I l’argent ou le paradoxe d’une fausse neutralité





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L’Argent : une puissance ambivalente
I) L’argent ou le paradoxe d’une fausse neutralité

Selon le philosophe Michel Serres, auquel fait référence le numéro du magazine Philosophie consacré à « L’Argent, totem ou tabou », l’argent n’est qu’un « joker », un équivalent général qui a toutes les valeurs et tous les sens pour n’en avoir aucun. C’est déjà le point de vue de Georg Simmel qui en fait dans La Philosophie de l’argent « la plus pure forme de l’outil », « le moyen absolu », se limitant à une « essence de moyen et d’instrument par rapport aux fins », auxquelles nous ne pourrions accéder directement, sans intermédiaire.

Mais le paradoxe est que ce noyau vide, cette abstraction pure se trouve, en raison même de son absence de contenu et de sa réduction à une simple fonction, littéralement envahi par les fantasmes et les discours de nature morale ou idéologique. L’argent est donc neutre en soi, mais cette neutralité n’est jamais effective dans le cadre des rapports humains, des échanges concrets dans lesquels il se déploie. Il devient « cette chose obscure, déroutante et peut-être immatérielle », selon le philosophe Jacques Derrida, un vide angoissant, pouvant prendre toutes les nuances, faire l’objet de tous les discours. De fait, on verra que cette ambivalence d’une puissance a priori neutre et immatérielle, est d’emblée inscrite dans la langue. Puis on étudiera la manière dont s’instruit le procès de l’argent, quels sont les arguments de ses défenseurs et de ses pourfendeurs, sur le plan théorique, et comment on peut tenter de sortir du débat moral sur l’argent. Dans un troisième temps plus diachronique, on rappellera les grandes conceptions philosophiques au sujet de l’argent, en suivant, à larges traits, la progression historique (occidentale, pour l’essentiel).
1) Une ambivalence perceptible dans la langue

Sources : Gaffiot, Petit Larousse, Robert, Trésor de la langue française

a) Etymologie

Du latin « argentum », le mot apparaît dans la langue française à la fin du IXème siècle après JC, et prend le sens de « monnaie » à la fin du XIème siècle après JC. En latin, il a déjà la triple signification de « métal », « argenterie » et « monnaie en général ».

Selon le Robert, le mot latin viendrait de « arguere » (originellement « faire briller », « éclaircir », puis, plus métaphoriquement, « prouver », « montrer », « démontrer »), verbe qui est rattaché à une racine indo-européenne exprimant l’éclat, la blancheur, thème que l’on retrouve par exemple dans argus, personnage de la mythologie ayant les yeux brillants et argonaute (évoquant la rapidité de l’éclair) : idée donc de quelque chose qui brille, qui frappe par son éclat.

b) La polysémie du terme « argent »

● L’argent, dans sa dimension « concrète » (chimie, minéralogie) est d’abord, selon le Larousse, un « métal précieux blanc, brillant, très ductile (= qui peut être allongé sans se rompre), fondant à 960°C, de densité 10, 5 ». Un complément encyclopédique nous apprend qu’il noircit au contact de l’air humide, qu’il se dissout dans l’acide nitrique, qu’il est le plus ductile et le plus malléable de tous les métaux après l’or, qu’il est un excellent conducteur de chaleur et d’électricité, et qu’on l’allie souvent au cuivre pour lui donner plus de dureté.

L’argent est le corps simple ou élément chimique (Ag) de numéro atomique 47.

Evidemment, ce sens originel (qui renvoie au référent métallique dominant dans la production de pièces de monnaie à un moment donné, pour faire simple, à l’époque où le français a remplacé le bas latin comme langue dominante, autour du IXème siècle), se trouve fort peu dans notre programme, puisque ce référent premier a rapidement été remplacé, dans la réalité de la fabrication de la monnaie et donc dans l’imaginaire collectif de l’argent, par « l’or » : l’or d’Harpagon, « la soif de l’or » « la ruée vers l’or », etc.

