L’empire des économistes. L’enseignement de ’’l’économie coloniale’’ sous la iiie République





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Certaines de ces sections coloniales font preuve d’un grand dynamisme comme celle d’Hec, d’autres sont rapidement fermées faute de candidats telle Montpellier. De plus en plus d’étudiants sont sensibles aux attraits de la carrière coloniale, exposés par un dirigeant de la Chambre de commerce de Paris, Paul Templier en ces termes : « Les postes, même de débutants, dans nos entreprises coloniales, seront toujours des postes de chefs, la besogne ordinaire étant confiée aux indigènes. »39 Dans l’entre-deux-guerres, l’offre de diplômés coloniaux est supérieure à la demande des entreprises. En 1922, lors du Congrès de la formation commerciale à Marseille, les enseignants et directeurs d’écoles déplorent la « crise économique » et sont très préoccupés par la question du placement de leurs diplômés. Ils regrettent en outre l’absence de communication entre les entreprises coloniales, le ministère des colonies, les agences économiques et les instituts coloniaux. Henri Gourdon fait remarquer dans son rapport que les diplômés métropolitains sont concurrencés sur le terrain colonial par « les jeunes Français nés dans la colonie qui sont déjà acclimatés et qui connaissent la langue »40. C’est pourquoi il faut selon lui attirer dans les écoles françaises ces jeunes issus des colonies.

Conclusion



« L’économie coloniale » doit répondre à une demande sociale multiforme et recouvre par conséquent une grande variété de savoirs. Elle est aussi bien convoquée pour enseigner les « cultures et produits coloniaux » que pour analyser le système économique de la Voc, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Cette sous-discipline éphémère et hybride ne se fonde donc pas sur un socle épistémologique homogène, mais puise ses savoirs et ses méthodes dans l’économie politique, l’histoire et la géographie économiques, l’agronomie et ce qu’on dénomme la « colonisation comparée ». Son enseignement est en outre lié institutionnellement à la science juridique dans les facultés de droit et les écoles de commerce.
Jusqu’à leur disparition entre 1945 et 1960, les enseignements d’économie coloniale se caractérisent par une tension permanente entre la volonté de former des fonctionnaires coloniaux et la nécessité de dispenser une formation pratique aux colons. Cette tension se traduit dans le débat intellectuel par de nouvelles lignes de fracture. Depuis les années 1870-1880, les économistes ne se divisent plus entre colonialistes et anticolonialistes mais ne divergent plus que sur les modalités de la colonisation. Désormais, la colonisation fait consensus et les débats opposent partisans de la « colonisation libre » et défenseurs de la « colonisation d’état » mais aussi adeptes de la « petite colonisation » des colons et les propagandistes de la « grande colonisation » par les compagnies à charte41.


1 Compte rendu du débat du 3 octobre 1864, Société d’économie politique de Paris, Journal des économistes, novembre 1864, 2e série, n°131, p. 264.

2 Charles Gide, « À quoi servent les colonies ? », in Revue de géographie, 1885, article réédité par C. Delagrave en 1886.

3 Paul Cayla, Les théories de Law, thèse de droit, faculté de Poitiers, Paris, Giard et Brière, 1909, p. 4.

4 Raoul Girardet, L’Idée coloniale en France de 1871 à 1962, La Table ronde, Paris, 1972 ; Charles-Robert Ageron, France coloniale ou parti colonial ?, Paris, Puf, 1978 ; Gilles Manceron, Marianne et les colonies, La découverte, Paris, 2005.

5 Lucette Le Van-Lemesle, Le Juste ou le Riche : l'enseignement de l'économie politique en France (1815-1950), La Documentation française, Paris, 2004.

6 Dominique Lejeune, Les sociétés de géographie en France et l’expansion coloniale au xixe siècle, Paris, Albin Michel, 1993. Yves Breton, « The Société d’économie politique of Paris (1842-1914) » in M. Augello & M. Guidi (dir.), The Spread of Political Economy and the Professionalisation of Economists. Economic societies in Europe, America and Japan in the Nineteenth Century, Londres, Routledge Studies in the History of Economics, 2001, pp. 53-69.

7 Selon C.-R. Ageron « Cette doctrine anticoloniale, si vivante en France à la fin du dix-huitième siècle, allait continuer à régner à travers tout le dix-neuvième siècle, pour se survivre encore au début du vingtième siècle » (L’anticolonialisme en France de 1871 à 1914, 1973, Puf, p. 5).

