Edouard Molinaro, Le Souper, 1992. Eve Suzanne, «Révolution informationnelle et révolution numérique», 08/10/2010, 7





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Séance 7 : Révolution numérique, révolutions politiques ?

Supports : 6 documents

  • Florent Joly, « Une véritable mutation dans les formes de citoyenneté », Le Monde, 23 janvier 2012

  • Milhad Doueihi « La nouvelle fracture numérique », Le Monde.fr, 7 décembre 2010.

  • Fabien Granjon, « Le web fait-il les révolutions ? », Sciences Humaines, Dossier « Nos vies numériques », n°229, août-septembre 2011.

  • Dessin de Plantu.


Document 1 : Pierre Mercklé25, La sociologie des réseaux sociaux, La Découverte, 2011.

Un certain nombre d’auteurs ont pris très tôt argument des effets potentiels d’Internet (…) pour y voir le ferment possible d’une nouvelle forme de démocratie politique. Cette utopie politique technophile, à la fois, et sans contradiction, libérale et libertaire, voit en effet dans Internet un vecteur de démocratisation de l’accès à l’espace public, dans la mesure où l’anonymat facilite la prise de parole et où l’outil permet l’égalité formelle des participants au débat politique. Et il n’y a du reste là rien de fortuit ou d’accidentel : Internet n’aurait en réalité pas engendré cette poussée démocratique, ce serait plutôt elle qui aurait engendré Internet, puisque, historiquement, le « réseau des réseaux », comme on le nomme parfois, est clairement né de la rencontre entre la contre-culture américaine des années 1960-1970 et l’élitisme méritocratique du monde de l’université et de la recherche.

Deux décennies plus tard, il est indéniable que certains des nouveaux usages d’Internet (blogs, groupes et forums de discussion, réseaux sociaux, …) se révèlent particulièrement en phase avec de nouvelles formes de citoyenneté politique caractérisées par la contestation des élites et la confiscation de l’autorité au nom de la compétence, et donc par le refus de déléguer les prises de décision aux élus et aux « experts ». Internet pourrait avoir pour effet, de ce point de vue, de défaire les monopoles informationnels sur lesquels reposait jusque-là le pouvoir des experts. Internet s’est de fait imposé au cours des dernières années comme une nouvelle arme importante dans l’arsenal militant. Les réseaux sociaux constituent un levier puissant de l’action collective, engendrant de nouvelles formes de « médiactivisme » mobilisées de façon plus ou moins ordinaire par les petits groupements politiques (dont ils facilitent la coordination et améliorent la communication extérieure par le biais des pétitions en ligne), et de façon plus exceptionnelle par les formations de premier plan, en particulier pendant les grandes campagnes électorales – comme en témoigne le rôle joué par Internet dans la campagne électorale de Barack Obama en 2008, ou à une échelle plus modeste dans celle de Ségolène Royal en 2007.

Ces modifications suffisent-elles à conclure qu’Internet « élargit formidablement l’espace public et transforme la nature même de la démocratie » (D. Cardon et F. Granjon, Médiactivistes, 2010) ? Faut-il aller jusqu’à parler comme certains de « démocratie 2.0 » (P. Flichy, « La démocratie 2.0 », Etudes, t.412, n°5, 2010) ? Il semble, là encore, qu’il faille faire preuve de mesure et envisager ensemble les promesses et les limites de la « démocratie Internet » (…) Internet n’est pas un média comme les autres : l’articulation qu’il établit en effet entre échanges interpersonnels (dans le prolongement du courrier et du téléphone) et communication de masse (dans le prolongement de la radio et de la télévision) est en grande partie inédite, et engendre « une communication interpersonnelle de masse » (Baym, 1998) dont il faut analyser patiemment les effets sur la définition même de l’espace public. Que se passe-t-il quand la frontière entre conversation privée et information publique s’efface, le risque est réel de voir ce nouvel espace politique investi par des débats qui procèdent plus par affirmations que par argumentations, se contentent de juxtaposer des monologues, ou confrontent accidentellement (par exemple, dans les forums de commentaires des sites Internet des médias traditionnels) des positions tellement antagoniques qu’elles ne peuvent que tourner à l’échange d’injures ; le risque contraire est tout aussi réel : Cass Sunstein montrait ainsi, il y a dix ans déjà, que le débat politique sur Internet réunit essentiellement des gens aux opinions proches et qui fréquentent les mêmes sites. De façon plus générale, le risque fondamental réside justement dans ce mélange des sphères publiques et privées des individus, de l’expression et de la conversation, qui caractérisent la communication interpersonnelle de masse, et que pointe très précisément la formule de Dominique Cardon : « Internet pousse les murs tout en enlevant le plancher ». Autrement dit, il élargit l’espace public, mais en y aspirant une partie des sphères privées des individus, ce qui constitue indéniablement un risque démocratique majeur.
Document 2 : Dominique Cardon26 et Fabien Granjon, extrait de leur ouvrage Médiactivistes, Contester, 2010, Presses de Sciences Po.