On le trouve toutefois dans sa matérialité métallique et potentiellement fascinante dans le roman de Zola à propos des « mines d’argent du Carmel » (Zola est soucieux d’exploiter toute la polysémie, tout l’imaginaire et toutes les composantes du débat moral autour de l’argent) : p. 92 « cette idée d’une mine d’argent, de l’argent trouvé dans la terre, ramassé à la pelle, était toujours passionnante pour le public »

Le terme est très rare au pluriel : « les argents », signifie « les objets en argent », c’est-à-dire « l’argenterie ». « Une éraillure sur les argents et les cuivres » (Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre).

« Argent » apparaît aussi en substantif, emploi adjectival ou dans la locution adjectivale « d’argent », pour désigner une couleur, plus rarement un son qui rappelle l’argent : La Pérouse parle ainsi dans son Voyage d’un caïman dont le corps est du « plus bel argent » ; on peut parler de « la lune argent », de la couleur « bleu argent » ou « gris argent » (ou encore « bleu argent » et « gris d’argent »). Pour une sonorité, on dira plutôt « un son argentin » qu’un « son d’argent ».

● L’argent comme monnaie.

Deuxième acception, l’argent désigne la monnaie.

→ D’abord, étroitement, la monnaie métallique de ce métal, par opposition à l’or ou au papier-monnaie.

On distingue ainsi « l’encaisse or » et « l’encaisse argent » (les valeurs qui dans les banques d’émission servent de garantie aux billets).

Voir aussi cette citation de Maupassant (« Le petit fût » 1884) « la pensée des trente écus par mois, de ce bel argent sonnant qui s’en viendrait couler dans son tablier, qui lui tomberait du ciel, sans rien faire, la ravageait de désir ».

→ Puis, par extension métonymique, l’argent désigne toute sorte de monnaie (métallique, scripturale, fiduciaire (en billets, de fides, fidei en latin : la confiance)).

On le trouve soit tel quel, dans des locutions telles que « disposer d’une forte somme d’argent », « placer son argent », « faire travailler son argent à la banque » « payer en argent » (par opposition à « payer en nature », une opposition que l’on retrouvera dans nos textes, ainsi la baronne Sandorff monnaie en nature les renseignements qu’elle arrache à Saccard), soit dans des groupes nominaux figés en expressions : « argent comptant » ou « argent sec » (vieilli) : argent versé ou perçu immédiatement ; « argent frais », qui vient d’être levé pour financer une entreprise, constituer un capital ; « argent liquide » : sous forme de numéraire, en « espèces » (par opposition à la monnaie scripturale) ; « argent de poche » : que l’on porte sur soi, qui sert à de menus besoins et que l’on distribue généralement aux enfants, à partir d’un certain âge, pour les initier à une gestion maîtrisée de l’argent.

Le terme se traduit diversement dans les langues étrangères. Ainsi, en anglais, on le traduira « money » (tandis que « silver » sera réservé au métal). En allemand, « Geld » est issu de « gold », l’or, métal dominant dans la fabrication de la monnaie. En espagnol, « dinero » vient du « denarius » latin (« denier » en français), pièce de monnaie d’argent (ou de cuivre) qui à l’origine valait dix as.

● Enfin, plus largement encore, le mot permet de désigner l’ensemble des valeurs, des biens possédés ou exploités, en grande quantité souvent. En le retrouve dans des expressions comme « avoir beaucoup d’argent », les « puissances d’argent » « un mariage d’argent » « l’aristocratie d’argent » [synonyme plus compréhensible de la « ploutocratie » littéralement « gouvernement par les plus fortunés », du grec « ploutos » richesse].

Il entre alors en relation de voisinage sémantique avec d’autres termes : capital (c’est-à-dire la richesse en tant qu’elle est destinée à produire un revenu ou un nouveau bien, donc la richesse considérée dans la dynamique de l’investissement ; le terme viendrait du latin caput, la tête de bétail ayant constitué une unité de compte), mais aussi avoir, patrimoine, fortune, fonds, pécule, recette, ressources ou richesses.

