Les défaillances de marché justifient-elles toujours l’intervention de l’Etat ?





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date de publication07.01.2017
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Les défaillances de marché justifient-elles toujours l’intervention de l’Etat ?

Dans le Livre V de La Richesse des Nations, Adam Smith justifiait déjà que l’action de l’Etat s’étende, au-delà de ses fonctions régaliennes, à des activités non rentables pour le secteur privé mais dont la société retire « d’immenses avantages ».

Ces activités, telles que l’érection d’infrastructures de transport ou « l’instruction parmi le peuple », relèvent de ce que l’on a commencé à appeler au XXe siècle des défaillances de marché. Ces dernières caractérisent des circonstances où l’équilibre décentralisé (ou équilibre de marché) n’est pas optimal et regroupent les biens collectifs, les externalités et les monopoles naturels, auxquels il est aujourd'hui courant d’ajouter les asymétries d’information.

Pourtant, dès 1887, l’économiste et philosophe anglais Henry Sidgwick souligne, dans son ouvrage Principles of Political Economy, qu’un échec du laissez faire n’implique pas nécessairement que l’intervention étatique soit opportune car les inconvénients de celle-ci peuvent « dans certains cas, être pires que les lacunes de l’initiative privée ».

Les débats sur la pertinence de l’intervention de l’Etat face aux défaillances de marché existaient donc déjà avant que cette notion soit étudiée de manière plus rigoureuse par la théorie économique.

Nous verrons que les trois défaillances de marché ainsi que les asymétries d’information justifient que l’Etat prenne le relai du marché afin d’accroître l’efficacité économique (1ère partie). Cependant, les doutes sur l’accès à l’information et sur la bienveillance de l’Etat tendent à remettre en cause la vision optimiste de l’intervention de l’Etat (2e partie). Finalement, il semble que la complexité de la réalité plaide pour un certain degré d’intervention de l’Etat sous condition que le cadre institutionnel limite ses propres défaillances (3e partie).

I. Un Etat omniscient et bienveillant peut théoriquement ramener l’économie à l’optimum lorsque le marché défaillant

A. Dans les cas d’externalités, de bien collectifs ou de monopoles naturels, l’équilibre décentralisé est sous-optimal.

1) Les activités relevant de défaillances de marché impliquent, dans un cadre de laisser-faire, un niveau de production inférieur ou supérieur au niveau de production socialement optimal (optimum de Pareto).

2) Conformément aux résultats de l’économie du bien-être (Samuelson), diverses intervention de l’Etat sont alors justifiées, notamment : taxes pigouviennes pour les externalités négatives, production et financement publics des biens collectifs, nationalisation et/ou réglementation des monopoles naturels. Même si des difficultés de mise en œuvre (problème de la révélation des préférences) existent, l’intervention de l’Etat doit permettre d’atteindre, au moins, un optimum de second rang.

B. Les asymétries d’information entre offreurs et demandeurs nécessitent également a priori une intervention de l’Etat

1) La sélection adverse ou l’aléa moral qui découlent des asymétries d’information entre offreurs et demandeurs sur les marchés sont sources d’inefficacité. Dans le cas de la sélection adverse (Akerlof), par exemple, le marché peut même être totalement détruit (qualité continue).

2) L’intervention de l’Etat se trouve alors justifiée pour faire à l’inefficacité de la coordination par le marché en présence d’asymétries d’information (obligation de l’assurance automobile, santé…)

II. Mais l’Etat peut faire pire qu’un marché défaillant s’il n’est pas un planificateur bienveillant ou a une information limitée

A. Le gouvernement et les administrations sont constitués d’individus dont les actions peuvent ne pas être guidées par la recherche de l’intérêt général

1) Les décisions des hommes politiques élus peuvent être motivées par l’objectif d’une réélection (Ecole du Public Choice). Dans les domaines concernés par des défaillances de marché, leurs actions peuvent alors éloigner l'économie de l’optimum social : décisions en matière de lutte contre la pollution, de constructions d’infrastructures…

2) Dans les différentes administrations, les agents de l’Etat, qui disposent d’un certain pouvoir au sein de l’organisation, peuvent également poursuivre des intérêts personnels engendrant un développement de la bureaucratie (Niskanen).

B. L’information limitée dont dispose l’Etat peut l’empêcher d’atteindre l’optimum

1) L’activité économique nécessite la coordination d’actions d’une multitude d’individus. Certains auteurs considèrent que le mécanisme des prix est le seul mode de coordination capable d’accomplir cette tâche de manière efficace (exemple célèbre du crayon présenté en 1980 par Friedman dans sa série télévisée Free to Choose). Penser que l’Etat, aussi bien intentionné soit-il, puisse accomplir cette tâche peut relever d’une Présomption fatale (Hayek). Dans cette perspective, même dans les cas d’externalités, de biens collectifs, etc., l’Etat ne doit pas se substituer au marché mais se contenter de veiller à l’application du droit de propriété (Coase) et au respect des contrats.

