La vulnérabilité généralisée du monde (urbain)





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date de publication28.11.2019
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La vulnérabilité généralisée du monde (urbain)

Michel Lussault, ENS Paris.

Notions, mots-clés


Habiter, habitation urbaine, risque, vulnérabilité, immunité, résilience

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‒ 5e : 2e partie, « Des sociétés inégalement développées » – Thème 3, « Des inégalités devant les risques ».

‒ 2de GT : Thème 4, « Gérer les espaces terrestres » – Question 3, « Les espaces exposés aux risques majeurs ».

‒ 2de pro, géo – Thème 4, « Les sociétés face aux risques ».

Conférence


Parler de monde urbain, pour Michel Lussault, c’est presque un pléonasme. Il pose quelques postulats :

‒ L’urbanisation fabrique le Monde contemporain. C’est l’état de l’œkoumène, qui est caractérisé par l’urbanisation généralisée des sociétés. Le monde est le résultat de la diffusion d’un mode de vie. Au fin fond de ce qui paraît le plus loin de l’urbain (les grandes forêts par exemple), où l’on n’a pas l’impression d’être en ville, en réalité, on est dans l’urbain, car dans un genre de vie qui participe quand même du monde urbain. Pour lui, la mondialisation est le résultat de l’urbanisation intégrale des sociétés à toutes les échelles.

‒ Un paradoxe : les organisations urbaines sont des configurations sociales qui accueillent, accumulent et développent de plus en plus de puissance :

  • Puissance démographique (population urbaine x 32 et population mondiale x 6). Comme les pays du Sud connaissent la plus forte croissance démographique, certaines villes du Sud ont connu une croissance logarithmique : c’est donc une mutation, une révolution (cf. Henri Lefebvre, La Révolution urbaine en 1967).

  • Puissance économique : la mégapole de New York a un PIB supérieur à celui de la Suisse.

  • Puissance culturelle.

  • Puissance sociale : l’urbain est le lieu de l’innovation sociale.

Au moment où nous vivons l’achèvement de l’aire urbaine, les organisations apparaissent de plus en plus fragiles et vulnérables. Cela prend une acuité plus forte depuis 15 ans. Exemples : le 11-Septembre, la Nouvelle Orléans, le tsunami de Fukushima… Quelle que soit la taille du centre urbain, il y a à la fois puissance et fragilité/vulnérabilité.

Celle-ci est tous azimuts : environnementale, géopolitique, culturelle. C’est une vulnérabilité sociale et politique, y compris dans les systèmes peu démocratiques, comme on a pu le voir avec les révolutions arabes. En Occident, la vulnérabilité est uniquement vue comme une source de danger et pas comme quelque chose qui peut être positif.

La vulnérabilité, c’est la sensibilité extrême des habitats urbanisés à l’événement spatial (c’est-à-dire un trouble momentané ou plus durable de l’espace-temps, unique ou récurrent, de quelque origine qu’il soit, qui perturbe le fonctionnement à toutes les échelles). Ce trouble a toujours existé, existe et existera toujours.

Cette vulnérabilité est intrinsèque à tout habitat humain (les décroissants se trompent en disant que l’habitat sera moins vulnérable en décroissance). La caractéristique de tout habitat est d’être sophistiqué ET vulnérable. Même l’habitat néolithique est sophistiqué au regard des moyens de l’époque. On peut se reporter pour cela à Philippe Descola (président du FIG) sur l’habitat des tribus amazoniennes (avec une économie familiale et un partage des rôles pour récupérer les subsistances). Même le plus sobre des habitats exige des innovations. La créativité est une ressource inépuisable pour l’homme, sauf pour les sociétés très conservatrices qui pensent qu’on ne peut plus rien inventer. La sobriété est, par exemple, un facteur de créativité.

  • « Les espaces humains en général et urbains en particulier, parce qu’ils sont des construits spatiaux complexes, des composés impurs et bricolés d’humanité, de société, de nature, dont l’organisation par les groupes sociaux requiert une énergie et des moyens colossaux, s’avèrent intrinsèquement “toujours-déjà” vulnérables. »

Pour lui, George Pérec est le meilleur géographe de tous les temps (cf. Espèces d’espaces). Pérec avait compris que l’être humain est clivé, paradoxal et développe à la fois des goûts et des dégoûts. Kant parlait de « l’insociable sociabilité » de l’être humain. Chaque humain veut à la fois de la convivialité et de l’intimité (se démarquer…).

Plus les sociétés deviennent cosmopolites (ce qui se passe de plus en plus dans les sociétés urbanisées), plus il est difficile d’être sociable.

Les moyens colossaux que cela requiert expliquent que les sociétés soient vulnérables :

  • Sensibilité aux catastrophes. On peut prendre l’exemple du tremblement de terre en Haïti où l’habitat haïtien ne s’est toujours pas entièrement reconstruit.