http://www.cairn.info/mediactivistes--9782724611687-page-7.htm

[...] Dans l’acception politiquement restrictive que nous en faisons, les mobilisations informationnelles épousent des formes très variées pouvant aller de la critique des médias, comme le font ces groupes de surveillance (watchdogs) qui scrutent le travail des journalistes, à la production par des organisations syndicales ou politiques de médias qui leur sont propres, en passant par toute une gamme de médias alternatifs autonomes, sans oublier les mouvements revendicatifs qui prennent forme au sein même du champ journalistique. Cette perspective délibérément large est nécessaire pour éclairer les trois enjeux qui seront au cœur de cet ouvrage.

Le premier volet est historique. On ne peut comprendre les transformations des médias alternatifs à l’heure d’Internet sans retracer l’histoire récente des formes de la critique de l’information. Beaucoup de conceptions alternatives de l’activisme et de l’information sur Internet, promptes à affirmer une rupture radicale avec le passé, sont oublieuses des traditions sociales, politiques et culturelles dont elles sont héritières. Même s’il est impossible de rendre compte de manière un tant soit peu exhaustive de la diversité et encore moins du détail des expériences relevant de cette forme de conflictualité sociale et culturelle, on regardera comment les enjeux et les perspectives du médiactivisme se sont transformés en fonction des conjonctures politiques et technologiques depuis l’après-guerre. C’est ce que nous proposerons en nous arrêtant sur trois moments importants : les différentes tentatives de médias révolutionnaires conçus dans les années 1960 et 1970 en étroite association avec les organisations politiques d’obédience marxiste (chapitre 2), la querelle du « nouvel ordre mondial de l’information et de la communication » à l’Unesco, qui a structuré le paysage des médias alternatifs des années 1970 (chapitre 3), la jointure qui s’est opérée au début des années 2000 entre le mouvement altermondialiste et les nouvelles opportunités de communication offertes par Internet (chapitre 4). Les évocations que nous ferons de ces mobilisations informationnelles seront nécessairement trop brèves et impressionnistes pour rendre compte de leur pleine complexité. Nous ferons, par exemple, l’impasse sur nombre d’expériences originales qui ont été menées dans des situations géopolitiques variées (Afrique, Asie, etc.) et sur certaines techniques de diffusion de l’information comme le fanzine ou la cassette vidéo. Nous prenons cependant le parti de puiser nos exemples dans des contextes très différents, afin de rendre compte a minima de cette richesse.

Cette approche historique permettra aussi de rendre compte de la transformation du rapport que le médiactivisme entretient avec la politique sur la période étudiée. L’évolution des médias alternatifs doit d’abord être pensée en interaction étroite avec celles de l’espace journalistique traditionnel. Celui-ci a connu depuis l’après-guerre un profond processus d’autonomisation par rapport aux mouvements sociaux et politiques. Les médias « de parti » ont quasiment tous disparu au profit d’une revendication de professionnalisme et d’objectivité dans le traitement de l’information, processus qui, non sans paradoxe, accompagne l’emprise de plus en plus forte du monde économique sur les médias. Mais l’histoire des médias alternatifs accompagne aussi les transformations du répertoire d’action du mouvement social, qui se caractérise par une individualisation et une pluralisation des formes d’engagement. On observera de la même manière le passage progressif de mobilisations informationnelles fortement insérées dans un cadre politique, partisan et idéologique vers des formes de plus en plus individualisées d’engagement expressif dans les médias alternatifs, sans qu’aucune structure partisane ou syndicale n’y prenne part.

