Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader





télécharger 96.85 Kb.
titreMarie-Françoise Chevallier-Le Guyader
page1/4
date de publication09.12.2016
taille96.85 Kb.
typeDocumentos
e.20-bal.com > économie > Documentos
  1   2   3   4


Université européenne d’été 2015

du 30 juin au 3 juillet 2015

Les sociétés à l’épreuve du changement climatique :
éduquer – agir – gouverner

Réagir au changement climatique

Innovations et utopies

L’agriculture et l’alimentation mondiale : quelles utopies ?

Gouvieux, le 2 juillet 2015

Table ronde animée par Hervé THERY, géographe, directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique, professeur invité, université de São Paulo, Brésil

Bernard HUBERT, président, Agropolis International

Rosa ISSOLAH, professeur, sciences de l’information, École nationale supérieure d’agronomie (El Harrach, Algérie), membre du conseil scientifique de l’IHEST, ancienne auditrice de l’IHEST

Neli Aparecida DE MELLO THERY, professeur, gestion de l’environnement, université de São Paulo, Brésil

Sébastien TREYER, directeur des programmes, Institut du développement durable et des relations internationales

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader : La précédente table ronde consacrée à l’énergie visait à réfléchir sur les questions d’innovation technologique et sociale. Cette table ronde autour de l’agriculture portera peut-être davantage sur une question dont nous avons débattu au début de cette université d’été : la question des utopies, des propositions pour le futur, des représentations du progrès. Cette table ronde sera animée par Hervé Théry, qui est conseiller scientifique de l’Institut, mais surtout professeur associé à l’université de São Paulo. Il est géographe et il a dirigé le département de l’École normale supérieure de géographie. Il est également spécialiste du Brésil. Certains participants à la table ronde ne sont pas encore arrivés, mais Hervé propose de commencer immédiatement.

Hervé Théry : Le thème général retenu pour cette table ronde est « agriculture et alimentation mondiale : quelles utopies ? » Le côté utopies est effectivement intéressant pour essayer de penser l’avenir. Je souhaiterais qu’intervienne en premier lieu Rosa Issolah, professeur des sciences de l’information à l’École nationale supérieure d’agronomie d’Alger et membre du conseil scientifique de l’IHEST, dont elle est auditrice. Ensuite, nous entendrons Neli Aparecida de Mello Théry, qui est non seulement ma collègue à l’université de São Paulo, mais aussi mon épouse. Nous attendons également Bernard Hubert, le président d’Agropolis International et Sébastien Treyer, directeur des programmes de l’Institut du développement durable et des relations internationales.

Neli évoquera le côté un peu irréel, me semble-t-il, des producteurs de soja brésiliens qui voient les courbes grimper jusqu’au ciel et Rosa abordera l’aspect plutôt inquiétant de l’agriculture en Algérie, placée sous la contrainte du changement climatique et du manque d’eau. Sébastien Treyer présentera ensuite les débats prospectifs sur l’avenir de l’agriculture et de l’alimentation et Bernard Hubert évoquera la dimension internationale : comment se reconstruit la sphère scientifique et politique dans ce contexte du changement climatique ?

Rosa Issolah : Merci à l’IHEST pour cette invitation. Je suis ravie de pouvoir parler d’un sujet qui me tient à cœur. Vous verrez que spontanément, j’aboutis aux mêmes conclusions que celles dont nous avons débattu pendant ces deux jours d’université d’été. J’ai préparé cette intervention avec mon collègue Monsieur Mouhouche, qui est professeur en hydraulique et chef du département du génie rural à l’École nationale supérieure d’agronomie d’Alger. Nous avons travaillé sur le sujet : comment atténuer les effets du changement climatique avec une meilleure gestion des ressources en eau ? Nous avons obtenu des chiffres assez édifiants.

