Croissance économique : la fin des guerres de théories Par Denis Clerc





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date de publication05.06.2019
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Croissance économique : la fin des guerres de théories



Par Denis Clerc


Les cartes de la théorie économique, qui opposait keynésiens et néoclassiques, sont brouillées. Les théories de la croissance endogène puisent désormais leur inspiration dans l'un et l'autre courant, dans la lignée des analyses de l'économiste américain Paul M. Romer.

La croissance économique est, à l'échelle historique, quelque chose de très récent : longtemps, les sociétés ont été confrontées à des changements si lents, si peu perceptibles que les contemporains n'en avaient pas ou peu conscience. Il n'en est plus ainsi : depuis près de deux siècles, dans les sociétés occidentales, le rythme annuel moyen d'augmentation des quantités produites est de l'ordre de 1,5 %, ce qui correspond à une multiplication par cinq en un siècle. Comment expliquer pareil changement ?

Le fait est que les économistes ont eu du mal à fournir une explication : les classiques (économistes antérieurs à Marx), parce qu'ils pensaient que le mouvement n'était pas durable et qu'il déboucherait sur un « état stationnaire » ; Marx, parce qu'il ne croyait pas que le capitalisme puisse survivre à ses contradictions ; Keynes et Schumpeter, parce qu'ils craignaient que les tendances dépressives du capitalisme finissent par prendre le dessus, faute de coordination pour le premier, par déclin de l'esprit d'entreprise pour le second. Il est vrai que les grandes crises (celles de 1873 et de 1930) et les guerres ont rendu le mouvement long de croissance économique chaotique et incertain. Aussi, n'est-il pas étonnant que les économistes se soient penchés sérieusement sur l'analyse du phénomène de croissance économique assez tardivement, dans la seconde moitié de ce siècle.

Solow : le progrès technique engendre la croissance

En 1956, un économiste américain, Robert Solow (prix Nobel en 1987), proposa une théorie explicative de la croissance économique qui connut un grand retentissement. La croissance, écrivait-il en substance, est comme le sport automobile : il faut une voiture disposant de carburant (le capital) et d'un conducteur (le travail), mais cela ne suffit pas à gagner la course. Certes, pour augmenter la vitesse (le rythme de croissance), on peut appuyer sur l'accélérateur et consommer plus d'essence. Mais chacun sait que, passé un certain régime, cet accroissement de consommation n'engendre plus guère de vitesse supplémentaire. Il en est de même dans l'économie : pour accroître le rythme de croissance, on peut investir, mais, au fur et à mesure que l'investissement augmente, le surplus de production qu'il permet d'obtenir (la productivité marginale, dans le jargon des économistes) devient de moins en moins important. Arrive le moment où la vitesse obtenue ne peut être accélérée... sauf à imaginer que l'on améliore les performances du moteur. C'est le rôle du progrès technique, qui, à long terme, est donc le seul élément capable d'engendrer une augmentation, ou éventuellement une réduction, du rythme de la croissance économique. Le rythme de croissance (Solow parle de la « pente du sentier de croissance ») à long terme résulte de l'augmentation de la population active et du rythme du progrès technique.

On peut se gausser de cette analyse de la croissance qui, au fond, n'analyse rien : le progrès technique est un élément extérieur, dont on ne sait ni d'où il vient ni pour quelles raisons son rythme peut varier. Mais ce modèle aboutit à une conclusion claire et délivre un message optimiste. La conclusion : il ne sert à rien de trop investir, et l'investissement (donc l'épargne) et la rémunération de l'épargne doivent progresser au rythme du sentier de croissance. Le message : les pays en retard disposent d'une sorte de joker, puisqu'ils peuvent espérer voir leur croissance économique s'accélérer au fur et à mesure qu'ils maîtriseront le progrès technique utilisé par les pays en avance. Ce rattrapage leur permettra, durant un temps, d'aller plus vite que les pays en avance, jusqu'à ce qu'ils soient au même niveau technique. Durant cette phase de rattrapage, les pays peuvent mettre les bouchées doubles, en investissant massivement : cet apport supplémentaire de capital leur permet en quelque sorte de choisir un sentier de croissance plus pentu, qui est un raccourci pour rejoindre les autres pays. Mais, une fois le rattrapage effectué, c'en est fini : le sentier de croissance ne peut plus être accéléré, il ne sert donc à rien de pousser les feux de l'investissement, puisque c'est le rythme du progrès technique nouveau qui détermine à long terme le sentier de croissance. Le modèle de Solow théorise l'expérience des pays européens, qui, dans les années 50, ont pu stimuler leur croissance à coup d'investissements massifs, en profitant de l'expérience acquise par les Etats-Unis.