On notera par ailleurs d’emblée que le terme fortune est lui aussi ambigu (et décisif pour le programme). Il renvoie originellement à la puissance censée distribuer le bonheur et le malheur sans règle apparente, puis à la « déesse Fortuna », la divinité qui représente cette puissance (les yeux bandés), et par extension aux événements dus à la chance. Aujourd’hui demeure ce double sens de chance et d’ensemble des richesses. On voit ainsi une différence entre l’argent, qui est censé, originellement, être la rémunération d’un travail, donc le produit d’une acquisition rationnelle, et la fortune, qui paraît plus gratuite, plus aléatoire. Dans le roman de Zola, ce thème de la superstition à l’égard de la fortune apparaît à plusieurs reprises, que l’on songe à l’héritage tombé du ciel qui permet à Mme Caroline et à Hamelin de payer une partie de l’héritage, ou aux interrogations de Saccard sur sa « bonne fortune » (= son succès, dans un sens libertin) auprès des femmes, Mme Conin ou la baronne Sandorff, par exemple.

L’argent est enfin doté, dans ces deux dernières acceptions (monnaie, et ensemble des biens possédés), d’une multitude de synonymes argotiques, témoignant de l’importance de l’objet argent dans l’imaginaire de toutes les couches de la sociétés. Ces termes dont l’origine est parfois très hypothétique, voire inconnue, arrivent souvent dans la langue au 19ème siècle, grande époque de création argotique (voir les romans de Balzac et Hugo). Ils montrent souvent un aspect du rapport des gens à l’argent, et manifestent sa pure valeur de moyen tout puissant, de signe, strictement conventionnel et remplaçable par n’importe quel autre mot ou n’importe quel autre signe (idée de la circulation et de la conventionalité des signes).

Fric : serait une abréviation de « fricot » (= bombance, régal », d’où par métonymie l’idée d’argent nécessaire à ces festivités).

Pèze : arrivé vers 1813 viendrait de l’occitan pese, le « pois », donc une petite unité de la taille d’une graine, gardée dans un sac, qui n’a de valeur qu’en grande quantité, et qui pouvait peut-être servir de monnaie d’échange, dans les économies primitives. Le terme est de ce point de vue proche de l’argot blé (lointaine trace du référent concret : c’est par l’échange de denrées d’origine agricole qu’on pratiquait le commerce), et également d’ avoine, radis (surtout dans l’expression « ne pas avoir un radis ») ou oseille.

Pognon : arrivé vers 1840 dans la langue, viendrait de « poignon », du verbe populaire « poigner », synonyme d’ « empoigner », il montre bien que l’argent est à la fois ce qu’on empoigne (= ce qui passe de la main à la main, et ce qui est objet de convoitise, de cupidité), et ce qui permet d’empoigner ce dont il est le moyen.

Flouze : vient de l’arabe maghrébin flus, nom d’une ancienne monnaie arabe de bronze ou de cuivre.

Thune ou tune : c’est le nom d’une ancienne pièce de cinq francs.

Mais on trouve aussi « artiche » « grisbi », « fraîche » ou « braise », termes aux origines controversées.
Remarque 1 : Cette évolution sémantique (du métal à la monnaie en argent, puis à toute monnaie en général et à ce qui représente cette monnaie) traduit bien une dématérialisation progressive de la monnaie que nous confirme l’histoire économique.

[Voir l’encadré du GF « Histoire et forme de la monnaie].

La numismatique (du latin « numisma », variante du grec « nomisma », la monnaie), c’est-à-dire la science des médailles et des monnaies, nous révèle que les premières pièces métalliques ont été frappées entre le sixième et le septième siècle avant notre ère. On en trouve en or, en argent, en cuivre, en bronze, en electrum (alliage d’or et d’argent). Frappée souvent à l’effigie d’un souverain, la monnaie symbolise le pouvoir de l’état et unifie un peuple.