Le deuxième objectif de ce parcours historique sera de faire apparaître les tensions internes qui traversent de façon continue le médiactivisme (chapitre 1). Celles-ci se caractérisent par le rapport critique qu’elles entretiennent à l’égard des médias d’information traditionnels. Toutefois, cette critique peut prendre deux orientations très différentes. Ces deux chemins divergents nous semblent constituer la dynamique interne de l’histoire des médias alternatifs. D’inspiration marxiste, la première orientation de la critique des médias dénonce les effets de la monopolisation de la production de l’information par des conglomérats économico-politiques de plus en plus concentrés. Cette critique, que nous appellerons « contre-hégémonique », s’attache à mettre en lumière la fonction propagandiste des médias et appelle à la création d’un contre-pouvoir critique. Une autre orientation de la critique des médias, que nous appellerons « expressiviste », dénonce quant à elle la réduction de la couverture des événements par les médias centraux aux seules activités des acteurs dominants. Elle revendique alors un élargissement des droits d’expression des personnes en proposant des dispositifs de prise parole ouverts qui doivent leur permettre de s’affranchir des contraintes imposées par les formats médiatiques professionnels. Bien qu’étroitement complémentaires, ces deux orientations de la critique des médias ont donné naissance à des mobilisations informationnelles de nature très différente tout au long de l’histoire que nous allons parcourir.

Enfin, l’histoire du médiactivisme a partie liée avec celle des innovations technologiques qui donnent forme à la production et à la diffusion des informations. La miniaturisation, la simplification et la qualité des outils de production, notamment des dispositifs de capture de l’image et du son, ainsi que l’abaissement considérable de leurs coûts, ont largement facilité leur appropriation individuelle ou collective. Les innovations dans l’univers des réseaux (radio, câble, etc.) ont aussi permis un accès renouvelé aux grands systèmes de diffusion de l’information. Les médias alternatifs ont toujours entretenu un rapport d’intimité très particulier avec les technologies fait d’inventivité, de fascination, de détournement d’usage et de bricolage. À cet égard, l’arrivée d’Internet constitue un contexte nouveau, dans la mesure où il ne se contente pas de faciliter la production d’informations numériques, mais rend aussi possible leur diffusion, et ce à moindre coût. Ce qui constituait le nœud principal de la critique des médias, l’effet de clôture exercé par des gatekeepers monopolisant le droit de choisir les informations méritant une diffusion sur les grands réseaux de communication, a perdu de son efficacité. Aussi faudra-t-il interroger le destin du médiactivisme dans le contexte créé par l’idée qu’il est désormais possible à tous de publier sur Internet (chapitre 5). Doit-on pour autant en conclure que ce nouveau contexte technologique, qui s’accompagne d’une individualisation expressive de plus en plus forte de nos sociétés, signe la fin des mobilisations informationnelles ?

 

Document 3 : Florent Joly, « Une véritable mutation dans les formes de citoyenneté », 23 janvier 2012


Sachant que 70% des Français de plus de 13 ans utilisent au moins trois médias en semaine et ont, en moyenne, un peu plus de 32 contacts médiatiques par jour -selon Médiamétrie 2007 -, il est évident que la pénétration du quotidien par les flux RSS et autres « notifications » augmentent notre exposition à l'information, notamment politique. La surexposition médiatique encourage-t-elle l'engagement politique ou provoque-elle au contraire une plus grande défiance envers les pouvoirs établis ?

