de l’économie est possible et essentiel au débat politique. Je commencerai par ouvrir la « boîte noire » de cette discipline. Quel est donc ce savoir ? D’où vient-il ? Quelle est sa méthode ? Son rapport à la réalité ? Dans quelle mesure peut-il prétendre dire qu’il faut faire ceci ou cela ? En exhibant la méthode, les hypothèses et les outils, je souhaite donner au lecteur le moyen de critiquer les analyses économiques qui lui sont proposées, y compris, cela va de soi, celles de cet ouvrage.

La démarche où intervient l’économie se déploie en quatre temps, qui répondent aux questions suivantes. Où allons-nous ? Que voulons-nous ? Comment atteindre nos objectifs ? Quelles sont les conditions politiques pour y parvenir ? Le premier temps construit et valide des modèles d’analyse économique, qui permettent de se représenter ce qui va se passer sans inflexion notable des politiques économiques. Le deuxième temps est politique, il est décisif : il s’agit de définir un objectif collectif. Avec le troisième temps, l’économiste reprend la main : c’est celui de l’élaboration des politiques économiques qui permettent d’atteindre les objectifs politiquement fixés. Le quatrième temps, de nouveau politique, consiste à s’interroger sur les conditions de mise en œuvre des politiques économiques souhaitables.

Dans L’Inégalité du monde1, j’avais étudié la dynamique des inégalités et les moyens de les réduire. La thèse peut se résumer ainsi : la globalisation des firmes favorise l’émergence et accélère le rattrapage des « pays à bas salaires et à capacités technologiques », réduisant ainsi les inégalités entre pays ; toutefois, dans le même temps elle accroît partout les inégalités internes de revenus, ce qui, dans les pays riches lamine les classes moyennes, piliers de la démocratie parlementaire. À l’époque je fus, parmi les économistes, l’un des seuls à faire cette analyse. Nous sommes quelque vingt ans plus tard, et ma prévision s’est avérée, du moins dans ses résultats, qu’une volumineuse littérature a depuis très minutieusement quantifiés. L’explication que je donnais des raisons de la croissance universelle des inégalités internes, quant à elle, reste évidemment toujours controversable et controversée, bien qu’elle gagne du terrain.

Or, tandis que le débat reste ouvert sur les causes des inégalités, les gouvernements sont aujourd’hui curieusement unanimes : il faut d’urgence réduire les inégalités, tant internationales qu’internes, sans oublier les inégalités avec les générations à venir, ajoute-t-on désormais. Les organisations internationales emboîtent naturellement le pas. En 2014, deux rapports, du FMI et de l’OCDE2, soulignent que les inégalités croissantes de revenus doivent être réduites car elles finissent par entraver la sacro-sainte « croissance ».

On ne saurait rêver plus large consensus de façade. Prenons-en acte et tournons-nous vers les trente ans qui viennent, dont on commence à être conscient qu’ils vont être cruciaux pour le sort de l’humanité d’ici la fin du siècle. Ensuite l’humanité, dotée de techniques aujourd’hui insoupçonnables, entrera dans la seconde grande révolution anthropologique de son histoire, après celle de la sédentarisation des groupes de chasseurs-cueilleurs il y a environ six mille ans : la décroissance démographique. Tout va changer alors. En attendant cette révolution, nous avons à régler avant tout de sérieuses questions d’inégalités économiques entre contemporains. Si tous les gouvernements, de la Chine aux États-Unis en passant par le Brésil et l’Europe, admettent désormais qu’il faut les réduire, on ne peut que s’en réjouir.

Le débat reste cependant pour le moins confus sur celles qu’il faudrait réduire en priorité et sur la manière de s’y prendre. Intervenant dans ce débat, ce livre désigne les inégalités prioritaires, analyse leur avenir si l’on ne fait rien et préconise des moyens de les réduire. Il entend montrer comment notre rapport à la nature, la globalisation des firmes et l’instabilité financière, non seulement creusent les inégalités de revenus, ce dont aujourd’hui tout le monde ou presque convient, mais engendrent un nombre croissant d’« hommes inutiles ». Les hommes inutiles ne sont pas même « surexploités », ils sont simplement inemployés. Sur les marchés du travail, leur force de travail – on dit aujourd’hui leur « capital humain » – ne vaut rien ou pas assez pour qu’ils puissent en vivre décemment. Ils survivent donc de formes variées d’assistance, plus ou moins publiques, plus ou moins volontaires. Comme le disait si bien Joan Robinson dès 1962 : « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout3. » Les « damnés de la terre » étaient aux xixe et xxe siècles les colonisés et les surexploités ; au xxie, ce sont les hommes inutiles.