L’Algérie, malgré la manne pétrolière, a mis en place depuis deux ou trois décennies plusieurs plans de développement du secteur de l’agriculture. Toutes les études se rejoignent sur un point commun : l’hostilité du climat et l’insuffisance des ressources en eau. L’Algérie est le plus étendu des pays d’Afrique avec 238 millions d’hectares (100 fois la superficie de la Suisse) dont 87 % se trouvent en zone désertique. La surface agricole utile (SAU) se trouve réduite à 3,5 % du pays, ce qui est très insuffisant. Si nous voulons assurer la sécurité alimentaire à un niveau satisfaisant, il faudra parvenir à un horizon très proche à multiplier par trois les ressources en eau mobilisables, qui s’élèvent actuellement à 6 milliards de m3 par an. Les ressources en eau se situent à 30 % en dessous du seuil de pénurie fixé par le PNUD et sont très inférieures au seuil de rareté fixé par la Banque mondiale (1000 m3 par habitant et par an) : elles s’élèvent à 300 m3 par habitant et par an. La FAO classe l’Algérie parmi les 17 pays les plus pauvres en eau sur les 180 qu’elle a étudiés en 2002.

Ces chiffres apparaissent assez inquiétants. Néanmoins, notre objectif n’est pas d’adopter un discours alarmiste, mais d’essayer de réfléchir à des pistes simples. Notre rôle de scientifiques est aussi, après tout, de savoir simplifier. L’Algérie n’a pas toujours été dans une telle situation. À l’indépendance, en 1962, les ressources en eau s’élevaient à 1 500 m3 par habitant et par an. Une chute progressive a ensuite eu lieu en raison de l’explosion démographique. Ces données nous amènent à comprendre que la question de l’eau doit être placée au centre de toutes les stratégies de développement, non seulement du secteur de l’agriculture, mais aussi de la vie en société de manière générale.

Il apparaît que l’un de nos premiers points faibles réside dans les réseaux de distribution qui connaissent de très fortes pertes (environ 40 à 50 % de pertes). Un travail considérable de gestion rationnelle s’impose. Il est observé en effet une méconnaissance des bases fondamentales de gestion de l’eau en agriculture. Si 50 % de ces pertes parvenaient à être évitées, un tiers de surfaces supplémentaires pourraient être irriguées. Nous avons effectué une comparaison avec le Japon, qui dispose de 3 400 m3 par habitant et par an avec seulement 3 % de pertes. Nous devons absolument parvenir à alerter sur ce sujet. Il s’agit d’une première piste d’intervention concernant les ressources conventionnelles en eau.

À Alger et dans les grandes villes, nous avons connu de fortes crises d’insuffisance en eau : l’eau était parfois libérée tous les dix jours ou une fois par semaine. Sont venus se greffer à cette situation les événements que nous avons connus. Mettre la population sous pression alors que l’eau potable est rare crée évidemment des difficultés supplémentaires.

L’Algérie, à partir des années 2000, a lancé de grands projets pour la mobilisation des ressources en eau en construisant des stations de réutilisation des eaux épurées sur l’ensemble du territoire national. Ce dispositif doit nous permettre, à terme, d’obtenir 160 000 hectares agricoles de plus qui seront irrigués, sachant que les superficies actuellement irriguées s’élèvent à 1 million d’hectares, soit un huitième de la SAU qui elle-même ne représente que 3 % du territoire du pays.

L’Algérie a également travaillé sur un projet de dessalement. Il est prévu de mettre en service d’ici l’année 2019 plus de 30 stations de dessalement de l’eau. Ces eaux dessalées ont permis de soulager la situation de la capitale. Depuis que ces installations ont été mises en fonctionnement, les habitants ne souffrent plus de coupures d’eau. Il est estimé que le dessalement permettra au total de gagner 850 millions de m3 d’eau, soit 60 litres par habitant et par jour. De plus, il serait possible d’irriguer encore 170 000 hectares supplémentaires.

Ces solutions que nous proposons sont viables et comporteraient un impact direct sur l’agriculture. Cependant il existe aussi un point faible au niveau de l’irrigation sur les parcelles. L’introduction d’un système économiseur d’eau, par goutte à goutte ou par aspersion, permettrait d’améliorer l’efficience de l’irrigation. Cet exemple prouve qu’il n’est pas toujours nécessaire de posséder des brevets ou d’avoir recours à des innovations de pointe pour apporter des solutions à l’agriculture sur le terrain. Des mécanismes simplifiés peuvent aussi constituer des solutions, à condition de mettre en œuvre des actions de vulgarisation, des explications sur le terrain. Si nous parvenons à améliorer et à moderniser l’irrigation sur les parcelles, il sera également possible d’augmenter les surfaces agricoles irriguées.

