Les enjeux du ravitaillement alimentaire girondin





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Les enjeux du ravitaillement alimentaire girondin

pendant la Première Guerre mondiale
Hubert Bonin, chercheur en histoire économique à Sciences Po Bordeaux & à l’umr Gretha-Université de Bordeaux [www.hubertbonin.com]

Au-delà de la production d’armements et de biens d’équipement ou de consommation destinés aux armées, l’économie de guerre doit prendre en compte l’économie du ravitaillement. Il ne s’agit pas ici de méditer sur les aspects sociaux, sociétaux, sanitaires, familiaux ou même démographiques du ravitaillement, mais de la gestion des flux de biens marchands destinés à la vie quotidienne. Il s’agit bien ici par conséquent d’économie, avec la mesure de besoins, l’animation de flux d’approvisionnement en amont et la supervision de flux de distribution en aval. Par chance, la richesse des dossiers des Archives départementales de la Gironde permet de nourrir des analyses substantielles sur l’histoire du ravitaillement à Bordeaux et en Gironde durant la Première Guerre mondiale1.
De façon banale, il faut s’occuper des populations civiles locales, mais aussi des flux et séjours des réfugiés venus d’autres régions – que la loi du 5 août 1914 oblige à prendre en charge, au besoin par des réquisitions, afin d’assurer leur subsistance2 –, des blessés de guerre rapatriés pour traitement, des troupes coloniales en cours de formation et d’équipement, des troupes américaines rassemblées à partir de 1917, et même de prisonniers de guerre, tout en orientant des biens produits dans la région vers la 18e Armée, voire au-delà. Aux 260 000 habitants de Bordeaux3 s’ajoute notamment un afflux de population de 30 000 personnes en septembre-décembre 1914 ; plus tard, ce sont 33 000 Américains qui transitent entre mars et décembre 1918.
Aussi ce qu’on appelle le « Ravitaillement général » est-il pris en charge par une antenne bordelaise du sous-secrétariat d’État au ravitaillement, dépendant du ministère de l’agriculture et du ravitaillement ; elle abrite notamment un directeur des Vivres et un Comité du ravitaillement civil installé à la préfecture le 12 novembre 1915. Chaque municipalité s’active à son niveau pour assurer le ravitaillement de ses concitoyens, dénicher des stocks, assurer le transport, et, surtout, contacte sans cesse, en urgence parfois, la préfecture afin d’obtenir des approvisionnements. Sur Bordeaux même, deux services fonctionnent en régie à la Ville : Ravitaillement et population civile. « Ils s’occupent de la vente directe au consommateur de d’entrées alimentaires les plus courantes, soit dans des magasins de quartier, soit dans les marchés publics », dans le cadre d’une sorte de « municipalisation de services de caractère commercial »4.
Sur la base des dossiers des Archives départementales de la Gironde, nous entendons préciser comment les enjeux du ravitaillement à l’échelle nationale ont eu leur pendant en Gironde. Il s’agit de méditer sur les tensions apparues au niveau des moyens de transport, en ce qui concerne le port de Bordeaux et pour ce qui touche aux transports ferroviaires. Il faudra soupeser les conséquences négatives de ces difficultés sur la vie du système productif de guerre, comment des freins ont été mis sur la mobilisation industrielle par les déficiences du ravitaillement et comment des solutions ont été mises sur pied en priorité, et par le biais de quelles autorités de gestion. Il faudra enfin évaluer les tensions constatées au niveau du ravitaillement des populations, que ce soit les habitants habituels de la Gironde, ou les apports de populations « immigrées » (réfugiés, soldats en convalescence, Américains et coloniaux en transit, etc.). Le va-et-vient sera incessant entre le cadre national des enjeux du ravitaillement et une histoire « locale », qui pourra ainsi prendre tout son sens.
1. L’enjeu des farines
On comprend le rôle crucial de l’approvisionnement en farine, en Gironde comme dans le reste du pays : l’agriculture manque de bras, de chevaux, de matériel, de biens de consommation intermédiaire ; l’approvisionnement en blés du Bassin parisien devient incertain en raison de la multiplication des besoins militaires et civils ; les flux en provenance d’Amérique du Nord et d’Afrique du Nord sont parfois compromis par la guerre maritime : par exemple, un sous-marin allemand coule le Bordeaux (de la Compagnie générale transatlantique), qui venait de Safi (Maroc) avec un chargement de 4 500 tonnes de céréales pour le ravitaillement de l’armée, le 7 septembre 1915 à dix milles de l’embouchure de la Gironde à 5 h10 du matin : il a reçu quinze obus et une torpille ; les 53 hommes d’équipage et les trois passagers sont sauvés5.
Devant de telles difficultés et comme dans tous les départements, une structure composée de deux commissions est mise sur pied : la Commission des blés et la Commission permanente de répartition des farines, qui délivre aux communes les farines que lui procure la Commission des blés. Cette dualité fonctionne jusqu’au moment où le gouvernement prend en mains le ravitaillement en blés et farines du pays et crée les bureaux permanents de céréales, et l’un d’eux est institué en Gironde. La commission de répartition des farines continue seule à fonctionner avec l’autorisation du ministère de l’agriculture.