Il faut bien reconnaître, cependant, que cette explication est un peu fruste. D'où vient donc ce progrès technique qui, chez Solow, descend du ciel ? Paul M. Romer, un jeune économiste américain, proposa, en 1986, une explication : ce n'est pas autre chose que le résultat de l'apprentissage par l'expérience, du « learning by doing ». Parce que c'est en faisant que l'on devient capable d'améliorer, de changer, bref de progresser. Romer, évidemment, enfonce une porte ouverte : il retrouve une analyse bien connue de Kenneth Arrow (autre économiste américain, prix Nobel en 1972 pour ses analyses sur la théorie du bien-être), datant de 1962, et s'appuyant notamment sur le fait que la plupart des changements techniques dans les façons de produire sont nés de l'observation concrète de l'expérience productive, du savoir-faire des acteurs de terrain. En d'autres termes, le progrès technique a d'autant plus de chance d'être important que l'économie est plus développée, puisque les occasions de perfectionnement et de changement se multiplient. Dans le domaine de la croissance aussi, le principe de Matthieu s'applique : aux riches il sera donné, aux pauvres il sera retiré. Romer, contrairement à Solow, avance l'idée que c'est la croissance qui engendre elle-même le progrès technique (et non le progrès technique qui engendre la croissance), c'est-à-dire que l'origine de la croissance est endogène, qu'elle dépend de la vitesse déjà acquise. Ce qui revient à dire que les écarts entre nations, loin de se résorber, peuvent avoir tendance à s'accentuer.

Romer : la croissance dépend de l'investissement et de l'apprentissage par l'expérience

Ce n'est pas la seule conséquence du modèle de Romer. La croissance, désormais, dépend à la fois de l'investissement et des connaissances acquises par l'expérience. Romer souligne que plus l'investissement augmente, plus les connaissances risquent également d'augmenter. Pour un pays, maximiser l'investissement devient donc un enjeu central : alors que, chez Solow, la baisse de la productivité marginale du capital investi rendait l'investissement supplémentaire de moins en moins intéressant, chez Romer, le jeu combiné de l'investissement et des connaissances acquises par l'expérience empêchent ce déclin. Pour engendrer plus de croissance, il faut donc pousser les feux de l'investissement, ce qui se passe, dans une économie de marché, par une épargne supplémentaire préalable. Romer retrouve une vieille conviction des économistes classiques : l'épargne doit précéder l'investissement, car, sinon, le financement de l'investissement n'est pas possible. Keynes a passé sa vie à combattre cette idée : l'épargne est une conséquence de l'activité économique, pas un préalable. Stimuler l'épargne engendre donc, dans un cas (Keynes), un freinage de l'activité, dans l'autre (Romer), une accélération.

L'intervention publique peut être bénéfique

Mais, alors que, chez les classiques, cette conviction était au service d'une vision libérale de l'économie - la main invisible du marché transforme les intérêts privés en richesse collective -, chez Romer, les choses sont plus compliquées. En effet, ce fameux processus d'accumulation des connaissances par l'expérience produit des effets sur l'ensemble de la société et non dans les seules entreprises où il prend naissance. En d'autres termes, le savoir-faire acquis chez Apple permet à des informaticiens de se lancer à leur propre compte : c'est bénéfique pour la collectivité, mais pas forcément pour Apple. Les économistes appellent « effets externes » cette dissociation entre intérêts privés et intérêt collectif. Et ils soulignent que seule l'intervention de l'Etat peut permettre une conciliation, en incitant ou en contraignant les entreprises à adopter un comportement favorable à l'intérêt collectif. Bien qu'élaborée dans un climat néoclassique (l'offre trouve toujours une demande suffisante pour s'écouler, ce ne sont pas les débouchés qui contraignent la croissance, mais les facteurs de production), l'analyse de la croissance endogène débouche sur des formes d'interventionnisme spécifique.