Pour les auteurs d'Actualités et citoyenneté à l'ère numérique, de la revue Réseaux du CNRS (éd. La Découverte), l'émergence d'Internet, sans révolutionner l'engagement politique, a provoqué une véritable mutation dans les formes de citoyenneté.

Blogs et réseaux sociaux constituent autant de témoignages d'une volonté propre aux internautes de s'impliquer dans la vie de la cité par le partage d'informations et de points de vue plutôt que par la contestation ou la mobilisation politique. Comment s'articule l'usage d'Internet avec celui des médias dits traditionnels relativement à la citoyenneté? Les internautes sont­ils plus engagés politiquement que les téléspectateurs ou les auditeurs de radio?

A cette question, les chercheurs Viviane Le Hay, Thierry Vedel et Floral Chanvril répondent en établissant une «écologie des pratiques informationnelles» qui cherche à faire apparaître la forte corrélation entre fractures sociales, civiques et informationnelles dans notre société. La distinction de quatre types de pratiques (télévision, radio, presse quotidienne et Internet) permet de montrer qu'en fonction de l'âge, du statut socio-économique et du rapport au politique, on consomme différemment l'information.

Ainsi, écouter la radio ou lire la presse quotidienne correspond à un plus grand intérêt pour la politique, tandis que l'usage exclusif de la télévision ou d'Internet est typique d'une relative dépolitisation.


Ces clivages vont-ils s'estomper avec le temps ou les nouveaux médias accentueront-ils les inégalités? Selon la revue Réseaux, bien qu'Internet permette à tous ses usagers d'être des diffuseurs, voire des producteurs d'information, les logiques d’utilisation de ces nouvelles fonctionnalités reproduisent déjà un certain hiatus socio-économique. Au sein des catégories sociales supérieures, le choix des portails généralistes d'information (Lernonde.fr, Liberation.fr, Lefigaro.fr) est souvent dicté par des motivations professionnelles, une meilleure connaissance du monde constituant un apport susceptible d'être reconverti directement dans le monde du travail.

L'utilisation de blogs ou de tweets donne le sentiment de faire partie d'une avant-garde, toujours au fil de l'actualité, constituée de professionnels des médias, de la politique ou de la culture. A l'inverse, plus bas dans l'échelle sociale, la diffusion et la production d'information sont caractérisées par la volonté de « raconter », de « témoigner ».
Document 4 : Milhad Doueihi « La nouvelle fracture numérique », Le Monde.fr, 7 décembre 2010

La fuite de documents secrets de la diplomatie américaine est le marqueur de l'avènement de la culture Web, au risque de diviser politiciens et citoyens.

L'affaire WikiLeaks suscite tant de réactions contradictoires qu'elle s'est transformée en quelques jours en symptôme puissant de notre rapport avec la culture numérique. Un symptôme qui, par l'intensité, voire, dans certains cas, la violence des points de vue qu'il autorise, invite au recul. Sans vouloir en rien minimiser la pertinence des discussions engagées autour de la transparence et de la démocratie à l'ère du numérique, ni non plus ignorer les enjeux politiques du débat, il est néanmoins important de faire ressentir les enjeux culturels de cet épisode.

Soulignons d'abord un malaise, une nostalgie exprimés par la grande majorité des politiques qui sonnent la fin d'une diplomatie efficace parce que secrète et qui annoncent une nouvelle ère de soupçon portée par la libre circulation des documents classés « secret d'Etat ». Curieusement, ces mêmes politiques, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe, ont réagi passivement aux fuites et aux pertes de données confidentielles touchant des milliers et souvent même des millions de leurs concitoyens. Alors que, pour l'instant, la majorité des documents de WiliLeaks semble confirmer des choses connues, même si parfois elles n'étaient pas confirmées officiellement. On retrouve ainsi, mais d'une manière inédite, le partage entre deux morales : la morale de l'Etat et ses secrets, et celle du «  nouveau citoyen » à la fois exposé aux périls de la fragilité de ses données numériques et en même temps conforté par son accès à la culture du réseau.