La monnaie papier apparaît d’abord au XIVème siècle en Italie sous la forme de la lettre de change (créée par des banquiers italiens), puis sous la forme de billets au XVIIème siècle. Elle sera justement longtemps source de défiance, notamment à cause de la faillite de Law au XVIIème siècle, puis de la dépréciation des assignats (papier-monnaie en principe assigné, c’est-à-dire gagé, sur les biens nationaux, c’est-à-dire pour l’essentiel les propriétés nationalisées du clergé et de la noblesse) sous la Révolution. Finalement le billet se généralise sous Napoléon avec la création de la Banque de France. L’étalon-or s’impose lui au cours du XIXème (comme référent de tous les échanges financiers). La première guerre mondiale entraîne l’abandon de l’indexation de la monnaie nationale sur l’étalon-or ; les pièces d’or sont retirées de la circulation, et la conférence monétaire internationale de Gênes, en 1922 institue le système du Gold Exchange Standard qui a pour principal objectif d’économiser l’or en le réservant aux transactions internationales ; on entre dans une période de non-convertibilité de la monnaie (avant tout pouvait être converti en or). La conférence de Bretton Woods en 1944 fait du dollar l’étalon monétaire (toutes les monnaies sont convertibles en dollars, mais seul le dollar est convertible en or). Les chocs pétroliers des années 70 ont pour conséquence la suppression de cette convertibilité du dollar en or et l’établissement d’un taux de change flottant.

Désormais, nous sommes dans l’ère de la monnaie scripturale : les cartes de crédit se sont substituées à la monnaie pour la plupart des transactions importantes, les écritures comptables aux titres et aux actions matériellement possédés par les actionnaires autrefois. Martin Legros, dans le magazine « Philosophie » consacré à « l’Argent totem ou tabou » (octobre 2008) montre que paradoxalement, c’est au moment où l’argent devient omniprésent, et prétend « fixer la valeur des biens considérés jusqu’ici comme « hors de prix » ou « hors marché », qu’il se dématérialise le plus, perdant toute valeur intrinsèque (comme l’or, autrefois).

Remarque 2 : l’élargissement du sens 2 (la monnaie) au sens 3 (une certaine quantité de monnaie, et les bénéfices qu’elle procure, la richesse, les biens) montre bien que même si le problème de l’argent inclut la question monétaire, « argent » et « monnaie » ne sont pas exactement synonymes et peuvent même entretenir des rapports de tension (voir ce que dit Kern à ce sujet). Le second terme a une connotation plus technique et plus neutre. Le terme de monnaie viendrait du latin moneta, forme dérivée de moneo, avertir. C’est dans les dépendances du temple de la déesse Iuno moneta (« Junon l’Avertisseuse ») qu’on frappait monnaie.

Par comparaison, l’argent est connoté plus négativement et se trouve davantage investi par l’imaginaire et les affects que la monnaie (la « puissance argent », « l’argent roi »). Il fait l’objet d’une critique plutôt morale que politique, d’un positionnement idéologique, n’impliquant pas nécessairement la remise en cause de l’économie monétaire. « L’Argent », parfois avec une majuscule, c’est donc l’argent lui-même + l’usage que l’on fait de la monnaie. C’est un moyen devenu puissance occulte, et faisant l’objet de sentiments forts et contrastés.
c) Remarques sur quelques expressions contenant le mot « argent »

Les nombreuses expressions lexicalisées (passées dans la langue) qui contiennent le terme « argent » sont devenus des adages, pour la plupart, ou des expressions cliché, et témoignent du rapport ambivalent de la sagesse populaire à l’égard d’un moyen abstrait mais paradoxalement personnifié, humanisé ou déifié, perçu à la fois comme tout-puissant, et comme dangereux, immoral, corrupteur.

