L’empire des économistes. L’enseignement de ’’l’économie coloniale’’ sous la iiie République





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Dès 1889, Sciences Po est concurrencée par l’École coloniale. Les amis de l’École libre et les dirigeants des chambres de commerce de Province ne cessent alors de demander le rétablissement du libre concours et la suppression du quasi monopole de « Colo » sur les places dans l’administration coloniale. Sous la pression de ces milieux économiques libéraux, l’École coloniale ouvre une « section commerciale » en 1893 qui, par manque d’étudiants, doit fermer en 191326. Les élèves administrateurs suivent le cours de « Régime économique et colonisation française » en 1ère et 3e année. Parmi les quinze enseignants en économie de « Colo » entre 1889 et 1960 figurent de grands coloniaux comme Charles Regismanset, chef de bureau au ministère des colonies puis directeur de l’Agence générale des colonies qui enseigne la « mise en valeur » mais aussi de grands chercheurs comme François Perroux et Édouard Dolléans qui professent l’économie politique, André Siegfried la géographie économique, Jean Fourastié l’histoire économique. Outre les cours d’économie, la géographie enseignée à « Colo » est une géographie économique, d’inspiration saint-simonienne comme en témoignent les mémoires de recherches des étudiants consacrés en grande partie à l’étude des transports et à l’aménagement des colonies.
Parallèlement à cette institutionnalisation des sciences coloniales, l’enseignement de l’économie politique se professionnalise dans les facultés de droit selon une modalité contraire aux souhaits des savants de la Société d’économie politique de Paris. Ces derniers, à l’initiative de Joseph Garnier et à partir de 1845, avaient demandé au ministère de l’instruction publique la création d’un enseignement d’économie politique. En 1864 sont instaurés les premiers cours libres et à partir de 1877 l’économie politique fait l’objet d’un cours obligatoire destiné aux étudiants de deuxième année des facultés de droit27. Il restait à déterminer le profil des enseignants : fallait-il recruter des économistes non professionnels bien représentés par la Société d’économie politique ou des universitaires dotés d’un doctorat et de l’agrégation de droit ? Les professeurs de droit optent logiquement pour la seconde solution.
Sous l’impulsion de Jules Léveillé, professeur à la faculté de droit de Paris, un enseignement optionnel de « législation et d’économie coloniale » est introduit en 1889 dans le programme de la troisième année de licence en droit28. Faute de crédit et de personnel compétent, seules les universités de Paris, Aix, Bordeaux, Lyon, Poitiers, Rennes et l’École d’Alger accueillent ce cours dès 1891 parmi les quatorze facultés de droit françaises. Les premiers manuels spécialisés paraissent en 189429. Ce cours est intégré en 1895 dans le nouveau doctorat en sciences politiques et économiques. L’enseignement connaît d’abord un succès d’estime, Paul Rougier enseigne cette matière à une soixantaine d’étudiants lyonnais30. Un concours spécial est même organisé par la Société d'économie politique et d'économie sociale de Lyon destiné à récompenser les meilleurs étudiants. Au cours de ses premières années d’existence, le contenu de cet enseignement semble assez flou. Les enseignants se réfèrent principalement à l’ouvrage de Paul Leroy-Beaulieu sur la Colonisation chez les Peuples modernes. Ainsi en 1895, Paul Rougier conçoit cet enseignement comme un cours général de « science de la colonisation » fondé principalement sur l’œuvre du professeur du Collège de France mais puisant aussi dans l’histoire des idées économiques. « Il y a aujourd’hui une science de la colonisation. Elle s’est lentement formée par les recherches et les travaux de tous ceux qui en ont abordé l’étude depuis Adam Smith jusqu’à M. Paul Leroy-Beaulieu dont le livre, sur la Colonisation des peuples modernes, peut être considéré comme le traité le plus complet sur la matière. Nous ferons différents emprunts à ces auteurs au point de vue de l’histoire, des lois et des faits. Pour se rendre un compte exact de ce qu’a été de ce qu’est actuellement, et peut être la colonisation dans notre pays, il faut en effet, en retracer l’histoire, et en examiner l’organisation légale et économique. »31
Toutefois, l’auditoire de ces enseignements se restreint dès 1895, lorsque ces cours sont supprimés du cursus de la licence et intégrés au programme du nouveau doctorat en « sciences politiques et économiques »32. Arthur Girault et les promoteurs de l’enseignement supérieur colonial interviennent auprès du directeur de l’enseignement supérieur, Louis Liard et du ministre de l’Instruction publique Bienvenu-Martin pour qu’ils réintègrent cet enseignement au programme de la licence. À partir de 1905, la législation et l’économie coloniales sont enseignées en licence et en doctorat dans les facultés de droit de Bordeaux, Lyon, Paris, Poitiers, Rennes, Strasbourg et Toulouse. Plusieurs générations d’économistes français ont assuré cet enseignement colonial. Ainsi, à la faculté de droit de Bordeaux où, après le départ de Charles Gide, de jeunes et brillants agrégés de sciences économiques sont chargés à partir de 1892 du cours de « législation et d’économie coloniales » : Joseph Benzacar qui fut vice-président de l’Institut colonial de Bordeaux, François Sauvaire-Jourdan qui enseigne aussi à l’Institut colonial, René Maunier, l’un des grands théoricien de la « sociologie coloniale », Gaëtan Pirou, André Mounier et André Garrigou-Lagrange. Ajoutons que l’Union coloniale de Chailley-Bert organise à partir de 1896 à la Sorbonne des cours libres, en grande partie consacrés à l’économie coloniale, qui sont assurés entre autres par le géographe Marcel Dubois et Jules Charles-Roux. L’Union ouvre en outre un Office colonial d’informations à la Sorbonne en 1898. De nombreux doctorants dans toute la France se sont consacrés à l’étude de l’économie coloniale. La loi de 1889 qui dispense du service militaire les titulaires du doctorat a en effet considérablement augmenté le nombre de doctorants. Entre 1886 et 1950, nous avons dénombré 637 docteurs en sciences juridiques, économiques et politiques ayant consacré leur thèse à un sujet colonial dont 351 à l’économie coloniale33. Ces docteurs en économie sont favorables à l’expansion coloniale mais s’opposent sur les méthodes à adopter : ils participent largement aux grands débats publics sur les « compagnies à charte », le « pacte colonial » ou « les banques coloniales ».