Une autre piste d’amélioration pourrait être obtenue en travaillant sur le concept d’eau virtuelle. Nous nous posons les mêmes questions qu’un pays comme l’Arabie Saoudite : faut-il importer du blé, sachant que cette culture demande de l’eau ? Il convient de trouver des équilibres intelligents entre les importations et les productions locales. Il n’est évidemment pas envisageable de renoncer à toute production agricole par insuffisance d’eau et de nous placer dans une situation de dépendance alimentaire. Il faut parvenir à des équilibres intelligents dans une phase où nous ne maîtrisons pas encore la gestion rationnelle de nos eaux. Nous devons nous interroger sur les produits agricoles qu’il vaut mieux importer, et sur ceux qu’il faut produire localement. Il est préférable d’importer des produits pour lesquels la productivité est mauvaise en Algérie ou qui sont plus rares, et d’exporter les produits qui présentent la plus grande productivité en Algérie.

Nos importations de produits alimentaires sont passées de 3 milliards de dollars à 15 milliards de dollars. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut maintenir ces volumes qui déséquilibrent complètement notre balance commerciale. 16 millions de tonnes de produits agricoles importés correspondent à 7 fois l’eau totale mobilisée aujourd’hui annuellement pour l’agriculture. Ce concept d’eau virtuelle commence à se diffuser, mais il faut savoir l’utiliser intelligemment et le faire comprendre. Le discours des scientifiques, pour l’instant, reste encore un peu confiné dans un contexte scientifique et ne se diffuse pas suffisamment vers le secteur économique ou vers les décideurs.

Enfin, notre dernière piste de réflexion porte sur la tarification de l’eau. À l’heure actuelle, l’eau est quasiment gratuite, pour des raisons sociales. Sans vouloir ouvrir le débat sur tout ce qui est gratuit, de nombreuses publications estiment qu’il vaut mieux laisser une petite somme symbolique à la charge des usagers. A fortiori pour les ressources en eau, cette trop faible tarification est source de gaspillage et ne permet pas une prise de conscience de la valeur de l’eau et de sa rareté.

Les chiffres sont donc alarmants, puisque nos ressources en eau sont inférieures au seuil minimum fixé par le PNUD ou la Banque mondiale. Nous pourrions nous dire que la situation est catastrophique puisque les ressources en eau ne sont pas extensibles : la sécheresse est une réalité, les zones désertiques aussi. Comment parvenir à récupérer des ressources en eau grâce aux différentes pistes sur lesquelles nous avons travaillé ? Cette réflexion nous amène à la conclusion suivante, qui rejoint les propos échangés durant ces deux jours d’université d’été : un simple respect des règles fondamentales de gestion des ressources en eau pourrait nous permettre d’augmenter nos surfaces irriguées, au total, de 790 000 hectares alors qu’elles représentent actuellement un peu plus de 1 million d’hectares, soit un gain de 72 %.

Les freins à l’heure actuelle sont naturellement d’ordre naturel, mais ils relèvent aussi et surtout de la gouvernance, qu’elle soit technique, organisationnelle, législative ou socioéconomique. Nous sommes confrontés à un problème majeur de gouvernance et également de prise de conscience. J’ai écouté hier des représentants de l’Éducation nationale s’exprimer sur la sensibilisation à ces problèmes à partir de l’école primaire, puis au collège, au lycée et à l’université. Il s’agit d’un phénomène sociétal. Un pays tel que le nôtre, l’Algérie, devrait sans doute faire prendre davantage conscience à la population que nous risquons un jour d’avoir tout simplement soif, faute d’avoir pris les bonnes décisions au bon moment.