● L’argent ne fait pas le bonheur

Cette expression, variante adoucie de la formule de Saint-Paul « l’argent est la source de tous les maux » et du lieu commun dénoncé par Flaubert dans son Dictionnaire des idées reçues, « ARGENT. Cause de tout le mal », rappelle à la fois que l’argent n’est jamais qu’un moyen, et qu’il ne peut donc devenir une fin en soi, et d’autre part, que même en tant que moyen, il ne peut apporter un état de félicité, de plénitude durable, quelle que soit la manière dont on définit le bonheur. Si on définit avec Platon, Aristote ou les stoïciens le bonheur comme vertu, évidemment, l’argent, qui facilite les vices, est suspect. Si on le définit avec Epicure comme ataraxie (= absence de trouble), on convient que l’argent, qui suppose l’angoisse de l’acquisition (si on n’en a pas), de la conservation ou de l’accumulation (si on en a), n’est pas le moyen idéal. Si on le définit dans une perspective chrétienne comme salut et accès à la vie éternelle, il apparaît comme une vanité dérisoire, étant entendu que nous ne pourrons emporter dans l’au-delà nos possessions matérielles. Plus largement, l’argent ne peut être identifié avec les valeurs fortes qui font vraiment le prix de l’existence : l’amour, l’amitié, la santé, l’art.

Toutefois, on a coutume d’ajouter à cet adage une clause « L’argent ne fait pas le bonheur… mais y contribue fortement ». Certes, l’état de tristesse lié à la possession à volonté de tout ce que l’argent offre est une réalité psychologique bien connue (voir à ce sujet les analyses de Simmel sur le « blasé »). Pour autant, l’argent étant devenu le moyen absolu (permettant des acquisitions autres que ce qui relèverait de sa pure compétence, à savoir l’achat de marchandises), il sert largement le bonheur. Il faut par ailleurs distinguer le bonheur et l’acquisition des conditions objectives minimales qui permettent la réalisation du bonheur : il est plus aisé de vivre heureux dans l’aisance que dans la misère. L’argent peut faire cesser des angoisses liées à une gêne matérielle, donner un sentiment de liberté (l’un des débats importants autour de l’argent est la question de son rapport à la liberté : l’argent asservit-il ou libère-t-il des angoisses de la subsistance, des humiliations de la dépendance, etc.) Dans une société où les écarts de richesse se creusent, il peut apporter, hélas, une meilleure alimentation, une meilleure santé, une meilleure éducation, une plus grande espérance de vie, voire un physique plus avantageux et plus « durable », etc. C’est ce qui fait de l’argent, pour Sénèque, un « indifférent préférable » (indifférent au regard de la vertu, qui seule compte, mais préférable à la misère, en pratique : voir II, 1, c).

● L’argent n’a pas d’odeur

Cette expression utilisée fréquemment dans des contextes énonciatifs où domine l’ironie cinglante, la dénonciation ou le cynisme, rappelle l’origine souvent douteuse de l’argent : dans des sociétés corrompues qui ont le culte du veau d’or, que l’argent provienne du crime, du vol, de la prostitution (voir La Fortune des Rougon, où l’exécution de Silvère Mouret, dont le sang innocent laisse une tache au talon de Pierre Rougon, est à l’origine de la réussite familiale) n’a pas d’importance au regard de ce que l’argent permet : laver tout soupçon d’immoralité, toute interrogation sur le passé du nanti, dans la considération immédiate accordée à l’argent, à ce qu’il permet, et par conséquent à son détenteur (voir les analyses de Simmel sur l’équivalence richesse = honnêteté). Cela renvoie encore une fois non seulement à la neutralité absolue de l’argent, mais aussi à sa puissance neutralisante.

● L’argent est le nerf de la guerre

L’expression montre à la fois le rôle de puissant levier que constitue l’argent dans un contexte belliqueux, plus important encore que la politique ou la diplomatie (que l’on se souvienne ainsi du rôle historique joué par des dynasties de banquiers comme les Fugger pendant les guerres italiennes de la Renaissance, ou du rôle de l’argent dans la conduite de la guerre par Danton pendant la Révolution, pour obtenir plus aisément des victoires), et sa dimension mortifère, puisque l’appât du gain peut conduire à la destruction à grande échelle.