Si, comme on l'a souvent dit, le numérique fragilise les intermédiaires, il est curieux de noter en passant que cette crise de WikiLeaks privilégie la presse écrite la plus classique, une des grandes victimes de la conversion numérique. S'agit-il simplement de permettre une mise en contexte de ces documents permettant une meilleure appréciation de leur apport? Ou bien d'un geste provocateur, une invitation à franchir le seuil et se lancer dans l'expérience du pouvoir de cette nouvelle culture?

Car le numérique est une culture dans la mesure où il modifie notre regard sur les objets, les institutions et les pratiques. Et il le fait en transformant le citoyen en un lecteur autorisé et un auteur avisé. De gouvernants et gouvernés, séparés par leur accès aux arcanes du pouvoir et aux secrets des décisions politiques, on est passé aujourd'hui à une époque hybride, plus complexe, dans laquelle le citoyen a des moyens d'action jusqu'ici inédits.

Le numérique ne modifie pas seulement les pratiques professionnelles mais aussi celles qui relèvent de l'intime. WikiLeaks nous met devant cette nouvelle réalité qui est une scène d'un double conflit : un conflit d'autorités et un conflit de légitimités. Pourquoi? En premier lieu, parce que le numérique, dans sa dimension culturelle, n'est pas à confondre avec l'informatique. Si l'informatique désigne une technicité inévitable, le numérique consacre la compétence des usages populaires de la technique. Pour reprendre l'idée de Pascal, la différence entre les deux correspond à celle qui distingue l'esprit de géométrie27 de l'esprit de finesse. Et dans l'esprit de finesse, "les principes sont dans l'usage commun, et devant les yeux de tout le monde ... Il n'est question que d'avoir bonne vue, mais il faut l'avoir bonne ». Le débat aujourd'hui est bien celui de qui va décider de cette « bonne vue » dont parle Pascal. Est-ce le modèle hérité de nos pratiques anciennes ou bien faut-il imaginer et inventer des modèles inédits capables d'assumer le nouveau dispositif public mis en place par la culture numérique?

Les termes mêmes des débats révèlent les obstacles à surmonter. Car même les pratiques les plus protégées, comme celles de la diplomatie, avec leur support complexe et leurs protocoles, sont aujourd'hui confrontées aux réalités et aux contraintes de l'environnement numérique. II a suffi de l'action d'un individu, qui a su copier les données secrètes sur des CD, et leur publication, pour nous révéler la nécessité de tirer les leçons de la confrontation entre des usages normaux et « naturels», au sein de l'environnement numérique, et des coutumes liées à l'exercice d'un rôle politique.

La fragilisation de la diplomatie classique implique aussi une déstabilisation de l'espace public traditionnel et sa soumission aux pressions suscitées par le modèle de la circulation de l'information et de ses interprétations dans l'environnement numérique. La culture numérique modifie la nature même des objets de notre savoir comme celui de l'espace censé les accueillir et les faire circuler.

Bref, le numérique interroge nos objets premiers, ceux du savoir, comme du politique et du social. Il le fait par un double jeu: d'une part, il semble s'approprier ces objets culturels tout en les faisant circuler dans un nouveau contexte et surtout en modifiant leurs propriétés, et, d'autre part, en introduisant de nouveaux objets inédits. Ce double rapport explique, en partie, à la fois la familiarité rassurante du monde numérique, mais aussi sa dimension parfois aliénante. […]

Une des leçons de cette débâcle diplomatique inciterait à revisiter les théories de la public diplomacy et du soft power28 en grande vogue aux Etats-Unis. Dans l'un comme dans l'autre cas, Internet joue un rôle important dans les stratégies de communication publique. Les réseaux sociaux, les sites contributifs et participatifs sont tous utilisés avant de faire avancer des intérêts et des politiques spécifiques. Mais pourquoi accepter que ces outils soient réservés à un usage à sens unique puisque leur principe consiste en premier lieu à substituer des échanges horizontaux et égalitaires à des structures hiérarchiques ?