  • Sensibilité aux accidents qui contrarient le fonctionnement d’un habitat sans le mettre totalement en péril (par exemple, l’accident du 11/9/2001, car selon lui, c’est un accident).

  • Sensibilité aux incidents. L’incident est l’essentiel de la vulnérabilité de l’habitat. La plupart des gens ne sont pas confrontés à une catastrophe ou à un accident. Par contre, tous ont eu à faire face à un incident (par exemple, les problèmes de transports qui durent plusieurs heures à Paris). L’incident est l’ordinaire de l’habitat urbain. Il ne remet pas en question l’habitat, mais il est agaçant et perturbant et crée la volonté de s’en emparer et de changer.

  • Très souvent, l’accident ou la catastrophe vient d’un incident (cf. Tchernobyl qui part d’un incident et où l’habitabilité est devenue impossible).

La vulnérabilité est une condition permanente. Il n’est pas nécessaire de la combattre, mais il faut s’en servir. L’habitat soutenable travaille sa vulnérabilité pour que l’habitat soit solide et avance.

3 concepts pour penser cette condition habitante :

  • « Vulnérabilité = condition générale permanente de l’habitat humain ».

  • Immunité = ensemble de principes organisationnels assurant qu’une entité spatiale puisse réagir à une ou des crises données en assurant son intégrité fonctionnelle.

Exemple : la tempête de New York où, pendant 12 jours, certains quartiers n’ont pas eu l’électricité. Donc, l’habitat n’y était pas stable ni immune. Il n’y avait plus d’épuration des eaux, car les stations d’épuration étaient sous les eaux. Immédiatement, on se trouve face à une fragilité extrême de la plus grande ville mondiale ! Pourquoi ? Car New York est très exposée. Par exemple, il n’y a aucun dispositif qui empêche l’eau d’entrer dans les stations de métro !

L’immunité de la société japonaise est plus forte : avec un séisme d’une puissance de 7,2 sur l’échelle de Richter (beaucoup plus fort qu’à Haïti), il y a des oscillations de plusieurs mètres dans un immeuble de 20 étages. Pourtant, peu d’immeubles sont tombés, et l’arrêt de l’électricité a duré pendant 12 heures seulement. La plupart des habitants sont sortis dans les rues en attendant la reprise du métro. Au redémarrage, les habitants se sont organisés spontanément pour faire passer dans le métro les plus fragiles en premier. Pourquoi ? Car c’est intégré dans les cultures habitantes et non pas lié à un règlement. Les habitants doivent eux-mêmes organiser l’immunité. En France, ce ne serait pas possible, car ce n’est pas dans la culture habitante : on attend que l’État organise la prévention des risques.

  • Résilience = c’est la capacité d’une organisation spatiale à assurer sa dynamique à travers un déploiement de l’immunité. Cf. Boris Cyrulnik qui parle de la capacité d’un être humain à se reconstruire à partir d’un traumatisme. Michel Lussault utilise cette idée pour ce qui se passe après une catastrophe.

Il prend l’exemple du tsunami au Japon, où des immeubles entiers ont été emportés par la vague. Un hôpital était construit à 24 mètres de hauteur et la vague est allée jusqu’à 25 mètres. Certains ingénieurs ont parlé de faire des digues de 27 mètres ! D’autres ont dit qu’à partir du XVsiècle, il y avait des bornes qui précisaient jusqu’où montaient les vagues. Et même au Japon, on avait oublié ! Donc le gouvernement japonais a dit : on accepte de laisser quelques bâtiments en zone à risque, mais tout ce qui est le plus important (écoles, hôpitaux), on va le mettre très au-dessus de là où va la vague : on appelle cela la résilience.

Michel Lussault oppose donc les ingénieries de la maîtrise spatiale au principe de vulnérabilité (catastrophisme assumé). La catastrophe est déjà là, donc il faut l’assumer. La philosophie pose des questions élémentaires à la géographie : la vulnérabilité est dans l’habitat. Il faut développer l’immunité et la résilience, faire confiance aux savoirs vernaculaires des habitants, apprendre du passé, prôner un urbanisme de la sobriété et de la robustesse.

Conclusion : « Spatial Care versus Spatial Control : l’attention renforce l’immunité et la résilience. La protection renforce la vulnérabilité. L’attention mobilise les compétences habitantes. La protection chosifie les habitants et les habitats. »

Il faut porter attention au territoire. Plus on essaie de protéger, plus on renforce la vulnérabilité.

Pour plus de développement, voir le livre de Michel Lussault, L’Avènement du monde. Essai sur l’habitation humaine de la Terre, Paris, Le Seuil, 2013.

Compte rendu réalisé par Jérôme Dorilleau, académie de Reims.

FIG 2014 – M. LUSSAULT – « La vulnérabilité généralisée du monde (urbain) »

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