● Le temps, c’est de l’argent (en anglais « time is money »)

Cette expression d’origine anglo-saxonne rappelle étroitement que la production de richesse se fait dans le temps, et que le temps perdu à ne pas travailler est un temps qui ne rapporte pas d’argent, voire qui en fait perdre. Mais elle souligne surtout la puissance occulte de l’argent, à partir du moment où l’argent n’est plus simple monnaie d’échange ayant valeur d’usage, mais où il donne lieu à des intérêts, qui s’accroissent dans le temps. L’idée est que l’argent « travaille tout seul ». Cette fructification « magique » s’opère dès l’invention du prêt à intérêt, de l’épargne, de l’usure, qui détachent l’argent du circuit de la simple production et distribution des marchandises, et s’accroît évidemment avec l’économie capitaliste et la notion de « plus-value » : l’argent récupéré par le détenteur des moyens de production est sans cesse réinvesti dans la machine à produire l’argent : l’idée est donc celle d’une accumulation asymptotique dans le temps, qui renvoie à une autre expression : « l’argent appelle l’argent ».

● Se vendre pour de l’argent

Une expression qui renvoie à la corruption ou prostitution généralisée permise par l’argent : une aliénation consentie, une renonciation à son intégrité corporelle, morale, en échange d’un simple moyen travesti en valeur, en but (ce que montre bien, grammaticalement, le complément de but « pour de l’argent »). L’expression renvoie bien évidemment à la trahison de Judas dans Le Nouveau Testament autant qu’à la description de phénomènes comme la prostitution ou la corruption.

Voir également, dans le même registre, « Faire argent de tout » (=employer tous les moyens, honnêtes ou non, pour gagner de l’argent) : encore une expression qui témoigne de cette inversion perverse faisant de l’argent, moyen par excellence, le but pour lequel « tout » est employé comme moyen.

● En vouloir pour son argent/en avoir pour son argent.

Encore des expressions ambivalentes, qui rappellent que l’argent est à l’origine un simple moyen, entrant dans un système d’échange entre une marchandise et la valeur qui lui est attribuée par le marché ou par les conventions. L’idée est que le détenteur de l’argent veut un équivalent au moins égal, sinon supérieur à la somme déboursée. Elle renvoie à la « loi du surplus ou superadditum » évoquée par Simmel et qui fait que le détenteur de l’argent obtient toujours plus que la simple équivalence de ce qu’il dépense. L’expression peut connoter la cupidité du détenteur d’argent, soucieux de ne pas se faire léser, de bien faire valoir ses droits, voire d’être avantagé, en termes quantitatifs ou qualitatifs, dans l’échange effectué (exemple : un repas pantagruélique et de bonne qualité au restaurant : on en a pour son argent).

● Vouloir le beurre et l’argent du beurre

Cette expression renvoie en première instance à un désir maladif d’accumulation (on connaît les additions infinies que l’expression permet « le cul de la fermière, un vélo et un mars »), plus profondément à la cupidité jusqu’à l’incohérence de celui qui veut à la fois jouir et posséder le moyen de jouissance intact (en anglais « to have the cake and eat it »). C’est une incohérence, car Simmel montre bien, à propos de l’avare, que celui-ci est tout de même conséquent, puisqu’il renonce à la jouissance effective d’un bien, au profit de la jouissance virtuelle permise par la simple possession du moyen de cette jouissance. Ce n’est pas le cas de celui qui veut le beurre et l’argent du beurre, et qui n’est plus capable de hiérarchiser la fin et le moyen : témoignage de la perversion que l’argent crée dans la conscience des finalités de l’existence.

● L’argent est un bon serviteur et un mauvais maître : ce proverbe très célèbre (attribué à Alexandre Dumas fils) rend bien compte de cette réversibilité de la puissance argent, faussement neutre. Moyen par excellence au service de toutes les fins, l’argent peut toutefois devenir une fin en soi, à laquelle nous serions totalement soumis. Nous sommes dès esclaves de l’argent, c’est-à-dire des passions (ou pathologies) liées à l’argent : cupidité, avarice, ou même prodigalité (besoin frénétique de la dépense.