Si la diplomatie est l'art du réalisme, il faut qu'elle se modernise au-delà du simple usage des outils informatiques en prenant en compte les réalités des usages associées à ces outils. Plus encore, si l'une des idées-clés de la public diplomacy consiste à communiquer directement avec les populations des pays divers, comment légitimer les écarts entre la réputation construite dans le monde de la sociabilité numérique et les choix souvent en contradiction avec cette image qui émane des documents secrets et décisifs?

Est-ce possible d'accepter un tel écart dans l'âge d'une globalisation de l'accès sans pareil et sans précédent ? Ou bien faut-il réserver une place à part pour la politique des grands pays, à l'abri des contraintes et des tribulations de l'espace public réinventé par le numérique?

Le citoyen est aujourd'hui surtout un auteur qui est sans cesse en train de lire et de comparer des informations et des savoirs populaires, naguère marginaux, et des discours officiels et autorisés. La confrontation de ces deux sources est au cœur de notre spécificité moderne, grâce en grande partie au numérique.

Dans un texte célèbre, Max Weber29 a distingué le savant de l'homme politique en fonction de leurs éthiques. D'une part, une éthique de la conviction et, de l'autre, une éthique de la responsabilité. Cette éthique du politique, habitée telle qu'elle est par une volonté d'améliorer la société tout en accédant au pouvoir, procède, ou devrait procéder, d'une véritable connaissance de la société qu'elle cherche à gouverner.

Il semble qu'avec la culture numérique, la politique doit imaginer une nouvelle éthique et une nouvelle manière de faire, plus appropriées à la sociabilité émergente. L'affaire WikiLeaks n'est que l'indication, certes significative, d'une possible fracture numérique en train de s'installer entre les politiques et les citoyens et que seule une véritable prise en compte des réalités et des potentiels de l'environnement numérique peut éviter.

La diplomatie est l'art de la dissimulation, des subterfuges, mais aussi de la finesse. Il faut désormais qu'elle s'adapte aux nouvelles conduites sociales induites par les pratiques numériques.
Document 5 : Fabien Granjon30, « Le web fait-il les révolutions ? », Sciences Humaines, Dossier « Nos vies numériques », n°229, août-septembre 2011.

[…] Sans doute est-il utile de prendre la mesure du rôle non négligeable qu'ont pu jouer les technologies de l'information et de la communication (Tic) en général. De fait, toujours plus nombreuses sont celles qui, d'une manière ou d'une autre, ont pris appui sur les potentialités offertes par Internet : en 2001, aux Philippines, lors des soulèvements contre le président Joseph Estrada ; en 2003, lorsque des manifestations contre la guerre en Irak ont été organisées simultanément dans 600 villes de par le monde; en 2009, lors des mobilisations populaires en Iran contre la République islamique de Mahmoud Ahmadinejad, etc. Dans son dernier ouvrage, Clay Shirky relate même l'improbable mobilisation de jeunes Sud-Coréen(ne)s, en avril 2008, contre la réouverture des importations de viande bovine états-unienne. Celle-ci n'aurait pas été conduite à l'initiative d'organisations associatives ou politiques, mais aurait été lancée par de jeunes fans d'un boys band coréen lesquels, fréquentant le forum du groupe auraient, à un moment donné, polarisé leurs discussions légères (gossip) sur ce thème plus politique et lancé l'idée d'une protestation publique.

Plus récemment, il a été fait grand cas du rôle qu'ont pu jouer les réseaux sociaux dans la crise sociale conduisant le président Ben Ali à quitter le pouvoir. Dans un pays frappé par la censure, Facebook est devenu, avec deux millions de comptes, à la fois le média et la plateforme d'échange les plus populaires en Tunisie. En l'espèce, les activités en ligne dénonçant les abus du régime dictatorial semblent bien avoir été l'expression d'« un contre-projet face au monde hiérarchique du pouvoir, de ses cérémonies officielles et de sa discipline quotidienne », selon les termes de Jürgen Habermas. Facebook a notamment permis que se déterritorialisent des événements locaux, notamment ceux à forte charge symbolique, comme les immolations, les arrestations ou le récit des répressions policières. Cela a indéniablement contribué à la construction de l'indignation et à la convergence du sens sur les réseaux sociaux (formation du consensus), mais aussi à la constitution d'un potentiel de mobilisation et à l'activation de la révolte (mobilisation pour l'action).