L’inutilité est une forme particulièrement grave et résistante d’inégalité parce qu’elle enferme dans des trappes d’où il est très difficile de sortir. Quand on « tombe » dans l’inutilité, on a une très grande probabilité d’y rester et de gâcher ainsi sa vie. Qui sont les hommes inutiles ? Les chômeurs de longue durée dans les pays dits riches, mais aussi les « working poors » et tous ceux qui enchaînent des « petits boulots » précaires qui ne permettent pas de vivre sans assistance publique ou privée. Soit plus de la moitié des jeunes dans de nombreux pays. Les paysans sans terre, ou qui ont si peu de terre que, pour survivre, ils l’épuisent. Les habitants des slums mal connectés aux centres des villes, sans services publics de base et soumis aux inondations et aux ouragans, qui ne trouvent pas à survivre dans le secteur informel, ceux pour qui la ville ne fonctionne pas comme ville pourvoyeuse d’opportunités et qui vivent donc de solidarité familiale ou clanique.

Ajoutons que les globalisations, des firmes et financières, provoquent l’errance des conflits économiques sur le partage des revenus entre travail et capital. Ces conflits sont de moins en moins directs, en raison de la mobilité des emplois « nomades » que les firmes globales localisent où bon leur semble. Ils sont de plus en plus dispersés par la finance de marché et l’endettement public et privé et se règlent dans les récessions qui suivent les krachs. L’errance des conflits économiques est dangereuse, car elle pave la voie à d’autres conflits, identitaires, religieux, ethniques, qui renforcent les verrous des trappes d’inutilité et qui, organisés désormais par des partis politiques, menacent la paix civile. Il faut donc juger les politiques économiques d’abord et avant tout à leur capacité d’ouvrir ces trappes et de les vider de leurs hommes inutiles.

Le premier chapitre de ce livre ouvre et démonte la « boîte noire » de l’économie. Il définit ce qu’en est le « bon usage ». Nous progressons ensuite en parcourant les quatre temps de la démarche économique et politique évoquée ci-dessus. Trois chapitres analytiques et prospectifs présentent une modélisation des dynamiques inégalitaires, en portant une attention particulière à l’apparition d’hommes inutiles. Ces dynamiques sont à l’œuvre dans trois strates, superposées et en interaction, de la réalité économique. La strate profonde est la démographie et le rapport des hommes à la nature (chapitre II : « Adieu à Malthus »). Puis les dynamiques de création et de localisation d’emplois engendrés par la globalisation des firmes (chapitre III : « Globalisations et inégalités »). Enfin, les effets de l’instabilité de la finance globale de marché sur les hommes inutiles et l’errance des conflits économiques (chapitre IV : « Instabilité de la finance »). Les modèles et théories conduisent à des projections, qui conjecturent ce qui a de bonnes chances de se passer si les politiques ne changent pas.

Le chapitre V, « L’homme inutile », constitue la charnière du livre. J’y propose une définition économique de l’inutilité et développe les raisons du choix de l’objectif. Il précise pourquoi l’inutilité est une forme d’inégalité particulièrement grave et politiquement dangereuse et justifie sa priorité dans un programme qui se veut « minimum », afin de recueillir, a priori, une vaste approbation collective.

Vient alors, avec le chapitre VI : « Préconisations », le troisième temps de la démarche, qui décrit les politiques permettant d’atteindre l’objectif proposé : ouvrir et vider les trappes d’inutilité. On mesurera alors le contraste entre une ambition pourtant très limitée et les difficultés pour la satisfaire.

Le dernier chapitre : « Une ouverture vers la politique », pose la question des conditions de mise en œuvre des préconisations, dans une situation de crise des États et d’errance des conflits économiques, qui ouvrent à des identifications ethnico-religieuses régressives et grosses de guerres civiles. Je sors alors en partie de mes domaines de recherche en économie, mais pas totalement de mon expérience. Je tente une analyse de la « crise des États » et des formes nouvelles de la politique.
« L’homme inutile » est une réalité encore très largement invisible pour l’économie et pour la politique. Cependant, au prix de quelques efforts, changements de modèles et adaptations conceptuelles, il n’est pas hors de leur portée d’expliquer pourquoi les hommes réduits à l’inutilité sont si nombreux aujourd’hui, de préciser les raisons de s’en soucier et même d’en faire une priorité, de bâtir à grands traits un programme économique qui pourrait éradiquer l’inutilité et de réfléchir aux conditions politiques de sa mise en œuvre. C’est l’ambition de ce livre.


1 Gallimard, « Folio actuel », 1996 (rééd. prévue en 2016).

2 J. D. Ostry, A. Berg, C. G. Tsangarides, « Redistribution, Inequality, and Growth », IMF Staff Discussion Notes, 14/02 et F. Cingano, « Trends in Income Inequality and its Impact on Economic Growth », OECD Social, Employment and Migration Working Papers, No. 163, 2014.

3 J. Robinson, Philosophie économique, trad. B. Stora, Gallimard, 1967.


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