● Jeter l’argent par les fenêtres (voir aussi, dans le même registre « l’argent lui fond dans les mains »).

Cette expression fortement imagée, connotée péjorativement, renvoie directement au travers de la prodigalité, pathologie liée à l’argent (on parle ainsi d’ « accro au shopping », en anglais « shopaholic », l’expression soulignant l’addiction au sens médical que le besoin de la dépense peut engendrer). Il ne s’agit pas de générosité, ni de désintéressement, mais de gaspillage (l’argent doit ainsi, a contrario, rentrer dans un circuit rationalisé où toute dépense doit correspondre à l’acquisition d’un bien utile ; il y a l’idée sous-jacente d’un bon usage de l’argent), et d’autre part d’ostentation dans le gaspillage, qui témoigne bien d’une absence d’indifférence ou de sérénité à l’égard de l’argent : le jeter ostensiblement par les fenêtres, c’est encore faire de l’argent le moyen absolu de son mode d’existence (voir les analyses de Simmel sur le prodigue).

● L’argent roi (voir aussi le Dieu-argent)

Cette expression ultra banalisée, qui apparaît aussi bien dans le roman de Zola (p.277-78 « L’argent, l’argent roi, l’argent Dieu, au-dessus du sang, au-dessus des larmes, adoré plus haut que les vains scrupules humains, dans l’infini de sa puissance ! ») que dans le titre d’un hebdo comme Marianne ou le dossier de MAIF Magazine (juillet 2009) « Les jeunes et l’argent roi », lequel dossier évoque « l’ère de l’argent roi », est connotée péjorativement. Elle renvoie au culte de l’argent ou du veau d’or. Elle ressurgit particulièrement en contexte de crise et d’arrogance « bling bling » pour dénoncer la suprématie aveugle et absolue d’une puissance à laquelle on soumet, en dépit du bon sens, la morale, l’équité, la rationalité économique, la finalité de l’existence. Mais l’autorité royale ou divine provoque fascination, soumission et adoration tout autant que répulsion.
2) L’argent en débat

Cet examen du statut du mot « argent » dans la langue peut donc constituer un bon support pour l’étude des termes du procès intenté à l’argent, toutes époques confondues. Alors même qu’il est un équivalent général de la plus grande neutralité, voire du plus grande vide intrinsèque, l’argent fait depuis toujours l’objet d’un débat passionné que l’on peut résumer en trois grands moments articulés les uns aux autres : une défense des bienfaits de l’argent allant jusqu’à une fascination pour sa puissance, d’où une critique virulente de ses excès, laquelle peut conduire à une tentative pour sortir des relations d’argent, condamnée à l’impasse, à moins de n’être posée que sur le mode de la complémentarité.

a) Les bienfaits de l’argent : l’argent totem

● Un objet trivial mais nécessaire, et facteur de rationalisation des échanges.

L’argent est tout d’abord un objet trivial mais absolument nécessaire, qui fait partie de notre quotidien, en compagnon discret et indispensable. Il permet au strict minimum 1) de mesurer la valeur des choses (« combien ça coûte »), 2) d’acquérir immédiatement ce dont on a besoin, 3) de constituer une réserve de pouvoir d’achat, « en cas de besoin ».

Dès l’instant que l’on sort de la sphère de la famille ou de l’intimité amicale ou amoureuse (et encore, ces sphères sont rarement totalement préservées des rapports d’argent), dès l’instant que l’on quitte l’archaïsme des économies primitives fondées sur le troc, l’argent est le premier vecteur des échanges, un vecteur universel, transcendant les distinctions linguistiques ou culturelles. Il est une convention culturelle et politique, permettant de réguler les rapports entre l’Etat et les citoyens, et entre les particuliers entre eux. On rappelle d’ailleurs que le terme
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