En parallèle s’active toute une administration spécialisée : un officier contrôleur régional des céréales, qui dirige le Contrôle régional des stocks, de la production et de la consommation des céréales, siège à la préfecture, qui dépend du Contrôle général des stocks de céréales et des battages (rue de Bellechasse, à Paris), dirigé par un Intendant général, sous l’égide, au sein du ministère de l’agriculture et du ravitaillement et du sous-secrétariat d’État au ravitaillement6.
A. Collecter des informations en temps réel
L’objectif premier est de glaner les informations nécessaires pour assurer une relative fluidité des approvisionnements. Des instructions7 sont ainsi données par les ministres du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes pour que le service pour l’alimentation de la population civile bénéficie d’une remontée de toutes les données sur les quantités de blés achetées à caisse ouverte ou réquisitionnées, sur « les quantités livrées aux minotiers de votre département ou expédiées sur d’autres départements », avec la tenue d’un registre journal double, concernant les populations civiles et l’Intendance8. Le registre journal de chaque commission doit être adressé chaque trimestre au sous-intendant militaire et au ravitaillement civil, à partir de la loi du 16 octobre 1915. Un télégramme du ministre de l’intérieur aux préfets, le 3 octobre 1917, insiste sur la nécessité de collaborer encore plus avec les ministères, au nom d’un « intérêt national primordial ».
Dès l’entrée en guerre, il faut s’assurer de l’évolution des récoltes, car la hantise du préfet est d’organiser au mieux la récolte de l’été 1914. Il veut avoir connaissance rapide de la réalité du marché du blé, des besoins des minotiers, des stocks de blés locaux ou « exotiques » (importés), afin de répartir ensuite les importations au mieux (selon une instruction du ministre de la Guerre du 23 septembre 1914). Le 11 août 1914, un grand questionnaire est adressé par le préfet aux communes pour connaître les stocks de pommes de terre, de bétail, d’essence et, pour ce qui nous concerne ici, de blé et de farines. Il veut détecter les manques et leurs causes, par désir de reconstituer et comprendre en direct les circuits d’approvisionnement, d’où un questionnaire d’enquête de deux pages. Jusqu’alors gérée par l’économie de marché, les circuits des céréales et des farines doivent entrer dans une économie administrée, mais encore faut-il disposer des données et des outils nécessaires.
Or l’urgence s’impose car les stocks de farines sont inexistants à la mi-août, comme le relèvent les sous-commissions du blé et des farines qui délibèrent au sein du Comité départemental du ravitaillement, présidé par Tricoche, et comportant les industriels James Maxwell, Turpaud, Mathellot, Lafforgue, Paul Bassès et Bachelot. Chaque courtier ou minotier adresse sa demande individualisée à l’Intendance militaire, qui décide au cas par cas (par des lettres envoyées à l’automne 14). Une seule demande est apparemment satisfaite, celle de Sarrazin, minotier à Coutras, pour mille quintaux métriques de blé, le 21 octobre 1914. Et on constate l’épuisement des stocks de l’Intendance militaire dès le début de novembre9.
L’économie administrée prend corps le 8 septembre 1914, quand, vu la loi du 3 juillet 1877 sur les réquisitions, le préfet décide « la réquisition de moulins pour que leur production soit affectée à l’alimentation de la ville de Bordeaux et du département de la Gironde ». Treize moulins (dont celui de G. Turpaud à Castets-en-Dorthe) sont ainsi réquisitionnés10. Les aspects sociaux interfèrent aussi avec les aspects matériels. La préfecture examine (le 11 août 14) les demandes de sursis pour les ouvriers minotiers mobilisés. Le 8 août, elle lance un inventaire par commune des besoins de main-d’œuvre agricole pour des envois éventuels de chômeurs, Kabyles ou « étrangers »11. Il faut, par la suite, vu la durée du conflit, intervenir pour que les paysans puissent préserver leur capacité de production : « Les expéditions de pièces détachées et pièces à réparer de machines agricoles de récolte seront assurées en priorité pendant la durée de la prochaine campagne »12.
B. La mise en place d’un système logistique consacré aux farines
Comme dans l’ensemble de l’économie de guerre, un véritable système a été mis en place peu à peu afin d’accéder à l’efficacité optimale. C’est le cas en amont pour la gestion des importations. La société privée que sont les Docks Sursol. Entrepôts maritimes, destine une partie de ses nouveaux docks (sur la rive droite, quai de Queyries) à l’accueil des vapeurs venant d’outre-Atlantique. Elle effectue par exemple les opérations de transbordement13 des steamers King Idkall en juillet 1917, Maisy (les 19-27 octobre 1917) et Trevilley (en novembre 1917), soit le « débarquement des farines et chargement dans nos wagons » et la traction, payés par le Ravitaillement civil (pour 142 000 francs, payés le 20 juin 1919).


Tableau 1. Répartition de la cargaison de farines de trois vapeurs en 1917




Total

charrettes mairie de Bordeaux

charrettes Préfecture de la Gironde

expéditions pour l’Intendance

gabarres Préfecture (frais à payer à la Société commerciale d’affrètements-Scac)

gabarres Mairie de Bordeaux (Scac)

Livrées au Ravitaillement

mis en magasin pour ravitaillement

King Ikdall 

84028

10 639

14 680




792

3254

37 482

37 482

Maisie

93 836

8 746

7 281

31 273










9 319

Trevilley 

64 266

1352

2343

45 227







12 722

2722

Source : Lettre du 14 février 1923, Adg 10R19
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