2) Même lorsque le problème que l’Etat cherche à résoudre implique l’interaction d’un nombre limité d’individus, celui qui dispose du monopole de la contrainte légitime est confronté à des asymétries d’information qui l’empêchent d’amener l'économie à l’optimum. S’il existe des mécanismes incitatifs permettant de révéler de l’information, l’Etat doit néanmoins se contenter d’optima de second de rang (exemple de la régulation d’un monopole naturel), ce qui peut limiter grandement la légitimité de son intervention.

III. L’Etat peut devenir un complément efficace du marché dans la mesure où son action s’appuie sur une mesure satisfaisante des pertes d’efficacité du laisser-faire et s’inscrit dans un cadre institutionnel limitant les défaillances de l’organisation étatique

A. Les défaillances de marché correspondent rarement dans la réalité aux modèles purs de l’économie du bien-être

1) Les modèles purs de l’économie du bien-être qui justifient l’intervention de l’Etat reposent sur des hypothèses fortes, concernant notamment la rationalité, les préférences et les technologies des agents. Ces hypothèses permettent en particulier de calculer l’optimum social, les équilibres décentralisés et centralisés mais leur pertinence empirique est discutable. C’est ce qui permet de comprendre pourquoi par exemple les phares (souvent considérés comme un exemple de bien collectif pur) appartenaient à des entreprises privées en Grande-Bretagne au XIXe siècle (Coase) ou que la « tragédie des communs » ne s’observe pas toujours dans le cas des biens communs (Ostrom).

2) L’opposition Etat-marché est alors moins tranchée dans la réalité ; la justification et les modalités de l’intervention de l’Etat dans les cas de défaillance de marché s’apprécient au cas par cas. Le marché des droits à polluer (protocole de Kyoto) montre par exemple que le problème des externalités peut être traité sur la base d’une combinaison de l’intervention de l’Etat et de mécanismes de marché, même si les difficultés soulevées par l’Ecole du Public Choice restent présentent (ex : pression des producteurs pour une augmentation des quotas de CO2).

B. L’Etat peut corriger efficacement les lacunes du marché si son intervention s’effectue dans un cadre institutionnel garantissant l’efficacité de son action

1) Résoudre certaines défaillances de l’Etat est une condition pour son intervention soit légitime face aux défaillances du marché. A côté des solutions libérales (privatisation, downsizing), les pays développés ont aussi expérimenté d’autres voies de réformes de l’Etat (New Public management en 1993 aux Etats-Unis, LOLF en 2001 en France…) visant à rendre l’intervention de l’Etat plus efficace.

2) Le cas des pays en développement apporte également un éclairage sur la nécessité d’une intervention de l’Etat dans les domaines générant des externalités positives (Education, Santé…) ou relevant de biens collectifs (infrastructures) sous condition que les institutions étatiques soient de qualité. Le Rapport de la Commission sur la Croissance et le Développement, publié par la Banque mondiale en 2008 et dirigé par Spencer et Solow, souligne ainsi que les « 13 réussites » repérées parmi les PED sur la période 1945-2005 reposent à la fois sur des investissements publics dans les infrastructures (routes, réseau électrique, télécommunications…) ou le capital humain et sur des gouvernements « impliqués, crédibles et compétents ».

Externalités, biens collectifs, monopoles naturels et asymétries d’information constituent des circonstances dans lesquelles la coordination marchande ne permet pas d’atteindre l’idéal d’un équilibre coïncidant avec l’optimum social. Cependant, les comportements opportunistes au sein de l’organisation étatique, l’influence des groupes de pression, l’information limitée font que des marchés défaillants peuvent être préférés à une coordination centralisée.

Toutefois, au-delà de quelques oppositions idéologiques, les défaillances de marché s’avèrent justifier une intervention étatique quasi systématique mais dont les modalités impliquent une complémentarité de la réglementation, des taxes, de la production publique et de l’initiative privée. Selon les pertes d’efficacité collective issues des défaillances de marché propres à chaque activité particulière et la qualité des institutions étatiques, la combinaison optimale de l’Etat et du marché nécessite des degrés divers d’intervention de l’Etat.

Cette question, relevant de la politique structurelle, fait donc finalement l’objet de débats beaucoup moins vifs que ceux touchant d’autres domaines de l’intervention de l’Etat, comme la politique conjoncturelle ou la politique sociale.

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