8 J. Duval, Les colonies et la politique coloniale de la France, Paris, 1864.

9 Evelyne Laurent et Luc Marco, « Le Journal des économistes ou l’apologie du libéralisme (1841-1940), in Luc Marco (dir.), Les Revues d’économie en France. Genèse et actualité (1751-1994), Paris, L’Harmattan, 1996

10 C.-R. Ageron, dans L’anticolonialisme en France de 1871 à 1914, affirme : « C’est pourtant une idée reçue, mais une idée fausse, qu’en France les économistes auraient tourné casaque dans les années 1860 à 1875 et se seraient mis à célébrer l’expansion coloniale. Cette erreur, accréditée d’abord par les théoriciens du parti colonial et reprise ensuite par les adversaires du libéralisme, repose essentiellement sur deux ou trois cas individuels, et la célébrité de Paul Leroy-Beaulieu. »

11 Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, chapitre VII, « Des colonies », livre IV, 1776, p. 173.

12 Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, livre I, 1826, p. 201-205

13 Victor Borie, Journal des économistes, novembre 1864, 2e série, n°131, p. 269.

14 Clément Juglar, Journal des économistes, 3e série, t. xv, 15 juillet 1869, « La colonisation et l’émigration », p. 131.

15 Autour de la Société d’économie politique de Paris (1842) s’est structuré un réseau de sociétés provinciales à Bordeaux (1880), Lyon (1866) et au Havre (1898). Il existe aussi la Société catholique d’économie politique créée à l’École catholique en 1891 par Mgr Freppel, évêque d’Angers et la Société d’économie politique nationale fondée en 1897 par Edmond Théry qui regroupe les adversaires de l’école libérale.

16 Luc Marco & Évelyne Laurent, Le Journal des économistes, 1841-1940 (Historique et tables résumées), éditions de l’Association nationale des docteurs ès sciences économiques, 1990.

17 « Pour faire prospérer une colonie il faut, avant, la facilité la plus grande et la liberté la plus absolue pour les colonies et les commerçants qui désirent s’y établir et la faire produire. Les Anglais qui – il faut bien le reconnaître –, sont jusqu’à présent nos maîtres en l’art de coloniser, l’ont si bien compris qu’ils ont organisé la décentralisation la plus complète dans leurs colonies. Or, qu’arrive-t-il chez nous ? Un ministre ou un sous-secrétaire d’État, confortablement installé dans son cabinet à Paris, tranche les questions les plus compliquées, qui se présentent dans un pays situé aux antipodes, peuplé d’hommes ayant des mœurs et des coutumes complètement différentes des notres et qu’il n’a jamais vus, ni connus. » Dr Meyners d’Estrey, « Mouvement colonial », 1895, avril-juin 1895, 5e série, t. xxii, p. 39 

18 Marie-Hélène Gilman, « L’Empire colonial et la longue stagnation » dans Yves Breton, Albert Broder & Michel Lutfalla (dir.), La longue stagnation en France. L’autre grande dépression 1873-1897, Paris, Économica, 1997.

19 Yves Charbit, « La population, la dépopulation et la colonisation en France », in Yves Breton & Michel Luftalla (dir.), L’économie politique au xixe siècle, Paris, Économica, 1991 p. 478.

20 Marie-Hélène Gilman, « L’empire colonial et la longue stagnation » in Yves Breton, Albert Broder & Michel Lutfalla (dir.), La longue stagnation en France. L’autre grande dépression 1873-1897, Paris, Économica, 1997.

21 Jean Garrigues, La république des hommes d’affaires (1870-1900), Paris, Aubier, 1997.

22 Paul Leroy-Beaulieu, auteur du best seller intitulé L’Art de placer et de gérer sa fortune (1906), administrateur de plusieurs sociétés (société d’assurance La Foncière, société de phosphate en Tunisie, de la Compagnie des chemins de fer portugais, président de la Compagnie de chemin de fer sous-marin entre la France et la Grande-Bretagne), est aussi propriétaire en Tunisie. Jules Duval a créé une coopérative agricole en Algérie.