Première forme : l'intervention dans la formation de la main-d'oeuvre. Car, si Romer a mis l'accent sur l'expérience engendrée par l'apprentissage, la formation peut aboutir à des résultats analogues : celui qui se forme devient capable d'utiliser de nouveaux outils, voire de concourir à leur amélioration. C'est Robert Lucas - autre prix Nobel, en 1995, pour ses travaux sur les anticipations rationnelles (1) - qui explora cette piste en 1988, dans la lignée des analyses dites du « capital humain ». Certes, celui qui se forme touche les dividendes de sa formation, puisque, en général, sa qualification plus élevée lui permet d'obtenir une rémunération également plus élevée. Mais, dans la lignée des analyses de Romer, le supplément d'apport productif à la société dans son ensemble dépasse le surplus de rémunération que la personne qui s'est formée peut espérer. Il y a donc bien un effet externe, qui légitime que l'Etat incite - par des bourses, par une prise en charge d'une partie au moins du coût de la formation - les individus à mieux se former.

Mais ce n'est pas la seule intervention potentiellement bénéfique : stimuler l'innovation exerce un effet positif sur la croissance. Le problème est que les firmes n'effectuent des investissements en recherche-développement que si elles espèrent en retirer des bénéfices. Or, si les bénéfices en question sont collectifs, les firmes ne seront pas, ou peu, incitées à accentuer leurs efforts en recherche-développement. L'intervention publique peut changer la donne, en permettant aux firmes innovatrices de demeurer propriétaires de leurs innovations, donc d'obtenir un droit de monopole, par le biais des brevets. Schumpeter, déjà, avait souligné que le capitalisme avance et fonctionne grâce à la concurrence imparfaite qui garantit aux firmes qu'elles seront récompensées de leurs efforts d'innovation. Vouloir supprimer ces rentes de monopole, c'est scier la branche sur laquelle le capitalisme est assis. Romer, mais aussi P. Aghion et P. Howitt retrouvent et développent cette intuition, en soulignant le rôle essentiel de la puissance publique dans le financement et la protection de la recherche-développement. Ces deux derniers auteurs soutiennent d'ailleurs qu'une innovation chasse l'autre, que les découvertes d'une firme rendent obsolètes les précédentes découvertes d'une autre firme, et que le pouvoir de monopole instauré par les brevets n'est que momentané et n'empêche nullement la concurrence de s'exercer. Simplement, c'est une concurrence de type dynamique, par l'innovation, et non de type statique, par les prix.
La fin des guerres de tranchée ?

Les théories de la croissance endogène, on le voit, ont brouillé les cartes de la théorie économique habituelle. Cette dernière opposait traditionnellement keynésiens et néoclassiques. Les premiers insistent sur les difficultés, voire l'impossibilité, d'une coordination ex ante (avant coup) au sein de l'économie de marché, ce qui légitime une intervention correctrice de l'Etat. Les seconds soulignent au contraire que les mécanismes de marché permettent de répartir au mieux les ressources existantes et d'engendrer une efficacité maximale. Or, les théories de la croissance endogène puisent leur inspiration à la fois dans l'un et dans l'autre de ces deux grands courants. Des néoclassiques, elles reprennent l'idée qu'il n'existe pas de problème de demande, que davantage d'épargne permet davantage d'investissement, donc davantage de croissance. Des keynésiens, elles reprennent l'idée que sans intervention publique, l'économie fonctionne en deçà de son régime potentiel, et que les mécanismes du marché ont besoin d'être complétés. Sans doute pourrait-on aller encore plus loin et montrer, dans la même voie, que les infrastructures publiques, l'existence d'une fonction publique efficace et compétente, et la socialisation des dépenses

de

santé sont, elles aussi, des formes d'investissements collectifs utiles à la croissance. Mais cette dualité d'inspiration montre à l'évidence que la théorie économique contemporaine commence à sortir de ses guerres de tranchée et que, pour rendre compte de sociétés complexes, elle a besoin de dépasser les anciennes oppositions.

(1) Voir l'article « Les belles constructions des nouveaux classiques », Alternatives Economiques No 140, septembre 1996.

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