Sciences Po, l’École coloniale comme les facultés de droit ne sont pas parvenues à développer un enseignement commercial colonial. Les milieux économiques provinciaux prennent l’initiative de l’instituer à la fin du xixe siècle : Jules Charles-Roux à Marseille, Édouard Aynard et Ulysse Pila à Lyon, Jules Siegfried au Havre et Émile Maurel à Bordeaux jouent un rôle décisif. Ces hommes d’affaires cultivent la compagnie des savants tandis que les économistes libéraux sont parfaitement intégrés dans les réseaux politico-économiques de la IIIe République à l’instar de Léon Say, Emile Boutmy, Paul Leroy-Beaulieu, Joseph Chailley-Bert qui deviennent députés aux côtés de Siegfried, Charles-Roux, et Aynard34. Ils appartiennent tous au Centre gauche et au groupe colonial de la Chambre ou du Sénat35. Les membres de cette nébuleuse libérale encouragent les chambres de commerce à doter leur école supérieure d’une « section coloniale ». L’École coloniale de Lyon est fondée en 1899, des sections coloniales sont ouvertes dans les écoles de commerce de Marseille (1900), de Bordeaux (1901), de Nantes et Nancy (1902). L’École supérieure de commerce de Clermont-Ferrand, ville dont les intérêts coloniaux ne sont pas évidents, se dote d’une section coloniale dès 1920. Cette création résulte de la demande du préfet, ancien chef de cabinet du Gouverneur général de l’Indochine. Il faut ajouter les sections coloniales de l’École de commerce de Mulhouse créée en 1920, de Montpellier et d’Alger en 1931. La formation proposée par ces sections coloniales se fonde sur l’enseignement de l’histoire et de la géographie économiques associé à des cours sur les productions et les cultures coloniales ; elle répond à un même souhait de former une élite économique adaptée aux besoins coloniaux régionaux. Généralement ces sections possèdent un « musée colonial et commercial » ainsi qu’un « jardin colonial ». Les écoles de commerce qui ne possèdent pas de sections coloniales accueillent des cours d’économie et de législation coloniales comme à Toulouse et à Rouen.
Il est intéressant de noter le retard des grandes écoles de commerce parisiennes dont les sections coloniales créées tardivement connaissent néanmoins un grand succès. L’école des hautes études commerciales accueille à la fin du xixe siècle un cours de « colonisation française ». La réforme de 1904 tente de remédier au caractère excessivement théorique et généraliste de l’enseignement en instituant de nouvelles filières dont la « section coloniale ». La section coloniale est très demandée par les étudiants. À la fin des années 1930 elle devient même la section la plus importante par le nombre de ses étudiants. Les diplômés de l’École bénéficient de dispositions spéciales pour intégrer l’administration coloniale36. La géographie économique et la « colonisation comparée » sont les disciplines reines enseignées notamment par les géographes Augustin Bernard et Edmond Chassigneux37. En réalité, il ne faut pas surestimer l’importance de cette section coloniale : la formation dans les sections spécialisées représente moins de 10 % des heures totales de cours et le choix d’une section ne détermine pas la future carrière. En outre selon Catherine Hodeir, très peu de diplômés d’Hec deviennent grands patrons coloniaux38. Fort de ce relatif succès, la chambre de commerce de Paris décide de créer en octobre 1913, une section coloniale à l’École supérieure de commerce de Paris sur le modèle de la section coloniale d’Hec.


La « section coloniale » de l’École des Hautes études commerciales (% du nombre d’étudiants)

1907-1942

1943-1957

« Commerce et industrie » 44 %

« Commerce et industrie » 25 %

« Commerce et banque » 26 %

« Commerce et banque » 20 %

« Commerce et colonie » 21 %

« Commerce et colonie » 30 %

« Section consulaire » (1910-1928) 9 %

« Comptabilité et administration financière » 25 %

Extrait de Marc Meuleau, Histoire d’une grande école, HEC, Dunod, 1981, p.158 tab. XXIII.

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