23 L’Union coloniale, véritable syndicat du commerce colonial, est financée par les plus grandes entreprises françaises, la Compagnie des chemins de fer du Nord, dont le vice-président est Léon Say, la banque Rothschild, le Crédit lyonnais ou encore la Société Le Nickel.

24 Ils sont notamment des membres actifs du Comité de l’Afrique française.

25 Le Maroc attire beaucoup les étudiants : il s’agit souvent de la première destination coloniale des ingénieurs et des diplômés d’école de commerce. Il a aussi la faveur des doctorants en géographie.

26 Les chambres de commerce parviennent à obtenir par un décret de 1893 que les élèves des écoles supérieures de commerce puissent intégrer l’École coloniale sans le baccalauréat.

27 Yves Breton & Luc Marco, « Naissance du doctorat d’économie politique. Le 30 avril 1895, les économistes universitaires obtiennent leur premier diplôme », Revue d’histoire des facultés de droit et de la science juridique, 1996, n°17, pp. 34-44.

28 Jules Léveillé, spécialiste du droit criminel s’est intéressé à l’empire au travers du problème de la « colonisation pénale ». Il regrette que les études de droit soient quasiment uniquement consacrées à l’apprentissage du droit romain et du droit privé.

29 En 1894 paraissent le Précis de législation économique et économie coloniales de Paul Rougier qui saisit l’occasion de la préparation de la section coloniale de l’Exposition universelle de Lyon, pour publier son cours à la faculté de droit de Lyon et surtout les Principes de colonisation et de législation coloniale, publiés par Arthur Girault, réédité à six reprises jusqu’en 1943. Ce livre, transcription de ses cours trimestriels à la faculté de droit de Poitiers, devient rapidement la « bible » des étudiants en « sciences coloniales ».

30 Jean-François Klein, « La création de l’École coloniale de Lyon. Au cœur des polémiques du Parti colonial », Outre-Mers. Revue d’histoire, n°352-353, 2e semestre 2006, p. 156.

31 Paul Rougier, Précis de législation et d’économie coloniale, Librairie du recueil général des lois et des arrêts et du journal du Palais, Larose, 1895, p. 5

32 Les facultés d’Aix et d’Alger suppriment alors cet enseignement.

33 Plus de 60 % des thèses sont soutenues à Paris (393). Les facultés d’Alger (56), Toulouse (27), Montpellier (26), Bordeaux (25), Lyon (24), Poitiers (21), Nancy (18), Aix (16), Rennes (16), Dijon (7), Caen (4) et Grenoble (2) constituent les autres pôles de production.

34 Yves Breton, « The French Economists in Parliament (1848-1929 » in M. Augello & M. Guidi (dir.), The Economists in Parliament in the Liberal Age (1848-1929), London, Ashgate Publishing Ltd, Aldershot, 2005.

35 Ainsi Charles-Roux, Leroy-Beaulieu, Boutmy, Aynard et son gendre Charles Jonnart sont élus de l’Union libérale.

36 Par exemple, à partir de 1910, ils peuvent être nommés directement  adjoint de 2e classe dans les services civils de l’Aef.

37 Les enseignants d’HEC collaborent avec les agences économiques coloniales qui prêtent des films et de la documentation. L’agence économique de l’Indochine accueille notamment les étudiants dans son Musée des produits de l’Indochine

38 Selon C. Hodeir, seuls 5 % des patrons coloniaux ont suivi un enseignement commercial dont les deux tiers sont diplômés d’Hec (Stratégies d’Empire : le grand patronat colonial français face à la décolonisation, Paris, Belin, 2003).

39 Paul Templier, « L’enseignement colonial à l’Ecole supérieure de commerce de Paris », Congrès de l’enseignement colonial (28-29 septembre 1931), 1931.

40 Henri Gourdon, « L’enseignement colonial », compte rendu des débats de la séance du 8 juin 1922, Congrès de la formation commerciale organisé par l’association française pour le développement de l’enseignement, 1922, p. 84.

41 Pierre Singaravélou« ‘Un enfant difforme, de père étranger, de mère centenaire…’. L’impossible « accouchement » de la loi sur le rétablissement des compagnies à charte (1889-1899) », colloque La société civile entre savoirs et pouvoirs : économie politique et histoire en France et en Grande-Bretagne de la fin du xviiie siècle au xxe siècle, Ihmc-Ens, Paris, 27-28 octobre 2006, à paraître en 2008.

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