Ce constat nous interpelle, en tant que scientifiques. Nous avons d’ailleurs discuté avec Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader de la façon dont l’IHEST pourrait s’associer à notre école pour monter les Assises de la recherche agronomique nationale. S’agissant de questions stratégiques pour le développement de notre pays, des axes prioritaires devraient être arrêtés afin d’établir une certaine cohésion entre les différents ministères. Dans ce domaine, interviennent en effet les ministères de l’Eau, de l’Agriculture, de l’Enseignement supérieur, de l’Environnement, de la Pêche. Par exemple, l’ENSA et l’INRA sont réunis sur un même campus, mais chacun travaille de son côté. Il faut opérer des choix stratégiques de recherche pour sélectionner des espèces végétales moins gourmandes en eau. Nous avons commencé à travailler avec l’IRD sur le montage de plateaux technologiques à l’École nationale supérieure d’agronomie. Il s’agirait de serres technologiques qui nous permettraient de mener des recherches de très haut niveau à Alger comme à Montpellier ou à Laval, afin d’avoir une légitimité et une crédibilité au niveau de nos résultats scientifiques et d’être en capacité de nouer des partenariats d’égal à égal.

En conclusion, nos actions doivent se structurer autour de trois axes principaux : l’éducation, l’acquisition de connaissances, l’intégration dans les politiques publiques de cette question stratégique liée à la sécurité alimentaire. Cette question hautement politique relève de la gouvernance. Il faut parvenir à établir une communication avec les décideurs. Il faut leur faire prendre conscience que la manne pétrolière a certes permis pendant plus de 20 ans d’améliorer les conditions de vie des Algériens, mais qu’il faut préparer l’après-pétrole. Pour les chercheurs, travailler sur l’après-pétrole signifie se situer un peu en avance sur les décideurs politiques, mais peut-être aussi remettre en cause certains choix qui ont été faits. Un travail politique de fond doit être mené sur cette question cruciale qui est à la fois scientifique, économique et sociétale, et qui est liée à la sécurité alimentaire et même à la survie du pays. La FAO elle-même le déclare : nous risquons de connaître de très fortes tensions à l’horizon 2025 parce que nous avons commencé à consommer nos ressources en eau non renouvelables. Par chance, nous disposons des financements nécessaires pour pouvoir réorienter nos choix.

Je serais tentée d’ouvrir le débat en disant que la France, membre de la communauté européenne, est aussi un État de la région méditerranéenne. Si nous voulons parvenir à une stabilisation des flux humains de demain, il serait peut-être intelligent de réfléchir à la façon de traiter, en région Méditerranée, la question de la sécurité alimentaire. Maîtriser les flux suppose de permettre aux populations d’être bien là où elles sont. Ce n’est pas en déplaçant les ressources humaines que nous pourrons régler les problèmes de la Méditerranée, mais en apportant davantage de partenariat. Nous n’avons pas toujours le temps de prendre de la distance par rapport à ces problématiques qui sont d’un niveau régional stratégique, mais après ces deux jours où j’ai suivi des communications présentées sous différents angles, à la fois sociétal, philosophique, technique, etc. je pense qu’il serait peut-être souhaitable de participer à des projets qui nous permettraient de réfléchir ensemble. Ces projets pourraient s’organiser au niveau européen, puisque nous sommes associés avec d’autres pays méditerranéens à des recherches sur la qualité de l’enseignement supérieur agronomique, avec des partenaires de Montpellier, le CNAM de Paris, etc. Dans ce cadre, il serait souhaitable de réfléchir à un sujet tel que le climat, ce qui nous permettrait de partager des points de vue avec une notion de transfert.
  1   2   3   4

similaire:

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconMarie-Françoise Chevallier-le Guyader

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconMarie-Françoise Chevallier-Le Guyader

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconMarie-Françoise Chevallier-le Guyader

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconWir sind Fanny chevallier, Marianne guermonprez und Marie anselmet

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconMarie-Françoise pillot coti

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconContactez-nous Lycée Polyvalent Françoise Marie-Louise Dissard

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconAdresse mail : marie-francoise de lagarrigue@ dgccrf finances gouv fr

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader icon3 – Réforme des Rythmes Scolaires rentrée 2014 4
«Julie» foulquier, Mme Marie-Noëlle binet, M. Serge kindel, Mme Marie-Françoise bernard, Mme Monique verne, Mme Claudine lebon, M....

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconPar Marie- françoise Bonicel* Celui qu’a terrassé la violence
«la culpabilité du survivant»3ou qu’ils aient su échapper à la pétrification de leur histoire en transformant leur douleur en actes...

Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader iconAnnick bersuder, Éliane berthel, Élodie donnot, Sylvie moltini-zender,...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com