Encore faut-il préciser que cet investissement numérique n'est pas tout à fait nouveau et s'inscrit dans une histoire de la « cyberdissidence » tunisienne. Dès la fin des années 1990, des protestations furent ouvertes à l'encontre du pouvoir via des forums, des sites et des listes de diffusion (Takriz, Tunezine, Réveil tunisien, Nawaat, Tunisnews, Alternatives citoyennes, etc.) parfois très suivis, notamment lors du second volet du Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) de Tunis, ou bien lors d'initiatives telles que la manifestation en ligne Yezzi fock!, assez largement reprise par des médias étrangers CNN, Al Jazeera, etc.). C'est donc progressivement que la blogosphère puis les sites de réseaux sociaux sont apparus comme des espaces majeurs de la contestation.

Il semble également que le réseau «hack­tiviste » Anonymous a permis une extension de la surface des conflits à la toile, notamment via des attaques contre des sites gouvernementaux, dont celui du Premier ministre ou encore en piratant le site de la télévision nationale TV7. Il aurait aussi contribué à attirer l'attention des médias occidentaux (France 24 et Al Jazeera reprendront par exemple des vidéos tournées par des manifestants), une étape essentielle dans l'émergence d'un mouvement de solidarité international.

À l'évidence, la force du participatif n'est elle jamais si apparente que dans les nombreux pays où la liberté d'expression et de la presse n'est pas simplement menacée par les effets de la professionnalisation, de la concentration économique ou du sensationnalisme, mais par la censure et le contrôle de pouvoirs autoritaires (interdiction des rassemblements, de partis d'opposition, etc.). Les mobilisations en ligne constituent alors souvent les principales voies d'expression de la dissidence et de la contestation. En Chine, en Birmanie, en Iran, en Tunisie ou en Égypte, ce sont aussi les blogueurs et les collectifs dissidents de contre-information qui aujourd'hui parviennent à faire émerger des voix contestataires et à rendre visible et publique (à l'intérieur et à l'extérieur des frontières) une certaine conflictualité sociale. Les formes de la contestation se trouvent alors étroitement articulées à des outils comme Twitter, qui permettent, parfois à des individus isolés, d'exprimer et de faire circuler des informations en échappant aux contrôles et aux censures.

Dans les pays où sévit un contrôle étatique de l'information, que ce soit en Chine ou en Syrie, les médias alternatifs numériques offrent à l'évidence une des principales ressources pour constituer des collectifs et faire naître des mobilisations. Lorsque le manque de liberté d'expression entrave l'émergence d'une opposition conséquente (associations, partis, syndicats, etc.) susceptible de porter des contestations et des revendications sur la place publique, celles-ci se font jour dans le domaine numérique. Quand il est patent que ni l'État ni les médias de masse n'autorisent l'auto organisation politique de la société, ni même la possibilité d'opinions critiques autonomes, les potentiels de résistance tendent à s'exprimer sur Internet. Non parce que l'engagement y serait plus aisé ou plus confortable, mais plutôt parce que le réseau des réseaux permet de s'adresser à un public élargi, composé de sujets interconnectés, avec qui l'on peut échanger sur le mode de la conversation et qui sont susceptibles de s'associer à des projets politiques critiques.

En dehors des cas de censure les plus explicites, les mobilisations en ligne se construisent (tout) contre l'espace public médiatique dominant, dans une volonté de réarmer l’opinion publique et d’augmenter la capacité de pression des citoyens. Elles s’appuient alors sur la dimension participative du Web afin de faire émerger des arènes publiques où se donnent notamment à voir des expressions alternatives aux formes narratives des médias dominants. On y constate ainsi une part plus grande de subjectivité : énonciation à la première personne, investissements d’affects, détournements ironiques, etc. marquent le ton des informations et des conversations d’Internet.

Document 6 : Dessin de Plantu

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